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19 février 2013

deux anges au secours des bains Gellért

les deux anges et le pagne de coton.jpg

Bon ben voilà, c'est l'heure de faire une croix sur les bains Gellért. Ça fait longtemps que ça couvait. Le plus beau des établissements thermaux de Budapest, celui qui porte le mieux les traces du sécessionnisme architectural, d'une ornementation en émail sans pareil... Il fallait bien finir par le donner aux touristes. Ou plutôt, le leur vendre. Et à bon prix. On y entre désormais pour deux fois plus cher que partout ailleurs, et la totalité de l'endroit est mixte. Maillot obligatoire, on est prié de venir avec greluche et compagnie. Même la section aux bains de vapeur, où pourtant certains s'aventuraient pour se rincer l’œil, ni vu ni connu, bobonne disposant de sa propre section pour femmes, est désormais rendue aux familles... Après le Kiraly, la chasse aux pédés continue, mais au final, c'est toute une population locale, habituée de longue date, qui est chassée des lieux.

Pour moi, ça restera le bain où pour la première fois je laissais une main d'homme s'approcher et me caresser, dans le grand bassin à 38 degrés. J'avais trente et un, trente-deux ans, et mon cœur battait à 150. Ça restera une atmosphère où, ensuite, je n'avais qu'à me baisser pour y trouver un plan. Mon épuisette n'y revenait presque jamais vide, et beaucoup devinrent de vraies liaisons. Ça restera le jeune et vigoureux administrateur du Kampinsky, qui cherchait à ajouter du piquant à la relation qui le liait au correspondant du New York Times : je garde un souvenir ému de la prière dite à table, le soir où je connus avec eux mon premier plan à trois. Ça restera Gabor, le premier qui me fit découvrir la sodomie, dans laquelle il investissait une énergie que je ne retrouverai plus... Ça restera Misi, une de mes premières déceptions car j'ignorais alors qu'il fut possible de se lasser en amour...

J'avais l'air un peu con, cet après-midi, à demander mon pagne en coton aux garçons de bains, à l'entrée de la section "vapeur". Ils m'ont expliqué que le maillot était maintenant obligatoire. Je tombais des nues et de toute façon je n'étais pas équipé. J'ai demandé si je pouvais y entrer nu, ils m'ont donc répondu que c'était désormais mixte. Ils m'ont invité à louer un maillot à l'entrée, ce que je n'étais pas prêt à faire, préférant envisager de me faire rembourser les 20€ déboursés. Ils m'ont alors tendu un grand drap, de ceux qui sont mis à disposition pour se sécher, et devant mes yeux ébahis m'ont invité à rentrer dans les bains avec. Je n'avais plus d'échappatoire.

J'étais seul dans cette tenue. J'avais plié le drap en quatre dans le sens de la longueur pour qu'enroulé autour de ma taille, il ne descende pas plus bas que mi-cuisse. La greluche s'est vite faite repérer, avec son maillot une pièce, ou deux pièces, le plus souvent fleuri et coloré, parfois avec son petit bonnet sur la tête. Note qu'elle n'y était pour rien, la greluche, ignorante de toute la volupté gâchée, se laissant juste gagner par la magie des espaces, des ornements et des parcours relaxants qu'elle pouvait là se concocter.

Me restait l'eau chaude, pour ne pas perdre tout mon droit d'entrée, résigné à laisser filer le temps.

GellertBaths01.jpgLe corps principal de la section vapeur est composé de deux grands bassins qui se font face, avec entre les deux, une allée carrelée, bordée des deux grands escaliers concaves qui plongent de part et d'autre dans les bassins. L'un d'eux, à gauche en entrant, est à 37 degrés. L'autre, initialement à 38, comme il est gravé dans la mosaïque qui le surplombe, a été poussé à quarante, histoire sans doute de complaire à la greluche, toujours friande de grandes chaleurs. C'est toutefois là que je les ai vus.

Dans le mur du fond, face aux escaliers, et bien centrées, sont installées deux fontaines, presque symétriques. De grandes niches voutées de plus de angels on tortue gellert.JPGtrois mètres de haut, creusées dans chacun des murs, se font face, à l'intérieur desquelles une fontaine balance trois jets depuis la gueule de félins en bas-relief. Au dessus des jets, les figurines diffèrent. A gauche, un ange debout porte une cruche. A droite, sur une tortue d'eau, deux petits anges sont assis en amazone, blottis l'un contre l'autre, et regardent avec inquiétude, sous eux, le chemin où s'engage leur monture. Le mur est couvert de grands carreaux de céramique bleu émeraude, à la jointure desquels sont incrustés des médaillons de couleur, en damiers. La voute est bordée de motifs naturalistes. Les anges sont émaillés de la couleur de la peau. Ils étaient là, dans le bassin de droite, sous le regard inquiet des angelots protecteurs, semblant s'impatienter dans leurs quarante degrés de fausses pudeurs.

Je ne sais pas ce que le plus glabre des deux a remarqué en premier de mon désarroi, de mon pagne exotique, ou de mon orientation sexuelle. Ce qui est sur, c'est que me voyant, il a pensé son après-midi peut-être sauvée. Je n'avais plus trop le cœur à batifoler. Et puis quand je vois un couple, j'ai toujours l'impression qu'ils ne peuvent rien chercher de mieux à se mettre sous la dent, vieux jeu que je suis. Je suis allé me chauffer au sauna. Et là, ni une ni deux, qui vient s'asseoir près de moi, dans la salle du milieu où j'étais seul, non pas sur la grande banquette restée vide, mais sur le petit côté où l'on ne pouvait que se frôler ? Mon grand Michel, c'est son nom, il me le dira plus tard, dans son petit maillot noir qui déjà l'encombrait.

