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02 juillet 2013

un livre blanc-miroir

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Le Livre blanc a donc fini par s'ouvrir à moi. Un livre chargé d’errances, aux plaies douces. Une autobiographie tendue comme un miroir, où se bousculent la peur, la mort, la chair, la honte, le spasme, le vertige, tous à portée de l'amour dont ils assurent l'illusion.

Cocteau, grand prêtre d'un siècle disparu, anonyme fortuit comme purent l'être à mes oreilles des Boris Vian ou autres Pierre Dac. Témoin transparent d'une génération enfuie, il était une évanescence, la vague anticipation d'une audace érotique. L'amant de Jean Marais, ça oui, à l'envie et depuis longtemps. Un grand inconnu, en somme, petitement notoire, à la modernité niée.

Jusqu'à ce que me tombe sous la main et dans le blanc des yeux ce Livre blanc, de Hazem El Awadly. theâtre nout,le livre blanc,jean cocteau,hazem el awadly,lionel chomat,pierre adam,homosexualité,théâtreC'est finalement ce dimanche que je m'y suis plongé, au Théâtre Nout, à deux pas de Paris, en la paisible Île-Saint-Denis.

Hazem El Awadly n'a pas seulement mis en scène Cocteau. Il a tiré de son roman juvénile et anonyme, profond, essentiel au sens étymologique du terme, une adaptation généreuse, incarnée, palpitante.

Bien sûr, j'y ai reconnu mes déambulations initiatiques et mes lieux de perdition, le son feutré des gouttes qui perlent et s'écrasent dans un écho sourd au pied des bassins vaporeux. J'y ai retrouvé mes lumières aveugles, à la tension chancelante. J'y ai retrouvé toute la matérialité même de mon dépassement et de mes convulsions. Ma sortie tardive du cocon. Ces premières mains qui un jour vinrent, sous l'eau, caresser mon membre tendu comme un arc. Mais j'ai surtout découvert un auteur qui raconte la vérité d'une oppression insupportable, socialement construite, appuyée de gardes chiourmes moraux, bourreaux inconscients peut-être de leur cruauté mais néanmoins impardonnables.

theâtre nout,le livre blanc,jean cocteau,hazem el awadly,lionel chomat,pierre adam,homosexualité,théâtreLionel Chomat y joue l'auteur, nu d'un bout à l'autre de la pièce, en proie à un désir parfois non dissimulé, à ses démons et à leurs chasseurs. Pierre Adam endosse tour à tour les habits des amants qu'il déshabille, inconstants ou espiègles, effrontés ou déchirés. Le reste de la distribution est tout autant engagée, dans le désir, dans la coercition, dans le tourment des alentours.

La jeunesse dorée et révoltée de Condorcet t'apparaît dans un rap de cité, la parole du monde extérieur est chorale, comme les voix intérieures qui racontent les combats intimes. Le sexe est cru, s'exhibe impudique, parfois chargé de toute la beauté du monde. La révolte et la sensualité se fondent l'une dans l'autre, sans que l'on sache laquelle des deux vient frapper à ta poitrine ou t'arracher une larme. De ce regard clivé dans le tien, qui semble s'y accrocher, tu te surprends à aimer et déjà la douleur du destin te rattrape.

Le récit coule, intime, rompu par des séquences scandées, qui ne sont pas sans rappeler les techniques de diction de Nicolas Hocquenghem avec sa Compagnie théâtrale de la cité. On n'est pas dans le sur-jeu, mais dans le surlignage et le contrepoint, à la façon des théâtres d'Orient.

A la fin de la représentation, Pierre Adam qui jouait cet après-midi-là en présence de ses parents, me le_livre_blanc.jpgdira qu'il y a tant de beauté dans ce texte et dans ce combat, que tout ce que son interprétation peut comporter de scabreux s'efface comme un élément de décor, et qu'il avait donc pu jouer sans gêne. Habillé par le sens.

La réussite de ce spectacle réside sans doute dans la foi qu'y mettent les comédiens et comédiennes, à la fierté qu'ils tirent d'être dans cette aventure artistique. Et l'on conçoit, au soin qu'ils mettent à t'accueillir, à te décrypter à ton insu tandis que tu bois un verre en bavardant avant d'entrer dans la salle, que rien n'est superflus dans ce projet conçu comme une rencontre, un pétale émancipateur.
 
