Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07 juin 2013

printemps sacrificiel

134-sacre.jpg

J'ai entendu le nom de Pina Bausch pour la première fois il y a une trentaine d'année. Il avait sonné comme un glas. A cette époque, la danse contemporaine avait droit de citer. Jacques Chancel animait le Grand échiquier et l'on y voyait des orchestres symphoniques en prime-time. Maurice Béjart, régulièrement invité du plateau, mais aussi de la grande scène de la fête de l'Humanité, était une figure populaire.

Un jour, mon frère a donc sorti le nom de Pina Bausch. Je ne sais plus bien dans quelles circonstances ni ce qu'il en dit, mais dans sa bouche, c'était la mise à mort de Béjart : il était question d'une audace plus forte encore, une intensité nouvelle, sensible, encore inconnue mais qui surpassait tout. Mon frère est comme ça : très absolu dans ses jugements, prêt à ringardiser le plus moderne que tu viens d'adopter. Je l'ai toujours vu avec une avant-garde d'avance et il s'est rarement trompé. Avec lui, Pina a fait parti des personnages que j'ai vénérés par procuration. Sa véhémence m'autorisait le désintérêt et l'oubli.
pina bausch,le sacre du printemps,igor stravinski,théâtre des champs-elysées,théâtre de la ville
J'ai oublié Pina Bausch et j'en avais le droit puisque mon frère avait installé sa statue dans un coin de mon imaginaire. Elle était loin de mon itinéraire, j'étais loin du sien, loin de l'art, réfugié dans un confort domestique précaire, illusoire, où je me protégeais d'un engagement politique vertigineux. Avec Agua, elle a surgi une première fois sur mes plate-bandes au début des années 2000. Puis il a fallu sa mort pour qu'elle commence à vivre vraiment dans mon champ de pensée. Et la sortie du magnifique film hommage de Wim Wenders, avec les extraits saisissants en 3D de son Sacre du printemps, pour que le mythe acquière un visage.

Enfin, il a fallu ce mercredi pour que je comprenne d'où venait son magnétisme. C'est une des choses les plus belles et les plus puissantes que j'ai vues ces dernières années. Une humanité ramenée à son essence, jetée à même la terre, vierge comme elle. Avec ses peurs grégaires, ses communautés primales de refuge, ses pulsions de mort et celles de la survie. Une terre qui d'abord roule sur les peaux glabres, puis s'y accroche à mesure qu'elles perlent de sueur, se mêle à l'eau, badigeonne les cuirs haletants d'une boue fine. L'humanité avance vers sa bestialité, à la recherche des regards protecteurs tout en approchant l'autre. Un ballet sublime, un coeur battant aux regards éperdus, où la sophistication tribale tient lieu de sacrifice, et qui rappelle que là où se trouve la civilisation la barbarie n'est jamais loin.

La Compagnie Wuppertal de Pina Bausch sera au Théâtre de la Ville à partir de la semaine prochaine, après avoir commémoré dans une même série de représentations les 100 ans du Théâtre des Champs-Elysées et ceux de la partition de Stravinsky. J'y serai encore mercredi prochain pour Kontakthof, un autre de ses ballets, et c'est un privilège : il n 'y avait que 288 places disponibles le jour de l'ouverture de la vente, il y a un mois. J'y étais allé au petit matin, sous une pluie froide et pénétrante. Instruit par ma jeune expérience de l'Opéra de Paris, j'avais préparé quelques tickets numérotés, ce qui permit à chacun de connaître son ordre de passage sans avoir à guetter les resquilleurs ni s'interdire une pause café, au chaud, de temps en temps. Car commencée vers 7h du matin, à 3 ou 4, la queue était conséquente à 11h, à l'ouverture des caisses, avec plus de 180 amateurs qui ne seraient pas tous servis. Il s'est trouvé une jeune fille pour déplorer l'infantilisation du procédé. La plupart des autres étaient reconnaissants de ne pas avoir eu à jouer des coudes pour espérer le graal et faire respecter la règle du premier arrivé.

