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31 juillet 2011

entre rêves et eau

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(...)(*) Je suis sous cette voûte, étendu sur l'eau, dans une apesanteur aigre, les pieds campés sur une marche, la tête à moitié immergée, les oreilles enfoncées pour échapper à la rumeur tamisée d'une sensualité qui m'échappe.

(Nous sommes lundi, et je ne sais pas encore que, revenu aux bains Rudas le vendredi suivant, donc avant-hier, à cause peut-être d'un soin du poil que je me serai opportunément prodigué, le gars le plus sexy du bassin, une icône bertoluccienne au profil de dieu grec et au buste d'athlète, Renauld de son prénom, un grand Hollandais circoncis à l'orbite profonde et rieuse, m’inclura dans un ballet d'effleurages suaves, m'offrant sans le savoir une réconciliation fragile mais inattendue)

Les lumières au dessus de ma tête ne dansent pas, signe que dehors, le temps est terne. Encore. (Vendredi, sous l'effet du soleil, elles seront projecteurs de théâtre, poursuites animées, faisceaux vivants, changeants, aux lignes nettes, droites, malicieusement soulignées par des vapeurs éparses) Selon leur inclinaison, derrière les petites ouvertures hexagonales qui traversent l'épaisse pierre du dôme, on distingue ou pas le ciel chargé. Je les fixe, je me les décris, me les décrie, je les compte. Je me replie hors des jeux qui m'entourent, m'efforçant de les trouver stériles, puérils. Je compte les couleurs de ce ciel hypnotique. Un tesson central, un premier cercle de neuf ouvertures, puis quatre cercles concentriques qui en ont tous dix-sept. Je recommence, puis encore. C'est bien ça, dix-sept. Neuf d'abord, puis dix-sept. Pour les quatre autres. Le chiffre dix-sept avait-il une signification chez les Turcs ? Je me dis qu'il faudra le vérifier avec Wikipedia (et j'oublierai de le faire). Cela nous fait soixante-dix-huit trous dans cette alcôve minérale, soixante dix huit-moyens de m'échapper, soixante dix-huit méridiens entre le ciel et l'eau, entre l'ombre et la lumière, soixante-dix-huit percées à travers la pierre et le cuivre, à travers l'histoire, à travers un temps qui ne passe pas. Mon esprit rejoint par leur biais les masses aqueuses rassemblées dans le ciel, désormais en orbite autour de Budapest. Aspiré, je somnole.

Je pense à l'eau des rêves.

Il y a quelques semaines, j'ai reçu sous Word, un futur nouveau roman, pour une lecture en avant-première... Privilège de l'amitié avec des écrivains. Enfin, avec un écrivain.

(Je me souviens, il y a longtemps, près de vingt-cinq ans, traversant en ferry la mer du Nord pour aller assister à Wembley au concert pour la libération de Nelson Mandela, Patrick Besson qui avait commencé une partie de scrabble avec un talentueux éditorialiste de l'Humanité - qui des années plus tard deviendrait mon chef malheureux - et quelques dirigeants des jeunesses communistes, abandonna la partie et me demanda de prendre sa place. Sur son chevalet était formé le mot "muse", et je me suis longtemps amusé à l'idée de m'être vu ainsi léguer la bonne fée d'un écrivain, que l'on pressentait de génie. Je n'ai jamais eu d'autres rapports avec Patrick Besson et je ne me rappelle même pas si sa muse a fini disloquée ou déposée sur le damier du scrabble.)

Patrick Besson n'est pas un ami. Ou il n'est pas écrivain. Ni l'un ni l'autre, si ça se trouve. Moi, j'ai un ami écrivain. Il s'appelle Manu.

Les choses étant ce qu'elles sont, c'est à dire mon rapport compliqué à la lecture, l'état instable de ma vue, mal corrigée depuis qu'est apparue la presbytie, la surcharge professionnelle et affective de ces derniers mois, tous les grands et les petits chantiers de ma vie... je n'ai imprimé ce précieux manuscrit qu'avant de m'envoler vers Budapest, sur le fil du rasoir. Et comme je prends toujours les choses dans l'ordre, il m'a fallu d'abord achever un roman commencé et délaissé, repris puis délaissé encore, un roman psy qui m'a plusieurs fois égaré, un Philippe Grinberg. J'ai ainsi fini, assez tard mais avant les deux mois de prescription, par me mettre au manuscrit, feuillet par feuillet.

