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05 janvier 2010

l'avenue du purgatoire

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J'ai déjà écrit cette histoire, parce qu'elle me saute aux yeux chaque fois que je m'y retrouve. C'est un peu la version réelle - et pas comique du tout - de la blague sur la différence entre le tourisme et l'immigration.

Il est donc une rue à Paris, en plein centre, qui aurait du s'appeler l'avenue du purgatoire. A gauche, tourné vers le sud : la Cathédrale Notre-Dame de Paris, aux tours inondées à 11h d'un soleil d'hiver, au parvis envahi de touristes venus de tous les pays du monde. Le paradis. A droite, la préfecture, ses portillons sécurisés, ses barrières de police, les étrangers qui se pressent dès 8h, par -6° comme hier matin pour attendre leur tour, un petit sac à la main, ou une pochette pleine de papiers, et le cœur empli de stress avant d'affronter les autres queues, derrières les guichets celles-là, puis des fonctionnaires impatients aux mines fatiguées. L'enfer.

Depuis mars, où j'avais écrit ce billet sur la rue de la Cité, nous y sommes retournés déjà trois fois : en juin, en septembre, et en décembre. De rendez-vous en récépissés, valables trois mois, ils ont fini par lui donner un titre de séjour d'un an. Remis fin décembre, mais couvrant la période d'avril à avril. Un an sur le papier, quatre mois dans la réalité, tout ça pour le simple renouvellement ordinaire du titre de séjour ordinaire d'un type ordinaire, qui vit, travaille et paie ses impôts en France depuis bientôt sept ans. Avec comme une horloge, un balancier qui le renvoie toujours du même côté du purgatoire chaque trimestre. Quand une erreur administrative, ou plus prosaïquement le prétexte d'un changement de situation professionnelle, ne le fait pas basculer purement et simplement dans le chaudron de l'OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français).

J'ai beau le savoir, cette administration qui transforme en bétail ses sujets, en bourreaux ses agents et en abattoir son fonctionnement est la honte de notre république. Mais en plein débat sur l'identité nationale, je ne suis pas certain que la question pourra être posée.

Nous sommes ressortis sonnés des portes de l'enfer. On a eu beau mobiliser des parlementaires en pagaille, des maires et des maires normal_paris-sous-la-neige-05.jpgadjoints, des conseillers régionaux, généraux, même une ancienne ministre, invoquer la faute dont la Préfecture s'était rendue coupable il y a deux ans... l'attribution d'une carte de résident, qui sécuriserait pour dix ans sa situation administrative, se heurte au même flegme froid d'une administration sûre d'elle-même. Il faut encore attendre, une décision sera prise. Par qui, comment, sur quels critères ?...

Bon, il aurait aussi bien pu être Afghan et finir éconduit vers un pays en guerre, au fond !...

C'est peut-être pour cela, plus que pour récupérer la voiture au parking, que nous avons fait un détour par le paradis, contempler l'immaculée Cathédrale, avant de nous séparer. La déception au fond du regard, et du découragement dans les bras. Il attend, donc.

21 décembre 2009

confondre être et avoir

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C'est à trop confondre être et avoir, que les tempêtes naissent dans les huis clos et déclenchent les folies dévastatrices.

Copenhague en est une sorte d'illustration à l'échelle de la planète. Vous avez tout eu, nous avons le droit de tout avoir à notre tour, l'avenir, on en parlera plus tard. Quand on n'a que la croissance à offrir en progrès, qui sommes nous pour dénier à ceux qui n'avaient rien l'envie de vouloir nous ressembler ?

La terre, nous y sommes prisonniers, c'est notre conclave. Il y a peu, on la voyait immense, infinie, nous pouvions ne jamais cesser de la conquérir et d'en exploiter les trésors, nous pouvions ravager paysages et îles barbares, nous n'étions qu'un simple pas dans la grande marche en avant de l'humanité. Aujourd'hui on sait. On sait qu'on a joué avec le feu, que la nature a atteint ses limites, que les ressources sont un bien qui s'amenuise, jusqu'à disparaître, pour certaines, dans à peine une génération ou deux.