Avec sa gueule et son corps de jeune premier, Lionel Chomat vit son rôle de Cocteau comme un privilège, et il me dira qu'il lui avait importé d'avoir perçu avant de jouer qui allaient être ces regards qui le scruteraient dans le noir de la boîte. J'espère pour lui qu'une fois lassé, si cela arrive, il en sera propulsé.

Dommage, vraiment, que certaines représentations en viennent à être annulées faute de spectateurs. Cette production mérite de triompher chaque soir, et de s'offrir en tournée dans des salles parisiennes et de province. Beaucoup de programmateurs gagneraient à se départir de l'obscénité des tartuffes qui s'interdisent un propos au prétexte de bites dévoilées. La nudité est partout sur scène aujourd'hui. Serait-elle moins flatteuse quand elle parle de la libération homosexuelle ?

En attendant, précipite-toi, Le Livre blanc se joue jusqu'au 21 juillet seulement. De mon côté, j'y reviens le 12, à mon retour du festival lyrique d'Aix. A la fois pour découvrir un changement annoncé de mise en scène, mais aussi dans l'espoir de retrouver le regard maquillé que j'ai cru voir me scruter et qui m'a tant troublé dimanche. Et cette fois, j'y emmène du monde !

20 novembre 2011

la folie Lulu

 

lulu by lou reed & metallica.jpg

Le monde est converti à Lulu. Tout le monde est Lulu. Lulu par-ci, Lulu par-là. Lulu rend fou. L'Opéra de Paris a repris la production de Willy Decker, avec Laura Aikin dans le rôle titre. C'était si bien que j'y suis allé deux fois. Le théâtre de la Ville a programmé une version théâtrale, confiée au Berliner Ensemble de Bertold Brecht dans une mise en scène de Robert Wilson. C'était si tentant que je suis allé acheter mes places dès sept heures, un matin où le guichet ouvrait à onze. Daniel Barenboïm en dirigera une nouvelle lecture, à l'opéra de Berlin Unter den linden. C'est si irrésistible que je m'en retournerai outre-Rhin, à l'occasion du festival de Printemps au Schiller Theater...
 
Rien ne m'arrête plus pour Lulu. Pour elle, insaisissable, si loin de mes fantasmes, mais si intrigante. Innommable bien que nommée. Au passé imprévisible et au destin inéluctable. Aimée et égorgée. A la route d'amour et de mort. Au parfum de désir et de désespoir. Cette autre incarnation de l'impossibilité amoureuse. Cette jetée où viennent inexorables se dérouler et se fracasser les jeux de pouvoir et de possession. Cet hymne à la liberté, à la futilité, au tragique de la vie. L'éclairage qu'il manque aux affaires DSK.
 
Decker et Wilson l'inscrivent dans une épure, dans des lignes sobres où l'on espère la lire, quand lulu_02.jpgOlivier Py l'avait plongée dans un univers foisonnant, mouvant, enfantin. Ils l'entourent de silhouettes dessinées. Elle est là, matériellement présente à nos regards, et pourtant elle s'échappe, s'échappe sans cesse. Toujours authentique mais jamais sincère. Je m'imprègne de la musique, dense et exigeante, d'Alban Berg, j'en attends désormais les exultations. Et puis j'ai découvert cet objet théâtral non identifié, mêlant ombres chinoises et débits mécaniques, chansons de cabaret et estampes sophistiquées. C'est fascinant de voir comment une œuvre écrite il y a un siècle, inscrite au patrimoine, stimule une telle diversité d'approches. Comment une créature incarnée et désincarnée, désirable et désirée, esprit de la terre et boîte de Pandore, déchire toute raison !

Une des filles du Kitkat club s'appelait Lulu, dans Cabaret, hier soir, sur la scène du théâtre Marigny. Lulu investit aussi la musique métal, avec la sortie d'un album éponyme de Lou Reed & Metallica, chez Universal. Et Lulu Gainsbourg - oui, Gainsbourg nous avait pondu un Lulu, il y a quelques temps déjà, dont dont on avait à peu près tout oublié - un homme à la voix fragile, un fils de mordu de musique, il décide enfin de se faire connaître en enregistrant des chansons de son père...

