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18 février 2013

la partouze et la scène

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Finalement, je me suis échappé après une bière - une Gösser blonde au citron (le citron, c'est pour l'haleine !) - et quatre ou cinq bites. Pas de la première catégorie. Le plus mignon des garçons m'a sucé frénétiquement, tandis que derrière moi, un petit gars sec, sans âge, se laissait tripoter sans dénouer son ceinturon. C'était la meilleure séquence, ils m'ont accompagné jusqu'à la jouissance, puis je suis rentré. Il était 1 heure. Avant cela, il y avait eu d'interminables jeux de chats et de souris. Je te plais, je te fuis, tu me plais, tu disparais. Les écrans dégueulaient d'images pas du tout à mon goût, pleines de trucs bizarres rentrés dans des culs faussement lascifs. Je me suis surtout dégouté d'être là, et me suis rappelé que les bars à sexe n'ont jamais été mon truc.

Je préfère de loin les ambiances sensuelles, enveloppantes, où le sexe est moins un enjeu qu'une éventuelle bonne surprise. Au sauna, il y a au moins les douches, pour une illusion d'hygiène. Mais les bains turcs restent le must. Parfois, je me demande si mon attrait pour ces lieux tient au fait que j'y ai connu ma renaissance sexuelle, où si c'est là que je m'y suis ouvert parce qu'ils me correspondaient. La nudité est dépourvue de carapace : elle s'effeuille.

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Je retourne tout-à-l'heure au Rudas, où malgré la discrétion imposée, j'eus quelques unes de mes belles rencontres. La partouze est passée de mode, depuis qu'elle est entrée dans les mœurs, qu'elle fait la une des journaux et que les grands de ce monde y sont pris la bite dans le pot de confiture.

Même sur scène, on partouze. Tiens, pas plus tard qu'hier soir, dans le grand auditorium du Palais des arts de Budapest. Yvan Fischer et l'Orchestre du festival de Budapest y donnaient une version (dé)concertante des Noces de Figaro. Les musiciens, les chanteurs et les régisseurs étaient ensemble sur scène, se  déshabillant et se costumant, se péruquant et se décoiffant,  se mêlant agilement les uns aux autres, jusqu'au 4ème acte où, au ras du sol pour ne pas être vus, dans le jardin obscurci par la nuit, les figurants se sont mis à se peloter, presque aussi frénétiquement que nous, la veille, au coXx, tandis que Figaro se jouait du comte et gagnait les faveurs de Suzanna. Bon, les organes sexuels sont restés cachés. mais tiens, prends la Walkyrie, que Philippe Jordan et Günter Krämer donnent actuellement à Bastille : les sexes s'affichent, sans honte, et parfois même - à dessein sans doute - vaguement gonflés sous les caresses des sœurs de Brünnhilde.

Humm, j'ai eu la chance d'assister à la Générale, à une place de choix, quel bonheur que cette Walkyrie : une musique somptueuse, profonde, jamais pompeuse contrairement à la réputation faite à Wagner. Et comme avec l'Or du Rhin, une mise en scène et une distribution à tomber. Krämer joue des couleurs par touches, crée des images. Quelques unes, pas trop, espacées de séquences sobres, comme surgies d'un album sépia.

J'avais vu toute la tétralogie à sa sortie, sauf la Walkyrie, d'où j'avais été arraché par la mort de mon oncle. Me voilà vengé, même si j'entends que les changements apportés à la mise en scène ont atténué la force de certains tableaux.

Mais c'est assez. Je viens de finir mon déjeuner dans ce bistro "tout à volonté" que je ne connaissais pas, près d'Oktogon. Je m'en vais repartir par les rues, et rejoindre mon bain préféré. J'ai deux-trois cartes postales à acheter en route, et peut-être une bonne surprise au bout du chemin...

06 janvier 2013

Verdi vs Wagner

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Tout balance.

D'un côté à l'autre, comme un métronome.
 
