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15 juin 2013

de l'inégale répartition des corps

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Je n'étais pas comme Gilles au milieu du 4ème rang, ce mercredi, mais au milieu de l'avant dernier, juste devant la régie, dans une salle surchauffée, pleine à craquer. Mais le Théâtre de la Ville a l'avantage des grandes salles modernes : frontale, on y voit bien de partout et l'on n'est jamais trop loin. Mercredi, je m'y suis donc délecté de ce Kontakthof, de l'esprit professionnel et rieur que lui insuffle la compagnie du Tanztheater de Wuppertal, même en l'absence de son égérie disparue.

Peut-être te souviens-tu de cette pièce du théâtre du Campagnol d'où avait été tiré un film en 1983 : le bal. Il donnait lieu à toute une série de figures de style sur les comportements, les techniques d'approche, l'engagement dans la danse. Le parquet y était un miroir aux caractères, aux névroses, qui y éclataient toujours malgré les jeux de rôle qui voulaient en constituer le verni. C'est donc cinq ans plus tôt que Pina Bausch avait créé, sur de désuets tangos argentins et la valse triste de Sibelius le jean cocteau,rso,le livre blanc,kontakthof,pina bausch,théâtre de la ville,théâtre nout,rainbow symphony orchestra,homophobieconcept initial. L'oeuvre se déploie dans une langueur tranquille, l'espace y est carré, constitué d'angles droits, de chaises alignées, d'un écran derrière un rideau et de diagonales humaines, le public est le miroir des WC au dessus du lavabo où se rassurent les égos, les femmes y ont des tenues colorées quoiqu'une fois elles s'essayent au noir, les hommes ne se départissent pas de leur costard cravate. Sauf un jeune, timide audacieux, embarqué à distance dans un strip poker virtuel qui va le conduire, ainsi que sa partenaire cachée à l'autre coin, vers la nudité totale, enjouée plus que honteuse, au milieu d'autres intrigues indifférentes.

On dit la compagnie fatiguée, sur-sollicitée, sillonnant les salles du monde pour maintenir vivace le répertoire de Pina Bausch. C'est vrai qu'elle a une âme particulière, cette troupe. S'y mêlent des jeunes et des vieux, des figures historiques et de nouveaux danseurs, des hommes et des femmes de toutes langues. J'avais vu de Pina son Orphée et Eurydice, par le ballet de l'Opéra de Paris, l'an dernier. Ça avait été beau, léché, impeccable. Mais jouées par le Wuppertal, ses pièces ont un relief particulier, rugueux, les regards y sont généreux. Je n'y ai vu le signe d'aucune fatigue. Et il attire les foules, puisqu'il avait fallu se lever très tôt pour en décrocher le sésame, un mois plutôt. Grand organisateur de la queue, j'étais flatté de retrouver, dans certains sourires de la dernière rangée, la reconnaissance pour cette action. Notamment de la part d'un jeune homme au sourire enjoleur qui m'avait reconnu.

Avant-hier soir, j'étais parti voir un autre spectacle, d'une brûlante actualité pourtant. Dans le Livre blanc, jean Cocteau, son auteur d'abord anonyme, raconte son homosexualité et interroge la relégation que lui vaut sa différence. On lit dans la presse (en l'occurence dans le numéro de juin de La Terrasse) que la pièce est belle, que la mise en scène est audacieuse, que la distribution n'y a pas froid aux yeux.
 
Le petit Théâtre Nout, qui l'a inscrite à son programme et à son répertoire, a su créer dans ses murs 07.05-Cocteau-LeLivreBlanc.gifune atmosphère cossue, mélange d'années 20 et d'ambiance orientale, le chant d'Oum Kalthoum reliant ces ornements dans un même bien-être. Les comédiens de la pièce, jeunes et espiègles, habits, accents et maquillages apprêtés, t'y reçoivent avec délicatesse : un travesti t'offre ses services, le caissier flatte ta bonne mine, un prêtre bénit ta soirée à venir... Seulement voilà, l'Ile-Saint-Denis a beau être à quatre ou cinq minutes de la Gare du Nord en RER, le théâte se trouve de l'autre côté du périphérique. Pas loin, mais de l'autre côté. Dans le neuf-trois, circonstance aggravante. Et pour finir, jeudi était jour de grève à la SNCF : je me suis donc retrouvé, quoique bien entouré dans l'obsurité tamisée du théâtre, seul spectateur. Nous n'étions pas vingt, nous n'étions pas dix, même pas cinq ou deux. J'y suis resté absolument seul et la représentation a naturellement été annulée... Quel contraste avec le Théâtre de la Ville la veille !
 
J'ai du coup un peu discuté avec le metteur en scène et directeur de ce petit théâtre de banlieue, Hazem El-Awadly, qui monte Pinocchio pour les enfants et Cocteau pour les adultes dans la même semaine, dont le théâtre est comme un jardin public où les familles qui s'y pressent en journée ne se doutent pas des corps qui secrètement s'y frottent une fois la nuit tombée, et avec elle toutes les déviantes obscsénités.

