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18 septembre 2008

Thierry (3) l'annonce du crépuscule

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"Il y eut les mots, il y eut les gestes et les regards, il y eut les instants inventés, les plongeons l'un en l'autre, il y eut les lieux, nos lieux, grands espaces et bords de l'eau, il y eut les gestes encore, leur amplitude, leur intimité, il y eut les sourires et les éclats de rire, et les larmes aussi, il y eut une lune dans son treizième mois, une faune de pâturage, des champs et des chants, des lumières d'exception, il y eut un compagnonage en forme de destinée.

Il y eut tout ça dans le heurt parfois, dans le bon heurt pour reprendre ta voix. Et là, gravées, des images au diapason de nos rêves, des moments d'éternité.

j'aimerais tant que nous réussissions à inventer autre chose, à inventer encore..."

Olivier, septembre 2003

Et décidément, si je veux bien être lucide, les ruptures se ressemblent. Peut-être parce que les amours se ressemblent, et les enfermements...

Thierry, je t'en avais d'abord parlé là (mon amant de canicule). Ici, je t'en parlais encore (Clara, la baie de tous les possibles). Et puis là (ma valse autour du monde).

04 septembre 2008

Thierry (2) une valse autour du monde

 

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Tu te rappelles, Indigènes. Forcément, tu t'en rappelles : ces héros, ces va-nus-pieds, pris par la France à l'Afrique et envoyés au front, souvent en première ligne, pendant la première guerre mondiale, et à qui il aura fallu attendre presque 90 ans pour être reconnus dans leur rôle et leur sacrifice.

A la fin de la Première guerre mondiale, certains, survivants, furent envoyés sur d'autres fronts. En Indochine, notamment.

Et il y eut des histoires. Forcément, il y en eut.

Thierry est le fruit de l'une d'elles. Son père était né d'une liaison entre un tirailleur sénégalais et une Vietnamienne. A la décolonisation, encore jeune, il vint s'installer dans l'est de la France, portant muet sur le revers de son coeur la cicatrice indélébile de l'exil. Et un jour, il y rencontra celle qui allait devenir la mère de Thierry. Une histoire, encore, de celles d'où naissent les hommes.

Thierry portait cette histoire, la petite et la grande. Il la portait dans son coeur, dans sa quête. Et puis il ne pouvait rien y faire : il la portait dans ses traits, sur sa peau. Ce métissage sublimait son regard, son sourire, les courbes et les angles de son visage. On croisait sur sa peau quasiment le monde entier, de vastes continents et donc l'infini des océans. Et il portait tout cela de l'allure fière qu'ont les danseurs, le port haut, les reins cambrés.

Qu'on se soit rencontré dans un sauna prouve la noblesse de ces lieux. J'ai dit ici dans quel état d'esprit j'y étais venu ce jour-là. Plein de colère et pétri d'amertume, donc en homme libre. Dans un sauna, malgré tout, on oublie vite pourquoi on y est venu. On oublie vite après ce qui s'y est passé, ou dans quel ordre.

Nous étions trois. Qui avait séduit qui le premier ? j'avais vu un prince arabe, qui avait vu Thierry, qui m'avait vu. Au brutos7325_by_HowardRofman.jpgmoment de s'enfermer avec mon prince dans une cabine, Thierry était ressorti, m'avait attendu, et m'avait fait signe d'entrer. Audace hors du commun.

Je me souviens aussi que ce trio ne tint pas jusqu'au bout. Assez vite, ou assez tard, en tout cas devant l'évidence d'un magnétisme où il n'était plus, notre Prince s'en alla. Le corps à corps devint alors peu à peu un tête à tête, nous commencions à nous découvrir au delà des sens, à nous abstraire du sordide du lieu, et à croire que notre rencontre ne résultait pas du hasard.

Je restais avec lui ce soir-là, nous nous offrîmes un restaurent au bord du canal de l'Ourq. Dès ce premier repas, nous fûmes adoptés par le patron, qui eut toujours ensuite une complicité bienveillante à notre égard. Je crois qu'on le lui aurait demandé, il nous aurait marié sur place. Puis je restais chez lui pour la nuit.

Le lendemain matin était un dimanche, mais je devais travailler et il devait descendre sur Marseille. Je me souviens l'avoir laissé à Créteil à proximité du métro. Il nous restait de l'envie et des promesses. Et des SMS pour laisser jouer la séduction. Ce voyage avec lui dura quatre mois. Clara n'en serait qu'un épisode.

30 août 2008

Clara, la baie de tous les possibles

 

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Le mois d'août 2003 était passé. Ma grand mère était morte de la canicule, j'avais été rappelé violemment dans le giron familial et notre histoire avec Thierry s'était terminée en queue de poisson. Je t'en ai parlé il y a peu (voir mon amant de canicule).

Il y eut quelques soubresauts en septembre. Parmi lesquels cette curieuse coïncidence.