On sait tout des peuples anéantis, des cultures dévastées, de l'uniformisation des modèles ; les élites rivalisent entre elles dans la possession, et l'on cherche la pensée qui nous en sortira. Copenhague nous afflige, mais le capitalisme l'avait écrit d'avance à l'encre du productivisme.

Copenhague s'est voulu Salomé avec la Terre.

alastair4.gifSalomé, fille illégitime d'Hérode, se joue de l'attirance incestueuse du despote (voir ici sa fameuse danse des sept voiles) pour obtenir la tête du prophète Iochanaan, qu'elle n'a pas su séduire malgré une beauté ravageuse pour laquelle bien des hommes pourraient mourir. Elle aimait - comme on croit aimer quand se dérobe l'être aimé - au point de vouloir posséder. Posséder quitte à tuer. Le mythe biblique, immortalisé par Oscar Wilde, a donné à Richard Strauss matière à l'un de ses plus beaux opéras.

C'est le 1er décembre dernier que je suis allé le découvrir à l'Opéra Bastille. Densité dramatique, intensité musicale, remarquable présence lyrique de Camilla Nylund... tout y était, jamais occulté par une mise en scène sans excès d'éclat, voire kitch le temps d'une courte éclipse lunaire.

J'irai bientôt à Bruxelles voir, à la Monnaie de Munt, Elektra, un autre opéra de Richard Strauss, accompagné par ce même compagnon qui m'introduisait, il y a un an, dans l'univers de la grande musique, et dans l'illusion d'un apprentissage : celui de l'amitié amoureuse.

J'ai renoncé. L'amitié ne peut être amoureuse. Ou je réussirai la conversion totale vers une belle amitié, mâle et complice, légère et dépourvue d'enjeux, sans attente. Soit je laisserai épisodiquement des ouragans violents éclater dans ma poitrine, vivant chaque silence comme un abandon, et dans le secret de ma douleur me verrai vautré dans la fange de l'immonde jalousie.

On m'avait dit d'un chagrin d'amour qu'il pouvait durer un an et demi. Cela me paraissait une immensité. Nous y sommes, jour pour jour. Jour pour jour il y a pourtant six mois qu'aucune larme n'a coulé de mes yeux pour lui. Elles ont parfois été au bord, mais à chaque fois la révolte a pris le dessus sur l'effondrement. L'obsession, pourtant, est toujours là, et cette satanée tempête, bêtement, qui toujours revient. Comme si être son ami, être présent dans sa vie, être l'un de ses repères, peut-être son principal appui, être à sa portée ne pouvait me suffire, comme si je devais l'avoir pour moi, pour moi seul, ami ou amant, avec ou sans caresse, mais l'avoir à moi...

Cette confusion entre l'être et l'avoir ne défait pas que l'avenir du monde, elle bousille les propres chairs de la raison.

22 mai 2009

les hommes à l'histoire niée

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C'est à toi que j'écris. A toi seulement. Sans savoir si tu liras ces lignes, en sachant que tu ne les liras pas. Ce blog a quitté depuis longtemps ton univers alors que tu en restes le coeur et les reins. Et s'il t'arrive d'y passer, je suppose que ce n'est ni par nostalgie, ni par curiosité. Ni par simple amitié, ni sur un reste d'amour. Car alors tu m'en parlerais. Si tu t'y aventures, à pas feutré, je suppose que c'est en agent de surveillance, pour être sûr qu'aucune bribe de notre intimité n'y est plus égratignée, je me trompe ?

C'est dur d'être ainsi nié dans ce qu'on a de cher.

Mais sans doute n'y viens-tu simplement plus jamais, parce que ton caractère est ainsi fait qu'une fois les pages tournées, tu n'aimes pas revenir t'y perdre...