Du meilleur au pire, du pire au meilleur.

Un coup à droite, un coup à gauche, un bras après l'autre. Pousser, battre des pieds, glisser, avancer coûte que coûte, que l'eau soit douce ou saumâtre. En 2012, j'ai nagé 220 km.

Se révolter contre la bêtise, mais pas se braquer. Ne pas renoncer, mais ne pas se perdre, ni s'isoler. L'équation est complexe.

Verdi et Wagner sont célébrés ensemble pour leurs bicentenaires, et les programmateurs ont hésité entre ces deux jubilés, ont pris parti ou se sont pliés aux règles du partage.

L'un est léger, l'autre ténébreux. L'un évoque l'histoire humaine, l'autre s'ancre dans ses mythologies. L'un est dans son époque, l'autre jette les prémices de la nouvelle. Populaire, l'un a essaimé toutes les places lyriques du monde et des siècles, et aussi la variété contemporaine, quand l'autre s'est sacralisé, sanctuarisé, souffrant qu'on entrât dans son œuvre comme en religion. L'un a accompagné Lady Di vers sa dernière demeure, quand l'autre lançait dans une flamboyante esthétique le sublime assaut héliporté des troupes américaines contre le peuple vietnamien.
 
L'un vient d'être joué à Rome, sous la baguette de Riccardo Muti, en résistance à Sylvio Berlusconi. Nabucco-5.jpgL'autre était adoré d'Adolphe Hitler. Ainsi, bien longtemps après la mort des créateurs, les sociétés assignent-elles des messages et des fonctions à des patrimoines qui pourtant transcendent toutes les valeurs auxquelles on veut les rattacher. Le balancier s'en va de l'un à l'autre, puis revient, sans décider ce qui est le pire ni où est le meilleur. L'Opéra de Paris fera la part belle cette saison à l'Anneau du Nibelung, pour rentabiliser les nouvelles productions des deux saisons précédentes. Gageons qu'au début de la prochaine, c'est Verdi qui sera porté au pinacle, et que nous aurons droit aussi à un magistral chœur des esclaves de Nabucco. Pour exorciser nos périls.

38741656.jpgLe tournant de cette année est aussi celui des trente ans de la disparition d'Aragon, et des quarante de celle de Picasso, deux créateurs de génie et d'engagement, ancrés dans un vingtième siècle tourmenté qui ne laissait que peu transparaître ce qu'il adviendrait du vingt et unième. Gageons qu'ils en ont vu suffisamment pour ne pas avoir à se retourner aujourd'hui dans leurs tombes.

Le vingtième avait été le siècle des barbaries. La sacro-sainte civilisation occidentale et son héritage judéo-chrétien, dont beaucoup voudraient qu'on reconnaisse une supériorité à ses vertus, ont produit la pire d'entre elles. On a cru longtemps que la Shoah nous préservait pour toujours des ténèbres, l'Europe unie des rivalités imbéciles, mais au vingt et unième, la haine se répand. La quête du pouvoir ne connaît pas l'éthique. La compétition est la règle commune et tire notre époque dans l'abîme. Sans que l'on apocalypse-now_01.jpgsache si face à l’inouïe violence des espoirs déçus et des promesses trahies, le balancier s'arrêtera sur la case révolution citoyenne ou sur celle de la contre-révolution conservatrice. La roulette est lancée, l'on trépigne autour du tapis vert où l'attrait du gain seul compte.

Nous n'aurons pas d'élection, en 2013. Et pourtant, une partie serrée se joue. L'austérité et la crise tiennent la corde, se légitimant l'une l'autre. Plus qu'un simple mauvais moment à passer, ou un tunnel à traverser, la crise donne l'impression, surtout, d'être un moyen pour les possédants de restructurer en profondeur la société française. Le fameux "modèle social européen" dont ils se gargarisent, est devenu incompatible avec l'objectif obsessionnel de la compétitivité. Je crains qu'on soit loin de percevoir les tréfonds de la régression sociale qu'ils nous promettent. Et il ne suffira pas de jouer la différence avec la droite en laissant traîner en longueur le débat sur le mariage homosexuel comme un hochet, pour nous distraire et dissimuler Machiavel.