Bref, contre toute attente, nous finîmes dans une cabine de douche. D'abord juste Michel et moi. Puis avec Daniel, le deuxième ange, son ami.

Michel aime se masturber pendant qu'on lui lèche les couilles, c'est son truc. Daniel aime être sucé à gorge profonde, et diriger lui même, impérial, le mouvement de la tête et de la bouche. Normal, donc, qu'ils aient eu besoin d'un troisième larbin...

Au Rudas hier, le gars aimait avaler le foutre avant de se faire masturber ivre de ce nectar. Un autre aimait être masturbé en tenant une bite dans sa main.

Et moi, je ne sais pas ce que j'aime. Je sais ce que je n'aime pas. Je n'aime pas qu'on me pince les tétons, ça me fait mal et je débande aussitôt. Je n'aime pas trop d'insistance sur mon gland : il devient vite douloureux. Je n'aime pas qu'on m'oblige à sucer du fond de la gorge. Daniel m'a refroidi, même si j'ai joué le jeu. J'aime être enculé, mais plus par fantasme que par réelle expérience du plaisir. J'ai peu éduqué mon anus à l'élasticité qui sied à l'exercice. J'aime, ou je n'aime pas. Ce n'est jamais très clair. Ça dépend aussi de la consistance du membre, de sa taille, de sa forme, de sa vigueur, ça dépend de la constitution des couilles, toutes ne sont pas nécessairement affriolantes, ça dépend de l'abdomen et de la gueule du bonhomme. J'aime, ou je n'aime pas. Ce n'est jamais très clair.

Je me retrouve ici mettre à jour mes connaissances dans ce domaine. J'up-date mon logiciel sexuel, loin de toute urgence. Y voir plus clair. Et me reconnecter à moi même. Peu importe s'il faut commencer par se perdre un peu.

Je n'irai plus au Gellért. Sauf peut-être pour y accompagner des amies. C'est dommage, les deux anges à la tortue venaient enfin de se trouver des prénoms.

26 juillet 2011

la cure

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Sortie de la piscine, samedi, il est presque 16 heure. Deux gars, la quarantaine environ, minces mais patauds, perdus plutôt, et gênés. Il pleut. Ou presque, je ne sais plus. Ils sont dehors et me voient sortir, les alentours sont déserts. Ils cherchent les bains Király, ils ne savent pas trop comment l'expliquer, alors ils me montrent une feuille imprimée d'un site Internet, d'une page dont je perçois parmi les mots du titre : Gay et Budapest. Ils ont l'air espagnols. L'un d'eux baragouine un peu d'anglais, l'autre non. Ils se concertent dans leur langue. A leur accent, à leur taille, à leur bouille ronde, je les soupçonne plutôt d'être latinos. Le taxi les a déposés là, mais je leur dit que c'est de l'autre côté du pont. Ils sont dépités, alors je leur explique que c'est fini, de toute façon : les bains Király, ce n'est plus un lieu gay. C'est mixte, désormais, chaque jour de la semaine, et les week-ends aussi. C'est fini. Je propose des mots à cette situation absurde : changement de politique, homophobie... Ils blêmissent, se parlent entre eux, je n'y comprends rien. Mon bus arrive. Je voudrais aller au Rudas. Je leur dit qu'au Rudas, oui, il est encore possible de s'y retrouver entre hommes, mais que ce n'est pas d'abord un lieu gay, qu'il faut faire attention. Le bus s'arrête à la station, je leur propose de monter, de me suivre. Hésitation, incompréhension. Ils ont visiblement besoin de faire un point ensemble, ne sont pas prêts pour un voyage aventureux, je cours vers le bus et les abandonne. Ils n'étaient pas mon type.

Ils ont bien fait de ne pas me suivre : le Rudas est en version mixte aussi les week-end, déception. Les samedis et les dimanches, question bains, il ne reste aux gays que leurs yeux pour pleurer, et sans doute le Gellért pour patauger en secret. J'essaierai peut-être demain.

Le lendemain, je n'essaie pas. Pas envie. Pas de goût.

Je ne sais plus vraiment ce que je cherche à Budapest. A traiter mon cœur, mon sexe, ma tête, à soigner mon dos, à retrouver mon corps, mon plaisir, mon désir, je ne sais plus. Je ne sais pas. Budapest, c'est ma cure de tout, ma cure de rien.

J'ai encore nagé 2.000 mètres hier midi. C'était lundi. Encore une fois seul dans ma ligne d'eau. Seul avec ma ligne bleue. J'ai retrouvé mon rythme, c'est déjà ça. En sortant de la douche, je me suis vu nu dans la glace, et je me suis trouvé beau. Sexy. Attirant. J'ai longtemps touché le bourrelet qui m'obsède. Il commence à se fondre dans ma peau, dans mon abdomen. Mon corps réponds donc aussi. Le corps, le rythme. Ce séjour n'est pas perdu. Mon mal de dos est très atténué depuis hier matin. Peut-être la nage, les muscles qui reprennent le dessus. Ou alors le lit, que je viens de changer. Ou alors les premiers effets des thermes, fréquentés jusque là en famille avec Bougre.

Bougre, reviens ! Reviens, s'il-te-plaît !