J'étais engagé dans la préparation d'un festival dont la danse allait être le fil rouge l'année suivante, et le Viêt Nam l'invité d'honneur. Thierry m'avait emmené dans le sud de la France sur des terrains d'expression chorégraphique contemporaine, mais il avait une amie, une associée même, impliquée dans le travail de sa compagnie, qui entre autres cordes à son arc collaborait avec l'Opéra de Hanoï dans le cadre d'une résidence financée par le service culturel français.

Il se trouve que dans le courant de septembre, je partis au Viêt Nam pour une mission exploratoire, et Thierry m'avait donné le numéro de téléphone d'un attaché culturel de Hanoï qui était en relation avec Clara. Il était évident que le projet sur lequel elle travaillait allait m'intéresser, il fallait absolument que je la rencontre.

J'avais peu de temps à Hanoï, en fait : deux jours pour des rencontres déjà programmées, un jour pour un peu de tourisme, après quoi, des officiels de mon institution me rejoindraient pour visiter des partenaires situés à Yen Bai, à six heures de train de Hanoï.

Quand j'appelais l'attaché culturel, il me dit d'abord qu'il allait se renseigner, puis le lendemain que ce n'était vraiment pas de chance, mais que le projet était fini et que Clara venait de repartir.

Durant ma journée de tourisme, je décidais d'aller à la Baie d'Halong, un site de légende tant de fois rêvé. J'avais pris une réservation la veille dans une petite agence de voyage de rue comme la ville en regorge. Levé tôt, une moto vint me prendre pour m'emmener à un point de regroupement, j'y rejoins un groupe d'une douzaine de personnes, nous prîmes place rapidement dans un mini-bus qui nous emmen2) Halong (11).jpgait à l'embarcadère, deux heures de route plus loin.

Dans le bus, un guide touristique animait notre trajet. On se mit à converser en anglais avec nos voisins. On eut la pause déjeuner avant l'embarquement dans un petit restaurant de poissons, puis enfin, l'instant attendu, au milieu d'un mouvement grouillant, de dizaines d'embarcations aux allures fières, un mélange d'exotisme et d'ambiance portuaire ordinaire : nous partions à la découverte de la Baie d'Halong !

Devant la magnificence de ce site, je réalisais la chance incroyable que j'avais d'être ici. L'endroit était plus magique encore que je ne l'avais imaginé, plus absorbant que les images d'Indochine en avaient laissé paraître.

Avec les personnes de mon groupe, nous étions d'abord tout entier tournés vers ce monde rocailleux et fantasmagorique. Puis comme on s'habitue à la beauté, on se remit à parler.

marionettes viet 225.jpgAssise à mes côtés, une longue fille blonde, scandinave, pensé-je, partageait son émerveillement avec moi. Je l'interrogeais sur son séjour. Elle n'était pas là en touriste, elle venait de travailler à un projet culturel. Mais peut-être pourrait-on  poursuivre la conversation en français, non ? On rit. En fait, elle était chorégraphe et elle venait d'animer une résidence avec les danseurs de l'Opéra de Hanoï. Elle s'appelait Clara, lui dis-je sur le ton de la suggestion. Elle était stupéfaite.

Je lui dis qui j'étais, je lui racontais comment j'avais passé deux jours à chercher sa trace puis avais fini par abandonner. Une timidité forte s'installait entre nous tant cette rencontre semblait incroyable. Je lui parlais de mon festival, elle me posait plein de questions, l'idée de spectacles sur l'eau la séduisait. Autour de nous, les rochers aux formes les plus invraisemblables, surgis de la mer, nous enfermaient dans l'irréel. Puis elle  me parlait de son travail avec l'Opéra-ballet, du travail réalisé avant elle par Régine Chopinot, qui serait visible d'ailleurs quelques jours plus tard à Cahors dans le cadre d'un festival francophone.

Le bateau à présent s'en retournait au port. Nous avons parlé de Thierry. Il avait été un ami très proche, lui dis-je, je crois qu'elle comprit que nous fûmes amants.

Au retour, j'allais à Cahors voir le ballet de l'Opéra de Hanoi, elle répondit à notre appel à projet et fut sélectionnée, sa chorégraphie installée sur une péniche fut même un clou de notre festival, unanimement apprécié, léger, emprunt d'un univers singulier tinté d'un Viêt Nam contemporain, chaloupé. J'y voyais moi, partout autour, et bien que ce fut sur les berges de la Seine, de fabuleux rochers improbables.

Thierry ne formula aucune proposition de spectacle cette année-là, mais s'en fut admirer le travail de Clara et conçut un projet pour la saison suivante.

20 août 2008

Thierry (1) un amant de canicule

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Aujourd'hui, ça fait tout juste un an. Assis à mon bureau de retour de vacances, mais en paix, épanoui, heureux, bien dans mon corps et dans ma tête, je recevais un mail. Il voulait qu'on se revoie. Il me racontait ses tout derniers jours à Budapest après notre rencontre avortée, son impatience de commencer son nouveau boulot mais aussi son angoisse devant les démarches à venir pour le renouvellement de son titre de séjour.

Je prenais une semaine pour répondre. Poliment, sans impatience, sans attirance. Entretenir un contact dans lequel il y avait de la douceur, sans plus.