Lulu ? Une folie, je te dis !

 

10 octobre 2011

quand je prends la queue en main

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C'est au petit matin que j'aime le mieux les queues. Je m'étais bien habitué, depuis deux ans, à mes aurores de la Bastille. Ma queue préférée. Nous commencions doucement, elle et moi, puis elle gonflait au fil du temps, réservant à chaque étape de nouveaux jeux. Parfois, elle battait froid, d'autres fois elle restait riquiqui jusqu'à la fin de la nuit. D'autres encore, elle atteignait des sommets dès la veille au soir. Mais, changement des règles... Les ruptures font parti de la vie, j'ai été triste de l'abandonner. Aujourd'hui, mes rendez-vous de Bastille me coûtent beaucoup plus cher, et il m'arrive de m'y ennuyer.


Alors je vais parfois draguer ailleurs. Je passe beaucoup par Internet. D'ailleurs, avec un peu d'organisation, et en sachant bien ce qu'on cherche, on y trouve encore des plans à 10 euros.

Mais bon, l'appel de l'aventure, l'adrénaline, le manque... tu connais. J'ai replongé et suis allé traîner à l'aube, vendredi, du côté du Châtelet. Au début, j'étais presque seul. Un autre gars, arrivé le premier, cinquantenaire mais apparemment inexpérimenté, semblait partagé entre réserve et excitation. Les queues, il n'en avait apparemment pas connues beaucoup. Il était du genre à attendre de voir ce qui se passe. A tromper sa gêne dans d'inutiles bavardages. Une troisième personne est arrivée, il était déjà 7h30, puis une quatrième, allemande, avec qui nous avons échangé quelques banalités sur Berlin et l'immobilier. Le cinquième gars qui arrivait était exactement mon type : jeune, œil rieur, décontracté, cheveux longs ondulés, tabac à rouler, un léger accent du sud...

J'ai désormais suffisamment d'expérience dans ce domaine pour savoir que les queues, il faut les prendre en main avant qu'il n'y ait foule, sinon elles partent en quenouille.

J'ai donc sollicité mes compagnons d'errance, ai récupéré des feuilles de papier, que j'ai soigneusement pliées et déchirées en petits coupons, et un stylo pour y inscrire "Lulu", suivi d'un numéro. De 1 à 32.

théâtre,lulu,théâtre de la ville,kurt weil,bertolt brecht,robert wilson,berliner ensemble,fisoCar nous ne fûmes, finalement, pas si nombreux. La guichetière du Théâtre de la Ville s'était évertuée ces derniers jours à décourager par téléphone tous les amateurs de ce spectacle attendu dirigé par Robert Wilson, qui fera venir à Paris la compagnie mythique du Berliner Ensemble, fondée par Bertolt Brecht. Même les abonnés n'avaient pas tous pu avoir de billet, c'est vous dire, ce serait la cohue, il faudrait venir avant six heures du matin, n'y comptez même pas mon brave monsieur... Apparemment, son sketch, répété à l'envie si j'en crois chacun des passionnés rencontrés ce matin-là, avait réussi, car il n'y eut ni foule ni émeute.

Dotée de ses numéros d'ordre, la queue est devenue une petite masse vivante et conviviale, d'où chacun pouvait s'échapper quelques instants pour un café ou une course. L'ambiance de Bastille avait rené. Mon cinquième gars du petit matin s'est avéré être décorateur aux ateliers de l'Opéra national de Paris. Il parlait des processus de fabrication et c'était passionnant. Ayant pu voir en avant première certains des spectacles actuellement à l'affiche, Tännhauser et Faust, il m'en a donné grande envie.
Et j'ai obtenu les deux places auxquelles j'avais droit.

(Pour ceux qui veulent s'y essayer, il y a mise en vente de l'ultime contingent de places vendredi prochain, le 14, et là, il est probable qu'il faudra encore se lever tôt et prendre son mal en patience. Prépare tes coupons !).