Je déprime.

budapest,gay;thermes,thermalisme,hongrie,déprime,impuissance,bains király,bains rudas,l'eau des rêvesLundi. J'ai nagé et me voilà au Rudas. Cette fois pour de bon ! L'ambiance feutrée, les corps dénudés, la coupole constellée, les odeurs de souffre... Pendant la première heure, je tourne, je sue, j'observe, je suis observé, j'échange un regard, deux, non, j'oublie, je n'ai pas envie de ça, pas avec ça, pas avec lui. Celui là n'est pas mal, mais j'en ferai quoi ? Je tourne encore, je sue encore, puis me plonge dans le bassin froid. Sauna, bain de vapeur, bain froid, bains chauds... Je connais par cœur les parcours qui me détendent. J'oublie mon dos.

Un jeune est dans cette même frénésie. Plus encore que moi. La trentaine ? brun, beau corps, simple, sans exubérance, sans défaut. Il se laisse facilement voir la quéquette. Au sauna, il déplace son tablier vers l'arrière, comme font la plupart, pour s'asseoir sur un semblant de propre, sur un à-soi. Sa verge est belle, calme. Dans le grand bain central, il fait la planche, bras en croix, son tablier flottant à l'eau qui lui découvre le sexe. Il ne regarde personne. Il n'écoute que son corps, il provoque les regards, évite de peu les contacts, comme par simple mégarde. Il ne regarde rien ni personne. Son corps, lui, seulement lui. Et ses sensations. Il s’assoit. Et il bande. Enfin, il bande. Ignore-t-il les hommes qui le scrutent autour de lui ? Les devine-t-il au contraire ? Devine-t-il ma présence à côté, y a-t-il un rapport entre l'une et l'autre ? Entre ma présence et son érection ? Il ne regarde rien ni personne. Mais il bande. Assis, sous l'eau, sur son tablier, il offre sa verge gonflée, droite, étirée vers la coupole, à ta vue qu'il ignore. Je tente de m'approcher, j'hésite, je le regarde, j'en souris avec d'autres observateurs coquins.

J'abandonne. J'en ferai quoi ? Je le laisse, lui, à ses sensations, aux effets de l'eau sur son entre-cuisse. Plus tard, je le retrouve. Un tout jeune homme est arrivé, au corps sec. Ils se sont vus sans dissimulation, sont allés s'asseoir l'un près de l'autre, et sa main l'a caressé. Je ressens de la jalousie. Du dépit. Un peu de haine. Contre moi-même. Je vais sous les douches, essaie de me branler face à d'autres hommes, des vieux, l'un d'eux hideux, un corps flasque, sans fesse, un abdomen voûté, plissé, un cheveu gras qui lui laisse comme un chignon ridicule à l'arrière du crâne. Une moustache à la Hitler. Dégoût ! Serais-je comme ça, moi, dans vingt ans ? Non, bien-sûr que non. La moustache, au moins, la moustache en moins, elle me sauvera.

Je retourne dans le grand bain. Je fais la planche à mon tour, les pieds sur une marche comme une budapest,gay;thermes,thermalisme,hongrie,déprime,impuissance,bains király,bains rudas,l'eau des rêvesancre pour laisser le corps flotter sans dériver. La coupole étoilée resplendit. Les tessons sont blancs, jaunes, orangés, certains sont verts, d'autres bleus, il y a un rouge fuchsia, un violet... Je les regarde, je les contemple, je m'y noie, j'oublie ce que je fais là, ce que je cherche, je ne sais pas ce que je cherche, je ne veux rien. Je regarde les tessons, ce ciel étoilé au dessus des eaux, je pense aux errances humaines, aux quêtes, aux plus indéfinies des quêtes. Je pense à l'eau, aux mots, je pense à l'eau des rêves, à cette eau qui m'a saisi par la manche dès ses premières pages. A cette eau qui me contamine. Je compare ses fantômes à lui à mes vampires à moi. A mon vampire. Rencontré , il y a quatre ans, et qui depuis se repaît de mon sang, de ma force, qui a vidé mon sexe de son sang, qui hante jusqu'à cette antre où je ne sais plus ni bander ni accrocher un sourire. L'eau des rêves.

Il faut que je te parle de l'eau des rêves (...)

05 mai 2011

la mort du Király

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Király, ça veut dire Royal en hongrois. Les bains Király, c'était les bains royaux. Un endroit royal pour la rencontre. Sous toutes ses formes. Pour un matage en règle, pour de simples attouchements, et plus si affinité.

J'y ai rencontré Péter, ma première liaison d'homo, à la suite de caresses dans d'épaisses vapeurs, il y a déjà quinze ans.

Il y a deux ans, j'y ai croisé Shinji, avec qui je noyais mon chagrin et qui m'accompagna pour une folle nuit de Saint-Sylvestre, puis m'accorda une ultime balade dans une Budapest enneigée.

L'an passé, j'y trouvais des Napolitains qui m'entraînèrent dans un improbable trio.

Il y eut aussi mon Tarasbulba roumain, l'Irlandais monté comme un cheval, le ténébreux Magyar au bouc d'artiste, gourmand autant qu'avare de caresses. Il y eut des dizaines de queues effleurées, avalées, conduites à la maison ou éconduites sur un coin de trottoir. Il y avait cette atmosphère torride, subtile, lourde, tamisée, envoûtante, sujette aux reflets changeants, sensible à l'heure et au monde. Il y avait parfois le regard incrédule de touristes égarés. Rarement, mais amusant.

Les bains Király, c'était une institution.

Beaucoup de jeunes gays ont du y vivre leurs premiers émois. Des couples y ont scellé leurs premiers ébats. Beaucoup de vieux y vivaient encore une sexualité éthérée, errant du corps et des mains comme des crocodiles au milieu du grand bain, attrapant ce qui dépassait comme le pompon d'un manège endiablé ou, à défaut, alimentant la perfusion de leurs fantasmes.

