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12 avril 2010

un bonheur d'eau et de pierres

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Puisque j'en parle :

"Lui aussi est fatigué, ça se voit. Des rigoles de sueur coulent de dessous ses boucles noires, le long de son nez, jusque dans sa bouche. Il grimace et les essuie avec son maillot roulé. Pour la première fois, j'ose penser qu'il n'est pas uniquement mon coéquipier, mais autre chose encore, peut-être un ami. L'entraînement a été épuisant. Nous avons ramé de toutes nos forces sur la rivière, sous un soleil brûlant et un ciel sans nuages. Le bateau vide est amarré au ponton, un peu plus loin, les tolets en cuivre lancent des flammes, les avirons sont croisés. Nous sortons le bateau de l'eau. Avec un chiffon nous essuyons son enveloppe de cédrat, nous le rentrons et retournons chercher les avirons. Puis, tandis que nous nous dirigeons côte à côte vers le hangar, chacun de nous portant un aviron, David met, un tout petit instant, son bras autour de mes épaules. Son geste n'est pas gentil mais amical. Pas moqueur mais sincère. Je suis si fatigué ! Je pince le bois dur de l'aviron et sens mes muscles se tendre encore une fois. Une vague de bonheur infini déferle dans mes mains, mes bras, mes épaules, ma poitrine et mes jambes. Je suis fatigué et heureux.

Bonheur ? C'est une chose dont il ne faut pas parler. Un mot de trop et il devient ridicule. Deux mots et il s'évanouit. Pourtant il n'est pas fragile le bonheur de cet été. Il est fait de chair, de muscles, de soleil et de bois, d'eau et de pierres. On peut le tenir dans ses mains et poser sa tête dessus. Je le tiens dans ma main pendant des heures et il ne s'envole pas.

Et en ce moment, c'est pareil. : cet été est resté gravé non seulement dans ma tête, mais aussi dans tout mon corps, du bout de mes doigts raidis jusqu'à la pointe de mes pieds. Cet été-là, où la rivière était à nous, de même que le club nautique, la ville, les prairies et les roseaux du bord de l'eau. Le bonheur n'existe que si on peut le toucher, et je le tenais, je le tiens encore, cet été de 1939, ici, maintenant, cette nuit. J'entends encore le doux murmure de l'eau et je sens la chaleur des planches dans mes os."

H. M. van den Brink, Sur l'eau. Traduit du néerlandais par Anita Concas. Gallimar, 2000.

11 avril 2010

sur l'eau

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Puisqu'on en est à écrire sur l'eau, restons-y. Je vais te parler d'un texte magnifique. Ça fait longtemps que je voulais le faire, mais tu sais bien, moins les choses te sont futiles, plus tu as peur de les aborder, de les confronter à tes exigences. Les échéances en pâtissent.

Il s'agit d'un livre que m'a offert, au sortir de l'été dernier, un lecteur de ce blog. Un lecteur fidèle, arrivé là par les massacres de Gaza, apportant de l'intérieur des témoignages que je reproduisais, et qui nous suit désormais depuis l'autre côté de la Méditerranée, apportant parfois sa touche. Il se trouve que nous nous sommes découvert un autre petit bout d'histoire en commun, un petit bout de banlieue traversée par la Marne où il fait bon se promener, où jadis on se baignait, et où le nautisme connut des heures de gloire.

Le roman de H. M. van den Brink parle de nautisme, justement. Il s'intitule tout simplement "Sur l'eau".

Nous sommes avant la guerre, en Hollande. Une petite ville industrieuse de Province, ou un quartier d'Amsterdam. A sa manière déjà ravagé par la crise. La ville a ses cloisons, dans les conditions sociales, dans son organisation géographique, dans ses saisons, dans les têtes. Des castes qui ne se nomment pas au nom de la civilisation. Tout y semble figé. Comme l'eau qui dort.

Sur l'eau raconte l'amitié de deux adolescents. Une amitié silencieuse mais qu'importe, puisqu'elle n'aurait pu se dire.

C'est un club d'aviron. Une société d'aviron, pardon. Une paire est prise en main par un entraîneur en disgrâce. Anton, fils de pauvre, n'a rien à y faire sauf accomplir sa fascination pour l'eau et pour les corps musculeux qui la domptent. David, fils de riche dont on ne sait rien, sauf qu'il n'en serait sinon pas sociétaire, se laisse extraire de la jeunesse désinvolte de ses pairs pour basculer dans la besogne et la compétition. Leur destin les lie l'un à l'autre, sans calcul, sans préméditation. Condamnés à s'entendre, à se comprendre, à acquérir jusqu'à l'intuition de l'autre, jusqu'à se fondre l'un dans l'autre.

J'ai retrouvé dans Sur l'eau, dans le personnage d'Anton, à peu près tous mes stigmates.