Quelques minutes plus tard, j'allais nager à Roger Le Gall - oh, juste quelques longueurs en dos pour me remettre en forme, et dans le vestiaire je pris une autre queue en main. Les yeux dans les yeux, celle-ci. Et je pris une main par la queue. Lui arrivait pour commencer sa séance, j'avais moi un rendez-vous professionnel à honorer, un sourire et un clin d’œil suffirent à nous dire au-revoir...

Poursuivi par les queues, décidément, un gros bouquin dédié surgissait dans la même soirée, au titre sans équivoque - "Big bites 3D" -  sous la forme d'un cadeau de ses amis espiègles à ma copine Fiso, qui fêtait ses vingt ou trente balais j'ai oublié, dans un café de la rue Richelieu. Des beaux spécimens, assurément, qui n'attendaient que des mains pour... Sauf que le copain espiègle en question racontait à l’intéressée que, question astiquage, il s'en était occupé avant de venir, on attendait donc de comprendre de quoi il en retournerait.

Tiens, pour les amateurs de Brecht et de Kurt Weil, je suis donc allé voir L'Opéra de Quat'sous à théâtre,lulu,théâtre de la ville,kurt weil,bertolt brecht,robert wilson,berliner ensemble,fisoSartrouville samedi. Ça valait largement le déplacement, belle mise en scène, étonnante symbiose entre les acteurs-chanteurs et les musiciens. A "l'homme est un loup pour l'homme", Brecht ajoute : "mais il oublie souvent qu'en fin de compte, il est un homme". Et moi : "doté d'une queue, pour le meilleur et pour le pire".

30 septembre 2011

la marge

la douleur3.jpg

Tout se passe à la marge. Bougre ne l'a pas encore digéré. Quand on est soit même relégué sur le côté, la marge est moins visible, forcément. Ça nous apprendra à faire l'économie de trois francs six sous ! Parfois, il faut savoir préférer, dans ces vieux théâtres à l'ancienne comme celui de l'Atelier, des sièges frontaux. Avec vu sur la totalité de la scène, bords et regards profonds inclus. Surtout lorsqu'il s'agit de Dominique Blanc.

Elle n'a pas de nom. Elle n'a pas de centre. Son récit est incompréhensible. Elle radote, sortant des objets de son sac, les vérifiant et les ajustant sans cesse, sortant illuminée de son toc pour balancer vers l'autre bord un récit décousu, consigné là, dans un journal oublié. La mémoire d'une peine interdite.

On y perçoit d'abord "le Lutecia", et ce nom te plonges vaguement dans cette foutue guerre, quand sa fin est à portée de main, mais la faim encore dangereuse. L'hôtel de luxe, réquisitionné, est transformé en centre de transit pour les déportés de retour en survie désincarnée. Les uns après les autres, une liste après l'autre, ils reviennent, au rythme de l'avancée des armées alliées. Traînant derrière eux une ombre, ou s'y substituant. Pour les proches des revenus, ou des espérés, le Palace devient l'antre de l'attente, de l'incrédulité, des investigations, on y recueille des paroles, des mots, des noms, on y reconstitue des histoires, on examine jusqu'où l'espoir est encore permis, on y soupèse le poids de ce 1% de chance de retrouver l'être aimé, en s’interdisant de penser à ce qu'il peut en rester... Il est le lieu de la douleur, du désenchantement haletant, de l'abandon qui se retient, qui s'accroche au moindre brin de laine.

De l'autre côté de la scène, sur l'autre marge, celle qui nous est offerte sans torticolis, il y a donc lui, Robert L, lui non plus n'a pas de nom. Il n'a pas de corps, de toute façon il n'aurait pas de chair. Seule la douleur l'incarne, l'attente, la proximité de l'appareil téléphonique. Et l'on ne sait plus si cette femme aime cet homme qui n'existe plus, qui n'a plus le droit d'exister face au dragon terrassé, ou si elle aime sa douleur. A force d'efforts pour dompter les bêtes on finit par les aimer. Elle aime sa douleur, sa compagne, son sujet de conversation, son objet de socialisation. La douleur confinée dans la marge, aux relents obsessionnels compulsifs, est devenue l'ombre aimée de Robert L, si singulier parmi les millions de ceux qui ne reviendront sans doute jamais.