20 milliards pour les patrons, 3 centimes pour les smicards. Tout balance et la gauche se perd.

Les 40 plus grandes fortunes du monde ont vu leur patrimoine augmenter de 241 milliards de dollars en 2012. A eux quarante, ils possèdent 1.900 milliards de dollars. Mais chut, faut pas y toucher, ça pourrait les faire fuir. Tandis que les taudis fleurissent le long du périphérique, sur les délaissés urbains, dans les interstices des échangeurs autoroutiers.

Tel le choeur des esclaves, le vent de la révolte finira peut-être par nous atteindre ? Tiens, un étonnant 3424555.jpgsondage, sur les personnalités préférées des Français, à Noël, plaçait Mélenchon ex aequo avec Hollande. Mélenchon, Hollande, Mélenchon, Hollande... J'espère que cette autre voix à gauche, celle qui a su se rassembler pour se constituer en front de gauche, ne va pas se perdre, pas se dissoudre, pas laisser le champ libre de la contestation à la seule illusion nationaliste.
 
Un coup à droite, un coup à gauche, un bras après l'autre. Pousser, battre des pieds, glisser, avancer coûte que coûte, que l'eau soit douce ou saumâtre. Qui sait où s'arrêtera la balancier ? Et si, à l'heure de la douche, un belâtre n'aura pas plaisir à se laisser caresser du regard ou de la peau ? Pousser encore !

18 mars 2011

le monstre, le fétu, et les apprentis-sorciers

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C'est un monstre. On croit qu'il dort, mais il attend son heure. Fafner est son nom. Il est le gardien de l'anneau d'or du Nibelung, qui assure le pouvoir éternel, tant convoité qu'il conduit ses possesseurs à une mort certaine. Il est la démence-même. L'impossible absolu. La preuve du néant. La vacuité de l'arrogance.

Dans sa mise en scène de Siegfried, Günter Krämer lui a donné l'allure d'une armée d'hommes nus. fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosoD'hommes alignés, soumis au signal, sachant à la demande brandir des armes ou se mettre au repos et ne sachant que ça. Au dessus de cette foule servile, une forêt bat, enfle et se rétracte, et ce cœur souverain est annonciateur d'un débarquement à venir, de l'assaut. On croit qu'il dort, mais il est encore brûlant.

Le monstre se réveille à l'heure du combat, puis se rendort, terré dans sa caverne. Et l'on n'entend que son souffle et sa forêt battante.

Jeune et intrépide, et parce que seul à ne pas connaître la peur, Siegfried a eu le pouvoir de se forger l'épée de l'invincibilité :Nothung . Avec elle, il viendra à bout du monstre, laissant derrière lui une forêt rendue à la terre et jonchée de corps nus enchevêtrés et sans vie, les organes du démon terrassé.

Image de désolation, de guerre, de terreur nucléaire. La peur, il la connaîtra plus tard quand, se cherchant un compagnon il rencontrera l'amour avec Hilde la brune. L'amour et la peur - de la perdre, ou de s'y perdre - ces grands indissociables.

L'Opéra de Wagner a duré plus de cinq heures ce mardi à Bastille. Je me le suis payé de 30 euros et d'une nuit entière à faire la queue. J'avais été privé de la Walkyrie par les obsèques de mon oncle, en juin dernier, j'ai enfin eu mon grand Wagner, ma revanche. Un enchantement musical et visuel. Et j'en ai d'autres dans ma besace qui viendront clore ma saison...

