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03 novembre 2010

Saartjie Baartman

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Une plongée, donc, au cœur du voyeurisme. J'avais tort en effet d'escompter de l'indulgence. Avec Vénus noire, Kechiche t'interdit de te complaire dans le rejet amusé de l'ignorant voyeurisme d'hier, il pousse l'obscénité de son propos, dans ses détails les plus crus, jusqu'à faire de toi malgré toi un voyeur. Il attise ta curiosité pour ce fameux "tablier hottentote", que tu te surprends à convoiter, au même titre que les naturalistes de l'académie royale de mèdecine. Il éveille ton dégoût, confronte ton indignation à l'indignation bien-pensante de l'époque. Tout le monde en prend pour son grade : conservateurs, doctes scientifiques ou bas-peuple, mais aussi gens éclairés, libertins d'avant l'heure, artistes. Il y a dans ce film forcément une figure où tu te reconnais, dans laquelle s'ancre et se reflète ton malaise.

Déroutés, des spectateurs quittent la salle avant la fin des deux heures quarante quatre que dure le film. Pourtant voyeur pour t'empêcher d'échapper à la scène par la distance de 150 ans d'histoire.

La scène, justement, la vulgaire monstration se répète à l'infini : trois fois, dix fois, jusqu'à la nausée.360728262_small.jpg Je ne sais pas si toutes étaient nécessaires, celle en particulier qui se déroule en milieu échangiste autour d'un vertigineux godemiché, pour révéler le statut de femme violée, soumise et prostituée qui fut, derrière un grossier jeu de dupes, celui de Saartjie Baartman. Tout y est, jusqu'à l'ambivalence touchante et troublante de ses maîtres. Ce qui est sûr, c'est qu'au fil de cette répétition, dépourvue de détour, sans raccourci ni accélération, t'imposant sans fin son indécente vulgate, la femme objet devient imperceptiblement femme sujet. La scène est la même, les spectateurs lubriques sont les mêmes, leurs réactions sont les mêmes, mais c'est le visage de Saartjie qu'accroche la caméra de Kéchiche, sur lequel elle s'attarde, pour lequel elle revient, subreptice ou pénétrante, et alors palpitent ses yeux et le grain de sa peau. T'obsèdent. Et s'oublie la destinée misérable, car d'un "non", d'un témoignage assumé à la barre d'un tribunal, ou dans l'harmonie d'un air de musique, se lit la foi résistante d'une femme libre.

C'est peut-être quand la soumission devient la plus flagrante, à l'heure de la prostitution ordinaire, que Saartjié semble d'ailleurs la plus libérée, parce qu'au milieu de ses chaînes s'expriment aussi les vertus solidaires que les femmes tissent entre elles au sein d'une maison close.

Venus-Noire-Abdellatif-Kechiche-01-580x390.jpgOn se rend compte alors que le sujet du film n'est pas forcément le racisme bête nourri de l'ignorance, celui d'hier ou celui d'aujourd'hui, ni le racisme idéologisé qui a ouvert hier la porte aux colonialismes et qui aujourd'hui, plus sournois, s'évertue à dynamiter l'éclosion d'un vivre ensemble multiculturel. C'est plutôt de la domination qu'il est question, des pulsions possessives de l'homme, de son besoin d'avoir, sa femme ou son nègre, d'y éprouver son pouvoir. Le machisme et le racisme y ont les mêmes ressorts.

Il te faut attendre la toute fin du film, les quelques images d'archives insérées dans le générique de fin, pour réussir à relâcher ta tension et laisser une larme couler le long de ta joue. Roger-Gérard Schwarzenberg y lit du haut du perchoir le texte d'une loi qui, en 1994, rendait les effets et la dépouille de Saartjié Baartman - qui restèrent exposés au Musée de l'Homme, au Palais de Chaillot, jusqu'à la mort de Pompidou, en 1974 - à l'Etat Sud-Africain. Thabo M'beki y prononce un éloge funèbre et une Afrique-du-Sud populaire danse autour de cette petite parcelle de dignité restituée.

Le hasard des invitations m'a conduit, aussitôt après avoir vu ce film lundi, en nocturne, au 6ème Set-rasoir-blaireau-homme-rasage-produits-beaute-403-2.jpgniveau du Centre Georges Pompidou. Dans la rétrospective des oeuvres d'Arman, parmi ses compositions faites d'immondices, ou d'accumulations d'objets du quotidien, au milieu de violons éclatés ou de violoncelles découpés, trône un buste féminin en résine, rempli de blaireaux de rasage. L'oeuvre lest intitulée La Vénus aux Blaireaux.