L'uniforme des officiers rutile. La guerre n'est pas encore gagnée mais la victoire n'a pas le temps de courber l'échine. Depuis l'été précédent on n'en finit pas de célèbrer la gloire du peuple et des armées. La liesse populaire doit rester le seul visage de la libération, le seul pendant à la nouvelle autorité qui s'installe et construit sa légitimité. Nous sommes alors au centre de la scène. Le jeu s'enflamme. Bougre respire. Les yeux de Dominique Blanc s'illuminent. Il faut oublier, oublier vite que cette Europe-là a généré l'horreur. Il ne doit rester que l'honneur. Et dans cet honneur, la douleur n'a pas de place. On la gère sans égard, sans patience, la fatalité érigée en subalterne de la victoire. Elle est la marge. La marge que maudit sans desserrer les dents Bougre, assise à côté, elle-même reléguée, conchiant une mise en scène pourtant subtile qui n'avait pas le choix, dépourvue d'excès, toute entière au service d'un texte poignant, retenu, et d'un jeu prodigieux.

Depuis cette marge ténue, l'actrice tient la scène d'un bout à l'autre sans rien lâcher de la fragilité où sa destinée la considère, de la force d'amour qui la tient droite. D'une douleur que seule abolira la faim. La faim balbutiée, déjà l'expression de la résurrection dans ce retroussement de l'intime sur l'infiniment grand de la victoire, qui constitue sa libération à elle. Le vrai retour de l'humanité.

la douleur2.jpgLa fin de l'histoire. Au centre de la scène.

Dominique Blanc, Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang, le chorégraphe-metteur en espace sans doute coupable de cette marge obligée, ici lors d'une répétition. Un trio décidément bien cher à mon cœur, sublimé par le texte de Duras...
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La douleur. Jusqu'au 22 octobre au Théâtre de l'Atelier. A aller voir là, une magnifique lecture du spectacle et de son histoire.


10 novembre 2010

à la poursuite de Lulu

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Lulu, prototype de la femme fatale. Indomptable. Insondable. Libre. Partie de rien, finie comme rien, elle a tout connu sur le grand cycle du néant, jusqu'au meurtre. Elle est celle derrière qui l'on court à en mourir, sur l'échine de qui l'on se fracasse. L'objet du désir par excellence.

L'opéra d'Alban Berg en a fait un animal de foire, presque une princesse hottentote, quand la pièce de Wedekind en avait fait le paratonnerre à tous les fantasmes.

Je l'écoute et l'écoute à m'en repaître, ces jours-ci. Sous les baguettes de Pierre Boulez ou de Karl Böhm, enregistrements mythiques, paraît-il. Cultes, dirait-on aujourd'hui. Inaudible aux premières écoutes, puis encore aux suivantes, la partition d'Alban Berg prend finalement forme à mes oreilles, la dramaturgie s'anime peu à peu. La pièce de Wedekind, montée au théâtre de la Colline et que je suis allé voir dimanche, m'a permis d'y ajouter des images, des nuances aux personnages - épaisseur ou futilité - et certaines grilles d'interprétation.

Depuis, la musique m'en apparaît plus juste, plus intense encore.

Donc je suis prêt. Prêt à filer sur Barcelonne, courir à mon tour - c'est cocasse - derrière Lulu, et ce 189626-patricia-petibon-pavol-breslik-pendant.jpgfaisant assister à mon premier monument lyrique : Patricia Petibon dans le rôle titre, et Olivier Py à la mise en scène !

A la clé un week avec celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, me laissait m'asphyxier dans mes propres frustrations, et aujourd'hui me tient par la main pour m'introduire dans ce sanctuaire réservé.

Avant de revenir de ce pèlerinage vers le futur, et d'en partager avec toi mes impressions, forcément belles, je te signale que la version théâtrale qui vient de m'enjouer à la Colline sera en tournée en janvier (*) : à Toulouse, à Grenoble et en Bretagne (hé hé ! - clin d'œil à quelques uns de mes blogo-lecteurs préférés).

Et vraiment, c'est à voir.