Les choses inutiles sont parfois les plus importantes, c'est donc pourtant à toi que j'écris aujourd'hui.

Tout juste un an après.

Je sais, tu répugnes aux dates anniversaires. Futiles symboles ! Mais où n'y a-t-il pas de symbole pour se représenter le monde ?

Moi je préfère les souvenirs aux voyages dans le noir.

Je me souviens combien tu étais tremblant en entrant dans le bureau de la préfecture, ce jour-là. Au Bureau des Affaires réservées, c'était un signe, mais ça n'avait pas suffi à te rassurer. La dame en face de toi expliquait que ton autorisation de travail et de séjour avait été rétablie par le ministre, mais tu n'étais pas sûr de bien comprendre. Tu étais tendu, à l'affût, tu aurais voulu embrasser dans le même regard la fonctionnaire, ton avocate et moi, pour être certain que les questions posées n'étaient pas des pièges. Que cette fois, l'histoire était vraiment finie, que tu pouvais respirer. Depuis trois mois, devenu sans-papier, tu t'étais tant de fois imaginé reprendre ta valise, et retourner sans projet ni envie dans le pays d'où tu étais sorti pour échapper à... A quoi, d'ailleurs ? Une pression sociale devenue trop forte ? En quoi ça les regardait ? C'était ton histoire, voilà tout.

Je n'oublierai jamais cette demi-heure passée à tes côtés dans ce petit bureau. L'aboutissement d'une bataille partie d'une incroyable injustice, si semblable à celles que vivent, dans toutes les couleurs, les migrants dont on nie l'histoire et leur singularité pour n'y voir que des affres à  anéantir. Ou des statistiques-épouvantail. Faciles bouc-émissaires.

Je n'oublierai pas les trois mois qui avaient précédé, les angoisses terribles qui avaient accompagné tes jours et tes nuits, le choc de la lettre assassine, d'abord, la confrontation avec un néo-esclavagiste à ton travail qui n'avait cure de tes problèmes de dos et de papier, ces dents que tu gardais serrées.

brutos828WEB.jpgEt puis surtout, et celà est désormais pour toujours inscrit sur ma peau et dans mes larmes, je me souviens de comment nous menions ce combat pour dépasser l'étreinte injuste : ensemble, entre deux caresses, entre deux jets de sperme. Moi entre deux amants, ignorant de ta souffrance, toi entre concerts et commentaires laissés sur mon blog, dans la proximité et la reconnaissance réciproque.

Je me souviens aussi que si nos rendez-vous étaient toujours tendres, attendus et fructueux, si tes caresses étaient toujours magiques, c'est dans le regard connivent de nos amis que nous étions solides.

Je ne les oublie pas, eux non plus, ceux-là-même qui s'attachaient à ce blog, y partageaient notre révolte, s'engageaient, témoignaient, participaient à ce combat. Combien de lettres as-tu reçues par leur entremise, qui suffisent à dire que cet exercice dépasse l'inconsistance virtuelle.

Nous rassemblions aussi des courriers de parlementaires, d'élus, la Préfecture avait commis des erreurs trop grossières, il était évident que tu aurais réparation, mais pourtant, jusqu'à ce rendez-vous, c'est le pire scénario qui s'imposait à tes rêves et te minait de l'intérieur.

Tu restais beau, pourtant, le regard rieur, traits d'esprit en alerte, et il n'en fallut pas beaucoup pour que mes amis deviennent les tiens quand, quelques jours plus tard, nous célébrions la victoire autour de plats gastronomiques de ton pays.

Dans tout juste un mois, tu repasses l'épreuve de la préfecture. Ce sera un 22, encore. Nombre maudit ! Après l'affront, et la réparation, la vie s'en va comme si rien ne s'était passé, un ministre a chassé l'autre mais on te demande encore de justifier de ta situation professionnelle, de t'expliquer sur le pourquoi d'un CDD. De récépissé en rendez-vous,  la course d'obstacle de l'étranger ne t'est pas épargnée davantage, même si cette fois, c'est toi qui est passé à l'attaque, en demandant qu'on te reconnaisse le droit à la sécurité administrative.