Le programme du spectacle établit un parallèle entre les douloureuses esquives de Cocteau à l'époque, et le martyre toujours imposé aux homosexuels d'Egypte, dont 50 viennent d'être à nouveau déférés devant la justice égyptienne pour "débauche" et "insulte à la religion", auxquels l'on comprend que Hazem El-Awadly s'identifie.

Je suis donc bon pour y retourner, accompagné cette fois d'au moins deux partenaires pour y sécuriser ma représentation, à laquelle je n'ai pas renoncé même si cette banlieue-là se trouve à l'exact opposé de la mienne.

llnconnu-du-lac2-tt-width-604-height-400-attachment_id-402045.jpgEn ces temps de réveil homophobique, où peut même être interdite l'affiche anodine d'un film qui aborde le sujet de la drague ailleurs que dans une salle des fêtes hétérosexuelle un soir de bal, il fait bon soutenir les initiatives audacieuses.
 
Au moins, les Eglises réformées de Paris acceptent-elles encore de recevoir en leur sein les concerts de musiciens ouvertement gays, lesbiens, ou engagés dans la lutte contre l'homophobie. Ce n'est déjà plus exactement le cas en Hongrie, par exemple, d'après deux amis que j'y avais emmené au concert dimanche.

Ah, car cela, je ne t'en ai pas encore parlé. C'était pourtant le week-end dernier : le RSO tenait ses ultimes concerts de la saison, avec à l'affiche une Ouverture romantique de Weber et la Symphonie inachevée de Schubert. Entre les deux, des pièces courtes, modernes pour la plupart, jouées alternativement par les cordes ou les vents. Car après les fastes de l'année dernière, Salle Gaveau ou Palais de l'UNESCO pour marquer les dix ans du RSO, l'orchestre avait opté pour un programme plus introspectif. Le Temple des Batignoles a une voute assez basse. La réverbération est directe, les sons sont projetés très bas, ce qui n'est pas forcément simple pour les musiciens. Débarrassé d'un écho encombrant, le spectateur jouit en revanche d'une puissance sonore exceptionnelle sans perdre la clarté accoustique des pupitres.

Le programme donnait sa place à la singularité instrumentale. Le chef John, dont l'accent fait craquer invariablement les amis et amies qui m'accompagnent, jouait de surcroit d'une partition pédagogique pour rendre plus digeste les petites pièces de Roussel (Sinfonietta) et de Darius Milhaud (Petite symphonie de chambre n°5). C'est agréable et efficace, car chacun sort du concert à la fois réjoui et heureux d'avoir mieux compris de quoi la magie musicale est l'amalgame.

Outre la remarquable performance des musiciens, les soli de Jean-Christophe au hautbois, dans la Symphonie inachevée m'a beaucoup touché, tout comme cette composition, pourtant fort connue, dont il ne m'était encore jamais apparu que la mélodie était annoncée à chaque fois par les basses, avec à la clé une magnifique partition pour les violoncelles.

L'Eglise n'était pas vraiment remplie, ni samedi ni dimanche, mais il y avait dans l'air tourmenté de ce faux printemps, idéologiquement maussade avec ses invraissemblables giboulées fascistes, un petit quelque chose de l'ordre de la convivialité.
 
D'ailleurs, John, qui partageait sa baguette avec Alexis, l'autre chef du RSO, s'est offert d'accueillir et d'installer lui-même les spectateurs à leur arrivée. Une petite touche d'hospitalité, de proximité et de tendresse, sécurisante dans ce monde de brutes épaisses.

02 décembre 2012

soleil rouge contre l'homophobie

guillaume coppola,hervé billaut,anne-marguerite werster

En période de regain d'homophobie, on peut dire que le Rainbow Symphony Orchestra a eu du nez pour clore la saison de ses dix ans : organiser un concert en partenariat avec l'UNESCO sous le signe de la lutte contre l'homophobie en milieu scolaire. La soirée avait tout pour faire événement, à commencer par une actualité chaude. Et glauque. Pari réussi puisque la salle était comble hier soir, et qu'il fallait faire la queue presque une heure pour accéder aux portillons de sécurité.

Pour l'occasion, outre le prestige du lieu - le palais des conférences de l'UNESCO à Paris - l'orchestre a sorti le grand jeu. D'abord un répertoire ardu, sensible, tout entier emprunté à la musique française du XXème siècle, avec Debussy, Poulenc et Duruflé. Ensuite, le recours à de talentueux solistes, les deux jeunes pianistes virtuoses Guillaume Coppola et Hervé Billaut, et surtout la soprano Anne-Marguerite Werster qui, vétue d'une magnifique robe - créée, nous dit-elle, pour les 80 ans de Rostropovich -, illuminait la soirée de son timbre et de son sourire.

Quelques interventions protocolaires en ouverture rappelaient que l'homophobie en milieu scolaire, version latente ou violente, était source d'échec, de déscolarisation, et parfois de suicide chez les jeunes. La dynamique association SOS-homophobie rendait compte d'actions préventives menées en collège et en lycée, et montrait comment et pourquoi il fallait savoir apporter des réponses simples, ouvertes, et tolérantes aux questions que se posent les enfants sur le sujet.