On pouvait n'y voir que les vieux obèses. Certains pouvaient même les rechercher. Ou on pouvait ne voir que la chair fraîche et disponible, servie là dans un écrin de pierre rugueuse et de calcifications.
Les bains Király, c'est fini.

Depuis le premier mai, l'alternance hommes-femmes laisse place à une mixité de chaque jour et de toute heure. Le pagne sensuel coupé dans de vieux draps, qui laissait les fesses apparentes et inscrivait dès les premiers pas la sensualité du lieu sur ta peau et tes membres, sera remplacé par un maillot de bain de vulgaire inconstance. Voire d'affreux shorts de plage en forme de tue-l'amour.

Qu'y at-t-il derrière cette mutation ? Une directive européenne sur les établissements thermaux ? Un schéma régional de développement touristique ? Une nouvelle constitution hongroise, repue de références chrétiennes pas loin de re-pénaliser l'homosexualité ? Une privatisation, réalisée ou en préparation, qui tablerait davantage sur la manne de l'étranger en goguette plutôt que sur quelques vieux gays sans valeur qui tiennent leur droit d'entrée d'une ordonnance médicale ?

Je ne le sais pas. Pas encore.

Ce qui est sûr, c'est que mes prochaines vacances à Budapest, en juillet prochain, n'auront pas tout-à-fait les mêmes saveurs...

17 janvier 2010

une histoire d'hommes

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Pour moi, Budapest est avant tout une histoire d'hommes. Je conçois que cela puisse t'ennuyer à la longue, ou t'offusquer, car cette ville a bien d'autres attraits. Les bains, j'en parle - même si c'est sous un angle intéressé -, la musique - je suis ce dimanche soir à une représentation de La flûte enchantée -, la littérature - il faut absolument lire Être sans destin, de Imre Kertész -, la gastronomie - même si j'ai cette fois opté pour des buffets bon-marché, plutôt que pour des restos devenus hors de prix -, la pierre - et Dieu sait que le patrimoine classique, néo-classique, néogothique, art-nouveau, art-déco, donne à cette ville et à son front de Danube un cachet sans pareil... Mais que veux-tu. C'est là que j'ai connu mon premier homme, là que j'ai accepté de les regarder, de les toucher, là que j'ai rencontré mon premier amant, que j'ai sucé ma première bite, transpercé mon premier fion, et là que je me fis la première fois sauter la rondelle. C'est là que j'ai rencontré l'homme avec qui je vis, celui avec qui je voudrais vivre, là que je me ressource, que je me trouve beau.

Alors à Budapest, il n'y a guère que des hommes dont je puisse te parler. Ils sont mon sel magyar. Je n'expose pas ici un palmarès, ces hommes ne sont jamais des trophées. Sinon, pourquoi auraient-ils tant, le plus souvent, ce goût d'inachevé qui te laisse la bouche sèche ?

Hier, pour mon dernier bain au Király, c'est István, un comédien ex-chanteur d'Opérette, revenu, aprés un détour par la vie économique - "parce qu'il faut bien vivre" - dans le monde du spectacle - "parce que la vie ne doit pas se laisser guider par l'argent" - qui a embelli ma matinée.

L'atmosphère y était exceptionnelle. Le soleil brillait dehors, et de la fenêtre jaune au verre dépoli pénétrait une lumière crue qui, se heurtant au mur de vapeur, sous la grande voûte byzantine, réfractait les silhouettes nues et les sublimait. J'ai cru retrouver les chocs sensuels de mes premières fois.

Une barbe à ras, d'un grisonnant qui démasquait ses 42 ans, les cheveux droits, très noirs, qui lui tombaient sur la nuque et dissimulaient des oreilles onctueuses, l'oeil noir et profond, je l'ai massé, d'abord, dans le bain de vapeur. Puis nous nous sommes longuement caressés, sans rechercher d'achèvement, les yeux dans les yeux et c'est ce qui était doux. Et nous nous sommes quittés. Puis Mike, qui m'avait d'abord pris en sandwich tandis que j'enlaçais István, s'est occupé de moi. Je l'ai conduit à l'extase avant de m'enfermer, seul, dans une cabine de douche pour, à l'écart des regards - quelle obscénité ! - me concentrer sur moi-même. Et que veux-tu, c'est en pensant à l'homme que j'aime, à des attouchements dans une cabine d'essayage, que j'ai éjaculé. Dans un fantasme et dans un spasme.

Tel est mon Budapest, que je quitte demain. Le coeur chagrin, mais heureux de ce ressourcement, et conscient de mon privilège.

16 janvier 2010

Mario, mon premier tarasbulba

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Les bus ne circulent toujours pas à Budapest, aucune négociation ne se profile. La BKV (la RATP du cru) se prévaut même de 50 millions de forints d'économies réalisées (environ 200.000 €), en pétrole et en salaires, sans s'être même préoccupée d'une éventuelle indemnisation des usagers...

Mais le soleil brille encore, ce matin, et un joli week-end se dessine.