30 mai 2010

la bien-pensance et la complaisance

Nous vivons les années Zemmour. Il y a 20 ans, "le bruit et l'odeur" suscitaient l'indignation. C'était, dans la bouche de Jacques Chirac, le prototype de la sortie indigne destinée à capter les voies du Front National. Deux ans avant des élections générales, personne n'était dupe.

Aujourd'hui, dire que ce sont les Arabes et les Africains qui peuplent nos prisons serait un signe de courage et de lucidité, condamner de tels propos serait être un bien-pensant. Nouvelle terminologie, dans la veine de la contre-colonisation qui nous menacerait, de l'euro-mondialisme ou que sais-je encore. La blogosphère pue. On y promet les Africains au sulfatage, on y fustige les fraudeurs du RMI qui roulent dans de belles allemandes et s'achètent des caravanes flambant neuf, suivez mon regard. Quant à ces familles maghrébines qui ne viennent même pas participer à la fête des voisins, hein ? Si ce n'est pas la preuve que ces gens-là s'excluent eux-même...

Cette rhétorique putassassière est vieille comme le monde. Le XXè siècle s'en est gorgé jusqu'à inventer les étoiles jaunes et les convois plombés, qu'il était assez simple de ne pas voir, au fond, derrière ces petites vérités d'évidence ou d'autres légitimes exaspérations populaires.

Le plus triste, c'est que cette merde s'accroche à la semelle de blogs pas vraiment méchants, plutôt gentils même, intelligents peut-être, engagés dans des combats méritoires comme la lutte contre l'homophobie. Mais elle s'accroche fort, au moyen de commentaires flatteurs, et ça pue grave jusque dans des endroits propres. J'en suis triste. Triste, mais pas résigné !

Alors soit, je suis un bien-pensant. J'en suis même le prototype, si vous voulez tout savoir. J'affirme que notre crise économique ne doit rien aux immigrés, la casse de notre système de retraite aux fraudeurs du RMI, l'insécurité aux Arabes ni la saleté aux Africains.

Oui, je suis un bien-pensant s'il vous plait de le dire. S'il vous plait de considérer que face à l'individualisme désespéré de notre société le communautarisme est le seul salut. Qu'il n'y a pas d'alternative aux guerres ethniques, et que mieux vaut les précipiter que de les fantasmer, je suis un bien-pensant.

Je suis un bien pensant si vous chagrine que l'on résiste à l'idéologie dominante, à la déferlante libérale, à une société dont la seule grille de lecture est la compétition entre les personnes et entre les peuples. Où l'écrasement de l'autre est inscrit dans les gènes de l'organisation sociale de la vie, je suis un bien pensant.

Je suis un bien pensant si je refuse l'homophobie au même titre que l'islamophobie, si je considère que nous sommes disqualifiés pour dénoncer le niqab comme le symbole de l'oppression faite aux femmes, non parce qu'il en est un signe de la libération, la belle affaire !, mais parce que notre Grande Europe, notre Grande Nation Française ne sait pas asseoir sur les rangs de son Assemblée Nationale plus de 10 % de femmes, que moins de 20% des tâches ménagères y sont le fait des hommes, et que les violences faites aux femmes y demeurent l'un des grands fléaux de notre société. C'est trop simple, l'arbre d'un voile intégral, pour nous dispenser de voir la forêt de notre forfait séculaire.

Je suis un bien-pensant si je dis que notre société est faite aujourd'hui de cultures différentes, aux origines variées, que c'est un fait, que l'on n'y peut rien, et que cela pourrait même être une chance si l'on savait aller à la rencontre de l'autre, valoriser les savoirs de chacun, ce que j'appelle en bien pensant sa culture, qui est aujourd'hui une composante de notre culture commune. Je suis un bien pensant si je crois dur comme fer qu'un vivre ensemble est possible, serait possible, si chaque personne humaine, chaque jeune, avait face à lui une perspective de vie qui lui rendrait caduque le chaos des trafics et du crime, si au guichet de l'emploi et du respect on lui donnait un rôle, au lieu de lui offrir à chaque porte de la bureaucratie le dégoût et le rejet.