J'ai été hapé.

Peut-on parler d'un roman qui n'est pas encore paru ? Qui sait, l'éditeur voudra-t-il lui donner un autre style, une autre fin, un autre titre. L'eau des rêves. L'eau des rêves, pourtant.

Manu m'a donné la permission. Comme je le sens, il m'a dit. Alors je le sens, justement. A moitié endormi sous la voute céleste, amidonné de mes aigreurs, emmitouflé de tiédeur dans la position de la planche, des mots me viennent. Les garder. Les mettre en boîte jusqu'à la maison. Ne pas les laisser s'échapper, eux aussi s'évaporer avec l'illusion de la séduction.

Manu a décidément une écriture qui me saisit, inventive, toujours à la limite de la rupture, une écriture automatique sous l'effet du diabolo-menthe - où le diabolo se fume et la menthe se sniffe, à moins que ça ne soit le contraire - où les sons viennent par si, par la, par mi, par ré, par sol, dans une musique qui tambourine, qui cogne, qui ne s'embarrasse pas de bémols, où les sons cassent, caisse de résonance à ceux d'avant ou à ceux d'après, en poésie percussive, déchirée, déchirante. Les mots s'enfilent les uns dans les autres, comme ils viennent, appelés les uns par les autres, aspirés par leur couleur, leur texture, l'odeur de leur peau ou la longueur de leur bite. J'adore ce sens que l'on croit perdre dans ce vagabondage tumultueux et qui t'apparaît haletant. J'aime sa matière, ses traits. On ressent une basse gronder dans la poitrine, on a hâte de découvrir quelle est cette déchirure, le secret apparaît en perspective dans la brume qui se lève, la tempête est annoncée. Et la musique ne s'arrête pas, c'est l'écriture intraduisible d'un gars qui vit pourtant de traductions.

Évidemment, j'ai parfois souffert. Chaque fois que j'ai reconnu le Manu poindre sous le Emmanuel, chaque fois que le dégoût de soi a transpiré sa race, la sienne autant que la mienne, chaque fois que manu causse-plisson,l'eau des rêves,écrivain,littérature,budapest,thermes,rudas,rudas gőzfürdőles doutes ont eu le dessus - et ils ont surtout le dessus. Il exprime un désabusement total, le rejet sans appel de l'existence, une autodestruction sans tain qui se vomit plus qu'elle ne se dit, empruntant des mots qui n'appartiennent pas à l'écriture. Il devient dingue. Tu lis à perdre haleine. A t'assoiffer. Et tu crains un impossible rebond.

L'eau des rêves, c'est l'histoire d'un type qui n'a pas de bouche et croise un fantôme dans un train. Voilà, la quatrième de couverture est faite. Ça se passe dans le sud, c'est écrit en Toulouse majeur, mais ça fleur bon la vigne et le terroir. Un secret de famille, des mythes d'enfant qui se brisent, et une incapacité à conduire sa vie qui n'en finit pas de s'analyser. Tu te dis que toi aussi, tu en veux à tes parents de ne t'avoir donné aucune raison de les détester. Paradoxe de la construction humaine d'où naissent les fantômes... Comme quoi on peut écrire un roman psy et ne pas être chiant.

La voûte t'hypnotise, et tu penses à tes parents, à tes fantômes. Moi à mon vampire...

La boîte n'était pas hermétique, certains se sont échappés, mais c'est bon, tu as pu garder quelques uns des mots venus dans l'alcôve. Assez pour rendre une partie des émotions ressenties. Pour reconstituer un peu de l'état où t'avais mis cette lecture. Tu peux signer ta note et la poster. Et puis attendre l'heure de la parution, en prédisant, ou en souhaitant un beau destin à cette écriture inventive et contagieuse, dépourvue de complaisance, écorchée, les vers à sang.

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(*) Ce billet est un peu la suite de celui-ci, ou de celui-là, mais de très loin, il n'est donc pas indispensable de s'y référer. Dis-toi juste que je suis dans des thermes, au milieu de créatures sensuelles et viriles, à demi-frustré, et que m'extrayant de toute quête, je me permets pour quelques minutes de revenir à mon état d'homme.
 