J'étais seul encore hier matin dans ma ligne d'eau. J'ai poussé l'avantage en m'offrant une thématique : le papillon. Le papillon est une nage dure, son apprentissage m'a été difficile, j'ai souvent failli tout abandonner. Épuisement excessif, mal de dos, sentiment de mouliner dans le vide. Il m'a fallu déceler petit à petit les ondulations positives pour parvenir à atteindre le relâchement qu'il faut et trouver la bonne ondulation, le bon appui, et dissiper le sentiment d'impuissance. C'est la nage impériale. Mais sa pratique est risquée. L'idéal, c'est comme hier : la ligne pour toi. La surface était lisse, tu pouvais ramener tes mains vers l'avant au plus près de l'eau, sans que des remous ne viennent freiner ton mouvement. Tu pouvais t'installer au centre, te laisser guider par le large bandeau noir du fond, sans craindre de heurter quelqu'un.

La veille au Király, Mario m'avait dit : "Nage autant que tu peux".

Ah, la veille ! Nous étions arrivés en même temps devant l'entrée. J'étais seul, il était avec un ami. Ils parlaient en hongrois. Ni l'un ni l'autre ne me regardaient. Des deux, c'est l'autre qui m'attirait. Une fois dans les bains, ils restaient ensemble, sans sembler prêter attention alentour, j'ai même pensé qu'ils n'étaient peut-être pas gays. Je me suis concentré sur un jeune homme à la peau mate, qui ne paraissait pas insensible à ma présence. Nous nous déplacions d'un espace à un autre, il s'arrangeait pour laisser son sexe paraître à ma vue, puis à l'arrivée d'intrus, nous bougions. Il n'est jamais facile de savoir si un départ est une invitation à poursuivre plus au calme, ou l'expression d'une lassitude. Cette part d'indécryptable est sans doute ce qui rend ce jeu excitant. A un moment, je l'ai perdu, puis lorsque je l'ai revu, l'autre, l'ami de Mario, lui avait mis le grappin dessus. C'était mort, mais c'est la loi du genre !

Pendant quelques minutes, il ne s'est plus rien passé. Il était tôt encore, et l'assistance était clairsemée, la moyenne d'âge devait se situer entre cinquante et soixante ans. J'attendais. Je m'impatientais. Je trouvais le temps long. A un moment, alors qu'il n'était pas loin de moi, dans le grand bain, Mario a pris une pause équivoque, s'étirant dans l'eau et laissant son pagne flotter. Je me suis demandé s'il ne cherchait pas à me séduire. Il était pourtant loin d'être à mon goût : plus que rondouillard, gros. Musculature épaisse. Mais grand : 1m 86. Le crâne rasé de trois jours, un petit bouc. Le tarasbulba typique, brutal et tendre, pour reprendre la terminologie de mon ami Laurent à qui il est arrivé de fréquenter ces lieux. Je n'ai pas remarqué une seul fois qu'il m'avait regardé. Plus tard, il me dira qu'en entrant dans le bain, j'avais été le seul pourtant par lequel il avait espéré être embrassé. La première fois que sa jambe a touché la mienne, il s'est esquivé et excusé. Ce gars ne me plaisait vraiment pas. Peut-être avais-je espéré me rapprocher du couple nouvellement formé en l'embobinant lui. J'ai donc tenté une approche. Très en profondeur, par les petits orteils. Il n'a pas bougé. Nous étions l'un et l'autre affalés, le dos sur les escaliers du bassin. J'ai posé mon pied sur le sien. Il ne bougeait toujours pas. Je me suis alors retourné sur le ventre, de façon à laisser mon bras gauche lui toucher la jambe, et peu à peu la remonter jusque sous son pagne.

Il m'a parlé le premier, en me tendant une main ferme : "Je suis Mario, et toi ?" Je me suis présenté à mon tour, il m'a demandé si je parlais l'anglais, et notre conversation a démarré.

Il parlait un anglais parfait. Son visage était rond, et son sourire jovial. Il m'a tout de suite expliqué qu'il ne savait pas bien où il en était avec sa sexualité. Marié depuis quatre ans, père d'un petit garçon de deux an et demi qui fait sa fierté, il aime les femmes, enfin, il croit, mais il est attiré par les garçons. Il n'a pas vraiment eu d'expérience avec les hommes. Si une, une fois, il y a deux ans, avec l'un de ses meilleurs amis, à qui il avait parlé de ce problème, et qui lui avait répondu que lui aussi ressentait la même chose. D'ailleurs, il me dira plus tard que parmi les six de ses meilleurs amis à qui il pouvait parler de ces choses là, cinq lui avaient dit se trouver dans le même cas.

Devant moi, il était donc très ému, et c'est ainsi qu'il m'expliquait avoir du mal à bander.

Il venait de la frontière roumaine. Il vivait côté Hongrie, et travaillait en Roumanie. Sa famille était roumaine. Enfin, hongroise de Roumanie.

A la fin de la première guerre mondiale, l'Empire austro-hongrois fut démantelé par les puissances alliées, et la Hongrie fut dépecée. En 1920 furent signés à Versailles, dans le palais du petit Trianon, des accords qui dépossédaient la Hongrie des deux tiers de son territoire. La plupart de ses provinces, où vivaient différentes minorités nationales, furent données en cadeau à des pays voisins qui ne s'étaient pas trompé d'alliance : la Serbie, la Slovaquie, la Roumanie... Il ne fallait pas seulement gagner les guerres, il fallait humilier les perdants. La seconde guerre mondiale s'est en grande partie préparée lors de ces tractations sordides. Et aujourd'hui encore, le sort des minorités hongroises dans les pays voisins alimente le débat politique et exacerbe les discours nationalistes.

