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22 août 2010

Mada (9) Vévé

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Tu pourrais croire à ce stade que je t'ai tout dit de Madagascar, tout de mes impressions et que les souvenirs sont là désormais pour être remisés. Il y manque pourtant un détail, de taille. Un personnage à qui notre séjour a beaucoup du, sa clé de voûte, en vérité : Vévé.

Vévé est guide pour une petite agence qui a son bureau dans un quartier cossu de Tana. Dans son bureau retiré, non loin du palais présidentiel, où nous avions ajusté les derniers détails de notre itinéraire et signé notre contrat d'engagement, nous n'étions pas certain que c'est lui qui serait notre accompagnateur. En trois phrases et cinq photos, il sut nous mettre en confiance, et au moment de régler, je préférai m'acquitter du solde plutôt que de m'en tenir à un acompte, c'est dire.

C'est au soir du quatrième jour, dans l'hôtel baobab de Miandrivaso, qu'il vint frapper à notre porte, autour de 21 heures, pour nous expliquer comment les choses allaient se passer le lendemain.

Notre voyage sur le fleuve se ferait avec deux pirogues. Il me présenta Andréa et Simone, nos deux compagnones d'expédition, italiennes germanophones, à peine plus âgées que ma nièce S. Quelle chance ! Il s'entourerait de jeunes piroguiers, Edmond et Thierry, deux garçons rigolards, heureux et DSC05401.JPGfiers de partir en mission, et de Jean-Claude, son protégé, parce qu'habile pour monter les bivouacs et préparer les barbecues.

Il fut un guide épatant, patient, explicatif, soucieux de faciliter notre rencontre avec la faune sauvage, attentif à notre confort et à notre sentiment de sécurité. J'ai aimé surtout le regard qu'il portait sur les jeunes accompagnateurs qu'il s'était choisis, au soin qu'il mettait à ce que le voyage leur soit aussi une fête. Il misait beaucoup sur Jean-Claude, plus sérieux et débrouillards  que les autres, mais réservé, presque timide devant les vazahas à cause de sa maladresse en français. Vévé s'était mis en tête de lui payer une formation de langue pour lui permettre d'acquérir de l'autonomie et de dépasser sa timidité. Ce devrait être pour bientôt.

Dés notre première pause déjeuner, il nous préparait une salade de pommes-de-terre, avec de l'oeuf dur, de la betterave et de l'oignon, du maïs et du ton, quand d'autres touristes croisés sur le même site s'enfilaient, blêmes, des sardines en boîte dans une demie- baguette.

DSC05300.JPGIl pagayait contre le courant pour nous permettre d'observer des crocodiles, attendait que nos appareils photos soient armés pour provoquer d'un grand coup dans l'eau l'envol de sarcelles, s'attardait sous les arbres pour laisser descendre une colonie de lémuriens, nous grillait du pain au feu de bois pour les petits déjeuners, nous offrait une bouteille de rhum pour l'apéritif de nos dîners...

A mesure que le voyage se déroulait, il parlait de sa vie, de son parcours, de ses rencontres. Il était jeune papa, son garçon n'avait pas quinze mois, sa femme avait tenté de tenir une boutique d'objets artisanaux à Tana mais l'affaire n'avait pas marché, alors elle élevait l'enfant. Au cours d'une expédition, il s'était lié au riche tenancier d'une maison de retraite de Marseille qu'il accompagnait, lequel avait fini par le prendre sous son aile sans doute parce qu'il s'était épris de Madagascar où il s'était trouvé une jeune maîtresse, et investissait dans la reconstruction d'une école.

Vévé rendait à cet homme de menus services, suivait de loin en loin le chantier de l'école et lui en rendait compte, en contre-partie de quoi le fringant Marseillais lui avait facilité l'acquisition d'une Peugeot 605 d'occasion dont il payait encore les traites. C'était avant la crise politique de 2009 et la chute du tourisme. Vévé sortait à peine de cette longue traversée du désert et commençait à entrevoir une sortie du tunnel.

Il racontait la fois où il avait accompagné un couple relativement âgé durant la saison des pluies, les peurs de la femme pendant un orage et les disputes du couple qui s'ensuivirent. Le pêcheur qui se fit arracher l'épaule par un crocodile, sous ses yeux, il y avait déjà plusieurs années. Les jeunes routards plus en quête de leur barrette de shit que de sensations ou d'aventure.

Au delà de l'excursion standard - trois jours de pirogue, deux jours aux Tsingy, final à Morondava, sur la côte - nous avions convenu avec lui des variantes et des prolongations : un passage à la réserve naturelle de Kirindy, la visite de la côte et de villages de pêcheurs, puis un retour express sur Tana. Les  deux jeunes italiennes, devenues à la fois pour nous des amies et pour ma nièce des confidentes, furent tant charmées de leur escorte et de la qualité des prestations de Vévé, qu'elles finirent le séjour avec nous.

En voiture, Vévé nous achetait des brioches de banane à la vapeur. Au village des  pêcheurs, il nous organisait une dégustation de noix de coco fraîches, puis un déjeuner convivial avec les poules des villageois. Il nous initiait aux rituels alimentaires.

En neuf jours, le guide devenait un ami. Tu réalisais que tu aurais pu négocier mieux sur le prix de ses prestations, comme le firent nos Italiennes, mais tu étais finalement plutôt heureux d'avoir contribué, si peu, à sa petite affaire, dans un respect intime et réciproque de l'autre et de ce qu'il est. Il fut un réel intemédiateur, décomplexant nos statuts respectifs d'occidentaux et d'autochtones, donnant sens, en définitive, à ce projet de voyage. Jusqu'à son accomplissement.

(lire ici : Mada 10 : la petite mort - la fin)