J'ai beaucoup apprécié le discours de Jean-Christophe, oboiste et président du RSO : en peu de mots, et avec l'humilité qui le caractérise, il a rappelé le sens des valeurs que porte l'orchestre et salué ceux qui ont fait ses dix ans d'histoire. C'était généreux.

Puis est venu le tour de la musique. L'animateur Alex Taylor aux commandes, la préséance guillaume coppola,hervé billaut,anne-marguerite werstersymphonique fut quelque peu malmenée, mais on n'y perdait pas en fraîcheur. Déjà en place pendant la demi-heure de discours, l'orchestre se trouvait encore engourdi au moment du Prélude à l'après-midi d'un Faune. La flûte y tirait malgré tout son épingle du jeu, tandis que les cuivres demeuraient embrumés. J'ai un peu serré les dents, mais l'ensemble était convenable. Après la mise en bouche, le Concerto pour deux pianos de Poulenc permettait à l'orchestre de se déparer de ses résidus amateurs. Porté par la virtuosité de Guillaume et Hervé, il s'ennoblissait, tantôt nerveux, tantôt fragile, servant les pianos avec une belle maturité. Ma copine Fiso, que Debussy avait eu peine à effleurer, s'enthousiasmait des rythmes espiègles et de la palette colorée de Poulenc. Guillaume Coppola, sur le papier le meilleur des deux pianistes, m'a paru un peu tétanisé par le lieu, plein à craquer - peut-être 1500 personnes, dans la salle ? Je l'ai senti bridé, plus qu'aux répétitions - un détail -, tandis qu'Hervé Billaut se livrait, plus relâché, avec fluidité.

Avant l'entracte, la soprano fit une première apparition avec l'invocation de Debussy. Une touche poétique prometteuse, avec pour écrin le sombre chœur des hommes des merveilleux Mélo'Men.

J'ai eu la chance, sur plusieurs mois, de suivre par bribes les répétition de l'orchestre avec les deux chœurs qui l'accompagnaient hier soir, depuis les premiers déchiffrages où l'on croit que rien ne sera possible, jusqu'à l'assemblage final, en passant par les efforts minutieux et inlassables de John Dawkin. Le patient chef anglais des 160 choristes et musiciens, a payé de sa personne, comme à l'accoutumée, pour affiner un détail, rectifier une posture, corriger une note, préciser une nuance, améliorer une élocution, et ainsi, pièce par pièce, former le puzzle. Moi qui ai suivi, donc, sur plusieurs mois ces sentiers escarpés, où l'on s'écorche les oreilles plus sûrement que les genoux, j'étais fébrile et impatient d'accéder au résultat pour ce concert unique. L'entracte me laissait rasséréné. L'assistance, comme les musiciens et les chanteurs, y étaient en joie. Facebook relatait déjà le triomphe de mille photos envoyées en temps réel. Le champagne coulait à flot. Les femmes du chœur Romantica de Torcy piaffaient de n'être pas encore montées sur scène.

Il leur faudrait attendre encore. Par la Danse lente de Duruflé - une délicate découverte, pour moi - l'orchestre assurait seul la reprise, avant le moment phare : le Gloria de Poulenc, avec les deux chœurs et la soprano. Et là. Et là... Sublime ! Les lumières et les partitions des chanteurs retraçaient en fond de scène les couleurs de l'arc-en-ciel, symbole de l'orchestre et des revendications LGBT. L'orchestre donnait tout de sa maîtrise, les chœurs étaient précis, fondus sans se perdre, suivant John de la baguette et de la lèvre. L'acoustique était sèche mais pas trop, l'on discernait ainsi chaque instrument, chaque voix. Jusqu'à ce que, au milieu du deuxième mouvement, Anne-Marguerite Werster se lève et hisse, toute drapée de rouge, un immense soleil au dessus de l'orchestre. Cette touche sublime, venue de l’œuvre comme du talent de la soprano, délicate, précise, puissante, professionnelle, finissait de consacrer le RSO. Lequel, avec les chœurs, s'appliquait à lui renvoyer une perfection jamais atteinte lors des répétitions : on avait oublié avoir passé la soirée entre amateurs, on avait juste participé, pour une bonne cause, à une grande soirée musicale. La maîtrise artistique, l'affluence du public et l'émotion étaient au rendez-vous. Quoi attendre de plus ?

Si j'en crois un violoncelliste que je connais bien, les musiciens vont avoir un petit baby-blues à traverser. Mais il y a encore plein de projets dans les valises, et peut-être des suites aux collaborations inaugurées hier. Pas diva, Anne-Margueritte ne cachait en tout cas pas son envie de repartir pour un tour...

15 juin 2012

un arc-en-ciel emplit Gaveau

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Boris Berezovsky s'est fixé un défi : gravir l'Everest des œuvres pianistiques. Il s'est donné trois ans pour dompter le 2ème Concerto pour piano et orchestre de Prokofiev. Comme l'aurait fait un homme politique. Ou un sportif de haut niveau. Mercredi, c'était à Pleyel son rendez-vous intermédiaire avec l'exploit, sa deuxième tentative publique avant l'aboutissement ultime prévu pour l'an prochain. L'Orchestre de Paris l'accompagnait sous la direction de son compatriote Alexander Vedernikov.