9782070756537.gifLe sentiment d'usurpation, l'altruisme de celui qui a tout à prouver, une jouissance de l'effort répété, jouissance des séquences fugaces où l'on perçoit le palier franchi, la rude déception de la séance d'après où la sensation ne revient pas, la lutte pour marier puissance et synchronisation, comme l'on voudrait rapprocher les deux pôles opposés d'un aimant.

Il y a dans ce livre je crois les plus belles descriptions de l'eau qu'il m'ait été donné de lire. Une vision contemplative de l'eau, des souvenirs festifs, des réminiscences, des bruits, des lumières, des odeurs. L'évidence des corps qui s'y frottent.

Ils sont deux et ils ne sont qu'un. Ils sont deux et font plus que deux fois un. Livrés chacun à eux-même et soumis à l'autre. Empêchés de nuire l'un à l'autre. Interdits l'un et l'autre, en raison même de ce qu'ils sont, l'intrus et l'enfant chéri, d'apparaître comme le faible de l'autre. Leur connivence dite, la faiblesse, leur droit à la faiblesse y aurait place. Leur admiration tue, ils n'ont droit qu'à l'excellence.

Le récit de Van den Brink est écrit à hauteur d'eau. Les événements s'enchaînent au fil des jours et des préparations, et des émotions, et des sentiments, la perspective se dessine pas à pas, à coups d'avirons. Le contexte est majeur mais à peine dépoli. Il s'impose mais n'a pas de sens. Pas plus de sens que pour un ado de l'époque, plus soucieux de comprendre sa place dans la vie que celle de sa petite histoire dans la grande. Dans un présent ignorant des calamités à venir.

Et puis le rapport au corps y est emprunt de mystère. L'enfant chétif se façonne dans l'effort, devient adulte, fuit la ressemblance d'avec son père, se laisse gagner par la fascination d'un univers qu'il s'interdit pourtant, parce que plus qu'un autre il lui paraît réservé à l'autre rang, à ses amusements et à ses solidarités propres : celui des douches et des vapeurs d'après les entrainements. Il y accèdera finalement, dans la violence intime d'un cordon que l'on coupe - qui aurait pu être celle d'un coming out - à travers son lien singulier à David, mais la barrière de la pudeur demeurera inviolée, et la sensualité latente.

Voilà. Un beau texte, vraiment. Dépourvu de sophistication. Que j'ai pris grand plaisir à lire.

Je remercie mon ami d'y avoir pensé, flatteur, en me lisant moi parler de mes sensations aquatiques.

11 mai 2009

le convoi de l'eau

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C'est un hameau promis à la perdition. Dans un creux de vallée retiré du monde, il a développé un mode de vie spécial, le toit des chaumières y est recouvert de mousse, sans doute pour tirer partie de l'humidité du lieu, et les rites y sont étranges. Du moins aux yeux des ouvriers débarqués là pour participer à la construction du barrage.

Parmi ceux-ci, il en est un venu s'oublier, tourner une sorte de page faite de trahison amoureuse, de crime et de prison. Il ne sait pas encore qu'il est en quête d'expiation lorsque le drame survient : le viol d'une jeune mère du village, sa pendaison énigmatique, puis l'assassinat vengeur de l'ouvrier fautif.

A travers la confrontation brutale de deux univers, hostiles l'un à l'autre, dont le sang et la culpabilité sourde sont le seul fil, perce une culture riche, faite de savoirs locaux et d'enjeux symboliques uniques, mais inaccessibles et programmés pour être anéantis. Le paradigme de la biodiversité des cultures humaines menacée, déjà pour une large part dévastée par notre société technicienne.

Le roman de Akira Yoshimura nous immerge dans l'univers ingrat des chantiers lourds où des pans de montagne explosent à la dynamite, dans des préparatifs de départ mystérieux de villageois désemparés. Au cœur de cette rustre vallée, l'escale arrogante de la négociation des indemnités compensatrices par la société d'électricité, la duplicité des cheffaillons du chantier, sonnent comme d'insupportables anachronismes, que l'écriture neutre et légère de l'ouvrier-narrateur embarqué dans son propre cheminement nous permet d'enjamber pour accéder au cœur de ces gens simples avant qu'ils ne soient définitivement niés.

On y découvre - ce qui m'avait été d'ailleurs récemment raconté par un ethno-sociologue malien qui a travaillé sur ce sujet - comment la mort, ou plus précisément les morts, les tombes, les lieux dédiés à la mémoire et à la commémoration, là où nichent les esprits, sont souvent le principal sujet de préoccupation des populations qui se voient imposer des mesures de déplacement, surtout dans le cas de la construction de barrages, parce que la notion de submersion est symboliquement l'une des plus violentes qui soient.

Enfin, ce roman acheté au Salon du livre m'a mis de superbes images en tête et m'a procuré de belles émotions. Il continue d'instiller en moi un sentiment presque nouveau : qu'on pourrait appeler le plaisir de la lecture ?