Alors vois-tu, je préfère mille fois être ce bien pensant, ce résistant, celui qui garde au plus profond de lui l'envie de se lever, même en proie à son plus grand découragement, tant la période est sombre, qu'être le complaisant.

seine-saint-denis-294259.jpgÇa ne veut pas dire que la vie est belle dans nos cités. Ça veut juste dire qu'il n'y a pas de raccourci possible. L'exaspération peut se parer du joli mot de populaire, ou s'affubler de cet attribut alambiqué de Français pauvre, elle n'a pas le droit de prendre pour cible un groupe, ni ethnique, ni sexuel. Surtout si elle s'exprime dans la blogosphère, et qu'elle n'est pas le fait de gens modestes à qui la misère pardonnerait beaucoup, mais d'intellectuels, d'élites qui disposent d'une presse et d'une cour.

Corto74, au blog élégant et à qui je ne veux que du bien, sans qu'il sache pour quelle délicieuse raison, écrivait cela, il y a quinze jours, sur son blog :

"Et oui, sur le net, bien à l'abri, des individus à la plume bien trempée s'en prennent ouvertement à l'islam, considèrent le musulman comme un grand malade, tentent de démontrer, non sans talent car nombreux sont ceux qui adhèrent à ce discours, que le beur est un personnage dégénéré, anormal, inacceptable. Plus inquiétant, c'est que ces mêmes individus, par des effets de plumes ou de rhétoriques adroits, tentent par ces discours de théoriser l'islamophobie, la rendre acceptable. Qu'un con s'en prennent aux arabes, ce n'est pas si étonnant, c'est un con. Que certains intellectuels cherchent à théoriser, justifier, voire sacraliser l'islamophobie, oui, c'est bien plus dangereux (sentez-vous venir comme des relents d'épuration…), et ça m'oblige à sortir de ma réserve."

Je signe des deux mains. Même la vraie version qui en fait ne disait pas "islam", mais "homosexualité", pas "beur", mais "PD", pas "islamophobie" mais "homophobie".

C'est pourquoi ce week-end, j'ai été triste d'y lire de ces "relents d'épuration" nauséabonds, pas sous sa plume, Dieu merci, mais de commentateurs habiles, confortés par sa complaisance. Vas-y voir si tu veux, mais je te préviens, ça sent vraiment très mauvais.

Face à un pouvoir raciste et réactionnaire, qui casse les acquis sociaux, jette des millions de personnes dans la pire précarité, dilapide la retraite à 60 ans, fabrique des travailleurs pauvres à la pelle, abandonne sans aucune perspective des millions de jeunes, certains continuellement stigmatisés en raison d'origines qu'ils n'ont pas choisies, je crois que le courage, c'est de dénoncer les idéologues sans vergogne qui concentrent le débat sur la sécurité, l'immigration, et cherchent perpétuellement à lier l'un à l'autre. Le courage c'est de refuser que l'on désigne à la vindicte une communauté. C'est de dénoncer les pitoyables mises en scène qui visent à faire de ses représentants les plus médiocres, salafistes mercantiles, leur étendard, en les victimisant, en les menaçant bêtement dans leur nationalité pour une polygamie impossible à prouver et en leur offrant toutes les tribunes. Le courage, c'est refuser d'être assimilés aux dérives intégristes parce que l'on refuse la politique de la stigmatisation..

Appelle-le bien-pensance si tu veux. Cela ne justifie pas la complaisance. Que je crois gravement coupabe.

J'en reste à ma démarcation républicaine.

Il y a des week-end, comme ça, où l'on regrette que RadioLofi se soit tue. L'art, la légèreté et la poésie de l'être humain aussi sans doute étaient-ils bien pensants.

Joyeux et vert, mes fils, mes fils, joyeux et vert, sera le monde, au-dessus de nos tombes...

14 novembre 2009

les objets chauds de la représentation

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Lu hier :

"L'identité nationale est un concept dangereux parce qu'il renvoie à une vision figée, linéaire, consensuelle de la nation française. Il n'y a pas d'identité collective homogène mais des traits identitaires, des formes d'appartenance et de référence symboliques à une histoire elle-même complexe et par certains aspects contradictoire. Les représentations collectives sont des "objets chauds" au sens lévi-straussien du terme, toujours en évolution, en dynamique permanente" (...)