J'ai vu souvent des queues tourner au cauchemar, et les êtres les plus civilisés virer en vulgaires barbares, juste parce que manquait l'outil du respect et de la confiance, la petite touche d'organisation qui change tout. Des bouts de papier avec un numéro, c'est la feuille de papier à cigarette qui sépare la solidarité de la sauvagerie, l'humanité de la bestialité, la joie des frustrations.

Il suffit d'une pichenette pour anéantir la civilisation, changer l'amour en haine, le goût de la famille en homophobie rampante, l'homophobie crachée en signal de violence et en déchaînement fasciste.

Le coeur bat toujours sur une terre vierge et d'un regard, d'un mot, un jeune de 18 ans peut y laisser sa peau.

29 avril 2012

la chute

kurt masur.jpg

J'avais troqué Kurt Masur pour jean-Luc Mélenchon. Et délaissé la grande Anne-Sophie Mutter dans le concerto de Dvorak. Il faut que j'y aie cru, à cette campagne. Mes billets sont même devenus des confettis, puisque je n'ai trouvé aucun repreneur : tous mobilisés pour le Front de gauche apparemment, ou découragés à l'avance, car il s'agisssait de billets à 10 euros, avec mauvaise visibilité.

Au grand meeting de clôture de la Porte de Versailles, la visibilité n'était pas meilleure, mais l'émotion était au rendez-vous, chargée de dignité et d'espoir. J'ai profondément imprimé en moi le regard de jeunes filles à la lèvre tremblante, fières d'entendre parler d'elles, la nuque d'un grand blond, drapeau vert et rouge du parti de gauche dans une main, l'épaule de sa copine sous l'autre.

Nous y croyions. C'était avant que ne se mette en marche le grand bulldozer idéologique, la machine à nier, à ignorer, le photoshop de la politique qui met le FN en sur-brillance, au centre de l'image, et entoure du flou des affaires les questions essentielles. Qu'est-ce qu'on s'emmerde, dans cette campagne du deuxième tour, depuis que le vote utile a fait son oeuvre...

J'ai un regret. Jeudi dernier, soit exactement une semaine plus tard, au même Théâtre des Champs-Elysées, le même Kurt Masur, chef affaibli par l'âge et la maladie de Parkinson, est tombé. Un pas de trop en arrière, et son estrade trop petite l'a perdu. Au milieu du 3ème mouvement de la 6ème Symphonie de Tchaikovsky. Evacué vers l'hôpital, il se remettrait doucement sans que l'on sache, à cette heure, si on le reverra à la baguette...

Mélenchon, de son côté, devrait garder le manche. Je l'espère. Son franc parlé a pu éloigner des électeurs sensibles, ou exigeants, mais il a su crever l'écran pour se rendre audible aux hommes et aux femmes du peuple, ce qui n'était pas gagné d'avance. Peut-on le lui reprocher sans renoncer à l'existence d'une autre gauche capable de reconquérir les milieux populaires et de peser ?

J'ai effacé de mon blog les commentaires agités et vengeurs d'un soutien à Marine Le Pen. Non que le débat m'insupporte, mais parce que l'arrogance haineuse ne fait pas partie des valeurs que j'accueille sur ces pages. Et si certains ont le pouvoir de faire dégager le Front de gauche et sa percée des écrans de télés, moi j'ai celui de garder de la dignité à mon blog. Que le 'david' concerné par ma censure aille cracher le venin de sa mesquine hystérie ailleurs. Le racisme et le fascisme sont mes ennemis jurés !

07 février 2011

le tango de quat' sous

Ute Lemper.jpg

"J'ai gardé moi aussi une petite valise, à Berlin. Pleine d'une petite musique qui n'est plus à la mode, de mots qui ne sont plus à la mode, d'une poésie qui n'est plus à la mode. Je n'intéresse plus vraiment, hors-mis une petite "niche". Merci de me suivre".