A 28 ans – mais on lui en aurait donné facilement sept de plus – Mario était loin de ces considérations. Videur dans une boîte de nuit, sa philosophie c'était que la vie était faite pour être heureuse. Il était végétarien depuis cinq ou six ans, et croyait en la réincarnation. Nous avons passé plus de trois heures ensemble. A parler. A nous toucher. A nous caresser. Quand il débandait, il proposait d'aller ailleurs, dans une eau plus froide, ou plus chaude, dans le bain de vapeur, sous la douche : "on verra bien ce qui se passera...": Il riait avec générosité.

Let's see !

Je lui parlais de mon histoire, de ma libération à 30 ans passés, de mon regret toutefois de ne pas avoir eu d'enfants. J'appréciais l'effort d'honnêteté dont il faisait preuve. Avec lui-même, avec ses amis. Et même avec sa femme, parce qu'il lui avait parlé de ses penchants. Il m'avait l'air suffisamment décomplexé pour avancer bien dans la vie.

Plus nous étions ensemble, et plus nous nous touchions. Je posais ma tête contre son pectoral, il était tendre et je me sentais frêle.

Plusieurs fois, il m'a dit qu'il était heureux de m'avoir rencontré, que c'était la meilleure chose qui pouvait lui arriver, qu'il n'en espérait pas tant en arrivant là, que c'est ce type d'expériences qu'il avait besoin de vivre pour savoir où il en était.

brutos9033_Aaron.jpgC'est dans un bain d'eau fraîche, finalement, qu'il m'a fait jouir. Je faisais une planche improbable, les jambes enlaçant sa taille, les pieds posés sur le bord du bassin derrière lui. Il s'est ensuite donné du mal mais voulait jouir dans la même eau et y a réussi.

En repartant, je remarquais que beaucoup de jeunes hommes étaient arrivés entre temps, et quelques trés beaux mecs. Mais je n'avais aucun regret de ce partage.

Maintenant c'est sûr, Budapest me rajeunit.

En sortant du Rudás, hier encore, après m'être rhabillé, je me regardais dans la petite glace de la cabine un bref instant. J'étais beau. Évidemment, avec une glace, dans une lumière tamisée, c'est facile. D'abord elle ne prend que le buste, moi ma meilleure pose. Je choisis d'instinct l'angle flatteur et d'instinct opte pour mon regard qui tue. La peau luisante, les traits relâchés, l'oeil sombre, la barbe de deux jours : comment ne pas me trouver irrésistible ? En toute honnêteté, je me serais donné trente ans, à peine mûrs.

Je n'ai pourtant pas flambé hier, à peine deux gars qui ont joué avec moi au chat et à la souris - dont un que je me suis ennuyé à masturber sans retour - pour me laisser repartir la queue entre les jambes. Dans ce bain Rudás que j'affectionne tant, par sa beauté et la majesté de ses voûtes, je continue sans doute à y poursuivre la même silhouette, fine, glabre, mate, le même regard noisette un peu désolé, les mêmes mouvements hésitants que j'y trouvais il y a déjà deux ans et demi, et qui toujours m'hypnotisent...

Mais dans le métro ensuite, j'ai été cerné par les regards de jeunes hommes qui venaient tous se perdre dans le mien. Pour être sûr que ce n'était pas à cause de ma chapska en polaire de l'équipe de France olympique à Salt Lake City, je l'ôtais. D'autres regards me pourchassaient encore.

Je te dis que Budapest me rajeunit.

14 janvier 2010

plus fort que les éléments

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Tous les éléments coalisés n'auront donc pas réussi à m'empêcher de prendre mon premier bain chaud à Budapest. La neige était au rendez-vous, mais le taxi aussi. Ma carte bleue s'était bloquée au moment de le régler (trois fois un faux code, voilà ce que donnent les décollages matutinaux), mais j'en avais une autre. 50 % des vols étaient annulés, effet conjugué de la neige et de la grève du contrôle aérien, mais pas celui de Budapest. Promis à trois heures et demi de retard, nous aurons même bénéficié de l'annulation soudaine du Genève pour récupérer un appareil frais et dispo et réduire le retard à une heure et demie !... (et encore, à cause d'un passager égaré trois quarts d'heure dans les boutiques de l'aéroport  !). Même à Budapest nous attendait une grève des bus et des tramways !

Dès l'arrivée en terre magyare, le charme a opéré. Je plonge en exotisme mais me reconnais chez moi. Dans notre petit pied-à-terre (l'avantage d'avoir un jour ramené un compagnon de là-bas...), qui a un peu de mal à chauffer, la maman d'Igor qui nous y a précédés a préparé un snack.

Après quelques formalités, retrait d'espèce et achat des titres de transport, je pars seul arpenter les artères que je connais bien. Du plaisir à seulement humer cet air familier, vicié de poussières et de particules. Ciel bas, crépuscule précoce, quelques flocons isolés qui virevoltent. Des aggrégas humains qui se forment aux arrêts du tram. Rúdas ou Szecshény ? Je me rends vite au principe de réalité : s'il n'y a pas de bus, les  métros fonctionnent, ce sera donc Szecshény.

Ce n'est pas la foule des grands jours. Surtout des touristes, des Français en nombre. N'eussent-ils été mignons, je m'en serais détourné vite.

936_bains-szechenyi-hiver.jpgJe me souviens des vastes murs néo-classiques décrépis, aux ocres ravagés par un lierre qui l'automne rougeoyait à en donner le tournis. Le grand bain extérieur à 37° était comble, alors. De vieux messieurs, solitaires, provoquaient des mini jets d'eau entre leurs paumes, recherchant une perfection futile dans la cohérence et la longueur du faisceau qu'ils produisaient par compression de leurs mains.