C'était dans l'Huma, c'est signé de l'ethnosociologue Alain Hayot

 

15 décembre 2008

la démarcation républicaine

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Il y a racisme et racisme. Le racisme ordinaire, entretenu par un sens commun mal instruit ou des petites humiliations du quotidien. C'est un racisme que la misère n'excuse pas mais où l'on trouve des circonstances atténuantes. Il y a le racisme de mégarde, celui que l'on rejette dans la théorie, avec des accents et des trémolos souvent sincères, mais qui s'accommode sans s'en rendre compte de discriminations intériorisées, presque culturelles, issues d'un héritage post colonial. Et il y a le racisme construit, idéologiquement fondé, celui qui se pare d'érudition, de pensée philosophique, qui pénètre les couches élevées de la société et peut conduire, entrainant les deux autres, à des atrocités quand le siècle s'y prête.

Aucun de ces racismes n'a donc grâce à mes yeux. Il en est un que je pourchasse chez moi-même, peut-être pas toujours avec suffisamment de hargne, car je reste malgré moi pétri de cet état de petit blanc. Mais il est un repère, une ligne de démarcation indépassable, une frontière républicaine, un sujet sur lequel je peux ne plus tolérer le débat pour m'en tenir aux valeurs. Et combattre.

Je considère ainsi les tenants des idéologies racialistes comme des individus redoutables, et donc infréquentables.

Ils ont pourtant pignon sur rue, ils publient, ils s'organisent, ils diffusent, aussi, ils sont parfois cités par des ambassadeurs mal conseillés, cherchent à s'entourer d'alibis moraux, histoire de rester fréquentables. Ils habillent leurs thèses avec talent, et ne manquent pas d'entregent.

Il en est un qui fait parler de lui, entre autres parce qu'il intervint au moment de l'affaire Finkielkraut en 2006. Il s'appelle Renaud Camus.

Je n'ai découvert son existence, sot que je suis, qu'à la faveur d'attaques répétées sur ma personne et sur mon verbe, auxquelles se livre sur son blog un individu dont on me dit qu'il anime son comité de soutien. Tout comme moi je suis fan de Bach - mon dieu, que cette expression est idiote, j'en entend encore pouffer dans le 16ème - lui, il est fan de Renaud Camus. Cela existe donc.

Renaud Camus est l'auteur, parmi beaucoup d'autres, d'un ouvrage récent qui a pour titre Le communisme du XXIème siècle, pour qualifier l'Anti-racisme. Un torchon, inutile de le dire. Bourré d'érudition et de sophistication, là n'est pas la question.

Note bien que je ne m'en émeus ici que parce que je suis triste de voir des amis à moi, certains pour lesquels j'ai un profond respect quand ce n'est de l'admiration, de gauche pourtant, je crois pouvoir le dire, lui réserver, malgré ses petites mesquineries perverses, quelques faveurs amicales, et parfois un peu de complaisance. Ce n'est pas à eux que j'en veux, et j'espère qu'ils m'excuseront de se reconnaître.

Mais bon, les lignes de démarcations républicaines, chacun se les fixe où il veut, et le bonhomme avance masqué.

S'il est l'heure de les éclairer, je voudrais juste citer quelques perles de ce bouquin de Camus, où "le bruit et l'odeur" se conjuguent à tordre les boyaux :

A propos de la société française : "L’islamisation progressive est d’abord portée par la démographie, dans un double aspect : l’immigration d’une part, les taux de reproduction nazi_medias.jpginégaux d’autre part. L’islam, très imparfaitement bien sûr, mais assez étroitement tout de même, est lié à certains groupes ethniques ou nationaux qui fournissent depuis trente ans les plus gros contingents de l’immigration. Les musulmans représentent donc, en proportion, une partie sans cesse croissante (mais jamais sérieusement évaluée) de la population. Or cette proportion croît d’autant plus, et d’autant plus vite, que selon toute apparence (même si c’est impossible à vérifier) leur taux de reproduction est plus élevé, voire beaucoup plus élevé, que celui de la plupart des autres parties de la population".

J'ai déjà mal à l'idée que de telles choses se retrouvent imprimées sur ce blog. Je continue ?