Moi, je ne l'ai pas suivie. Je viens de la rencontrer.

Ute Lemper. J'étais un peu dérouté, au tout début, par cette voix amplifiée. Habitué du Théâtre des Champs-Élysées - mis sous les projecteurs par hasard hier dans le film du dimanche soir de France 2, Fauteuil d'Orchestre - , je n'y avais pas vu la couleur d'un micro depuis bien longtemps, peut-être jamais. Nous étions donc sous le signe d'autre chose, d'un monde de variété.

Mais alors d'une variété au sens noble, celle de l'éclectisme, de l'audace, de l'aventure. Au sens du voyage. Ute Lemper a commencé une carrière de soprano, s'est spécialisée dans le répertoire allemand du XXème siècle, se délectant notamment de Kurt Weill, de l'Allemagne de la liberté avant qu'elle fut happée par la barbarie ravageuse. Elle a épousé l'univers des cabarets allemands et s'est aventurée à suivre l'itinéraire de Weill : au sens propre, en proposant une traversée de l'Europe pour rejoindre l'Amérique, via Lisbonne et Buenos Aires, découvrant au passage la puissance musicale du bandonéon et adhérant au tango. Au sens figuré, adoptant son goût pour une liberté dépravée, assumant sa décadence pour en souligner les enjeux sociaux. Une prise de parti. Et de risque.

"Dernier tango à Berlin, c'est un titre métaphorique, évidemment - à moitié un clin d'œil à Marlon Brando, pour lui dire que je suis prête, bras ouverts, à moitié pour vous parler de cette petite valise, qui le suivait partout, celle dans laquelle Kurt Weill avait rassemblé des objets insignifiants pour, exilé, l'ouvrir de temps en temps et se souvenir."

Son spectacle te transporte du tango d'Astor Piazzola à Lili Marlène, en passant par les évocations du Port d'Amsterdam de Brel. C'est un univers épais, épris de liberté et de plaisir, ou l'amour est rugueux, parfois sale, aux confins des détresses humaines, un univers authentique qui ne se paye pas de mots, qui se livre cru, comme une gorge déployée. Il te transporte d'une langue à l'autre, l'allemand se découvrant des accents latins et une virilité semblable.

Très vite je me suis retrouvé fasciné par son charisme. Sa voix s'aventurait dans les registres les plus inattendus, adoptait des rythmes blues, jazz, imitait une trompette dans toutes ses facultés. Elle descendait dans des graves râpeux puis se hissait dans des aigus gémissants. Sans jamais se prendre vraiment au sérieux, jouant continuellement sur le sexe et la vénalité. Tu penses parfois à Diane Dufresnes, parfois à Liza Minelli. Et entre un Johnny et un Milord, Berlusconi, "pour qui la fête continue", et Sarkozy, "qui s'est trouvé, aaah!, une bien belle femme", en prenaient, ultime anachronisme, gentilment pour leur grade.

Le pianiste qui la suit depuis huit ans, et son accordéoniste - âgé de soixante-douze ans - depuis vingt, étaient dans une complicité visible et subtile.

Depuis ma loge de galerie, la numéro 79, juste en face, yeux rivés à mes jumelles, je n'ai rien perdu de ses mimiques, de l'ondulation de ses bras, des jeux de jambes et de froufrous, retrouvant un Brecht un peu oublié depuis mon enfance poétique et politique, ressentant près de moi, enclin à quelques câlins, une amitié bienveillante quoique peu disposée aux écarts - alors que la configuration de la loge et la tonalité du soir s'y prêtaient...

Un moment de découverte. Juste intense.