La virtuosité de l’œuvre, quoi qu'austère, nous a une nouvelle fois sauté à la figure - ample et véloce. Je dois dire que je ne vois pas bien ce qu'il a encore à améliorer dans son approche, ni dans sa technique. Il ne rate rien, joue sans ampoule, l'orchestre est raccord. Je suis impatient d'entendre ce que sera la troisième tentative (tiens, je ne l'ai pas vue au programme de la prochaine saison à Pleyel... Se donnerait-il plus de temps, a-t-il jeté l'éponge, ou offrira-t-il à un autre public l'apothéose du drapeau planté au sommet ?)

Dans une autre catégorie - quoi que - le Rainbow Symphony Orchestra avait lui aussi rendez-vous avec son histoire. Samedi dernier, il se produisait à Gaveau, rien que ça. Comme a dit son Président Jean-Christophe au cours de la soirée, "on n'a dix ans qu'une fois".

Et quitte à occuper une des salles mythiques du Paris musical, il s'était attaqué à un programme ambitieux. Mendelssohn et l'Ouverture du Songe d'une nuit d'été, dont John Dawkins, son chef, toujours exquis, nous a livré en lever de rideau quelques clés pédagogiques. Au cœur de l’œuvre, le motif que John a appelé l'évocation du cri de l'âne m'a furieusement rappelé le générique d'un feuilleton-télé qui berça mon enfance. Depuis, il me court dans la tête sans que je ne retrouve de quoi exactement il pouvait s'agir (Peut-être pourras-tu m'aider en écoutant cette vidéo ?...). Puis Stravinsky : avec Pulcinella, la barre était haute. Un numéro d'équilibriste, qui est finalement passé, mais tout en tension. La part y fut belle pour de nombreux solos. Gabrielle a merveilleusement réussi à la contrebasse son dialogue avec les trombones. Eve aussi m'a bluffée au violoncelle. Au vrai, l’œuvre est étonnante. Adaptée de Pergolese, elle suit un dessin baroque, dans lequel Stravinsky introduit, par petites touches d'abord, puis à coup de couteaux ou de larges à-plats, des couleurs du 20ème siècle. La modernité s'affirme progressivement dans les touchés de cordes, dans la palette instrumentale, pour livrer un son étonnant, dont John et l'orchestre n'ont jamais perdu la maîtrise. Même dans les turbulences. Bravo !

rso,rainbow symphony orchestra,salle gaveau,les 10 ans du rso,concerto pour violoncelle d'elgar,edward elgar,pierre avedikianLe clou du concert, après l'entracte, était sans contexte le Concerto pour violoncelle op.85 d'Elgar. Dès les premiers coups d'archer, Pierre Avedikian nous a mis en confiance. Son son était grave et assuré, comme une caresse. Il jouait avec engagement et sensibilité. A plusieurs reprises, à la fin de ses phrases ou à la faveur d'un crescendo, des frissons parcouraient l'assistance. Son regard recherchait la connivence. La tête tournée haut au delà du manche vers le chef qui le fixait d'égale intensité, il instaurait avec l'orchestre une entente harmonieuse, amoureuse. Tantôt se fondant, d'autres fois lançant les attaques ou prolongeant ses assauts, il a su faire vivre l'émotion mélancolique de la partition, complaisant à l'égard de l'orchestre, qui de son côté répondait avec générosité à cette fidèle sollicitude.

Une salle quasi-comble, à l'exception de quelques mauvaises places de côté du deuxième balcon, donnait une ovation méritée à l'orchestre et au jeune soliste, visiblement ému de la clameur, presque gêné, beau de cette maladresse.

Le RSO continue ainsi de s'affirmer, à l'occaison de ses dix ans, comme un orchestre amateur exigeant et performant, affrontant sans complexe ses fragilités. Et le ciment que constituent entre ses membres les émotions qu'il s'offre à lui-même, et aux autres, lui promet sans doute encore une belle longévité.

Prochaine étape, à l'UNESCO le 1er décembre. Le concert sera une contribution à la journée mondiale de lutte contre le SIDA. Le Gloria de Poulenc au programme, avec des chœurs. Prends date !

09 novembre 2011

lumineuse Porte de Kiev

Kandinsky - la grande porte de Kiev.jpg

La peau gardera longtemps inscrite dans le chaud de ses replis la vibration de ce final.

Nous sommes samedi soir, à la fin de près de deux heures de concert. L'oratoire du Louvre n'est plus le même. Non seulement pris de l'extérieur par un habillage de bois et de toile annonciateur d'une renaissance, mais inondé d'une invraisemblable clarté intérieure, il est plus impressionnant que jamais. Des étoles de couleurs reconstituent autour des pupitres l'arc-en-ciel emblématique de l'orchestre, contrastant avec l'impérieuse nudité de la pierre, la patine épaisse des boiseries, la dalle carrelée de motifs en noir et blanc.

L'orchestre est dense, sonore, mais clair malgré l'écho naturel de l'ogive. Les cuivres se surpassent, emmenés dans une sorte de perfection par le saxophone et les clarinettes qui viennent de dessiner d'un trait pénétrant et émouvant la légende du Vieux château, dans la version peinte en musique par Ravel et Moussorgski.

