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10 août 2009

soyeuses réminiscences

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En fait, je cane sur ce billet depuis plusieurs jours. Je voudrais y faire affluer les vides et les pleins de mes jours. Les couleurs de ma tête, ses clairs-obscurs, ses éclats éteints, ses facéties, je voudrais y faire tourner le kaléïdpscope de la vie pour y discerner les faux-semblants.

Mais les mots me manquent. Ou plutôt le fil. L'intention se dérobe, et je ne sais plus quoi du rêve ou de la vie est le plus important. Quoi du monde ou de sa représentation. Quoi des souvenirs. Quoi des récréations, des re-créations, des recompositions qui se jouent de nos têtes. Je ne sais plus si je suis heureux d'un regard qui m'enveloppe, ou si je m'en illusionne pour échapper à une chose sale, s'il ne m'est pas qu'une ligne de cocaïne, un shoot.

J'avais d'abord décidé de renoncer à visiter les bains Rudas, pour ne pas me confronter au souvenir de ma rencontre avec Saiichi, il y a deux ans. Et puis une fois passée la première semaine, je m'y suis aventuré néanmoins (ah! ce que valent les serments !). Mais il se trouve qu'ils étaient fermés en raison d'un problème technique, et j'y avais vu un signe qui me confortait dans ma prudence.

h_budapest_bains_rudas1.jpgJ'aime pourtant les bains Rudas. Ils ont le même cachet turc, confiné, que les bains Király, une voûte en pierre ancienne, à chaque angle de la grande salle carrée des bassins de températures croissantes, et des faisseaux de lumière depuis la coupole, projetés par le soleil à travers des tessons colorés. Les corps y sont dénudés, le sexe y est plus ou moins caché par le même pagne en drap qu'aux bains Király. L'ambiance y est d'autant plus sensuelle qu'il y a un public plus hétéroclyte, et que les attouchements n'y sont pas permis, nous l'avions éprouvé à nos dépens avec Saiichi.

Cette suavité n'est cassée parfois que par les deux-trois touristes occidentaux, jeunes en général, qui ne savent pas se départir de leur maillot à lacets et à fleurs, et qui leur tombe aux genoux : pruderie obsène !

J'ai laissé passer quelques jours et n'ai finalement pas résisté, un mercredi de pluie où il n'y avait pas beaucoup mieux à faire. Et finalement, cette expérience au Rudas n'a fait affluer aucun souvenir pénible. J'y suis du coup retourné ce matin.

Budapest, j'y ai vécu près de quatre ans, à la fin des années quatre-vingt dix. Et à chacun de mes retours, la place décalée qu'y occupent mes souvenirs berce et rythme le temps.

Depuis mon arrivée et le début de ces vacances, je suis surpris par la sérénité que j'y trouve, la décontraction que me procurent les longs instants en famille ou en groupe, malgré mon accès difficile aux propos échangés. Je me souvenais m'impatienter assez rapidement, dans ces après-midi, ressentir de l'ennui, de l'irritation lorsque ça s'éternisait, et parfois me mettre à bouillir de l'intérieur jusqu'au moment de notre départ. Mais là, rien de tel, j'apprécie la compagnie, je m'y installe, puis je décroche et j'assume, je me laisse rouler dans l'herbe et m'assoupis, je me raccroche quand je le souhaite, et n'y recueille que du bien-être.

Je crois qu'il se passe quelque chose de l'ordre de la réminiscence. Si ces réunions, autrefois, finissaient par m'agacer, elles restent associées à une période de ma vie qui correspond à une certaine forme de bonheur. Retrouver ces ambiances, c'est me lover dans ces souvenirs, revenir au confort de cette époque, dont ma mémoire a soigneusement effacé les plaies.

C'est un peu la même chose qui se passe lorsque je fais mes longueurs dans le bassin olympique de la piscine Komjádi, lorsque je prends place dans un tram, qu'un métro s'ébranle, que je passe devant une petite vieille qui vend des fleurs coupées de son jardin, que je m'installe à une terrasse du cours Ferencz Liszt. Comme si ces images, et tout un passé qu'elles convoquent, étaient forcément plus fortes que les souvenirs ingrats.

Ces réminiscences, ce sont tous ces souvenirs rassemblés, mais épurés de leurs aspérités.

Curieusement, je ne perçois aucune vague nostalgique non plus dans cette mémoire, elle me semble juste être un meilleur remède que les rencontres d'un jour, d'une heure ou d'une minute. Ces dernières me rassurent mais ne me soignent pas.

J'ai été profondément troublé par la lecture de Haruki Murakami : Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil.  Une histoire d'amour, ravageuse, 9782264036292.jpgtiens donc ! Une rencontre improbable, des retrouvailles, et tout qui bascule. Tout, je ne parle pas de la petite vie de famille bien réglée, des relations avec beau papa, du business as usual. Ceci est secondaire, finalement. Tout, c'est l'édifice mental, l'équilibre psychiatrique, la charpente du cerveau, les piliers sociaux, quoi ! Ce livre dit l'aspiration par le vide. Ce moment où tout ce que l'on croyait être devient néant absolu.

La chimère qui hante le personnage est à la fois bien tangible - une amie d'enfance, une femme qui le visite certains soirs dans un des clubs de jazz qu'il a ouverts à Tokyo - et évanescente. Elle est le mystère total. Hypnotisant. Il s'y engouffre pour retrouver la complice d'autrefois, longtemps perdue de vue, auprès de qui il expérimentait une forme juvénile du bonheur. Elle est réminiscence. Elle incarne le chemin du retour après l'école, la quiétude paisible à écouter des disques dans une chambre d'enfant, la connivence à partager cette dure condition de l'enfance unique et à tenter de la compenser. Mais il est happé aussi par son absence de maîtrise, l'état de servilité où l'amour l'enferme : il ne sait rien d'elle, de ce qui la fera venir le rejoindre ou de ce qui l'en empêchera, de ce qu'ont été ses vingt-cinq ans de vie loin de lui, lorsqu'elle devint une adolescente recluse puis une adulte nymbée et résignée.

J'ai retrouvé dans ses mots au féminin à peu près tout ce que j'ai traversé au masculin au cours de l'année écoulée. Les mêmes effondrements, la même fuite dans le travail, ou dans les 2.000m quotidiens de natation, les mêmes heures intersidérales. Les mêmes questions sur la fragilité de l'âme.

Sur les souvenirs qu'on fuit et ceux qui vous rattrappent.