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08 mai 2013

Ravel et le piano rouge

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Il y a désormais, dans le hall des terminaux d'aéroports, à proximité des portes d'embarquement, des espaces capitonnés où est mis à la disposition des voyageurs... un piano rouge. Un piano droit laqué, un peu gadget, à la sonorité métallique sur lequel tout un chacun peut tuer le temps en réjouissant ou en agaçant les autres passagers.

Il y en avait un dans le terminal sud d'Orly, fin mars, quand je descendais à Foix chercher ma mère. Il y en avait un hier matin dans le terminal 2D de Charles de Gaulle, que j'empruntais pour, à nouveau, descendre dans le sud retrouver maman.

Pour s'y mettre, au milieu des autres passagers, il ne faut pas avoir froid aux yeux. J'y ai entendu quelques horreurs et pas mal de tentatives plus ou moins maladroites - car évidemment j'ai longtemps tourné autour, tenté par le diable.

Le piano est disposé de telle sorte qu'une fois qu'on y est installé, salon et va et viens dans le dos, on peut ne croiser le regard de personne.

Alors hier matin, une fois le tabouret libéré et le piano délaissé comme un vulgaire élément de décor, j'ai osé m'y mettre et livrer à des oreilles indifférentes ma sonate de Scarlatti. Sans coup d’œil ni à droite ni à gauche, sans me retourner. Dans le confort douillet que procure l'anonymat.

Le hall s'emplissait par moments de la petite musique qui annonce tel ou tel embarquement, le son du piano était celui d'un vieux bastringue, mais peu m'a importé : oser jouer dans un lieu public parmi des dizaines d'inconnus m'a excité. Presque autant que de me doucher nu dans des vestiaires d'hommes après une séance de nage.

D'ailleurs, j'ai récemment rencontré quelqu'un, comme ça. Pas en jouant du piano. En me douchant nu. Un homme bien fait, blond, charpenté et glabre, de mon âge, amoureux de Ravel et plus généralement du répertoire du 20ème siècle, comédien et fou de radios anciennes. Le désir entreprenant, il s'est autorisé une fellation, brève mais d'une incroyable douceur, en plein vestiaire avant que nous filions nous révéler d'autres talents dans une cabine fermée. Je l'avais vu deux fois sur scène l'an passé, c'est amusant. Et puisque le monde est petit, il a récemment joué à La Colline sous la baguette d'un chorégraphe qui a été mon amant, mon amant de canicule, il y a dix ans déjà.
 
J'ai retrouvé - appelons-le Maurice - deux fois depuis.
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J'ai avec lui délicieusement conclu mon dimanche de manifestation, une fois ramené mon balais dans la voiture. Et il m'a prêté pour ce voyage une biographie de Ravel, ou plutôt le roman de ce qu'ont pu être les dix dernières années de sa vie, avec la notoriété, la découverte du nouveau monde, le triomphe international, la consécration du Boléro, ses concertos géniaux nés dans la douleur, puis la dégradation de sa mémoire et la déchéance cérébrale. Sur le chemin vers maman, cette fin m'a profondément troublé.

A Toulouse, mon ami Manu m'a offert dans la cour de sa maison une escale déjeunatoire rafraichissante. On y a parlé tantrisme, éducation, Mélenchon, et encore de plein d'autres choses. C'était court mais on se revoit samedi soir.

Arrivé à Foix, j'ai retrouvé une maman quasi-ressuscitée, maigre à faire peur mais vaillante sur ses jambes, la tête sur les épaules, débarrassée des troubles cognitifs qui semblaient la vouer à une étreinte sans fin avec Alzheimer ou l'un de ses cousins maléfiques. L'épisode dément de ces trois derniers mois n'est pour l'instant pas clairement diagnostiqué, nous restons donc sur nos gardes, mais je ne te dis pas le bonheur de voir maman sembler retrouver un sentier de vieillissement paisible.