Sur les avant-bras et les nuques de mes voisins, les poils se dressent fébrilement. Avec lenteur, la porte, la Grande Porte commence à s'ouvrir, à laisser entrer la lumière, on entend le carillon en annoncer l'aubaine. La lourde majesté du monument, parfois éclipsée par des arrêts légers sur des détails ou des ornements, revient s'imposer aux corps. Les timbales battent sur le rythme d'une promenade emballée.

C'est au son de Saint-Saens que la fête avait été ouverte. Les dix ans du RSO valaient bien ça. Une interprétation encore brouillonne à mes oreilles, mais corrigée et totalement accomplie le lendemain pour sa seconde interprétation. Puis, le jeune pianiste Alfonse Cemin ayant rejoint l'orchestre, la Rhapsodie sur un thème de Rachmaninov avait commencé à illuminer l'assistance - au demeurant comble les deux soirs. Là encore, l'attaque aura été meilleure le lendemain, mais la rondeur des trilles, la précision des piqués, les sublimes ruptures romantiques de Rachmaninov encadrées d'accords graves, avaient su souligner le précis de l'orchestre. Le premier défi musical et technique avait été relevé avec classe, à l'instar de cette variation 18, commencée par le solo délicat et enchanteur du piano, pour gonfler lentement dans les cordes en densité maîtrisée, puis s'éteindre, apaisée.

La Porte s'ouvre grand, les poitrines sont désormais gorgées de cette montée d'air, brisée encore par une allégorie amoureuse assoiffée de préliminaires, insatiable et patiente, mais qui reprend encore, vaillante, à chaque fois davantage auréolée de puissance.

rso,rainbow symphony orchestra,ravel,moussorgski,rachmaninov,john dawkins,oratoire du louvreLes Tableaux d'une exposition étaient sans doute le pari le plus périlleux auquel s'était jamais attaqué le RSO. Entamés dans une parfaite maîtrise, sur un tempo un peu plus soutenu ce samedi qu'il ne le sera le lendemain, colorés, scintillants, ils submergent à présent corps et âmes prêts à cette confrontation. A la fin de chaque phrase, un gong invasif retentit, poussé par le poing levé de John Dawkins, l'impétueux chef qui ne pourra retenir une larme de gratification pour ce merveilleux cadeau de réussite et de tenue que lui fait l'orchestre, dont il est le père. L’œuvre à présent explose littéralement d'un ultime coup de tonnerre, accouche, orgasmique, inassouvible, d'un inextinguible éternel.

Il est de ces instants que l'on voudrait prolonger à l'infini, sans craindre de donner au point d'orgue son sens plein. Juste pour offrir à la milliseconde de silence qui précède les applaudissement son devoir de suspension, dans l'évidence des sourires qui s'affichent et de ceux qui ne se voient pas, encore retenus par la pudeur au fond des ventres.

A côté de moi, je sens la sourde exultation de mes amis, Véro et son nouveau compagnon, comme je la sentirai le lendemain chez Bougre, Fabrice, Gaël et son couple d'amis, et chez tous les spectateurs pris comme moi sous cette voûte extatique.

Oh! la vache, j'en fais des tonnes, là...! C'est que la tension, l'émotion étaient trop forts ce samedi soir. En rappelant le contexte dans lequel le RSO naquit il y a dix ans, comme un rêve de gosse, comme un trip d'ado - la proposition d'un ami timbalier, tu sais, celui du fond de l'orchestre qu'on ne voit jamais vraiment : "pourquoi pas, après tout, s'essayer à fonder un orchestre gay ?" - John ne put dissimuler un léger sanglot. Que de chemin parcouru ! On voudrait pouvoir en être. Manier de la timbale ou du hautbois, pouvoir se glisser au cœur de la fonderie au moment où l'émotion fusionne, ne pas rester extérieur à la cuve, même si c'est de l’extérieur qu'elle résonne le mieux.

Les prochains concerts du RSO seront à l'espace des Blancs manteaux, fin janvier. Je n'en connais pas encore le programme, mais parions qu'ils seront à la hauteur de la fête.

27 octobre 2011

un piano dans l'arc-en-ciel

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Je continue à te parler piano ? Ben oui, tien !... Et sois-y attentif, parce que si tu es à Paris le week-end des 5 et 6 novembre, tu auras la possibilité - et je t'y incite - d'aller entendre un beau concert. Le Rainbow Symphony Orchestra s'apprête en effet à ouvrir à l'Oratoire du Louvre les célébrations de ses dix ans par deux très belles œuvres : les Tableaux d'une exposition, de Modeste Moussorgski (orchestrés par Maurice Ravel), et la Rhapsodie sur un thème de Paganini, de Rachmaninoff.  Un voyage entre le romantisme slave et un expressionnisme russe à la française.

Le jeune et brillant Alphonce Cemin, qui, entre autres talents, assure les répétitions au piano des étoiles montantes de l'Atelier lyrique à l'Opéra Bastille, y aura le beau rôle. Assistant aux derniers réglages alphonse cémin.jpgde l'orchestre dimanche dernier, je l'observais de dos, onduler sous les rondeurs des cordes, s'enflammer sur les accords, égrener des pirouettes sautillantes entre deux variations. Il y aura de la couleur. Et du beau son car l'orchestre a l'air près. John Dawkins obtiendra, comme toujours, le meilleur de ces musiciens amateurs qui consacrent tant de week-ends à perfectionner leur jeu et à trouver leur phase, au détriment de grasses matinées qu'ils n'auraient pourtant pas volées - j'en sais quelque chose !... Mais quand on veut être à la hauteur des défis qu'on se fixe.