Beaucoup ont été déroutés - moi-même au début - par la légèreté des options de mise en scène et le renversement des personnages : le perfide forgeron, père adoptif de Siegfried, rendu efféminé et travesti en ménagère de cinquante ans, une cuisine vintage en guise de forge, Siegried en salopette portant les dread locks d'un adolescent rebelle. Mais finalement, cette futilité colorée et décalée, cette mise en distance, donnait un relief exceptionnel à la confrontation au cœur de l'œuvre, à son enjeu, et ramenait l'amour à son véritable statut, celui de la perpétuelle sortie de l'enfance, et de l'affirmation. Ou de l'existence.

A propos de décalage, j'ai offert peu de répit à ma frénésie lyrique, cette semaine : j'étais samedi au Théâtre des Champs-Élysées, à occuper une soirée d'abandon dans une autre furie, celle d'Orlando, l'opéra baroque de Vivaldi, puis hier, encore à Bastille, pour un Luisa Miller où Verdi proposait un véritable festival baryton. L'amour encore, l'amour toujours, qui défait plus qu'il ne fait, mais sans qui quoi ?

Cette séquence se conclura par des retrouvailles avec la violoniste Goto Midori. Après le concerto de Beethoven à Paris il y a un an et demi, puis celui de Mendelsohn à Londres l'an passé, c'est le 2ème de Bartok qu'elle livre à Pleyel ce soir. Avec l'orchestre philharmonique de Radio-France, qui interprètera également l'apprenti-sorcier, de Dukas, ils ont décidé de dédier le concert au Japon et aux victimes des catastrophes en cours.

Car mon cœur, et malgré les émerveillements lyriques d'ici, c'est surtout là-bas qu'il a battu ces derniers jours, dans l'effroi de ce qui s'est passé et d'images irréelles qui me hantent. Dans l'attente anxieuse des événements de Fukushima, qui perturbent mes nuits et mes repères.

Un monstre. Ils ont créé, nous avons créé un monstre. Un monstre qui dort mais qui attend son heure.

La technologie nucléaire n'est pas que l'ultime avatar du délire techno-scientifique, du rêve de domination absolue de la nature, de la soumission des hommes aux hyper-réseaux. Elle est l'anneau du Nibelung, l'illusion morbide de la possession éternelle du pouvoir, c'est un démon dépersonnifié. Qu'un cœur se mette à fondre comme une forêt battante à s'abattre sur la terre ferme, et plus rien n'est sous contrôle. Même un réacteur à l'arrêt pour maintenance, dont les combustibles finissent tranquillement fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosode se refroidir dans une piscine conçue pour ça, peut de lui-même se remettre à chauffer, menacer de fusion, et cracher ses gaz meurtriers. En guise d'épée invincible, nous avons un fétu : des hélicoptères largueurs d'eau, des lances à eau, et peut-être, promesse ultime et dérisoire, un câble électrique pour remettre sous tension des pompes à eau et croire au rendormissement de la bête.

Sinon, ce sera la cloche de béton, comme à Tchernobyl.

Tchernobyl avait l'excuse du soviétisme, donc de la bêtise et de l'incompétence technologique. Fukushima a l'excuse de la double catastrophe naturelle, la méchante. Le nucléaire en tant que tel ne peut pas, ne doit pas être mis en cause. Le monstre a des gardiens fous.

Certains parlent de la création d'une zone d'exclusion de trente, soixante, ou quatre-vingt kilomètres de rayon pour plusieurs centaines ou milliers d'années. On dit officiellement qu'il est probable que nous connaîtrons pire que Tchernobyl. Cette technologie porte en elle-même l'apocalypse. Nous avons créé l'outil de l'apocalypse, certains que le sommeil du Titan était notre victoire ! Et il serait indécent, indécent, indécent encore, indécent toujours, indécent vous dis-je - combien de fois et dans combien de bouches ne l'a-t-on pas entendu au cours de la semaine écoulée - de parler de démanteler la bête avant qu'elle ne nous démantèle !

