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27 février 2011

la voix humaine

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Heureusement, il y a aussi des voix humaines.

Je ne connaissais pas ce texte de Cocteau. Je connais peu, Cocteau, du reste. Juste une vague icône, vaguement associée à un XXème siècle créateur et troublé. Vaguement identitaire d'une forme assumée de l'existence. Un trait vaguement reconnaissable.

C'est une conversation téléphonique. Une femme parle, apparemment sereine, elle se dit forte et se montre courageuse. On la sent contrariée par les interférences des premières minutes. Ne seraient les remarques à l'attention d'une opératrice, on pourrait penser qu'il s'agit d'une perte de réseau avec un téléphone portable.

Dès les premiers mots, on constate qu'une blessure est là, tue, soigneusement dissimulée. L'homme auquel elle parle comme à un ami, semble être un amant parti. Ou un mari en mission longue et lointaine. Il montre visiblement une sollicitude à son égard, qu'elle rejette. On ne comprend pas tout-de-suite si la séparation est consommée ou fortuite mais cette femme est dans un état de totale soumission. Elle pèse chacun de ses mots.

On comprend que ce qu'elle ne veut pas montrer, c'est sa rancoeur. Elle en a peur, de sa rancoeur. Peur qu'elle ne la dévore, peur qu'elle ne l'éloigne de lui, ou qu'elle ne rende la rupture définitive. Ce battement, cette hésitation, on y lit peu à peu une oscillation. Entre le besoin de se convaincre qu'elle est capable de vivre seule, et le désir sourd de la reconquête. Elle lui raconte des histoires, s'invente une vie sociale, une activité extérieure, des courses faites pour une vieille dame, une après-midi avec une amie.

Et puis ça coupe, et puis de désespoir, elle rappelle, et puis elle découvre aux mots d'une domestique, ou d'une voisine, que l'homme n'est pas où il disait être, et alors, lorsque lui la rappelle, le mensonge s'est instillé. Elle sait, il ne sait pas qu'elle sait, elle ne veut pas qu'il sache, il pourrait fuir ou se cacher, ou se mettre en colère, et ça, moins que tout elle ne le veut. Mais elle sait et les mots de l'homme ont un goût corrompu, même quand ils se veulent gentils. Et elle s'astreint au silence, ou après avoir montré son doute se confond en suppliques. La détresse enfle en pleine impasse, dans ce quotidien de cruelle humanité, résumé au fil d'un téléphone.

Ce monologue a été mis en musique par Francis Poulenc, et donne un opéra qui était monté au théâtre de l'Athénée ces derniers jours. Je m'y étais préparé en écoutant les premières minutes d'une lecture qu'en fit Simone Signoret - mon ami japonais a de ces références !... Plus vraie que nature. Je croyais entendre ma propre mère s'agaçant jusqu'à la panique, parfois, de nos mauvaises conditions d'écoute lorsque je l'appelle de ma voiture alors qu'elle a des choses importantes à me dire, ou qu'elle a juste besoin de parler. Ce n'est pas l'opératrice, qu'elle maudit alors, mais Blue tooth, et ce micro distant de ma bouche.

Sur la scène, Stéphanie d'Oustrac installe le dialogue avec le simple piano de Pascal Jourdan, et la prouesse est belle. Mais rien à faire, ce sont ces mots qui m'ont atteint. Le redoutable effet miroir des mots.

22 mars 2010

la princesse hottentote

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C'était il y a deux cents ans. Ils l'avaient faite venir d'Afrique du sud pour en faire un phénomène de foire. La traite négrière avait été arrêtée trois ans auparavant par un décret royal, mais dans certains quartiers, de Londres ou d'ailleurs, on ne proscrivait pas l'exhibition : elle avait une petite taille, 1m51, et un postérieur d'exception, "ça oui, elle avait un gros cul", qui faisaient d'elle, assurément, le chaînon manquant en personne.

Après les montreurs de monstres d'outre-manche, ce furent les scientifiques et médecins français qui s'intéressèrent à elle, à cette preuve irréfutable de la supérirorité de la race blanche. Elle avait quitté les tréteaux pour les conférences universitaires, les sarcasmes grossiers et imbibés de la rue pour les sarcasmes doctes des paillasses. La France l'avait ensuite conservée jusqu'en... 1974 dans le formol de son musée de l'homme. Avant d'accepter d'en rendre la dépouille à l'Afrique.

Deux cents ans d'existence pour témoigner des humiliations coloniales.

Le théâtre de l'Athénée lui rend sa dignité de femme, dans une pièce de Suzan Lori-Parks, Vénus.

Le sujet était audacieux, la monstruosité du voyeurisme n'est pas facile à mettre en scène. Ni la morgue scientifique. Cristèle Alves Meira a fait le choix d'inverser les perspectives, de travestir les oppresseurs et d'enticher de burlesque les représentants de la morale ethnocentrée, dans des vidéos caricaturales ou des marionnettes géantes. Les scènes et les actes sont distribués dans des ordres aléatoires, sans que la chronologie en soit bouleversée.

C'est souvent drôle, toujours horrifiant, surtout quand des textes d'archive, tirés de la littérature, de la presse d'époque, des minutes de procédures judiciaires ou de précis scientifiques, viennent subitement raccourcir la distance que le jeu d'acteurs avait installé avec l'histoire.

A l'entracte, le public s'égaye, mais une partie revient vite en salle quand, rideau tiré, l'un des comédiens profite de cette semi confidentialité pour y lire le texte d'une conférence d'époque sur les organes génitaux de cette pauvre Vénus.

Des deux heures vingt, entracte compris, que dure le spectacle, on pourrait retirer dix à quinze minutes d'inutiles redondances, mais pas une de plus. Car à l'heure où - pire que les éructations - l'exaltation familiale des Le Pen vient à nouveau affliger nos écrans, on a grand besoin d'un théâtre qui ne fait pas semblant.

Cours-y si tu es à Paris. Vénus se joue jusqu'au 27 mars inclus. Et cette magnifique salle de l'Athénée n'y est hélas pas pleine.