Aller, à 15 euros la place (en tarif prévente), ce n'est pas la mer à boire. Et si ça te tente, on peut même se retrouver avant ou après le concert pour boire un verre et faire plus ample connaissance... Tu me fais signe ?

26 juin 2011

un ange passe

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Je suis sorti la tête de l'eau, mais comme à chaque fois, quand je crois pouvoir reprendre mon souffle, une main perverse ou un boulet égaré me ramènent vers le fond et je finis au bord de l'apoplexie, étendu sur le rivage, étonné de m'être encore laissé prendre. Enfin bon, pour les plus curieux, le meilleur compte rendu du week-end de l'Oh!, c'est encore chez mon amie Fiso qu'on le trouve...

Les mois de juin passent, finissent et se ressemblent. Ils ont leur inattendue fraicheur, leurs coups de vents d'étés encore dissimulés, leurs vachardises des mercis oubliés. On s'attend à cueillir des bouquets embaumés par douzaines, mais l'on découvre que les pétales sont déjà tous tombés.

Il y a trois ans, m'annonçant qu'il fallait mettre fin à notre liaison amoureuse parce qu'un autre homme venait d'entrer dans sa vie, avec qui il projetait fidélité et éternité, me laissant paralysé, celui que j'aimais me fit écouter une interprétation du concerto en ré de Tchaïkovski - dont j'avais du dire qu'il était pour moi une pièce de référence - et je pleurais au son des violons offerts en consolation, sans encore savoir si c'était sur son bonheur promis ou si j'étais simplement en train de me découvrir amoureux - au moment-même où il me devenait interdit de l'être.

akiko_suwanai.pngIl y a trois ans, Akiko Suwanai jouait ainsi Tchaïkovski sur YouTube et m'arrachait des larmes. Et voilà que je l'ai retrouvée sur scène, au Théâtre du Châtelet, mercredi dernier, pour jouer ce même concerto de mes mêmes rêves, pour en livrer une interprétation somptueuse, avec l'Orchestre de Navarre - un peu balourd mais attentif à son jeu.

Trois ans s'étaient écoulés, jour pour jour à si peu près, ce même concerto, cette même virtuosité toute japonaise, à la musicalité rare et raffinée, ce même Tchaïkovski aux mélodies invraissemblables, aux côtés de ce même amant illusoire, toujours là, et toujours inaccessible. Mais toujours là. Mais toujours en fuite. Mais toujours...

Le lendemain, c'était grève à Bastille, et Otello a été donné sans décor ni mise en scène. Les chants en ont été transcendés. Rien n'y fit : Desdémone fut tuée, et Otello, sans repentir, sacrifia sa propre vie sur l'autel des violences faites aux femmes.

Samedi enfin, hier quoi, un ange ailé a survolé la marche des fiertés. J'y suis retourné sans état d'âme après plusieurs années de vacances, pour défiler auprès de mes amis du Rainbow Symphony Orchestra et me croire violoncelle. En prévision de quelque rendez-vous galant à venir, je m'étais apprêté le matin, dans un recoin de ma salle de bain resté à l'abri du chantier et des plâtres. Le poil raccourci et le sexe rasé, j'allais me joindre à la fête dans un semblant de réconciliation avec mon corps empâté par trois mois de surmenage. Est-ce pour cette raison que plusieurs fois, des baisers me furent envoyés à la volée, que IMGP2411.JPGde beaux garçons vinrent s'accrocher à mon cou, m'inviter à caresser leurs torses ou me firent traverser le cortège pour juste s'offrir en photo avec moi, ou encore qu'un couple de pseudo-Ecossais s'amusèrent à soulever leur kilt et à laisser apparaître des membres bien à leur aise ?

L'ange - au hautbois plus léger que les ailes - souriait à qui mieux mieux et aux photographes de tout poil, virevoltait au dessus de cette belle après-midi ensoleillée, festive et revendicative. Et je me plus à retrouver mon sourire en miroir dans le sourire des autres.

Aujourd'hui, en matinée, si Bastille n'est plus en grève, c'est le Crépuscule des Dieux. Les ailes de l'ange devraient virer au noir. Qui a dit qu'il n'avait pas de sexe ?

24 novembre 2010

de mer profonde

houle de mer profonde.jpg

Barcelone, j'y reviendrai plus tard, quand j'aurai digéré. Trop beau, trop riche. Trop loin des souvenirs sombres que j'avais gardé de mes derniers passages. Trop lumineux sans doute pour se dire en deux coups les gros. Trop somptueux aussi, tendre. Ce n'est pas tant de Barcelone que je me dois de te parler d'ailleurs, mais de ce séjour empli de son meilleur. Promis, j'y reviendrai, donc, dès que la vie m'aura laissé un petit répit.