19 juillet 2009

le premier homme qui me marcha sur la lune

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C'était à la fin du printemps 1996. Je vivais à Budapest depuis plus de six mois. Je voyais chaque matin sous les douches de la piscine Alfred Hàjos de jeunes hommes nus, insouciants de leur jeunesse et de leur beauté. Mais tout autant que je prenais conscience de l'irrévocabilité de mon homosexualité, j'avais l'impression que chaque regard me trahissait, ou que ces jeunes n'étaient que des fabriques à fantasmes, inaccessibles et irréels. J'enviais simplement leur jovialité et le naturel avec lequel ils portaient leur nudité. Une ou deux fois par semaine, brutos10415.jpgsouvent le week-end, je commençais à explorer les bains thermaux, et je voyais alors d'autres nudités, plus équivoques. Les volutes de vapeur me faisaient disparaitre et j'y craignais moins d'exister au milieu d'elles.

Et puis une fois, c'était dans le bain de l'hôtel Gellert, il était arrivé qu'un homme s'approchât de moi, m'y caressât la jambe du dos de la main et tout en me parlant m'y empoignât le sexe. Il me dit en français - il était professeur d'université - qu'il avait bien de la chance qu'un jeune homme aussi beau que moi se laissât ainsi approcher. J'avais alors tenté à mon tour de lui toucher le sexe, mais ne rencontrant qu'une pièce molle cernée de poils longs, j'en avais ressenti du dégoût et le mis aussitôt à distance.

Il était néanmoins évident que le moment approchait où j'allais passer à la casserole, et j'en recherchais l'augure. Je découvrais aussi que les printemps à Budapest étaient inondés de soleil, que les gens aimaient alors à se dévêtir. L'Est s'avérait être autre chose que ce que je m'en était représenté depuis tout petit : il y régnait une douceur de vivre, des couleurs et des rythmes des plus agréables. A la fin du travail, je commençais à m'aventurer à la grande piscine familiale Palatinus. Je ne sais plus d'où je le tenais, d'un guide ou d'une observation plus personnelle, peut-être de ce malheureux professeur d'université, mais je savais qu'il y avait des terrasses naturistes non mixtes, et qu'on y faisait parfois des rencontres. Qu'était une rencontre, d'ailleurs, et si elle avait lieu, comment le savoir ? Et qu'en faire ? J'allais peut-être là-bas avoir des occasions de répondre à ces questions.

1-as (5).jpgJe ne sais plus bien dire si c'est à mon premier passage que la rencontre eut lieu. Ou s'il m'avait fallu y revenir plusieurs fois, car j'ai la faculté d'occulter les tentatives infructueuses. J'y étais allé plusieurs fois à de simples fins exploratoires, me semble-t-il, sans m'attarder, me sentant intrus ou me croyant observé. Toujours est-il que ce jour-là, de mai ou de juin 96, un samedi, autant que je m'en souvienne, sur la terrasse d'abord, puis sous la douche de façon plus explicite, un garçon m'observa et me fit comprendre que je lui plaisais. Lui n'était pas vraiment beau. Mais il était jeune. Il était un peu édenté, très brun, et je me souviens que je me demandais s'il n'était pas Gitan. Je l'ai même supposé être un prostitué, et durant tout ce qui allait suivre, jusqu'à son départ, ne connaissant ni les codes de la drague ni ceux du tapin, je m'imaginais qu'à la fin il allait me demander de le rétribuer de quelque chose.

Il s'appelait Csaba. Il était en vélo alors que j'étais venu en bus, il avait donc du suivre le bus pour me rejoindre chez moi, et cette insistance m'avait intrigué. Il avait l'air content de me suivre, et me fit comprendre que les Français étaient des amants de choix.

Autant que je m'en souvienne, je ne m'embarrassais pas de savoir si je serais à la hauteur ou non. J'avais juste besoin de vivre cette expérience. Et qu'importait qui il était au fond, et ce qui le motivait. Qu'importait son sourire un peu benêt. Pour la première fois, j'allais embrasser un homme avec frénésie, un homme frotterait son sexe contre le mien, m'arracherait les vêtements, je connaitrais mes premières pipes. Mon cœur battait fort, mais je ne donnais visiblement pas l'impression d'être novice. En entrant dans mon immeuble, j'eus l'impression que les voisins étaient tous à l'affut, et qu'ils préparaient déjà un rapport circonstancié à l'attention de l'organisation qui m'employait. Une fois chez moi, je les imaginais dans le couloir écoutant à ma porte chaque bruit que nous pourrions émettre. Mais finalement, dans l'action, j'évacuais ces sensations parasites, et me laissais aller à prodiguer des caresses et à en recevoir.