Et si le démon, c'était nous. Nous, cette foule nue et décervelée, actrice et victime de la fin du monde ? Le choix de l'apprenti-sorcier pour le concert de ce soir a quelque chose de prémonitoire.

24 avril 2010

les deux nuits

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"Personne ne veut de moi. Mais quand je suis là, on ne veut pas me perdre. Qui suis-je ?"

Je ne suis pas un homme de la nuit. Je suis plutôt quelqu'un de l'aube. La nuit que je côtoie, c'est celle du petit matin, au bord de l'extinction. Celle qui naît dans la torpeur et puis s'estompe, la bulle qui éclate dans l'aurore. Il m'arrive de rencontrer l'autre nuit, celle venue du soir, nourrie de crépuscules, celle qui s'étire à tout rompre, qui s'ensommeille autour d'un dernier verre, mais c'est rare. Il y faut ce goût nouveau pour l'opéra.

Je suis parti prendre place à 4h20 dans la queue de Bastille, ce vendredi matin. Rue Sedaine, toutes les bennes à ordure avaient été renversées à même l'asphalte. Pleines. Une autre façon de marquer sa nuit, sans doute, dans le dépit ou dans l'éclate. Expression d'un terrible chagrin qui n'avait plus où se noyer. Ultime démonstration de force d'un chef de bande au milieu des siens. Ou bras d'honneur d'un éboueur après avoir gagné au loto. La police était à pied d'œuvre, sans trop savoir s'il lui incombait de redresser les objets du délit, et de ramasser les sacs éventrés pour rétablir la circulation au plus vite, ou si elle devait faire appel à un service d'intervention d'urgence de la ville de Paris et garder les mains propres.

"Je ne sais pas, l'amour, non, une fille ?"

J'ai pris place au Falstaff, pour la tranche 5h - 6h. Habituellement, c'est le calme qui y règne à cette heure-ci. Les noctambules se comptent sur les doigts d'une main, derrière leur dernier cocktail. Ce vendredi, toutes les tables sont presque encore occupées. A cause des vacances, sans doute. Le garçon porte ici une colonne de bière, là une pizza fumante. C'est bon, de ce grand café de Bastille, j'ai une connexion WIFI, je vais pouvoir te raconter ma nuit. Des jeunes attendent l'heure du premier métro. D'autres envisagent de sauter dans un taxi.

"Je t'ai dit : personne ne veut de moi, comment peux-tu me dire l'amour ?"

J'ai récupéré le numéro 61. Je n'étais jamais arrivé si tôt, mais je n'avais jamais eu un si mauvais numéro. Seul Wagner fait ça, paraît-il. Le numéro 7 s'était présenté à 21h 30, je ne jouerai jamais dans cette cours-là.

"C'est matériel ? C'est un sentiment ?"

Un jeune black, jovial, apparemment seul, survête à capuche, sac à dos, s'est approché d'une table où la soirée s'effilochait, un gars et cinq filles, et a lancé sa charade. Que veut-il, au juste ?

"D'une certaine façon, c'est matériel, oui. Mais c'est aussi un état d'esprit."

A l'appel de six heures, nous sommes déjà 120 dans la queue. La nuit commence à s'évanouir. Le numéro 16 est absent. Comme d'habitude, pour la tranche 6h - 7h, j'opte pour le Flag café, de l'autre côté de la place. Le garçon se montre désagréable. "Débranchez votre ordinateur, ordre de la patronne, pas de ça chez nous !". Quand je referme la porte laissée ouverte par les livreurs de fûts, il la rouvre et me laisse livré aux courants d'air. "Jusqu'à la fin de la livraison, j'ai dit !" Par dessus le marché, il me facturera mon café 4 €, sous prétexte qu'il m'a porté un peu de lait avec. Lui, c'était la dernière fois.

"Allez, dis-nous !", "C'est Dieu ?" Le grand gaillard de la bande participe, mais on sent bien qu'il se demande ce que le blackos à la capuche et au sourire jovial vient chercher sur son terrain. "Je ne suis pas Dieu, non... mais j'ai un Dieu, parfois, c'est vrai."