"C’est le rapport "arabo-musulman" à l’espace, (...) à la ville, à l’immeuble, au hall d’immeuble, à la tuyauterie, au trottoir, au regard, à la salive, à l’objet, au détritus, au travail, à la femme pour l’homme, à l’homme pour la femme, au corps, à la vie humaine, à la sexualité, à l’homosexualité, à la politique, à la loi, à la parole, au pacte social et ainsi de suite, qui s’imposera de plus en plus largement. Des villes comme Alger ou Gaza, des pays comme l’Algérie, la Tunisie ou la Palestine, des scènes de rue comme celles qui s’observent à Ramallah ou à La Mecque, des systèmes économiques et d’économie parallèle, des taux de chômage, des répartitions de l’aide publique tels qu’en connaissent le Maroc ou la Jordanie, des modes de gouvernement comme ceux de la Syrie, de l’Egypte ou encore une fois de l’Algérie, peuvent sans doute nous donner une beaucoup plus juste idée de ce qui va advenir en France que l’étude attentive et docte du "modèle danois" ou du "paradigme blairien""

Tu en veux encore ?

"Ceux qui soutiennent ou préconisent les politiques natalistes avec l’espoir de contribuer ainsi à la défense des caractères spécifiques du peuple français oeuvrent en fait, à leur corps défendant, pour le résultat exactement inverse, puisque ces politiques sont et ont été de longue date l’un des plus puissants incitatifs qui soient à l’immigration de masse et à la contre-colonisation".

Contre-colonisation, c'est intéressant ce terme. C'est que le combat idéologique passe par les mots. Il faut créer des mots pour incarner les menaces et les prédictions censées agiter les peurs. On y parle donc aussi "d'urbanisation boumedieno-bouteflikienne", de "société ultra anti-raciste post-hitlérienne". Cet homme a l'art du néologisme. C'est une technique pour s'approprier la sémantique, un instrument de combat. (on peut lire là d'autres extraits tout aussi éclairants)

Je ne te renverrai pas sur le blog de celui dont je suis - avec parfois, pour des raisons encore plus obscures, ma copine Fiso - le souffre-douleur, et dont ce philosophe réactionnaire est le mentor. J'ai moi même fait voeux de ne plus lui faire don d'un seul clic et je m'y tiens sans déroger depuis plus de six mois. Non pas parce que j'y fut traité de niais, de pédé castriste ou encore d'alter-sodomite, au fond tout ceci est amusant, mais depuis que j'ai pris la mesure de ces connivences idéologiques putrides.

J'ai un peu mal à m'être aventuré sur ces terres vaseuses. Je m'attends à force mesures de rétorsion blogosphériques. Mais je les assumerai sans état d'âme. En souhaitant de tout mon coeur conserver - ou retrouver - mes amis, de gauche, et de talent.

27 septembre 2008

zone d'attente pour personnes en instance

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Il y a peu de temps, ma blogpote Fiso demandait à ses lecteurs et lectrices quel était leur musée préféré. Je ne crois pas que ce soit ma préférence, mais mon dernier musée "découvert" est la Cité de l'Immigration, qui se trouve Porte dorée, à Paris. J'y étais ce jeudi.

Au vrai, je ne m'attendais trop à rien. Un musée sur l'immigration, ouvert en pleine période de chasse aux étrangers, sur le site de l' Exposition coloniale de 1931... mais boudé lors de son inauguration par les membres du gouvernement... Politiquement correct, carrément hypocrite, ou plutôt rebèle et à contre-courant, audio-guide sur la tête, j'étais prêt à tout.

Bon évidemment, on sent que la sémantique a fait l'objet d'une attention pointilleuse, surtout si les sujets relevaient d'une actualité un peu brûlante, surtout dans les salles permanentes. Ainsi, quand sont évoqués les centres de rétention pour étrangers, ces camps où s'entassent à proximité des aéroports des sans-papier non-expulsables en raison de la situation de leurs enfants ou de l'imminence d'une décision de justice, ainsi que les déboutés du droit d'asile, on y parle plutôt de "zone d'attente pour personnes en instance" - le terme administratif officiel, je présume...

Mais dans l'ensemble, j'ai trouvé que l'immigration était traitée de façon objective, à la fois dans ce qu'elle représente de richesse culturelle pour un pays, mais aussi à travers la simple humanité de chaque parcours de vie qui la constitue. Elle est dense de témoignages. Il y manque peut-être d'y approfondir les considérations sur le développement du monde, les contextes locaux des pays d'origine et les raisons qui fondent les vagues migratoires.

564ExpoColonialParis.jpgL'exposition temporaire "1931, les étrangers au temps de l'Exposition coloniale" est particulièrement réussie (elle est prolongée jusqu'au 5 octobre). Elle n'aborde pas tellement la question de la représentation de l'indigène dans l'imaginaire de l'époque, ni même l'Exposition coloniale en elle-même, mais plutôt la condition des étrangers vivant en France à cette époque.