Je revois peu de choses de ces premiers pas sur ma lune. Un canapé vert bouteille, une lumière déclinante, un sexe tendu... Dans mon brutos5134.jpgsouvenir, je nous revois surtout debouts. Il n'y eut aucune pénétration, donc aucune capote, et je suis incapable de dire si ces instants durèrent un quart d'heure ou trois heures.

Cela reste en tout cas le premier sexe d'homme que j'eus jamais touché à part le mien et celui si inconsistant du professeur d'université. De ce jour-là, je sortis du scaphandre de mon innocence sexuelle, et commençai une aventure foisonnante sur le chemin des hommes.

Dès vendredi, je repars en pèlerinage à Budapest, en mode sex and sun, et ce n'est pas au Palatinus que j'escompte la moindre de mes rencontres, comme pour laisser à mon soleil du Levant le loisir de se faire couchant.

[Je racontais là, à l'ouverture de mon blog, tout ce qui bouillait en moi à l'époque de ce coming out]

17 novembre 2008

sur un chemin de sable et de vent (2)

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(voir là première partie là)

Une deuxième année s'ouvre donc, je ne sais pas davantage où je vais.

J'aime bien ma ligne éditoriale, même si elle est indicible, et que l'eau s'y perd. Je vais tâcher de me tempérer, c'est nécessaire, te laisser respirer davantage, pour te garder avec moi, j'en ai besoin. Enfin, je dis ça à chaque fois...

Mais j'ai en tête les récompenses incomparables que cette aventure m'a procurées jusque-là. A commencer par ces retrouvailles insolites avec Laurent, avec ce qu'il appelle aujourd'hui si joliment notre "géographie affective".

J'ai en tête aussi mon amour fou pour Saiichi, et l'incroyable soutien que m'a apporté de pouvoir écrire quand il fallait me débarrasser du chagrin, et que m'apporte aujourd'hui d'essayer de dessiner une amitié exceptionnelle nourrie d'amour.

Les récompenses ? C'est ce pouvoir écrire, évidemment, dont jusque-là j'ignorais la puissance. La puissance curative et ludique, jouissive même, terriblement stimulatrice.

Et au delà de ça, au delà des amitiés ancrées, au-delà du premier cercle : les rencontres.

J'ai en tête LA rencontre du premier jour, ma marraine de blog, entrée dans la famille par un bienheureux hasard, puis ma jumelle arrivée tôt pour me soigner d'une mauvaise grippe en musique. C'est auprès d'elles et près du patriarche que j'ai soufflé ma première bougie. Quelle chance ! Puis mon lover-blogueur que je regrette si fort d'avoir tant mis en peine, puis mon discret-ami-virtuel-amant, celui de nos dîners bimestriels, sensible, délicat, perspicace, l'épaule du réconfort.

J'ai en tête mon caverneux homonyme, plus récemment mon café de six heures quinze, et bien d'autres citoyens ou citoyennes ordinaires, venu(e)s faire l'extraordinaire de ce parcours.

J'ai en tête Toulouse, tu te reconnaitras. Je te bise, tiens. Ou mon correcteur privé d'Albi. Gratos, le correcteur !

J'ai en tête toute cette faune joyeuse, avec laquelle je me suis brièvement ébroué, mais qui reste pas trop loin dans le paysage : un pachyderme, un surgé de lycée, et quelques autres, beaucoup d'autres.

Il y a évidemment Paris-Carnet, les rencontres éphémères, parfois à l'arrache, mais les amitiés qui durent, les promesses d'opéras, de galoches, ou d'un petit coup d'Abu-Nawas autour d'un couscous. Ou les autres p'tits coups à boire, toujours en coup de vent, du côté du KB, ou à venir, du côté du 18ème...

Il y a ces Femmes du monde, au sens qu'on dit noble du terme parce qu'il parle de leur regard et pas de leurs manières. Il y a les hommes du monde qui font des ponts entre l'Afrique et les Amériques.

Alors au fond, les ronces, les orties, c'est fait pour vivre au bord des chemins, je m'en accommode, comme de la boue aux pieds. L'essentiel, c'est cet air frais, la clarté de l'horizon, les saisons changeantes, le bruit des feuilles et le chant des oiseaux. Un meuglement au loin, et cette odeur de terre humide.

Je continue sur ce chemin, de sable et de vent, et vais, nu toujours, au devant de toi, des autres et du monde.