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18 août 2010

Mada (7) nous

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Tu voudrais être là mais qu'ils ne te voient pas, te laissant à la contemplation de leur naturalisme, et dans l'illusion que nos deux mondes peuvent coexister sans se considérer. Tu voudrais que ta présence laisse inchangées leur vie et leurs habitudes. Que leur sourire soit sans contrepartie. Mais tu ne le peux pas. Alors tu essaies de te montrer réservé, au moins respectueux, tâchant de faire jeu égal. Mais la main qui se tend ou le sourire qui te sollicite te rappelle qu'à leurs yeux et quoi que tu fasses, tu es de l'autre monde, tu es du côté des vazahas, du côté du rêve d'abondance, inaccessible, et que ta seule présence leur est un don. Et comme il en est ainsi tu dois te rendre à l'évidence.

Tu vas alors leur offrir un sac de riz, un cahier, des stylos, parce qu'on t'a dit que c'était préférable à de l'argent. Et puis tu donneras des bonbons aux enfants, quelques vêtements, et puis les yeux, et puis les mains, et les sourires, et puis cette gentillesse nue qui t'entourent, insatiables, te rappellent que tu n'as pas les moyens d'étancher ta mauvaise conscience. Alors il te reste l'arrogance, démonstration de ton incapacité. Ils sont là sans rien face à toi mais c'est toi qui devient insolent avec ta bienveillance absurde qui confine à la condescendance des vazahas, de ceux qui t'ont précédé, de ceux qui te suivront.

Tu n'es rien, tu ne leur sers à rien. Et tu n'y peux rien.

Ta seule présence est cynique. Sans égard pour tes idées, tes intentions ou ton regard, tu perturbes des équilibres fragiles et leur rapport au monde.

Des décennies de colonisation l'ont perturbé bien plus grandement avant toi, certes, mais le seul voyage exotique parmi eux, nécessairement voyeur et aguicheur, perpétue la quête futile d'une voie inapte au bonheur, un chemin fantoche. Ils sont un peuple de l'être, tu viens du monde de l'avoir, et tu leur envoies un mirage.

Le pays est riche. Riche de savoir-faire, de connaissances de la nature, de médecines locales, d'un DSC05567.JPGrapport au monde réel que nos sociétés occidentales ont abdiqués devant l'ère industrielle. On sait tout y faire avec trois fois rien, quand nous sommes, nous, totalement dépendants des grands systèmes techniques qui aujourd'hui s'envasent dans le libéralisme économique mondialisé.

Ici évidemment, c'est la poussière qui fais partie de toi. Tu y grandis, elle colle à ta peau du matin au soir, tu t'y roules, tu t'en repais, elle te protège peut-être de démons irréels ou des parasites qui rôdent, tu t'en joues. Notre conscience hygiéniste s'en offusque. A côté pourtant, sous leurs pieds, les cultures en terrasse t'envoient à la figure l'extrême sophistication des systèmes d'irrigation, qui permettent une distribution contrôlée et équitable de l'eau, et surtout une gestion instinctivement économe de la ressource. Leur mode de vie caresse l'avenir tandis que le nôtre l'a déjà condamné, comme il a condamné notre présent au stress, à la solitude et à toutes les détresses morales.

(lire ici Mada 8 : l'amour)