Avant de passer à côté de tout, je voudrais juste évoquer le dernier concert du Rainbow Symphony Orchestra. Ou plutôt ses derniers concerts, puisqu'il vient de se produire triomphalement à l'Oratoire du Louvre dans trois représentations ce week-end, assemblé pour l'occasion au magnifique chœur d'hommes des Mélo'men et au chœur féminin de Torcy, offrant à un public comblé une interprétation très réussie de la Messa di Gloria, de Puccini. Une performance qui doit beaucoup au chef commun à ces trois ensembles : John Dawkins.

J'assiste ravi depuis quelques années maintenant, au petit bonhomme de chemin de cet orchestre coloré - qui, tout de noir vêtu, avait cette fois offert son camaïeux à l'ensemble choral. Le programme du concert comprenait l'ouverture méconnue d'un compositeur français oublié - auteur pourtant de 50 opéras, pas un de moins, juste jamais montés nulle-part ! - mais qui a donné son nom à une des stations les plus fréquentées de la ligne A du RER : Auber. Sa Sirène, sortie de la Seine au dernier festival de l'Oh! pour intégrer le répertoire du RSO, est ma foi plutôt agréable. Jouée tout en fébrilité lors de la Première vendredi soir, elle avait déjà une belle maturité samedi, pour friser la perfection dimanche lors de la représentation de clôture, quand John sut imprimer à l'orchestre un tempo étiré et assumé, qui donnait tout leur relief aux petites pirouettes aiguës de la partie dansée.

Les mouvements lents servent à ça : atteindre le cœur, mais surtout servir d'écrin aux envolées légères. Comme l'orchestre se pare de noir pour souligner le bigarré d'un chœur.

Avant l'entracte, le thème fut décliné à l'anglaise, avec une pièce due au compositeur Hubert Parry, Blest pair of Sirens, qui justement vit les choristes entrer en scène. Pas ma tasse de thé, même si après plusieurs écoutes il me faut lui reconnaître une certaine capacité d'émotion !

66907_concert-messa-di-gloria-de-puccini.jpgLe clou du concert était donc cette messe de Puccini - une œuvre de jeunesse, d'avant qu'il ne se consacre totalement à l'opéra - mélodieuse à ravir, grandiose sans être grandiloquente, qui te prend dans d'incroyables moments d'extase mais te laisse souvent respirer dans des tonalités graves, plus proches de la méditation que de la transcendance.

Pour des raisons que tu connais, il se trouve que j'ai assisté aux trois représentations - après avoir suivi l'avant-première à Torcy. Tantôt avec un billet acheté - il faut bien soutenir le travail des ensembles amateurs - tantôt avec une invitation en bonne et dûe forme, ou un soir, ne le dis à personne, en resquillant un strapontin dans les coulisses.

La fusion du chœur et de l'orchestre était impeccable. L'exécution orchestrale s'est d'ailleurs avérée parfaitement maîtrisée. Si elle avait été encore un peu aléatoire à Torcy, la subtile attaque du Kyrié, le premier mouvement de la messe, tiré par des cordes légères, douces et lentes, accrochées dans les aigus, soutenues ensuite par des basses harmonieuses, a lancé l'œuvre sur d'excellents rails.

Le chœur ensuite est arrivé, presque imperceptible, sur un régime de marée montante avec ses déferlantes et ses ressacs. Puis, des frissons dans les membres, il t'appelait comme un grand bleu dans ses profondeurs. C'est samedi et dimanche que les canons, comme une houle de mer profonde, furent le mieux chaloupés. Quel résultat !

L'Oratoire du Louvre ayant fait salle comble chaque soir, j'étais samedi dans une tribune de l'arrière scène, juste au dessus de la lisière entre le chœur et l'orchestre, face au chef.

Déjà frappé, en auditeur attentif, par la maîtrise de John sur ces trois groupes réunis, l'avoir face à toi durant toute une représentation t'en aurait donné des clés. John est un garçon plutôt agréable, mince, élégant, souriant, l'oeil clair, une petite houppette à la tintin, et un accent so british à tomber. Mais devant ses musiciens et ses chanteurs, il dégage un charisme exceptionnel. Regards, mouvements, simple expression du visage, il donne et il donne sans compter à ses ouailles, rattrapant d'un geste ample, d'un sourire dessiné de la main sur son visage, ou d'un simple clignement de sourcil, la tendance au repli de certains chanteurs arcboutés à leur partition.

Sans ce don, l'œuvre n'existerait tout simplement pas. Mais cette générosité faisait de 150 quidams, dont le chant ou la musique n'est qu'un hobby, les artisans d'une émotion grandeur nature. Partagée, née d'une rencontre improbable entre des bourgeoises de banlieue, des garçons pimpants au talent choral éprouvé Oratoire.jpget d'un orchestre plus divers et ouvert à tout que franchement gay ou lesbien, par ailleurs en constant progrès, la messe de Puccini en fut majestueuse sous les voûtes de cette Église réformée, à l'acoustique sur mesure.

John était formidablement beau dans cette réverbération, face à ces artistes comme face à un miroir, obtenant tout d'un sourire, ne relâchant jamais son emprise.