Ce combat encore, nous le menons ensemble, je suis fier de réussir ça dans notre nouveau contexte si plein de frustrations, et heureux de ta confiance.

Mon psy, à qui je demandais l'autre jour de discuter cette histoire de dette que j'éprouverais sans cesse le besoin de régler, m'a retourné l'appréciation, identifiant chez moi des stratégies qui consistent à mettre en dette.

Je ne sais pas, mon amour, si dans ce combat j'escompte te rendre redevable. C'est possible. Comme si l'amour pouvait se récolter en règlement d'une dette, à la façon d'une dîme de blé prélevée dans un champ fauché !... Je crois que je voudrais surtout te savoir une fois pour toutes en sécurité, donc autonome, totalement indépendant. Donc libre. De m'aimer un peu, de m'estimer beaucoup, de me supporter passionnément, de m'oublier à la folie. Seule cette liberté rendra au fond sa dignité à ton histoire.

Et m'affranchira.

19 avril 2009

week-end aux archets infinis

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Il pleut - Ah ! non, il pleuvait, tiens. Il n'y a plus de sorbet à la mangue au congélateur.

Les week-ends ont coutume d'être courts, toujours trop courts. Les miens sont longs comme des jours sans pain.

Cette après-midi-là
j'aurais voulu moi être son violoncelle
et aujourd'hui encore
éprouver ses doigts tendres sur ma hampe
sentir le contact de son archet sur mes organes vibrants
être enlacé moi à moitié de ses jambes à moitié de ses bras, reposer moi sur sa cuisse ouverte

Un archet de violoncelle, c'est 80 à 82 grammes de bonheur, et 72.5 cm de frustration.

Il y a un an, je le faisais souffrir, sans m'en soucier presque, mais je l'aimais, mais je le faisais souffrir
mais je l'aimais
déjà

Et je m'en veux à mourir de ce que j'infligeais alors à son silence.

Nous dirons le temps où j'étais son autre violoncelle.

Le paradis. Voilà, j'étais au paradis, j'ai connu le paradis. Ne dis pas que c'est un privilège. La seule fois où dans ma vie, j'avais dans les mêmes mains l'amour, la sérénité et la reconnaissance. J'en étais vaillant, explosif et créatif. J'aimais et j'étais aimé. Rien ne me résistait et rien du coup n'avait d'importance, même pas l'avenir. C'est pour cela que le reste, tout le reste vois-tu, fut-ce l'avenir même, est condamné à ce goût de mort.

Dis, je vais encore rester longtemps un monsieur triste ?

02 janvier 2009

me chercher, te trouver, demeurer perdu

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Fêter le nouvel an à Budapest. Malgré quatre années de vie dans cette ville, ça ne m'étais arrivé qu'une fois. J'y avais rencontré l'homme avec qui je vis depuis onze ans.

Chaque visite à Budapest est l'occasion d'un retour sur moi. Plus encore cette fois parce que j'avais quelques tessons de ma vie à rassembler.

Je suis donc retourné vers des lieux connus, aimés, adorés, ceux d'un éternel pèlerinage, ceux où je devins moi et où chaque fois je me retrouve. Depuis dix ans, je n'y étais revenu qu'en été : mes retrouvailles ont d'habitude l'allure décolletée, les shorts y sont courts, les peaux hâlées, les eaux sautillantes et splachantes de rires d'enfants. Été après été, mes souvenirs hongrois étaient devenus de simples souvenirs de vacances.

Les sensations d'hiver m'ont replongé cette fois dans ce qui fut mon quotidien, souvent seul et l'esprit prêt aux découvertes.

Écoutant les regards de mes amis s'émerveiller des choses, des lieux, je me suis rendu compte que l'enchantement fonctionnait encore.