A cette époque, côté hommes, les garçons de bain, tout de blanc vêtus, animaient de leurs voix gouailleuses les sous sols où l'on se déshabillait. Ce sont eux qui conservaient la clé des casiers. Il ne fallait pas se tromper : quand ils remettaient un jeton avec un numéro qu'ils avaient préalablement recopié sur la face interne de la porte, c'est bien du numéro du casier qu'il fallait se souvenir, pas du numéro de jeton, qui n'était qu'un témoin. Aujourd'hui, la sécurité est assurée par une clé magnétique. Il n'y a plus qu'un garçon de bain pour tout le bloc. Il s'ennuie à cent sous de l'heure, n'ayant plus de collègue à qui faire la conversation. Il vient parfois expliquer aux étrangers de passage comment introduire la carte magnétique pour verrouiller le casier. Ca l'occupe un peu. Celui d'hier soir était sec comme un haricot.

Les murs extérieurs ont été entièrement repeints. L'ensemble de la décoration intérieure est elle même à neuf. Les différents secteurs de l'établissement, y compris le sauna autrefois réservé aux hommes, où se nouaient des rencontres secrètes, on été rassemblés dans un seul et unique parcours, où l'on varie les températures, les profondeurs et les jeux sans se départir de son mailot de bain. Parmi de jeunes couples français, de brèves et inutiles querelles éclatent, sauna ou bain chaud ? La monnaie du choix.

C'est tout autant relaxant, mais il y manque un peu d'âme. Disons que j'ai connu ce lieu plus populaire et convivial. L'entrée n'y était pas alors à 12 euros. Il y avait aussi un passage protégé entre le bâtiment et le grand bain extérieur, chauffé. Il n'y est plus. L'ensemble a été stérilisé, il y a perdu aussi en confort. Paradoxe.

Dans la nuit froide, sous les projecteurs perçant les volutes de fumée, l'immersion, elle, demeure sans égal. Je me suis assis sur les escaliers, j'ai marché dans la longueur, j'ai regardé autour de moi et n'ai vu que des couples. Les beaux garçons finissaient tous par être rejoints par une femme (il y a une justice, dirons certaines !!...)

Au centre, une baigneuse de marbre balance des jets d'eau chaude puissants, je m'y suis longuement massé le dos, la nuque et les omoplates. Je m'y suis presque adossé, et ai trouvé, légèrement à la renverse, le point d'équilibre où la force de l'eau et mon poids se sont rencontrés pour une pause improbable. J'éprouve la force de l'eau, la tête prise dans son fracas assourdissant, rien d'autre ne perce, puis je m'éloigne de ce tumulte, la ouate de vapeur me hâpe à nouveau et le bassin redevient docile.

A l'heure de la douche, j'ai officié comme distributeur de gel pour les étourdis, sauf deux Japonais qui, malgré mon insistance, se sont fait un devoir de se débrouiller avec ce que l'institution mettait à leur disposition - c'est à dire pas grand chose dans ce domaine. Ils se seront lavés à l'eau fraiche. Compliqués, les Japonais !

Voilà, le bain, c'est fait. Je suis donc officiellement à Budapest. Ce matin, pour que les retrouvailles soient totales, je me réconcilie avec les joies de ma piscine de prédilection pour de vraies longueurs sportives à ciel ouvert. Pourvu qu'il neige !

03 décembre 2009

le cache-sexe

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C'est un carré de coton ourlé, de trente centimètres sur trente environ. Il a la texture d'un drap, plus ou moins rèche selon le nombre de lavages qui lui ont été infligés. En sa partie supérieure, de part et d'autre, il est prolongé d'un lacet de coton qui permet de se l'attacher au niveau des reins. Une autre lanière, plus courte et cousue en boucle, permet qu'on y accroche sa clé, ou le jeton témoin de la cabine-vestiaire.

Par dessus un pantalon noir, on pourrait croire qu'il s'agit d'un tablier de garçon de café. Mais autour de la taille d'hommes nus, ça devient un cache-sexe, et c'est un artifice typique des bains turcs de Budapest.

Ce pagne ne dissimule pas tant la nudité qu'il ne la souligne. Les fesses laissées rebondies sans écran irradient. Humide, il devient transparent pour les zones en contact, et laisse parfois transparaître des organes palpitants. Immergé dans les eaux tièdes et érotique, aux vertus délicieuses, il flotte au grè des pas, dévoilant plus intimement les sexes, feutrés et troubles. Sur le banc des hammams ou dans la cabine du sauna, il pivote parfois vers l'arrière du corps pour constituer une futile barrière d'hygiène entre le siège et les fesses, laissant alors les sexes libres à la vue et au désir.

Imbibé d'eau, ramené en boule vers l'avant, chiffonné et pesant, il a le pouvoir gravitaire d'éclipser une érection naissante et te laisse déambuler dignement entre les bassins.

Ce sont ces sensations qui débridèrent mes fantasmes il y a quatorze ans, alors que je commençais une nouvelle vie à Budapest. Au milieu de volutes apaisantes, les mouvements lents, quasi aplasiques de corps ouatés, dont certains ignorants de leur magnificence, et d'autres défiant leurs ingrates difformités, je me nourrissais un imaginaire nouveau, lui vouais une gestation impatiente puis franchissais l'hymen de ma réalité.

hammam_019.jpgC'est dans l'inchangé de cette tenue et de ces atmosphères que douze années plus tard, à la toute fin de l'un de mes séjours annuels en Hongrie, je le rencontrais. Dans la même tenue d'Adam moderne. Le crane rasé en guise de pomme. La peau glabre, le regard noisette derrière un oeil rieur, le sourire en demande. Un grain de beauté au dessus de la lèvre droite. Et le pagne, bien-sûr, noué autour de la taille.