29 novembre 2010

des nouvelles d'Hélène Grimaud

1Grimaud.jpg

Apparemment, beaucoup de monde s'inquiète de l'état du poignet d'Hélène Grimaud. Depuis que j'annonçais sa défection pour le concerto N°2 de Rachmaninov, sous la baguette d'Alexandre Ashkénazy, il y a près d'un mois, et mon regret de n'avoir pu alors l'entendre en raison d'une faiblesse articulaire, un nombre incalculable d'intenautes, en quête de nouvelles sans doute, ont échoué par ici. Et n'auront appris que ce que tout le monde en a dit : ses médecins lui recommandaient de se ménager.

Elle était bien au rendez-vous de ce vendredi, par contre, pour un récital très centre-européen au Théâtre des Champs-Elysées, comprenant des sonates de Mozart, de Berg, de Liszt et les danses roumaines de Bartók.

J'ai adoré son interprétation de Mozart, très personnelle, tout en contrastes. Beaucoup de musicalité dans son jeu. Beaucoup de vélocité aussi, dans Berg et Liszt, notamment, même si je me faisais rappeler à l'ordre lorsque je la qualifiais de virtuose : ce n'est pas sa technique qui la caractérise, mais sa sensibilité, ce qui n'empêche pas sa prestation de relever de la performance.

Le Bartók, qui concluait son récital était sautillant et léger. Un joli clou (que tu pourras écouter ci-dessous) au spectacle de cette artiste qui réussit à être, en plus de tout, une très très belle femme.

Et je te le confirme : son poignet va visiblement très bien.

17 septembre 2010

Saison 2010-2011, c'est parti !

yo yo ma.jpg

Et voilà que ça démarre sur les chapeaux de roue. J'ai profité du séjour francilien de ma Maman pour lancer ma saison culturelle. Et je la commence avec ce(ux) que j'aime : Bach - je t'en ai parlé -, le violoncelle - tu sais pourquoi -, et un soliste de renom que je ne connaissais pas. Yo Yo Ma jouait l'intégrale des Suites de Bach, en deux concerts au théâtre des Champs-Elysées cette semaine, et nous étions mardi soir dans une des loges de galerie du 4ème étage pour en entendre trois, les impaires.

Son jeu était léger, parfois lent. J'ai aimé les rugosités appuyées de ses graves dans les doubles voix.

J'ai faim. Faim de musique, d'opéra, de théâtre. Je me vois à l'affût des affiches, accroc aux billetteries électroniques des grandes salles de spectacle. De Paris et du monde. Et si l'an dernier Londres et Bruxelles s'étaient immiscées dans mon programme, avec le Barbican Center, le Royal Opera House, La Monnaie, cette année sera le tour de Barcelone (le célèbre Liceù), et d'Oslo, à l'opéra comme sorti des eaux.

Une dominante se dégage - en même temps qu'une découverte : Lulu, considéré comme le grand opéra contemporain du XXème siècle, du à Alban Berg (j'avais adoré son Wozzek, l'an passé, à Bastille) que je verrai dans deux productions distinctes, dont une à laquelle travaille Olivier Py, avec Patricia Petitbon dans le rôle titre - ce sera à Barcelonne - et que j'irai d'abord voir à la Colline dans une version théâtrale. Un tableau érotique et provocateur de la vulnérabilité des hommes en proie à leurs désirs...

Hmm ! Je me délecte par avance de ces horizons. Ils me sont une fenêtre sans laquelle il me serait pénible de m'enfoncer dans le tunnel des obligations professionnelles et de me projeter vers l'été prochain. Ils inscrivent mon amitié amoureuse dans une durée longue, dans des projets, dans des niches extraites du monde.

C'est mon scaphandre. Je peux m'enfoncer.

19 mars 2010

loge 68

Theatre-des-champs-elysees-.jpg

Parmi les salles de spectacle que je fréquente le plus, depuis ces derniers mois, le Théâtre des Champs-Elysées tient un place à part. En partie à cause de son cachet particulier : grande salle en style art nouveau, façade aux bas-reliefs déjà art-déco, la patine désuète des boiseries d'intérieur, de la rosace du plafond, de l'embrasure des loges.