Je suis revenu au pied de mon immeuble, face à la cage d'escalier. A l'interphone, les quatre lettres "D.I.V.SZ" y sont encore. Ils n'ont donc pas vendu. Qui est-il, celui qui occupe ma place ? Un Grec ? Un Soudanais ? Un Indien ? Un Portugais ? Vit-il seul, en famille ? Derrière la fenêtre du balcon du premier, il n'y avait pas de lumière. Nous n'aurions pas été en période de fêtes, je n'aurais pas sonné non plus. Pas envie d'engager un dialogue avec ce passé-là, à cause de ce qu'il est devenu. Mais ce lieu... y emmener mes amis... à deux pas à peine de notre hôtel... et entre les deux, le Poco Loco, où je pris de si nombreux diners dans une déco pop'art aux dominantes orangées !

L'hôtel aussi, un vieux fantasme à moi que d'y être descendu. Il est attenant à la piscine sportive Komyadi. Ils forment à l'origine un même et unique établissement, le bâtiment néo-classique ayant retrouvé depuis peu sa fonction hôtelière. Longtemps je voyais avec envie les chambresDSC08421.JPG depuis une ligne d'eau, et pour la première fois je voyais les lignes depuis la porte de notre chambre. Nager à la descente du lit, retrouver sous les douches des corps beaux et moins beaux, jeunes et moins jeunes, tous invariablement nus, les plus jeunes et les plus sveltes naïvement ignorants du pouvoir de leur beauté acquise.

Quand la neige se mit à tomber le jour de l'an, je me suis revu traversant l'île Marguerite emmitouflé, le pas feutré dans la poudreuse fraîche, ou me dégageant de mes pelures en entrant dans un endroit chaud.

Mais pourtant. Où que je sois allé, c'est toi que je trouvais.

J'ai croisé Liszt, Kodaly, et bien-sûr Bartok, toute la musique hongroise que tu aimes dans le nom des lieux et des rues. Et Akiko Suwanai, que tu me fis découvrir, m'attendait à la une du Budapest Sun.

 

 

 

 

Dans les eaux chaudes du Szechenyi, au premier jour, embrassé de leurs volutes bleutées éclairées par la nuit, je ressentais ton dos se relaxer, relâcher l'étreinte sur ta colonne et illuminer ton sourire. Ils étaient tous là avec moi, nous étions ensemble sous le charme du lieu, mais c'est ton absence qui avait le plus de présence.

Dans les eaux du Gellért au deuxième jour, nouant autour de ma taille le cache-sexe en toile, je me voyais dans ton appartement, il y a un peu plus d'un an, quand pour nos premières retrouvailles tu réparais de ce même geste l'affront du premier jour. L'homme qui m'offrit son érection ce jour-là, et celui qui me rejoignit sous la douche recueillir mon sperme dans le creux de son cou, n'avaient aucun de tes charmes, mais je m'en remis à eux en hommage à ta ténacité.

Dans les eaux du Rudas au troisième jour, dans ces mêmes bains où nous nous connûmes, rien n'était changé. Je ne pris pas cette fois le risque de me faire surprendre derrière la vitre dépolie d'une cabine de douche. Le jeune Laszlo qui me masturba du regard, depuis la cabine en face, étonemment bronzé de la tête aux pieds, et qui mîma en riant un tir de révolver en me voyant jouir haut et abondant, avait une jeunesse que tu n'avais pas, un petit sourire fier souligné par un ras-du-cou en cuir, et échangeant avec lui de longues caresses à distance, je me souvenais que ce n'est pas d'abord ton corps qui me séduisit, mais plutôt ton crâne rasé, ton regard timide, l'exotisme de ton sexe et tes lèvres souriantes et charnelles.

manup.jpgAu quatrième jour, au Kiraly, je revenais au lieu de mes premières vraies rencontres et je te trouvais là à nouveau, presque pour de vrai, sous les traits d'un Shinji. Il n'y avait pas, semble-t-il cette fois, de touriste égaré, arrivé par mégarde, mal conseillé par son guide de voyage. L'affluence était uniformément gay, les contacts y allaient bon train. Shinji avait le cheveu dense, très noir, en brosse, l'œil plus noir que le tien mais étincelant malgré tout, le sourire craquant. Il est le premier, depuis toi, à m'avoir fait jouir de sa main, agile comme la tienne, heureuse d'éprouver mon érection franche et de l'accompagner jusqu'à l'exultation.