Il n'était pas d'ici, il n'était plus de là-bas, il vivait à Paris, il lui plut que je bandasse pour lui et nous tâchâmes de nous isoler, choisissant sans doute l'endroit le moins propice à cela et provoquant du même coup le courroux du gardien des lieux.

Nous déguerpîmes sans demander notre reste, sans même regarder la pierre, les yeux rivés sur nos pieds respectifs, chassés comme des mal-propres, troublés dans notre orgueil, frustrés jusqu'aux os et aux eaux.

Il eût aimé, lorsque nous nous retrouvâmes un peu plus tard sur le quai du tramway, que je lui disse être un homme libre. Las, nous nous séparâmes après avoir tout juste donné l'un à l'autre, un petit bécot, une adresse mail et un numéro de téléphone.

Il lui fallut ensuite quatre mois, de mails en mails, pour obtenir de moi un nouveau rendez-vous. Je le racontais là, c'était au café de l'Industrie, il y a tout juste deux ans aujourd'hui. Il lui fallut une heure pour obtenir que ma main se posât à nouveau sur la sienne. Puis il me conduisit chez lui, nous marchâmes main dans la main un bon quart d'heure - et rien que cela déjà me bouleversa. J'aimais la casquette qu'il portait. Son dos, depuis, s'était réveillé à son souvenir.

Sitôt arrivé chez lui, après une première étreinte, il me demanda de me dévêtir et de fermer les yeux. J'attendais debout quelques minutes au milieu de sa pièce unique. J'entendais des bruits d'eau venir de la salle de bain. Je commençais à avoir un peu froid, son rituel se prolongeait, mais je bandais toujours, nu, au milieu de sa pièce. Puis soudain, je le sentis s'approcher. Le contact cinglant avec un tissu humide me sortit de mon attente. Il m'accrochait autour de la taille le cache-sexe de Budapest, s'en était affublé d'un lui-même, et il entreprit de conclure proprement la rencontre inachevée. Il gravissait la montagne d'orgueil d'où nous avions dévalé l'été précédent, et si cette attention me fit débander un court instant, par l'inconfort de l'attirail froid, s'engouffrait en moi une chose imperceptible, une petite graine, un germe presque, qui n'était autre que celui de l'amour.

Il m'a redit très récemment que ce jour-là, il avait été terriblement excité. Et si deux ans ont passé, moi je demeure excité quand je le regarde, excité par la chaleur de sa main quand il me touche et le glabre de sa peau quand il murmure, par le riant de son sourire quand il sourit. En dépit de lui, même gravement altéré dans son tain, même dispersé en morceaux épars, il demeure pour moi, qui depuis peu avance sans cache-sexe, un miroir magnifique.

04 août 2009

Federico et Roberto

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Federico, le napolitain. 46 ans radieux. Le corps et le visage secs, comme je les aime. Une barbe de deux jours, rèche, quelques rides riantes au coin de l'œil, et un sourire lumineux. Nous sommes donc aux bains Király de Budapest. C'était mardi dernier, il y a juste une semaine...

Il ne nous a pas fallu longtemps pour nous enfermer dans une cabine de douche, c'était son choix. Il avait un corps svelte quoique peu athlétique, peut-être à cause de ses origines croates, la peau assez blanche, les jambes glabres, la queue longue et épaisse, lourde. Il m'embrassait en m'aspirant la langue avec énergie et a joui quand je lui léchais les couilles. Nous sommes ressortis de la cabine et il m'a présenté son compagnon, Roberto, très brun, petit, rigolard et rondouillard, poilu... pas du tout mon style, mais entreprenant malgré son incapacité à communiquer en anglais.

Federico nous a laissés un moment, un peu comme s'il m'avait déposé en gage, ou s'il avait voulu offrir des fleurs à son ami avec qui il comptabilise vingt ans de vie commune. Je me suis laissé faire, au vrai, comme si j'y voyais le moyen de retrouver Federico plus tard. Et puis ils étaient chaleureux. Nous sommes allés dans le bassin d'eau fraîche, où il fit bon s'immerger tant la chaleur montait. Je me livrait à lui, yeux fermés et lui tournant le dos, éprouvant à peine d'une main la vigueur de son érection. Je bandais sous l'effet de ses caresses. Il jouit en simulant une pénétration. Dans l'eau, chose que je me suis toujours interdite. Puis poursuivit jusqu'à ma propre éjaculation dans une cabine de douche.

Ils repartaient le lendemain matin par le premier vol de 7h 30, mais me proposèrent de les rejoindre pour un dernier verre dans la soirée. Ils me parlèrent de leur vie, de la folle flambée de l'immobilier à Naples, de leur séjour en Hongrie, dont ils me montrèrent quelques photos sur le petit écran de leur appareil photo. Roberto ramassa - pour sa collection - des sachets de sel et de sucre du café New-York où nous prîmes un Unicum avec glace. Federico faisait office de traducteur, patient et amusé. Roberto était ingénieur pour le métro de Naples, et Federico FunPhotoBox_3603021204770.jpgtechnicien prestataire indépendant.

Ils m'invitèrent à partager un ultime moment dans leur chambre de l'hôtel Ibis, place Luiza Blaha, et à me rendre à Naples les visiter pour quelques jours de vacance.

C'est jusqu'à aujourd'hui mon meilleur souvenir de ce séjour à Budapest, hors mis tout ce qui relève de soyeuses réminiscences, et qui n'a pas de prix.