Lui ne lâchera pas. Un mail chaque quinze jours. De temps en temps, même après un mois de silence de ma part, une relance. Il réussira à me revoir. En décembre. A dix jours près, quatre mois se seront écoulés depuis notre première rencontre.

Ensuite, je me laisserais glisser dans cet hiver chaleureux, sans d'avantage d'impatience, mais avec plus d'investissement. Le printemps viendra, la folle course contre la décision injuste de la préfecture et l'obligation de quitter le territoire. La suite, tu la connais.

Je repense sans cesse à cet amour né à mon corps défendant et qui a malgré tout acquis le pouvoir de me briser.

J'avais eu en 2003 une autre histoire d'amour, démarrée à l'inverse. Quelques jours avant un festival que j'organisais, Igor était parti en voyage, comme à l'accoutumée pour me libérer d'une certaine pression et me permettre de me consacrer entièrement à mon travail. Il était parti au Mexique, retrouver un ami. Mais je savais que depuis des jours il se perdait sur Internet à la recherche d'un plan, de rencarts, d'autre chose peut-être. J'étais au comble de la colère rentrée contre lui. Alors dès son départ, l'ayant à peine déposé à l'aéroport, je filais dans un sauna. Et là, je fis la rencontre de Thierry.

C'aurait pu n'être qu'un plan cul sans lendemain. Mais Thierry était libre et je l'étais aussi, il était beau et je l'étais aussi. Alors on fila dans un restaurant près de chez lui, et je passais immédiatement une première nuit à ses côtés.

scary_faces_by_jean-luc_tanghe4.jpgThierry était un magnifique danseur. De deux ans plus âgé que moi. La rencontre d'un artiste et d'un organisateur de festival... nous nous sommes immédiatement aimés. Nos contacts étaient charnels. Pas de barrière de la langue avec lui. Nos mails étaient beaux, courts et poétiques. Nous nous jouions de la langue pour nous séduire. En quelques jours, quelques heures, nous nous donnions des repères complices, des petites habitudes de vieux amants.

Je compris assez vite que ce serait Igor ou lui, qu'il me faudrait choisir.

Au retour d'Igor, nous nous parlâmes peu le premier soir, c'était à mettre sur le compte de mon festival qui s'achevait à peine, et sur celui de son voyage et du décalage horaire. Au deuxième jour, c'est Igor qui craqua le premier et fondit en larmes. Il me dit tout de la relation qu'il avait eue là-bas avec un Mexicain qui s'appelait Raymundo. Il était en souffrance, et je ne pus que le consoler. Au troisième jour, il découvrit les mails que nous nous étions échangés avec Thierry, et il prit peur. Ca le mit presque en panique, et Raymundo commençait déjà à s'estomper.

Thierry avait un petit appartement à Paris, sur les bords du Canal de l'Ourq, mais il vivait la moitié du temps à Marseille où était installée sa compagnie. Et puis en pleine saison des festivals, il partait souvent à droite ou à gauche. J'allais le voir, une fois chez lui à Marseille, une autre à Uzès, grand rendez-vous de la chorégraphie contemporaine. Il avait été décidé que l'année suivante, la danse serait le fil rouge artistique de notre festival, et lui m'accompagnait d'une certaine façon dans les premiers préparatifs.

Au début de l'été, Igor et moi avions de longue date un projet de vacances en commun avec nos mamans respectives : une petite quinzaine entre Hongrie et Croatie. Ce projet constituait une parenthèse sèrieuse dans ma relation avec Thierry. Nous concevions donc un autre projet à nous : partir deux semaines en août au Pays Basque. Thierry connaissait une maison d'hôtes charmante à Saint-Jean-Pied-de-Port. Et il avait d'autres amis dans les Pyrennées. Au terme de ce voyage, il me faudrait prendre une décision.

Il faisait beau, chaud. Nous nous arrêtions pique-niquer dans les champs. On apprit la mort de Marie Trintignant à Vilnius et ça nous emut. On entendait à la radio le Docteur Pelloux alerter contre l'état des services d'urgence dans les hôpitaux, et nous en parlions.

Nous étions à Bilbao au musée Guggenheim quand ma mère m'appela pour m'apprendre la mort de ma grand mère.

Cette interruption brutale de nos vacances mit fin à notre histoire. Je décidais de rester avec Igor. J'en fus presque soulagé.

D'un côté mon histoire d'un an, qui ne s'est appelée amour que dans les trois derniers mois, et me laisse meurtri et inconsolable.

De l'autre cette fulgurance qui s'était appelée amour dès la première nuit, où il y eut des pleurs, bien-sûr, mais qui après trois mois ne me laissa qu'une déception passagère.

J'essaie de calquer ces histoires l'une sur l'autre, pour tenter d'en comprendre les ressorts. Il n'en sort rien.

De nos larmes et de cette canicule, les règles se sont clarifiées entre Igor et moi. Il se peut que ce soit depuis cette même époque que nous avons définitivement arrêté de faire l'amour l'un avec l'autre.

Je te reparlerai de Thierry.