04 décembre 2010

entre deux B (2) rallumer un cierge

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Je reviens à la Sagrada Familia, l'emprunte marquante de Barcelone, son signal, sa Tour Eiffel. Outre l'exubérance, c'est sans doute son état d'inachèvement qui en fait un monument unique au monde. Plus d'un siècle de travaux, pour une silhouette incomparable, visible de toute part. Un chanter interminable et mis en scène, des grues pour castelet, dans un ballet à sa démesure. On parle d'une fin de chantier vers 2025, le temps d'ériger la tour lanterne haute de 170 mètres où sera installée la croix, et d'achever la façade de la Gloire avec ses clochers à 100 mètres. Mais on ne voit pas bien quel premier ministre prendra le risque, en coupant un ruban, d'annoncer la fin des travaux. Et de tuer le mythe.

Tu rentres désormais dans la Sagrada Familia comme dans un temple de lumière. Les colonnes IMG_4495.JPGs'élèvent vers la voûte, légèrement penchées les unes vers les autres, en tiges raides. A leur brisure, elles se subdivisent, poursuivent leur montée vers une nouvelle ramification pour former les dômes des apôtres, à présent bien en place. Droites et fragiles, végétales, leur arborescence te rappelle ta condition d'homme aux pensées sournoises qui t'élèvent mais te rendent fragile.

J'ai moi aussi l'érection fragile. Je l'avais belle, assurée, oh! pas l'érection d'une cathédrale, même pas celle d'une basilique, comme j'en ai encore effleuré l'ogive hier, en retournant à Rudas : l'érection d'une belle église de campagne, constante et fiable, plutôt harmonieuse, bien proportionnée, la septième voûte à portée de main. Je pouvais m'y recueillir ou m'y ressourcer. Il m'arrivait aussi d'y communier. C'était avant ma brisure.

Depuis peu, elle me fait défaut quand je compte le plus sur elle. Les premières alertes sont devenues un ciel s'effondrant sur la tête, la voûte étoilée s'est étiolée, pour tomber à présent en décrépitude. Et si c'était une des raisons de mes fuites...

Qu'il y ait de l'enjeu - une inclinaison amoureuse à cultiver - ou de la culpabilité - la peur de transgresser des phobies, de fermer la porte à mon authentique désir -, la machine s'ensable. Et tu sais, un peu à la façon des escaliers hélicoïdaux des clochers de la Sagrada, mais dans le sens descendant : tu te vois dans le cercle vicieux, pris dans un flot descendant, glissant irrémédiablement vers le bas, précipité vers les Abîmes.

Mais une fois dans la Crypte, va-t-en la retrouver, toi, la colonne de marbre !

robert_recker_animale2_1.jpgJe profite de mes errances solitaires à Budapest pour me remettre à l'écoute de moi, tenter de desserrer l'étau infernal. Le premier jour, j'ai commencé par me raser, pour livrer mon sexe à de nouvelles sensations. Et puis au Rudas, où le système de verrouillage des cabines change tous les deux ans, on te remet à présent un bracelet magnétique qui se porte comme une montre. Dans le secret des eaux chaudes, au début sans même m'en rendre compte, j'ai joué à en faire un Cock's ring, tu sais, cet anneau de cuir que certains hommes se mettent autour de la verge - les saunas en pullulent - qu'ils enserrent avec leurs couilles pour stimuler leur érection. Je dois dire que ça n'a pas été inefficace ! Je me suis presque assoupi, l'agnus dei autour du trésor.

Marchant dans ces grands bains d'eau comme dans des fonts baptismaux, sanctifiant ainsi mon cierge reconquis, je me suis surpris à me suspendre à la rampe d'un des quatre escaliers du bassin octogonal. Imperceptiblement, je me suis vu m'y glisser, dans la position de la planche, puis m'enrouler, m'empaler même sur son embout métallique immergé, qui fait sous l'eau un demi tour pour remonter dans un angle à 45 degrés.

Il n'y avait, hier, que des hommes occupés à d'ordinaires conversations, personne vraiment en chasse à l'heure où j'y étais. Le Rudas n'est d'ailleurs pas un lieu de consommation sexuelle, ce n'est qu'une nef d'inégalée suavité. Je pouvais ainsi dans l'indifférence générale, dans une langueur appesantie et embrumée, me laisser aller à ces curieux jeux d'eau, dont j'étais seul à entendre les plaisantes résonances qu'ils avaient dans mon corps.

Ce soir, plus sage, j'ai opéra. Ma foi, il faut vraiment que je sois loin pour m'autoriser à écrire des choses pareilles, comme à l'époque où je sévissais en total anonymat ! Mais après tout, les églises ne sont elles pas faites pour que l'on y aille à confesse ?

30 décembre 2008

pélerinage en eaux tièdes

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L'eau oscille entre jade et turquoise. Au dessus du grand carré bleu strié de lignes bariolées, d'épaisses volutes s'élèvent, denses, lourdes. Tu n'y vois pas à cinq mètres. Tu plonges la tête, regardes vers l'avant et, dans la profondeur tiède, tu distingues mieux les silhouettes éparses en extension. Les sons aussi te sont feutrés. Ton bras s'étire dans le froid pour retrouver loin devant la chaleur rassurante du bain. Il pousse tandis que l'autre bras à son tour affronte le froid pour aller rechercher la tiédeur au devant. En bout de ligne, des stalactites de glace se sont formées sur les poignées en inox des plots de départ. Le froid t'enserre vite la tête, alors tu repars enchaîner une longueur. Rarement l'eau du bassin ne t'aura été si douce, si réconfortante. Dehors, le thermomètre affiche moins six. Des plaques de verglas se sont formées aux alentours du bassin, alors tu n'as pas couru malgré la morsure du froid, tu t'es laissé prendre par le velouté soyeux de l'eau, et tu nages, tu nages avec délectation, tandis que les projecteurs balancent une lumière diffuse qui se perd dans les brumes du bassin. C'est la première fois depuis 1998 que tu reviens à Budapest en hiver, et que tu retrouves, dans le même lieu, dans les mêmes eaux de la piscine Csaszàr Komyàdi, ces sensations qui firent ton quotidien, quatre années durant.

Un peu plus tard, plus au sud, non loin du Danube, l'atmosphère est sombre, la lumière est tamisée, la voûte de pierre protectrice t'enveloppe de haut. Le bassin central de forme octogonale affiche une eau à 38 degrés. Aux quatre coins, quatre autres bassins t'invitent à un parcours relaxant : 28 degrés, 33, puis 36, et 42 si tu en as le courage.

A  42 degrés, tu rentres doucement. Le temps de laisser ta peau s'habituer. D'abord les pieds jusqu'aux chevilles, puis une marche plus bas jusqu'aux genoux. Puis les cuisses, le sexe et les fesses jusqu'au nombril, tu transpires déjà à grosses gouttes quand tu laisses ton torse s'immerger. Tu n'y restes pas plus longtemps que cinq minutes. Après une douche froide, tu t'essayes au sauna, ou aux bains de vapeur. Puis tu recommences, cherchant, chemin faisant, à alpaguer le regard d'un bel homme, parmi tous les corps nus en déambulation autour de toi, le sexe à peine recouvert d'un petit pagne de toile carrée noué autour de la taille. A un moment, tu trouveras celui avec qui tu prendras du plaisir. De loin. Masturbé par son regard.

Je n'étais plus retourné aux bains Rudas de Budapest depuis ma rencontre avec Saiichi, et notre sortie honteuse, en août 2007. Ah! toujours ce fétichisme des lieux, comme pour conjurer la peur de devenir un voyageur sans bagage. J'ai beaucoup pensé à lui, à pourquoi il avait pu être attiré par moi, à nos premiers mots échangés, à nos toutes premières caresses, qui se donnaient sans s'imaginer d'avenir. Elles voyaient loin, nos premières caresses. C'est la suite qui se fourvoierait.

Excuse-moi d'interrompre ainsi ma petite série rétrospective, ma sélection, mon best off de 2008. Pour un oui ou pour un non, il me faut parler d'eau. L'eau ici est ainsi : elle jaillit, elle court, elle se parfume d'histoires, et exhale l'ivresse des corps. Tantôt liquide, tantôt glacée, tantôt gazeuse, en vapeur ou en brume. Toutes les eaux sont là et emplissent tes yeux, s'incrustent sous ta peau, en toutes saisons. Sans jamais concevoir les probables sanglots.

Des eaux de pélerinage, suaves et lustrantes pour les histoires humaines. Elles se partagent, aussi, et je suis heureux, en pensant à ceux qui n'y sont pas, d'y avoir entraîné des amis chers.