Shinji nous retrouvera le lendemain soir au Capella pour fêter la nouvelle année, puis j'allais être pour quelques heures son guide en ville, avant nos départs respectifs. Nous avons parlé en anglais. Jeune fonctionnaire dans une organisation internationale qui agit pour la réduction de la pauvreté, à Osaka d'où il est originaire, il a de toi les mêmes temps de réaction après chaque phrase entendue. Avec lui, j'ai cru me retrouver dans ton regard, il acceptait mes caresses avec plaisir ou bienveillance - comme avec toi il m'était difficile de le savoir exactement. Il se prêta, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à un jeu érotique avec un troisième comparse, Zsolt, dans un recoin sombre non loin de la piste de danse. Au Széchény, le dernier jour, je le vis s'amuser comme un gosse dans le bain à courants chauds. Je crois qu'il gardera un bon souvenir de notre rencontre.

Écrivant ce billet, je suis dans l'avion qui nous ramène sur Paris. Quelque part entre l'Autriche et l'Allemagne, probablement. Un peu nulle-part, dans le temple de l'éphémère.

L'avion va amorcer sa descente, les batteries de l'ordinateur sont presque vides. Je serre entre mes doigts le pendentif, pour toi promis mais resté à mon cou. Mon dieu, pourquoi ai-je donc besoin de tant me perdre ?

30 décembre 2008

pélerinage en eaux tièdes

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L'eau oscille entre jade et turquoise. Au dessus du grand carré bleu strié de lignes bariolées, d'épaisses volutes s'élèvent, denses, lourdes. Tu n'y vois pas à cinq mètres. Tu plonges la tête, regardes vers l'avant et, dans la profondeur tiède, tu distingues mieux les silhouettes éparses en extension. Les sons aussi te sont feutrés. Ton bras s'étire dans le froid pour retrouver loin devant la chaleur rassurante du bain. Il pousse tandis que l'autre bras à son tour affronte le froid pour aller rechercher la tiédeur au devant. En bout de ligne, des stalactites de glace se sont formées sur les poignées en inox des plots de départ. Le froid t'enserre vite la tête, alors tu repars enchaîner une longueur. Rarement l'eau du bassin ne t'aura été si douce, si réconfortante. Dehors, le thermomètre affiche moins six. Des plaques de verglas se sont formées aux alentours du bassin, alors tu n'as pas couru malgré la morsure du froid, tu t'es laissé prendre par le velouté soyeux de l'eau, et tu nages, tu nages avec délectation, tandis que les projecteurs balancent une lumière diffuse qui se perd dans les brumes du bassin. C'est la première fois depuis 1998 que tu reviens à Budapest en hiver, et que tu retrouves, dans le même lieu, dans les mêmes eaux de la piscine Csaszàr Komyàdi, ces sensations qui firent ton quotidien, quatre années durant.

Un peu plus tard, plus au sud, non loin du Danube, l'atmosphère est sombre, la lumière est tamisée, la voûte de pierre protectrice t'enveloppe de haut. Le bassin central de forme octogonale affiche une eau à 38 degrés. Aux quatre coins, quatre autres bassins t'invitent à un parcours relaxant : 28 degrés, 33, puis 36, et 42 si tu en as le courage.

A  42 degrés, tu rentres doucement. Le temps de laisser ta peau s'habituer. D'abord les pieds jusqu'aux chevilles, puis une marche plus bas jusqu'aux genoux. Puis les cuisses, le sexe et les fesses jusqu'au nombril, tu transpires déjà à grosses gouttes quand tu laisses ton torse s'immerger. Tu n'y restes pas plus longtemps que cinq minutes. Après une douche froide, tu t'essayes au sauna, ou aux bains de vapeur. Puis tu recommences, cherchant, chemin faisant, à alpaguer le regard d'un bel homme, parmi tous les corps nus en déambulation autour de toi, le sexe à peine recouvert d'un petit pagne de toile carrée noué autour de la taille. A un moment, tu trouveras celui avec qui tu prendras du plaisir. De loin. Masturbé par son regard.

Je n'étais plus retourné aux bains Rudas de Budapest depuis ma rencontre avec Saiichi, et notre sortie honteuse, en août 2007. Ah! toujours ce fétichisme des lieux, comme pour conjurer la peur de devenir un voyageur sans bagage. J'ai beaucoup pensé à lui, à pourquoi il avait pu être attiré par moi, à nos premiers mots échangés, à nos toutes premières caresses, qui se donnaient sans s'imaginer d'avenir. Elles voyaient loin, nos premières caresses. C'est la suite qui se fourvoierait.

Excuse-moi d'interrompre ainsi ma petite série rétrospective, ma sélection, mon best off de 2008. Pour un oui ou pour un non, il me faut parler d'eau. L'eau ici est ainsi : elle jaillit, elle court, elle se parfume d'histoires, et exhale l'ivresse des corps. Tantôt liquide, tantôt glacée, tantôt gazeuse, en vapeur ou en brume. Toutes les eaux sont là et emplissent tes yeux, s'incrustent sous ta peau, en toutes saisons. Sans jamais concevoir les probables sanglots.

Des eaux de pélerinage, suaves et lustrantes pour les histoires humaines. Elles se partagent, aussi, et je suis heureux, en pensant à ceux qui n'y sont pas, d'y avoir entraîné des amis chers.

25 novembre 2008

avancer prudemment sur les sentiers de l'amitié amoureuse

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Je continue avec Saiichi mon voyage sur les terres inconnues de l'amitié amoureuse. Hier soir, il avait pris l'initiative de me proposer une sortie à l'Opéra Bastille. C'était pour un concert symphonique. L'Orchestre de l'Opéra national de Paris était dirigé par Georges Prêtre, vieux maestro de 84 ans, habité par les partitions qu'il dirige. Le programme comportait Brahms, la troisième symphonie en fa majeur (op.90). Puis Moussorgski, les Tableaux d'une exposition.

Brahms est souvent assez caverneux. Enfin, je trouve. On s'y englue dans des thèmes romantiques graves, lourds, tu guettes chez lui les envolées, tu t'y accroches et tu finis toujours par leur trouver - forcément, sur un socle aussi épais - un magnifique relief. J'aime ainsi son Requiem, mais juste pour les deux ou trois passages où il parvient à m'emporter, quand longtemps il m'a ennuyé.

Georges Prêtre, hier soir, a interprété cette Symphonie n° 3 plus qu'il ne l'a dirigée. Et il lui a imprimé un jeu limpide.

Il saccade, il séquence, il temporise, il étire, il change de rythme, il fait exister chaque corps d'instruments, chaque phrase musicale, en les détachant de l'ensemble par l'on ne sait trop quelle magie. Hier soir, il m'a rendu Brahms lumineux.

J'y ai aimé le troisième mouvement, évidemment, le plus connu, ici interprété par Kurt Mazure, dont la mélodie est d'abord donnée par les violoncelles. Les violoncelles. Mon violoncelle. Mon violoncelle aux yeux noisettes... Je ressentais une joie profonde à être assis là, à côté de lui redevenu presque ce qu'il fut, sur son initiative. Une joie triste, aussi, à cause de la si déchirante mélopée, et à cause de ce presque.