On y découvre que si les ouvriers étrangers - les mineurs en particulier - étaient particulièrement prisés en raison de leur docilité et de leur faible coût dans le premier tiers du XXème siècle, ils furent, au déclenchement de la crise économique de 1929, la cible de rudes campagnes qui en appelaient à leur licenciement pour laisser le travail aux Français. On y voit même qu'une loi fut votée en ce sens par les parlementaires de toute couleur politique, à l'exception des communistes... La France tenait déjà ses bouc-émissaire et se dotait de dispositifs règlementaires, tels les "aides au retour" ou les expulsions par "wagons spéciaux" au prétexte de délits insignifiants, qui montrent que Hortefeux et compagnie n'ont décidément rien inventé.

Ainsi, on se pressait dans les allées de l'Exposition, en famille, les week-ends, sur le site qui allait devenir le zoo de Vincennes, où avaient été rassemblés des spécimens de tisserands indochinois, de vanniers sénégalais, de chasseurs amazoniens. On s'ouvrait à l'exotisme du monde, on se glorifiait de la puissance de la France, et en même temps, on chassait l'étranger venu prendre l'emploi des Français. A l'époque, l'étranger n'était ni africain ni maghrébin, mais plutôt polonais ou italien. Huit ans plus tard, la France basculerait dans le fascisme et collaborerait avec l'occupant nazi.

Dans la dernière salle de l'exposition, qui retrace à grands coups de dates un peu toute l'histoire du rapport de notre pays aux étrangers de 1931 à aujourd'hui, au milieu de grandes bâches tendues où sont évoquées y compris l'occupation de l'Eglise Saint-Bernard en 1996, les manifestations anti-Le Pen de 2002 ou la création d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale en 2007, trône... une cocotte minute !

07 avril 2008

se sentir parmi les autres

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Franchement, n'aurait été cette amitié nouvelle pour un p'tit gars du Ch'nord, il était peu probable que j'aille au cinoche participer au phénomène du moment. Non pas que j'ai du déplaisir à faire partie des grands élans populaires, mais le ciné, depuis que je suis avec Igor, c'est plutôt à la maison sur écran plat que ça se passe, avec les premières exclusivités de Canal.

Mais bon, j'y suis allé, avec des gens que j'aime particulièrement, je me suis bien fendu la poire (avec en plus le fait qu'on a passé derrière une excellente soirée au resto). Et finalement... j'ai aimé avec Bienvenue chez les Ch’tis que le cinéma porte sur des gens du peuple un regard non condescendant, contrairement à ce qui se fait souvent. Je me suis donc laissé prendre par les traits culturels, l'humour, et les clichés, surtout tendres.

Si tout va bien, ce record est bon pour durer pour 10 ou 20 ans. Ou plus. Et c'est pour moi quand-même assez inexplicable. Gérard Mordillat signait, il y a huit jours dans l'humanité, sous le titre le désir inavoué de se sentir parmi les autres, une des chroniques les plus intelligentes que j'aie lue sur ce phénomène (à part l'évocation d'une ressemblance invraissemblable entre Kad Merad et Laurent Fabius, sortie de sa seule imagination...). Il y parlait, entre autres, de "ce respect de l’autre, cette générosité envers l’étranger qui nous touchent, alors que nous pouvons quotidiennement avoir honte d’accepter que le gouvernement français ait mis en place un ministère du racisme et de la xénophobie où l’on parle d’êtres humains en termes de chiffres, de pourcentages, de quotas, exactement comme les négriers du XIXe siècle, comme les nazis au XXe."597436991.jpg

Bon, c'était avant l'histoire de la banderolle de la honte. Qu'importe.

"C’est là le paradoxe du film Bienvenue chez les Ch’tis, ajoute-t-il : alors qu’il fait l’impasse sur la situation sociale et politique du Nord, et au-delà de la France tout entière, il ouvre le champ à une réflexion politique et sociale qui dépasse de loin son propos, ne serait-ce que par son éloge de la loi de l’hospitalité et celle de la commensalité qui sont les deux plus vieilles lois de l’humanité".

 

10 mars 2008

Saiichi, retrouver nos matins clairs

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Dimanche matin, Saiichi dort encore. Je descends le rejoindre. Dans l'obscurité. Il m'attendait dans son sommeil. Il finit sa nuit et je connais mon deuxième réveil. Je suis content qu'il soit venu à la maison prendre un peu de repos, de réconfort et de soutien.