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(*) Grenoble MC2 du 7 au 13 janvier 2011, Nantes Le Grand T du 19 au 22 janvier 2011, Toulouse TNT du 27 au 30 janvier 2011

04 décembre 2009

un partage des eaux, une expérience de théâtre

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A chacun son théléton... A partir de ce soir, et jusqu'à lundi soir, c'est à une expérience théâtrale que nous invite le théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine : il présente, dans une mise en scène de la Compagnie théâtrale de la Cité, les trois pièces de la trilogie de Gérard Astor (également directeur du théâtre) : le partage des eaux.

Je parle d'expérience en raison surtout de l'intensité du propos, souligné par le magnifique travail de diction, ciselé, scandé, conduit par Nicolas Hocquenghem. Mais j'aurais aussi bien pu évoquer une aventure à vivre, car il s'agit de se laisser embarquer dans un voyage intemporel, où des contextes familiers, ceux du pillage des pays du sud, de la marchandisation des ressources - y compris la plus vitale de toutes, l'eau - ceux des guerres, de l'occupation et de l'oppression, se mêlent à des projections futuristes. Les personnages sont les figures d'une mythologie réinventée, ils introduisent la distance et l'appréhension quasi psychanalytique des conflits.

En trois pièces et deux entractes (3 heures 30 en tout), il s'agira d'un moment dense et d'intelligence, producteur d'utopies, à l'heure où l'on en a bien besoin. Un peu comme la recherche a besoin de moyens...

J'ai eu le privilège, avant-hier, en création, d'assister à la représentation de la pièce qui conclut la trilogie, Aube. Et je serai ce soir à la première de la trilogie. J'ai hâte de redécouvrir Leïla~Enki dans sa version bilingue : entendre, au coeur du récit, de l'arabe déclamé, poétisé, claquer dans l'obscurité d'un théâtre, dans son mystère, cela fait bien longtemps que ça ne m'est plus arrivé.

Voilà ce que l'on peut lire sur la plaquette de présentation :

"Des personnages de mille ans, des hommes dieux, un espace-temps élastique, une ratonnade en Andalousie, la construction d’un mur de protection qui capture les eaux jusque dans les profondeurs, le pillage de l’Afrique et sa possible renaissance…

Le Partage des eaux réunit les trois dernières pièces de Gérard Astor. OEuvre humaniste et utopique, elle mêle l’Histoire en devenir et des mythes anciens issus du berceau de la civilisation, la Mésopotamie, le pays de l’invention de l’écriture et du premier déluge, aujourd’hui au
coeur de tous les conflits.

Des Siècles à Grenade jaillit de l’exode des Maures et des Juifs d’une Espagne reconquise par les Rois et les Reines catholiques. Leïla~Enki brûle d’une bataille pour l’eau qui est bataille pour la terre. Aube nous propulse, depuis les premiers jours de l’Humanité, en des temps et des lieux où, ensemble sans doute, nous pourrons nous réapproprier la planète bleue. Hocquenghem et ses comédiens franco-syriens, dans la rencontre des langues et des voix, s'emparent du texte comme d'une extraordinaire partition musicale."

Des critiques de presse aussi en parlent :

Jean-Pierre Léonardini, L’Humanité : « C’est une évocation poétique fervente, avec comme en sourdine, en palimpseste presque, l’idée de déluge et d’une immémoriale guerre des eaux, le tout sous le signe d’une fraternité à enfin réinventer. C’est une façon de traiter de ce qui brûle par le biais d’un lyrisme maîtrisé,
hors de l’actualité immédiate gorgée de sang.
»

Armelle Héliot, Le Figaro : « Pas d’effets spectaculaires, mais une ferveur contenue qui s’exprime dans des gestes précis, des intonations changeantes, tout un travail très intéressant sur la voix, le corps, les regards et le déplacement des uns et des autres. »

Critiques parues lors de la création de Leïla~Enki en Avignon 2005. (j'y étais...)

Si tu as un peu de temps ce week-end, offre-toi ce plaisir, et cette tranche de rêve éveillé.