Dans le registre classique, il propose une programmation assez éclectique, dans laquelle je me retrouve souvent, et pourrais me retrouver plus souvent encore, s'il n'était question de temps et d'argent.

sr2.JPGEt puis j'y ai connu mes plus grandes émotions musicales, avec celui que je n'en finis pas d'aimer. Et des déceptions aussi, il faut le dire.

Il y a deux semaines environ, il accueillait, cent ans après leur passage fantasque à Paris, une reconstitution des ballets russes de Diaghilev, aussi fidèle que possible. L'oiseau de feu, de Stravinsky, était dansé dans une forêt vierge redessinée. Des figures démoniaques au déhanchement obscène laissaient poindre, au milieu d'un ensemble toujours emprunt de classicisme, les prémices de la chorégraphie moderne. C'est le Prélude à l'après-midi d'un faune, de Debussy, dans la fameuse mise en scène de Nijinsky, qui témoignait le mieux des promesses de la transition en cours, tandis que l'œuvre d'un obscure musicien russe, Nikolaï Tcherepnine, qui n'a rien laissé à la postérité - n'est pas Tchaïkovsky qui veut - nous ennuyait dans un excès de bluette mielleuse. Entre classicisme et modernité, le tout respirait un kitsch de circonstance, la musique, pré-enregistrée, altérant sensiblement la musicalité du projet et sa capacité à émouvoir.

J'avais acheté d'excellentes places, premier rang premier balcon, du genre qui mettent la soirée au prix de trois aller-retour Paris-Budapest sur des compagnies low-cost. J'ai apprécié avec délectation tout l'intérêt de cette plongée dans le siècle précédent, essayant de me figurer et l'enthousiasme et le parfum de scandale qui avaient pu accompagner l'événement. Mon ami n'a pas pu dépasser sa lassitude devant la forme excessivement classique du ballet d'époque, et sa fine-bouche m'a, il faut bien le dire, gâché la soirée.

Nous nous sommes rattrapés mercredi dernier. Barbara Hendricks y chantait le Voyage d'hiver, de Frantz Schubert - un long poème musical - sublimement accompagnée au piano par Love Derwinger, un Lieder auquel s'attaquent en général des barytons. Un pur bonheur.

Pour l'occasion, nous avions des places plus ordinaires, à la dernière galerie, tout près du plafond. Mais dans l'intimité de cette même loge 68 où nous avions été, en octobre dernier pour entendre le violon de Goto Midori dans le concerto de Beethoven. Mes plus belles larmes.

20 octobre 2009

la diva et la midinette

41126_300.jpg

C'était un de ces derniers samedis, en soirée, au théâtre des Champs-Elysées. C'est la première fois, je crois, que j'allais assister à un concert classique non en raison du programme musical, mais pour aller écouter un soliste d'exception : en l'occurrence une soliste, une étoile, une virtuose du violon, une des rares "enfants prodiges", qui après avoir enregistré l'intégrale de Paganini dès l'âge de 18 ans sut prendre le virage et réussir une vraie carrière : Midori.

Il s'agissait du Concerto pour Violon et orchestre de Beethoven. Une œuvre à âme. J'y étais avec l'ami violoncelliste qui émaille ma vie et ce blog depuis déjà deux ans, sur tous les registres et dans toutes les gammes. Nous évoluons ces temps-ci, comment dire, sur le mode allegro ma non troppo, et ma foi nos partitions désormais affranchies s'accommodent mieux l'une de l'autre et ont su trouver une nouvelle forme d'harmonie.

Nous avions une loge sur la dernière galerie, tout près du plafond. La vue était plongeante, mais l'acoustique excellente. Avec une paire de jumelles d'opéra, qui passaient de l'un à l'autre, nous avions une vue claire sur l'orchestre, le chef, et la diva.