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Le convoi de l'eau, de Akira Yoshimura. Traduit du japonais par Yutaka Makino (174 pages, Actes Sud, 2009)

17 avril 2009

je devrais voir quelqu'un

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Me voilà bien, moi, à devoir me mettre le chagrin dans la poche pour écrire la critique d'un livre. Bon, quand on a écrit sur un opéra, on doit bien pouvoir parler d'un livre, non ? Surtout si on l'a aimé, qu'on s'y est vu, enfin, qu'on y a reconnu quelques unes de ses piteuses évidences. Et ses peurs.

Encore plus si c'est celui d'une amie.

silly - Copie.jpgUne amie. Justement, c'est sa meilleure amie qui conseilla un jour à Sarah d'aller voir quelqu'un. Quel cliché ! Elle pourrait s'en gloser encore, tiens ! Sa meilleure amie... Enfin, l'amie parfaite, quoi, l'exemple, l'irréprochable, la plus-que-parfaite, donc la plus-qu-insupportable, le contre-modèle total - et qui s'ignore comme tel, forcément.

Ce n'est pas qu'elle n'a pas cherché à s'en débarrasser, de ce petit monsieur tapis dans l'ombre, légèrement en arrière de l'orbite, avec son feutre noir. Avant finalement de se résoudre à s'en jouer. Alors maintenant qu'elle l'a domestiquée, sa folie, tu parles qu'elle va aller la brader sur un divan !

Il y a dans ce roman, fluide, trois personnages. Enfin, il y a toi, moi, elle, lui, tous ceux qui se sont frottés aux aigreurs de l'amour jusqu'à s'y perdre, et ceux qui ont cru atteindre le bonheur en s'affranchissant de ses escarpements. Je n'ai pas arrêté d'y voir des gens connus, et d'y croiser mon imbécillité d'homme. Dans Julien, tiens, qui a tout mais se silly - Copie (5).jpgperd dans... comme moi je m'écorche sur... Il y a aussi ce pouvoir magique de l'écriture, qu'en fait tu ne maîtrises jamais puisque c'est lui qui dicte sa loi. En écrivant, tu crois donner vie à un personnage, mais c'est lui qui prend possession de toi. Tu as le pouvoir de lui ouvrir toutes les voies, jusqu'au loufoque, mais c'est hors d'aspect qu'il construit son réel. Le tangible ne s'anime qu'une fois écrit, sinon l'intangible prend toute la place, et la folie s'instille, et les preuves s'inversent, attestant de ce qu'elles sont mais surtout de ce que tu es.

Ce trio te dis la vie et l'impossibilité de l'amour, comment n'y aurais-je pas été en résonance ?

silly - Copie (6).jpgJ'ai hésité à commencer cette note plutôt comme ça : il faudrait que moi j'aille voir quelqu'un. J'y pense sérieusement. Quelqu'un qui m'aiderait à comprendre pourquoi je laisse l'amour m'envahir et me détruire. Qui me ferait admettre que les hommes ne sont que ce qu'ils sont, et jamais ce qu'on voudrait qu'ils soient, quelqu'un qui me ferait digérer, intégrer, assimiler, une fois pour toutes, une bonne fois pour toutes, que je n'aime pas celui que j'aime, mais simplement l'idée que je m'en fais, que ç'eut pu en être un autre, et qu'au fond cette figure de l'homme aimé n'est qu'une chimère - fût-elle bien plantée là dans le champ de vision, ou juste un peu à l'écart. Une intrusion qui n'a d'autre fonction qu'aiguiser ton orgueil. Que te démettre la raison. La souffrance est son alibi.

Quelqu'un qui non seulement me dirait avec le poids de la science tout cela que je sais déjà, mais qui me ferait trouver absolument absurde et loufoque de persister, qui me ferait rire de moi, rougir de honte, me fendre carrément la poire, et ne laisser à la spirale destructrice que la liberté de s'absorber elle-même.

Je vais y aller, d'ailleurs, voir quelqu'un, avant d'être définitivement amouraché de ma folie. Avant qu'un de mes meilleurs amis ne me le silly - Copie (4).jpgsuggère, histoire de lui épargner cette incongruité.

Tout cela, donc, pour te dire - car je m'égare : file lire Tu devrais voir quelqu'un, le premier roman d'Emmanuelle Urien (Editions Gallimard). Heureux en amour ou pathétique dans les tourments, files-y, tu y trouveras ton enfant de Bohême. Et un réel plaisir de lecture.

9782070123568.jpeg(Une version sonore du chapitre premier s'écoute ici, performé avec la complicité de Manu Causse)

(Pourquoi ces illustrations ? C'est que, pour moi qui ne me suis remis à lire qu'à la faveur de mes aventures en blogosphère, je lui ai trouvé, à l'intrus du roman, avec sa silhouette noire et son chapeau sur la tête, une étonnante allure de Balmeyer. Y compris sous les traits du jeune homme naïf et lumineux qu'y dessinera Sarah tantôt. Parce que je connais aussi l'original. Voilà un avatar qui m'a accompagné tout au long de la lecture)