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trilogieBD1.JPGLE PARTAGE DES EAUX / TRILOGIE

I : Des Siècles à Grenade

II : Leïla~Enki, version bilingue

III : Aube

durée 3h30 avec entracte, tarifs de 7 à 12 €, les 4, 5, 6 et 7 décembre 2009.

trois pièces de Gérard ASTOR

mise en scène : Nicolas HOCQUENGHEM

avec Bruno Argence, Didier Dicale, Christine Gagnepain, Nicolas Hocquenghem, Kamel Najma, Christine Narovitch, Claudius Nondelo, Hala Omran, Philippe Villiers, Ivan Kamenarovic

direction technique, lumières : Hassen Sider, photographie, décor : Yan Senez, traduction arabe de Leïla~Enki : Marie Elias, création sonore Leïla~Enki : Frank Ravail, musique : Société Française de Luth, Féline Ferru, Federico Yacubsohn,

21 janvier 2009

le piège du théâtre

affiche_Knobst_moy.jpg
Il m'est arrivé une drôle d'aventure.

Hier soir, mardi, je suis allé au théâtre. Un ami m'avait offert les places, en échange d'une petite mission : offrir des fleurs à l'une des comédiennes à la fin du spectacle.

C'était au Théâtre 14 Jean-Marie Serrault. Il s'agissait de l'avant-première de l'Alpenage de Knobst.

Avec Bougrenette, qui m'accompagnait, on a eu un peu de mal à trouver le théâtre, en toute périphérie de Paris, entre un stade et un centre culturel de quartier. Quand nous y sommes arrivés, il n'y avait quasiment personne.

L'ouvreuse a eu la gentillesse de m'ouvrir un des bureaux de l'administration du théâtre pour que je m'y soulage de mon bouquet - des espérances. Puis nous nous sommes installés.

En attendant le début de la pièce, nous parlions de la vie, Bougre et moi. Du petit resto chinois où nous étions allés juste avant, du théâtre, où nous n'allons pas souvent, ni elle ni moi, de Britannicus dont, va savoir pourquoi, j'essayais de me souvenir une tirade d'enfance.

A dire vrai, nous étions un peu étonnés de ne pas voir arriver beaucoup de monde, mais bon on se disait que, avec la télé, la difficulté à se garer aux alentours du théâtre, la cérémonie d'investiture d'Obama, tout ça, quoi, c'était peut-être normal.

Il y avait avec nous seulement deux autres couples : des retraités, lui en cravate, assurément un ancien cadre de la Générale, et elle, très élégante dans son tailleur cintré. Et des jeunes, lui un peu braillard, un comédien sans comédie, et elle un peu à fleur de peau de porter seule la vie du foyer.

C'était un peu bizarre, parce que la salle de spectacle était sacrément délabrée, il y avait ici ou là des débris de plâtre et de la poussière de brique.

Les deux hommes se sont un peu pris le bec, à un moment, le vieux s'était agacé des simagrées de l'artiste, qui l'avait mal pris. Puis le jeune couple s'est disputé, on a pensé un temps qu'elle allait rentrer avant le début du spectacle.

Et puis tandis qu'on s'impatientait, justement, un jeune gars, très impertinent est arrivé, apparemment le petit copain de l'ouvreuse, qui s'est installé au premier rang et s'est mis à fumer une cigarette, suscitant l'irritation de la salle, surtout de l'ingénieur à la retraite, d'ailleurs. Ça m'a bien amusé, en fait, surtout parce que ce jeune mec était super canon. J'ai même pensé un temps aller chercher les fleurs pour les lui offrir à lui. Mais Bougre m'en a dissuadé. Ah, les promesses !

Au plus fort des engueulades, un morceau du mur s'est détaché et est tombé dans la salle, puis un morceau du balcon. Là, plus personne n'était vraiment rassuré. On ne comprenait pas, d'ailleurs, que le spectacle ne commence pas encore. Je ne sais plus bien qui est sorti pour essayer de comprendre ce qui se passait. En tout cas, il revint blême, en expliquant que les portes du théâtre avaient été fermées, et qu'il n'y avait personne. Et là, l'ouvreuse s'est mise à frémir et à sangloter. Elle nous a avoué que c'était comme ça tous les soirs, qu'hier, même, un comédien avait disparu à travers une trappe. Tout le monde lui est tombé dessus, à cette pauvre fille, le ton est monté d'un cran, et le balcon s'est effondré. Nous étions sous les gravats, des miraculés, quasi des rescapés de Gaza.