C'est peu dire que l'interprétation fut magistrale. Le son délicat de Midori imprima vite sa marque à l'orchestre, une prise de pouvoir par la grâce, au vrai, car il n'y avait ni effet de manche, ni excès dans son jeu. Au contraire, des ralentissements et des suspensions, des étirements, des accélérations contenues... Elle était vêtue d'une robe à fleurs bleutée, les cheveux noirs tirés en arrière. Elle avançait tantôt vers le chef, tantôt se retournait vers le premier violon. Le son qu'elle tirait de son violon était précis, juste, mais surtout il était charnel et dégageait une intensité indescriptible. L'orchestre de la Radio bavaroise était en symbiose, au service de son jeu, en attente de ses signes, elle était dans un dialogue.

Elle se penchait, se tordait autour de son instrument pour aller chercher une attaque suraigüe imperceptible, faisant un ou deux pas pour accompagner sa torsion. A la fin du premier mouvement, j'étais tétanisé. Quand elle commença le deuxième, je ne la quittais plus des yeux. Avec les jumelles, j'observais aussi le mouvement de ses sourcils, c'est elle qui, de simples clignements, dirigeait l'orchestre. Son jeu était parfait, mais cela m'embarrasse de le dire, car la perfection est un terme froid. Elle était au delà de la perfection, elle allait chercher le meilleur du chef, le meilleur des autres instrumentistes, elle touchait. Et soudain, je m'aperçus qu'elle avait atteint chez moi un point sensible qui comprimait ma poitrine. Je ne l'écoutais plus de la même façon. J'étais captivé. Ou plutôt, elle m'avait capturé, et de cette cage d'harmonie et de grâce, je ne pouvais plus sortir. De premières larmes se mirent à perler dans mes yeux, à s'écouler. Le violon s'élevait, s'apaisait, il déchirait la salle, les corps et les cœurs, mais ma poitrine ne se relâchait pas de l'emprise, et je fus gagné par des spasmes que je ne pouvais pas réprimer. En fait, je pleurais. Je pleurais vraiment, comme un gosse. Peut-être parce que je vivais un moment d'exception, dont je sentais qu'il était unique, un moment que j'entendais s'éloigner alors même que je le vivais. Peut-être parce que la discussion eue la veille avec Joël dans la queue de l'Opéra, où il avait évoqué pareil état où le mit un jour un concert baroque, m'avait inconsciemment autorisé à ne rien réprimer de cette condition au moment où je la sentais poindre.

J'aurais voulu te faire écouter un extrait de ce concerto ici, mais Midori n'a jamais enregistré ce Beethoven. Par contre, France-Musique diffusera ce concert le vendredi 30 octobre, à 16h. Je serai malheureusement en déplacement professionnel, mais si tu avais l'opportunité de l'entendre, peut-être comprendrais-tu ce qui m'est alors arrivé.

Je te laisse par contre prendre ci-dessous un aperçu de son talent, grâce à YouTube, dans le second mouvement du concerto de Tchaïkovski en ré majeur. Et toi, la musique t'a-t-elle déjà ému(e) à ce point ?

10 mai 2009

un accordéon dans la philharmonie

Seiji-Ozawa-conducts-the-Bo.jpg

Seiji, imagine-toi. Seiji Ozawa. Pour la création mondiale de l'intégrale du "Temps l'Horloge", de Henri Dutilleux au Théâtre des Champs-Elysées. C'était jeudi soir.

Avec mon ami d'amour - celui qui vit toujours tant dans mon cœur et dans ce blog, au gré de mes joies et de mes peines, celui qui me fait osciller de l'ombre à la lumière, celui qui s'est ouvert à la France par sa musique contemporaine, par Dutilleux, justement - avec l'amour de ma vie, donc, qui s'échappe sans cesse d'entre mes doigts mais toujours trouve les moyens de revenir m'envelopper, nous n'avions pu avoir de place. Mais in extemis, il avait dégoté des billets pour une avant-première de gala au profit d'Amnesty international, la veille. Avec le même programme et la même affiche. Juste un peu plus de paillettes et un peu moins de mélomanes dans la salle.