Je ne pense pas que beaucoup d'ensembles amateurs puissent jamais aspirer à gravir de tels sommets musicaux. Mais avec du travail, et sous la baguette de John, ils le purent. L'attaque en chasse-neige des cors, le hoquet du tuba, ou même le démarrage précipité du premier violon en ont été des incidents insingnifiants. Et la joie des spectateurs était finalement assez mince à côté de celle des musiciens, des chanteurs, et surtout des chanteuses - qui reviennent de loin m'a-t-on dit - mais qui ont réalisé une admirable prouesse.

Ce sont les deux sollistes Guillaume et Frédéric, le ténor à barbichette et le baryton à chignon, qui ont naturellement rafflé la mise des applaudisements et des bouquets de fleurs, c'est la loi du genre et ce n'était pas démérité. Mais l'on aurait voulu les couvrir tous et toutes de leurs pétales bariolés.

Vivement que l'on connaisse le programme à venir de tous ces fabricants de bonheur.

En attendant, moi, ce soir, je m'offre grâce aux conseils avisés d'une fée qui doit encore enrager d'envie frustrée, Le condamné à mort de Jean Genet, dit et chanté par Etienne Daho et Jeanne Moreau. Deux représentations seulement, pour un album événement. Peut-être y suis-je, au moment où tu me lis...

Oui, je sais ce que sont les privilièges !

14 juin 2010

la goutte d'eau et le violoncelle

bare,foot,cello,grass,human,instrument,legs,music,reflection,skirt,tartan,water-2470bc4846dcb4e7b9d6347c70d26c47_m.jpg

Une péniche s'approche doucement de la berge. L'herbe est haute, une prairie sous le soleil couchant, des graminées que seul un spécialiste saurait nommer, il me manque, quelques coquelicots encore clos, un papillon quelque part dans l'air, en pleine liberté. Sur la péniche, un plateau recouvre la cale. Une scène, en fait. Au centre, un fil tendu entre deux poteaux, à gauche, une horloge. Sous le fil, un violoncelle, un accordéon et une trompette. Près du cadran, un homme parle, c'est inutile, un peu bête même, une histoire de seconde qui s'étire, il laisse place à un numéro d'acrobate. La musique est douce, joyeuse, un rythme slave. Une grue arrache des entrailles de la péniche, lentement, une structure métallique, un agré en forme de goutte. Un homme y a pris place, qui peu à peu s'anime, se pend, danse avec la goutte, flirtant avec les eaux du fleuve.

Plus tard, sur un battement de tambour simulant le danger, une équilibriste se déhanche sur le fil, puis un autre s'envole dans des positions improbables d'un trampoline dissimulé derrière le tablier de la scène. Le spectacle vogue et le violoncelle s'immisce dans un jeu déchirant. Le spectacle est fini, la péniche s'éloigne à présent, le public hésite à applaudir ou à saluer de ses mains levées.

Ainsi s'est réalisé un rêve né à la force d'un chagrin.

L'eau se fêtait ce week-end. L'eau version fleuve, l'eau version Marne, l'eau version femmes. A Alfortville, le Rainbow Symphony Orchestra filriviere.jpgproposait un répertoire dédié aux femmes et à l'eau. Il fallait du courage pour venir jouer ainsi au bord de l'eau, au milieu du bruit, au milieu de la vie, entre deux jours d'orage. Le public est au rendez-vous. Pas le public de l'Oratoire. Des hommes et des femmes intrigués d'entendre de la grande musique venir vers eux, près de leurs cités. Le répertoire n'est pas complaisant. Haendel évidemment, et son Water Music. J'ai pensé à la Fée qui aurait adoré ce mariage de l'eau et de la musique, et qui peut-être un jour y emmènera ses nains. Fauré, Pelléas et Mélisandre, à la délicatesse risquée. Et un inédit, pour ainsi dire, exhumé d'un siècle de silence : la Sirène, d'Auber, qui se jette, joyeuse, de la scène à la Seine.

Ça marche, le public adhère, applaudit, longuement. Ils n'ont pas prêté attention aux cris d'enfants alentour, aux voitures qui passaient par moment à proximité, au vent qui arrachait sa partition au chef. La musique était là, elle leur était offerte.

Il fallait à l'orchestre se dépouiller de sa quête de pureté, de perfection, jouer, jouer bien, donner. Ils ont su le faire, n'y ont rien perdu de leur intégrité, ils ont joué avec générosité, et la rencontre a eu lieu. Il fallait oser, en amateurs, s'attaquer à pareil défi. Ils ont su le relever avec plaisir. Gay, lesbien, hétéro friendly avait annoncé un présentateur, combattre pour la tolérance par le plaisir de la musique. Je ne sais pas si ces mots ont fait mouche, mais ils furent dits et présents dans ce partage, et c'est le plus important.

Ailleurs, cinq hommes en noir tambourinaient sur d'immenses tuyaux biseautés en PVC. Un péniche encore, habillée d'un improbable instrumentarium, de la présence et du regard rares de ces hommes. Ailleurs encore, mes copines et Yo se laissaient enchanter par des Vénus sorties d'un chapitre méconnu.

Tu sais quoi ? L'eau n'est pas seulement pure, elle n'est pas seulement vitale. Elle est juste belle quand elle chante.