Et là, un homme soudain est apparu. Écharpe dandy. L'ange Gabriel. Ah! on a vite compris que c'était l'auteur de la pièce, mais il prenait tout à la légère, ce qui renforçait encore notre hystérie. Et il s'amusait de nous. Ça en devenait insupportable.

Bougre était restée assez placide au milieu de tout ce fatras. Elle regardait tout ça comme si elle était au spectacle. Et en fait c'est ça, nous étions au spectacle. Nos hystéries, nos stratégies, nos tentatives de fuite, c'était ça, le numéro. Nous étions au théâtre, mais c'était nous, les comédiens. Trop fort, franchement. Le renversement du point de vue.

Un peu comme si le jeune pilote d'un F-16 israélien, au moment où il lâchait sa bombe, au lieu de s'en retourner tranquillement sur sa base s'empressait de rejoindre ses mômes à l'hôpital de Gaza qu'il venait de viser, et se découvrait le père des jeunes victimes.

Finalement, c'est à l'ouvreuse que nous remîmes les fleurs, mais pas à celle qui nous avait accueillis dans la salle, tout en noir, et qui travaille au théâtre 14, mais à la comédienne Letti Laubiès, qui était habillée de rouge sur la scène du théâtre.

D'ailleurs, à y regarder de plus près, la salle était comble, évidemment, ce qui est bien pour une avant-première...

Le texte de la pièce est assez drôle, la distribution est brillante, la mise en scène est vive, pleine de trouvailles, appuyée par un décor ingénieux. On a passé une bonne soirée. Pas vrai, ma Bougre ? Et merci Laurent.

C'est jusqu'au 7 mars. Les mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h 30, jeudi à 19h. Matinée samedi à 16h.

Texte de Jean-Loup Horwitz, mise en scène de Xavier Lemaire, avec Katia Tchenko, Laurence Breheret, Letti Laubiès, Benjamen Brénière (mon chouchou de la soirée), jacques Brunet, Xavier Lemaire et Guy Moign.

De 11 à 25 euros.

30 mars 2008

l'orgueil de Lorenzaccio

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Je peine à écrire mon texte sur l'amour avec une grand A. Du coup, ma mère étant près de moi depuis avant-hier, je m'occupe à droite à gauche, et je laisse ce blog stagner dans ses basses eaux.

Heureusement, un énergumène vient de me donner un fil à tirer, à son insu. Ce matin à 11h 33, il est parvenu sur mon blog avec ce mot clé : "orgueil de Lorenzaccio". J'avais évoqué d'une courte citation cette tirade de la pièce de Musset, à travers une de mes lettres à Laurent. C'est une tirade qui m'avait captivé dans mes années lycée, que j'avais apprise et dont je me suis toujours souvenu. Je crois que je sais pourquoi, Gérard Philippe n'est pas seul en cause. Tu le comprendras peut-être aussi à travers cette lecture. Et hop ! Encore un blanc de comblé...

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"LORENZO:

- Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno ? Veux-tu donc que je sois un spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (il frappe sa poitrine) il n'en sorte aucun son ? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc que je rompe le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur à quelques fibres de mon coeur d'autrefois ? Songes-tu que ce meurtre, c'est tout ce qui me reste de ma vertu ? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un rocher taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d'herbe où j'ai pu cramponner mes ongles ? Crois-tu donc que je n'ai plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte, et veux-tu que je laisse mourir en silence l'énigme de ma vie ? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage du vice pouvait s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de boeufs - mais j'aime le vin, le jeu et les filles, comprends-tu cela ? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche. J'en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures pour se dispenser de 1073504913.jpgm'assommer, comme ils le devraient. J'en ai assez d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est peut-être demain que je tue Alexandre; dans deux jours j'aurai fini.

Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d'une curiosité monstrueuse apportée d'Amérique, pourront satisfaire leur gosier, et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu'ils agissent ou n'agissent pas, j'aurai dit tout ce que j'ai à dire; je leur ferai tailler leurs plumes, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l'Humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marquée en traits de sang. Qu'ils m'appellent comme ils voudront, Brutus ou Erostrate, il ne me plaît pas qu'ils m'oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m'entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d'Alexandre; dans deux jours, les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté."