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29 mai 2013

la Senna festeggiante

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La Seine était en fête ce week-end. Et un peu la Marne aussi. Ma copine Fiso vous raconte ses péripéties personnelles sur l'Oh!. Je ne sais pas comment on a fait, mais on a réussi à ne pas nous y rencontrer. J'y ai par contre retrouvé, avec plaisir et étonnement, mes autre copains blogueurs du tout début, Yo et WajDi. Un miracle. Ma fierté.

Inoppinément sans doute, l'Audirorium du Musée d'Orsay était raccord. Il consacrait sa soirée du jeudi, la même semaine, à un programme de musique italienne ancienne, auquel je n'avais d'abord pas prêté plus attention que ça. C'était ma soirée libre de la semaine, et j'y allais pour entendre - seule occasion cette saison sur une scène parisienne - David Wilson-Johnson, un vague voisin de campagne, rencontré pour la première fois à la Toussaint, en plein débroussaillage, devant sa magnifique propriété à l'orée de notre village de famille, dans le Lot. J'en parlais là.

Alors qu'il s'était excusé, jovial, d'être vu dans une posture si inhabituelle, il m'avait parlé de cette maison acquise il y a longtemps, du grand portique de pierre ourlé de lierre qui, en contrebas, en annonçait le prestige - copié avec kitch, un peu plus loin, par un voisin du cru insensible à la patine, nous en avions ri. Il m'avait de loin montré les anciennes bergeries, transformées en studios de répétition et équipées de piano. Car il était chanteur d'opéra, dans le registre si difficile des barytons. Voir cette demeure, tant convoitée de mes fantasmes depuis mes ballades en vélo d'enfant, entre les mains d'un artiste pareil, me découvrir un tel voisin en un tel lieu, m'avait plongé dans un état d'agitation. Il m'avait annoncé qu'il se produirait à Paris dans l'année, ne se souvenant plus vraiment ni où ni quand, puis avait évoqué les raisons pour lesquelles il avait voulu s'émanciper de l'opéra, de ses metteurs en scène et de leurs frasques, préférant se convertir au récital, où le chant compte plus que ses froufrous.

Une petite recherche par Internet m'avait vite conduit au spectacle de jeudi dernier. La semaine étant des plus mal choisies, je m'étais d'abord résolu à y renoncer. Jusqu'à ce qu'une de mes collègues de passage, intermittente à l'auditorium d'Orsay, me propose de m'avoir des invitations.

C'est ainsi que je m'y suis retrouvé, avec Yo, tiens, curieux lui aussi de savoir ce qui se cachait derrière ce vocable de "musique italienne ancienne".

Outre la découverte de l'acoustique d'orsay, et celle, admirable, de l'orchestre baroque du King's Consort, le spectacle était réjouissant. C'était un oratorio de Vivaldi, rien que ça, écrit à la gloire du Roi Louis XV, et intitulé La Senna Festeggiante, La Seine en fête. Mon voisin anglais n'y jouait rien de moins que... le rôle de la Seine !

J'ai été séduit par ce concert, ses sonorités chaudes, d'un grand agrément lyrique. J'ai surtout été amusé de cette concordance avec cette fête de la Seine, qui m'occupe tant et qui, dès le surlendemain, allait égayer les foules de Paris et de sa banlieue proche...

18 mars 2011

le monstre, le fétu, et les apprentis-sorciers

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C'est un monstre. On croit qu'il dort, mais il attend son heure. Fafner est son nom. Il est le gardien de l'anneau d'or du Nibelung, qui assure le pouvoir éternel, tant convoité qu'il conduit ses possesseurs à une mort certaine. Il est la démence-même. L'impossible absolu. La preuve du néant. La vacuité de l'arrogance.

Dans sa mise en scène de Siegfried, Günter Krämer lui a donné l'allure d'une armée d'hommes nus. fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosoD'hommes alignés, soumis au signal, sachant à la demande brandir des armes ou se mettre au repos et ne sachant que ça. Au dessus de cette foule servile, une forêt bat, enfle et se rétracte, et ce cœur souverain est annonciateur d'un débarquement à venir, de l'assaut. On croit qu'il dort, mais il est encore brûlant.

Le monstre se réveille à l'heure du combat, puis se rendort, terré dans sa caverne. Et l'on n'entend que son souffle et sa forêt battante.

Jeune et intrépide, et parce que seul à ne pas connaître la peur, Siegfried a eu le pouvoir de se forger l'épée de l'invincibilité :Nothung . Avec elle, il viendra à bout du monstre, laissant derrière lui une forêt rendue à la terre et jonchée de corps nus enchevêtrés et sans vie, les organes du démon terrassé.

Image de désolation, de guerre, de terreur nucléaire. La peur, il la connaîtra plus tard quand, se cherchant un compagnon il rencontrera l'amour avec Hilde la brune. L'amour et la peur - de la perdre, ou de s'y perdre - ces grands indissociables.

L'Opéra de Wagner a duré plus de cinq heures ce mardi à Bastille. Je me le suis payé de 30 euros et d'une nuit entière à faire la queue. J'avais été privé de la Walkyrie par les obsèques de mon oncle, en juin dernier, j'ai enfin eu mon grand Wagner, ma revanche. Un enchantement musical et visuel. Et j'en ai d'autres dans ma besace qui viendront clore ma saison...

Beaucoup ont été déroutés - moi-même au début - par la légèreté des options de mise en scène et le renversement des personnages : le perfide forgeron, père adoptif de Siegfried, rendu efféminé et travesti en ménagère de cinquante ans, une cuisine vintage en guise de forge, Siegried en salopette portant les dread locks d'un adolescent rebelle. Mais finalement, cette futilité colorée et décalée, cette mise en distance, donnait un relief exceptionnel à la confrontation au cœur de l'œuvre, à son enjeu, et ramenait l'amour à son véritable statut, celui de la perpétuelle sortie de l'enfance, et de l'affirmation. Ou de l'existence.

A propos de décalage, j'ai offert peu de répit à ma frénésie lyrique, cette semaine : j'étais samedi au Théâtre des Champs-Élysées, à occuper une soirée d'abandon dans une autre furie, celle d'Orlando, l'opéra baroque de Vivaldi, puis hier, encore à Bastille, pour un Luisa Miller où Verdi proposait un véritable festival baryton. L'amour encore, l'amour toujours, qui défait plus qu'il ne fait, mais sans qui quoi ?

Cette séquence se conclura par des retrouvailles avec la violoniste Goto Midori. Après le concerto de Beethoven à Paris il y a un an et demi, puis celui de Mendelsohn à Londres l'an passé, c'est le 2ème de Bartok qu'elle livre à Pleyel ce soir. Avec l'orchestre philharmonique de Radio-France, qui interprètera également l'apprenti-sorcier, de Dukas, ils ont décidé de dédier le concert au Japon et aux victimes des catastrophes en cours.

Car mon cœur, et malgré les émerveillements lyriques d'ici, c'est surtout là-bas qu'il a battu ces derniers jours, dans l'effroi de ce qui s'est passé et d'images irréelles qui me hantent. Dans l'attente anxieuse des événements de Fukushima, qui perturbent mes nuits et mes repères.

Un monstre. Ils ont créé, nous avons créé un monstre. Un monstre qui dort mais qui attend son heure.

La technologie nucléaire n'est pas que l'ultime avatar du délire techno-scientifique, du rêve de domination absolue de la nature, de la soumission des hommes aux hyper-réseaux. Elle est l'anneau du Nibelung, l'illusion morbide de la possession éternelle du pouvoir, c'est un démon dépersonnifié. Qu'un cœur se mette à fondre comme une forêt battante à s'abattre sur la terre ferme, et plus rien n'est sous contrôle. Même un réacteur à l'arrêt pour maintenance, dont les combustibles finissent tranquillement fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosode se refroidir dans une piscine conçue pour ça, peut de lui-même se remettre à chauffer, menacer de fusion, et cracher ses gaz meurtriers. En guise d'épée invincible, nous avons un fétu : des hélicoptères largueurs d'eau, des lances à eau, et peut-être, promesse ultime et dérisoire, un câble électrique pour remettre sous tension des pompes à eau et croire au rendormissement de la bête.

Sinon, ce sera la cloche de béton, comme à Tchernobyl.

Tchernobyl avait l'excuse du soviétisme, donc de la bêtise et de l'incompétence technologique. Fukushima a l'excuse de la double catastrophe naturelle, la méchante. Le nucléaire en tant que tel ne peut pas, ne doit pas être mis en cause. Le monstre a des gardiens fous.

Certains parlent de la création d'une zone d'exclusion de trente, soixante, ou quatre-vingt kilomètres de rayon pour plusieurs centaines ou milliers d'années. On dit officiellement qu'il est probable que nous connaîtrons pire que Tchernobyl. Cette technologie porte en elle-même l'apocalypse. Nous avons créé l'outil de l'apocalypse, certains que le sommeil du Titan était notre victoire ! Et il serait indécent, indécent, indécent encore, indécent toujours, indécent vous dis-je - combien de fois et dans combien de bouches ne l'a-t-on pas entendu au cours de la semaine écoulée - de parler de démanteler la bête avant qu'elle ne nous démantèle !

Et si le démon, c'était nous. Nous, cette foule nue et décervelée, actrice et victime de la fin du monde ? Le choix de l'apprenti-sorcier pour le concert de ce soir a quelque chose de prémonitoire.