A l'appel de 7h, les 200 sont dépassés, le 16 ne montre toujours pas le bout de son nez. Son compte est bon. On devine qu'il fera beau aujourd'hui.

Pour la tranche 7h - 8h, juste en face de l'Opéra, le café les Associés ouvre enfin, avec son patron matamore à la gueule plus grande que lui, tout droit sorti d'un film d'Ettore Scola, jamais avare en grande remise ou en petits cadeaux. Un bonheur toujours renouvelé que la halte chez celui-là.

"Bon, allez, lâche-la, ta valda !" "Je suis sûr que c'est un plan du genre : la semaine prochaine, même jour même heure, pour la réponse..." En dehors du grand gaillard, les filles dorment à moitié. "Alors ?"

La charade a déjà trouvé sa solution depuis longtemps au Falstaff. Le jeune homme jovial est reparti, pas peu fier de son effet. Il ne voulait rien d'autre qu'entrer en communication. Peut-être pour donner un sens à sa soirée. Les filles ont sauté dans un taxi. Le grand gaillard est rentré à pied à Daumesnil : "6 minutes en courant". Quel charlot, celui-là !

"Je suis la guerre."

je-meurs-comme-un-pays.jpgLa Walkyrie prend corps. A 8h, les trois cents sont dépassés. On ne fera pas de nouvelle tranche au café. Trop de monde, plus de ticket. La file se met en place, on ne bougera plus jusqu'à 9h30, chacun à sa place, selon son numéro d'ordre. L'armée des fous est en marche.

"Ben oui, la guerre. On ne veut pas l'avoir. Mais quand on l'a, on ne veut pas la perdre. Pas mal, non ?"

Le 16, banni, ne refera pas d'apparition. Là, dans l'attente statique, le froid me prend, d'abord par les mains, puis par les pieds, et l'encolure. Je lis Philippe Claudel, La petite fille de Monsieur Linh. Une suggestion de Saint-Loup. Je tiens le livre de la main droite, puis de la gauche, puis de la droite. J'abandonne, je range le livre et plonge mes deux mains dans les poches.

"Et puis le dieu de la guerre, tu vois bien !..." Il a rigolé et c'est là-dessus qu'il est parti.

Les conversations battent leur plein. Les sujets fusent. J'entends parler mise en scène, direction artistique, disques vinyl, ah!, écouter de l'opéra sur ses anciens vinyls !... Gamacé évoque ses baby-sitting du lundi, Gilda une Petite renarde rusée qui séduirait des novices. Je n'entends parler ni de niqab, ni de polygamie, ni d'excision, d'aucun de ces sujets à la mode politicienne qui disent que nous sommes la civilisation puisqu'ils sont la barbarie, que nous sommes la lumière puisqu'ils sont la nuit. Arrogante médiocrité. Y passe par contre les tarifs de l'opéra, "Il y a dix ans, la place du premier rang au deuxième balcon, vous voyez où je veux dire ? On pouvait l'avoir pour 100 francs. Maintenant regardez : 110 euros, c'est à dire 700 francs... vous vous rendez-compte ?" Je réalise que les places que je m'apprête à acheter vont me couter 200 francs l'une. La moitié de ma nuit à faire la queue pour des places bon-marché à 200 francs ! Je suis bien de cette armée... On ne s'en est pas vraiment rendu compte, mais en passant des francs à l'euro, nous ne changions pas de monnaie, nous ne changions pas de symbole, nous quittions un monde et commencions à accepter le décrochage et la misère, le deuxième monde.

"la guerre..."

A 9h30, les portes de l'Opéra ouvrent, je récupère mon numéro d'ordre officiel de la main d'une hôtesse, un peu stressée de tout ce monde, "quatre places par personnes, pas plus", je file chez mon ami malade partager un pain au chocolat, reviens pour 10h30, à l'ouverture des guichets. A 11h30, j'ai mes places, et celle de Traou, privée de vacances par le volcan islandais.