4575_PhotoRedukto.jpgAprès l'entracte, les Tableaux d'une exposition nous furent donnés avec cette même profondeur. Je crois que je n'avais jamais entendu Moussorgski joué avec tant de lenteur. Avec tant de place faite aux vibrations profondes de l'oeuvre. On y décelait les traits de pinceau, les hésitations du peintre. On y avançait comme on circule dans un musée, en laissant les émotions parfois monter en vous, ou au contraire vous surgir en pleine figure.

Après le flamboyant final sous la Grande porte de Kiev, une standing ovation, une traversée du 11ème par grand froid, un plat de pâtes dans un Italien encore ouvert, je suis resté passer la nuit chez lui. Sur un matelas par terre. Je n'ai pas ronflé, paraît-il. Lui si, juste un peu, ça le rapprochait de moi.

Plusieurs fois, tout au long de la soirée, j'ai voulu lui dire ceci :

"Je peux te demander quelque chose? J'ai un peu honte, s'il-te-plaît, promets-moi de ne pas te moquer de moi. Tu sais que j'aurais beaucoup aimé être de ce voyage à Londres avec toi, le week-end prochain, assister à ton concert, être ton porteur de violoncelle. Je n'y serai pas, mais une chose me ferait immensément plaisir : si pendant le concert, tu portais sur toi quelque chose de moi. Tu vois ce pendentif, que j'ai ramené de Thailande ? Tu m'as vu souvent le porter ces derniers temps. Je voudrais que tu l'emportes avec toi. Et que tu l'aies sur toi, au moment du concert. J'aurais ainsi le sentiment d'y être, un peu, moi aussi."

Le pendentif est resté à portée de mes doigts, toute la soirée. Toute la nuit sur la tablette, à côté de son ordinateur. J'étais tremblant, et je n'ai pas osé. Ce matin en quittant son appartement, tandis qu'il dormait encore, j'ai repris le pendentif et l'ai remis autour de mon cou. Il ne portera rien de moi ce week-end à Londres.

Excuse-moi, Saiichi, excuse mon amitié d'être ainsi amoureuse... et peut-être imprudente.

13 novembre 2008

Hikikomori / ひきこもり

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Leur porte est fermée. Ils sont reclus. Ils ne veulent plus voir personne, le monde extérieur leur est hostile. Ils restent ainsi des mois, des années coupés du monde. L'approvisionnement en pizza et en papier Q est leur seul point de contact. S'alimenter et déféquer : voilà ce qui les raccorde encore au monde.

On dit qu'au Japon, ils sont des millions à vivre ainsi dans l'isolement total, surtout des jeunes vivant chez leurs parents qui ne quittent plus leur chambre. On les appelle les hikikomori. Ils seraient 1% de la population, mais un jeune sur dix serait concerné, et ce trouble irait croissant.

Mon ami, aux tendances hikikomorimaniaques - on s'en est amusé - relève la tête et recommence à sortir. Ensemble, nous sommes allés voir, samedi dernier, Tokyo, un film assemblage, fait de trois moyens métrages, qui propose trois visions différentes de Tokyo par des réalisateurs étrangers, trois regards surréalistes sur cette ville-mégalopole qui fascine.

Dans le premier, de Michel Gondry, une femme ne trouve sa place dans cette ville exigüe et turbulente qu'en devenant une chaise à barreaux pour approcher l'intimité des hommes. Dans le second, Leos Carax a imaginé un "homme-merde" sorti des égoûts qui terrorise la population. Dans le troisième, du coréen Joon-ho Bong, un hikikomori s'emmourache de la petite livreuse de pizza, et ne trouve l'énergie de sortir de chez lui qu'en apprenant qu'elle ne le livrera plus, étant elle même devenue hikikomori. Après dix ans de cet isolement, il découvre une ville totalement changée, déserte, morte. La ville entière est devenue hikikomori. Il s'était extrait d'un monde et d'une violence qui s'étaient éteints.

Nous avons bien ri pendant ce film, encore programmé dans quelques salles art-et-essai de la capitale.

Et puis surtout, le voilà lui affublé d'un nouveau surnom, long, certes, cinq syllabes, mais qu'il ne réprouve pas.