Il est vrai que mercredi, l'atmosphère était bizarre sur le trottoir du Théâtre des Champs-Elysées : une rangée de paparazzi sur le devant du tapis rouge qui conduisait à l'entrée, des dames en robe de soirée qui prenaient la pose : "encore une, Alexandra, pour Voici, encore une !", "Eve, Eve, pour VSD s'il-vous-plait !" Curieux spectacle que ce crépitement de flash pour des présentatrices de télé ou des princesses - mon ami d'amour récupèrera d'ailleurs en fin de soirée, abandonnés sur un fauteuil, le programme et le carton d'invitation au nom de "la Princesse Nesrine Toussoun d'Egypte" - alors que ni Stéphane Hessel, ni même Henri Dutilleux, le vrai roi de la soirée, ne furent reconnus ou photographiés par ces charlots... Carole Bouquet toutefois, présidente de ces 15èmes Musique contre l'oubli, illumina le tapi dans sa robe de tulle fleurie et son tout petit sac à main qui lui caresait l'aisselle.

Le spectacle était, lui, à la hauteur de l'affiche. J'étais ému de voir Seiji Ozawa à la baguette, ses longs cheveux poivre et sel couvrant sa nuque, son profil raffiné, et des mouvements amples et gracieux qui n'appartiennent qu'à lui. Le Monde en parle comme d'une coqueluche parisienne, mais c'était ma première et je n'ai pas boudé mon plaisir.

La première partie fut constituée de Ravel : Ma mère l'Oye dans sa version ballet symphonique, composée d'après les contes de Perrault. On est encore à une charnière avec la musique contemporaine, la mélodie est souvent atonique, mais elle est là, il y a un thème, un rythme, et des jaillissement impressionnistes.

Depuis notre troisième balcon, la vue sur l'orchestre est splendide, on distingue chaque instrument, la harpe, juste, est un peu cachée sur la gauche, mais son grain est tellement reconnaissable. J'apprécie l'acoustique, plus transparente qu'à l'Opéra Bastille.

anniversaire_dutilleux.jpgAvec Henri Dutilleux, on ne cherche plus vraiment la trame, on est dans l'affranchissement des codes, il reste des répétitions constamment transgressées, des balancements saccadés, des basculements du haut vers le bas et réciproquement, de brusques changements de rythmes, des interruptions impromptues... Et même un accordéon au milieu de l'orchestre. On n'est plus dans l'esthétique, mais dans le sens. La poésie n'est plus inspiratrice, mais point de départ, source d'eau libre. Et pour être honnête, c'est surtout la voix de Renée fleming, au chant, qui m'a aidé à rester en éveil jusqu'au bout - bien que je n'en compris jamais le texte pourtant français. Et la curiosité pour ce compositeur qui m'était obscur mais qui fait tant référence. Et l'amour, cela va sans dire...

Après l'entracte, quelques jus de fruit gracieusement offerts - gala oblige - et une partie de cache-cache avec mon compagnon de soirée, la deuxième partie fut un retour à des choses plus mélodiques quoique de moi méconnues : Roméo et Juliette d'Hector Berlioz.

Sur le chemin du retour, mon ami était partagé entre l'excitation de cette rencontre, et la déception de l'avoir davantage partagée avec des mondains qu'avec d'authentiques amateurs. Je crois qu'il était content de m'avoir permis cette découverte. En tout cas moi je l'étais. Autant pour Ozwa que pour lui.

Et c'est ainsi que mon amitié amoureuse s'est remise sur une légère pente ascendante. Le carton de la Princesse est entre de bonnes mains.