La Walkyrie est en marche. 5 heures de spectacle, 2 entractes. Pour nous, ce sera le 26 juin.

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La photo d'illustration est de Gilles Paveau, librement chapardée sur le café-photo. Merci à lui.

28 mars 2010

Nuit et brouillard

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La nuit déjà.

Je viens d'embarquer pour une grande aventure lyrique : L'anneau de Nibelung. Wagner : deux saisons, quatre opéras. Dix ou douze heures de spectacle.

Mon initiation à l'opéra est encore fraîche, à peine plus d'un an, le moment était donc venu de passer au seigneur du genre. Et j'aborde ce passage avec envie et curiosité, mais aussi avec une certaine crainte. De Wagner, on connaît la densité et la puissance musicale. J'ai en tête cet extrait enlevé de la Walkyrie, qui accompagne dans un mélange de sang et de beauté la folle chevauchée des hélicoptères d'Apocalipse Now. On dit souvent qu'il a nourri l'imaginaire des fanatiques de la sombre époque : d'où viennent donc ses vertus aliénantes ? Avant que je me rende à la représentation du prologue aux trois journées qui ensemble forment la tétralogie, une de mes collègues m'a même rappelé cette citation célèbre de Woody Allen : "quand j'entends du Wagner, j'ai envie de partir occuper la Pologne".

Il me fallait donc en passer par Wagner. Et le moment était venu puisque la Direction artistique de l'Opéra de Paris produit sur deux saisons les quatre opéras qui constituent l'Anneau de Nibelung, sous la Direction musicale de Philippe Jordan et avec des mises en scène de Günter Krämer.

L'or du Rhin ouvre la danse, et j'y étais jeudi soir avec deux amies, Maryse, elle-même fraîchement initiée à la chose, mais qui s'y laisse couler avec plaisir, et Fauvette, qui a quitté la bohême des Prosélytes pour le confort douillet des abonnements, mais néanmoins s'offre quelques écarts.

Première surprise pour moi, dès ma lecture préalable de quelques textes sur Internet : l'univers y serait mythologique. J'avais vu à l'Opéra 1805528942_b079214b47.jpgdes tragédies aux figures grecques ou romaines, des romances biographiques, évoquant des rois, des personnages révolutionnaires, des artistes en déchéance, de simples anonymes magnifiés par la folie. J'avais vu surgir dans des scènes fantasques des génies de la nuit, des fantômes de cauchemar. Mais jamais tout un récit ne m'avait parlé de dieux, de gnomes lubriques et de géants besogneux. Avec Wagner, je ne serais donc pas dans l'Histoire, mais dans la parabole. A partir d'une mythologie allemande à moi totalement étrangère.

Deuxième surprise, celle de l'Or du Rhin est assez simple, au fond. C'est celle de la cruelle et vaine quête du Graal. Le Rhin recèle un trésor. Seul celui qui renonce à l'amour peut transformer cet or en un anneau magique et acquérir alors un pouvoir absolu. Posséder cet anneau confère la toute puissance. Mais la convoitise qu'il suscite est telle, qu'il n'attire que la violence, la guerre et en définitive conduit à la mort.

Les naïades sont les gardiennes de l'or. Elles neutralisent les ravisseurs en les soumettant à l'épreuve de l'amour. Las, un nain cynique les leurre, s'empare du trésor et en conçoit l'anneau magique.

Un peu comme on lance au peuple travailleur du travaillez plus pour gagner plus !, un dieu sans vergogne promet à des géants, en contrepartie de la construction du plus beau des palais, de leur offrir sa belle sœur, dont le verger produit des pommes d'or aux vertus d'éternelle jouvence. Mais il s'affranchit de sa rétribution en laissant miroiter une offrande plus belle encore, et échappe à leur révolte en les lançant à la poursuite de l'anneau sacré. S'ensuit l'armée des nains contre l'armée des géants, des intrigues meurtrières, sous la houlette des dieux et de leur agent au rôle douteux.

L'anneau de Nibelung est ainsi lancé. Et l'épopée promet être riche.

La mise en scène est sobrement contemporaine. Les naïades à la peau translucide de sirène exhibent leurs attributs féminins, les dieux sont musculeux et les déesses ont les seins nus. Le château est un gigantesque échafaudage d'où dévalent des géants ouvrageux. Le Rhin - mais ce pourrait être le monde - est magnifiquement représenté par un ballet de poissons rouges chorégraphiés dans le noir par des avant-bras gantés. Les dieux ne dominent pas que la colline imaginée par Wagner, mais l'entièreté du globe. La révolte des géants s'exprime dans toute la salle, reprenant l'imaginaire ouvrier, drapeaux rouges et tracts lancés à la foule. Ici et là, l'empire divin est pavoisé de grandes tentures damassées où se lit "Germania".

Lors du salut à la salle, en fin de représentation, les nombreux figurants jouant le rôle des géants se tiennent droit sur les tréteaux, dans un parfait quadrillage, habillés de blanc à la façon des gymnastes allemands lors des Jeux de Munich. Nous sommes bien dans la folie dévastatrice au nom de la possession et de l'absolu pouvoir. Et aussi dans la magnificence du travail, comme le déclare Günter Krämer lorsqu'il parle de sa mise en scène.

J'ai d'ailleurs découvert avec étonnement que c'est de l'Or du Rhin que vient le fameux "Nuit et brouillard !", repris par les nazis pour qualifier la solution finale, puis devenu, chanté par Ferrat, un symbole fort du devoir de mémoire.

Les deux heures trente sont passées sans que je m'en rende vraiment compte. J'étais pourtant fatigué en arrivant à l'opéra ce soir-là.

Dès le lendemain, à 5h45 du matin, je me suis jeté dans l'une de ces queues matinales que j'affectionne, devant le même opéra Bastille, pour y acheter, cette fois, des places pas chères pour Billy Bud - ce sera début mai. Cédant à la folie une fois au guichet, j'achetais aussi deux places de concert pour le soir même - à l'Opéra Garnier cette fois. Je crois que je voulais pouvoir être dans le partage avec l'ami à qui je dois cette frénésie, alors qu'il n'avait pu être avec nous, la veille, au Wagner.

detail_plafond.jpgLe répertoire était fort différent : il s'agissait de quatre pièces sur le thème de la mer. J'ai été complètement abasourdi de découvrir que l'on trouvait sur scène le même chef que la veille, Philippe Jordan, ainsi que Sophie Koch, la Mezzo Soprano qui venait d'y jouer le rôle de Fricka, l'épouse divine. Mendelsohn, Chausson, Britten et Debussy étaient au programme : comment peut-on, d'une soirée à l'autre, basculer à ce point d'un opéra à un autre, d'un registre à un autre, évoluer entre deux univers si opposés ?

Nous étions cette fois dans le raffinement, le ravissement. Et la légèreté. Une fausse légèreté empreinte d'intrigue. J'ai été touché, surtout, par le Poème de la mer et de l'amour, d'Ernest Chausson, magnifiquement chanté avec juste, à mon goût, un petit peu trop de vibrato dans la voix :

Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps-ci ;
Le temps des lilas et le temps des roses
Est passé. Le temps des œillets aussi.

Et je redoute, moi encore, que ce printemps-ci ne me porte à nouveau quelques cuisantes désillusions. Mais ceci est une autre affaire.

Le temps des lilas et le temps des roses
Avec notre amour est mort à jamais.

Il était pourtant juste à côté de moi, au premier rang de ce premier balcon, sous le plafond de Chagall, dans sa légèreté si loin de Wagner. Comme un coup de folie.

Le brouillard toujours.