Je t'en ai parlé de Saiichi, de sa belle âme, du regard si délicat qu'il porte sur la France, malgré ce qu'il endure pour exister. Tu as beau le savoir, tu as beau avoir même manifesté contre ces nouvelles lois sur l'immigration, quand tu te retrouves confronté à leurs conséquences concrètes, tu sombres dans une abîmes de perplexité et tu te dis : mon Dieu, comment avons-nous pu laisser faire ça. Tu penses à Matin brun. Désormais donc sur le territoire de notre bonne vieille France, si tu es étranger, tu ne vaux pas plus qu'un chien. Quand bien même tu y vis depuis plusieurs années, tu participes à sa vie sociale et culturelle, tu y as des amis et des amants, et tu y travailles en CDI. Même japonais, tu n'es plus excusable d'être étranger, c'est dire où l'on en est...

Mon récit s'était arrêté sur les dents serrées de Saiichi, deux mois durant à la fin de l'année dernière, pour ne pas mettre exposer sa demande de renouvellement de titre de séjour aux aléas d'un arrêt maladie. Et par son inévitable hospitalisation de janvier, parce que'on ne dissimule pas impunément un lumbago à son propre corps. Il venait alors de recevoir un "récépissé" - ce terme est barbare, mais c'est un trésor - accompagné de l'invitation à venir retirer sa carte de séjour à partir du 27 février. Seulement voilà, un fonctionnaire zélé a rattrapé son dossier. Il l'a examiné, non pas à la loupe, d'un oeil plutôt distrait semble-t-il, au contraire, mais à repéré une chose. Une toute petite chose. Entre l'emploi qu'il occupait au moment où lui fut accordée la première fois une autorisation de travail, non pas comme travailleur temporaire, mais comme salarié, et celui qu'il occupe aujourd'hui, au moment du renouvellement de son titre de séjour, il perçoit un salaire inférieur de 250 euros.

C'est dur, quand on vit à Paris, de perdre 250 euros par mois. Ça oblige à faire des choix de vie qui peuvent-être drastiques, ça implique des renoncements, un changement de train de vie, des sacrifices. Ça rend la vie plus difficile. Le cinéma et les concerts, il faut moins y penser. Les retours au pays, il faut les espacer. C'est dur, mais quand tu as ta vie en France, tu patientes, tu te dis que viendra le temps où tu réussiras à décrocher un boulot plus intéressant, où tes connaissances seront reconnues. Tu sais qu'il faudra du temps, mais tu t'organises et tu y crois.404083052.jpg

Seulement voilà, les lois Sarkozy de juillet 2006 prévoient une chose : en cas de "modification substantielle des conditions de travail et de rémunération", la DDTE (Direction départementale du travail et de l'emploi) peut te refuser le renouvellement de ton autorisation de travail. Elle en a le droit. Un fonctionnaire a le droit de décider que, puisque tu gagnes moins d'argent, tu n'es plus légitime à rester vivre en France. Qu'importe ta vie, qu'importe tout. Un chien, je te dis !

Et là, une machine infernale se met en route: le 25 janvier, on te convoque en urgence à la préfecture pour te confisquer la lettre d'invitation par laquelle t'apprêtais à aller retirer le sésame attendu. Le 15 février, la DDTE t'informe de sa "Décision" de ne pas te renouveler ton autorisation de travail, en raison de "modifications substantielles etc...". Et le 29 février, la préfecture t'informe en recommandé que, attendu du refus de renouvellement de ladite autorisation de travail, le Préfet a rendu un arrêt qui t'oblige à quitter le territoire sous un mois.
Sous un mois.

Saiichi a un mois pour faire son deuil de cinq années de sa vie, de cinq années de construction de relations sociales, un mois pour sécher les larmes de ses amis, de ses amours, de ses amants, de ses camarades d'orchestre... un mois pour tout plaquer !

Ou alors, nous avons un mois pour empêcher ça. L'avocate n'est pas pessimiste. La DDTE a commis moultes erreurs dans sa "Décision" de non renouvellement : dans les libellés, ils se sont planté de date de naissance, de nationalité (ils ont fait de Saiichi un cambodgien), de numéro d'étranger, et même de sexe. Et puis quand on travaille dans un même secteur d'activité et que ta baisse de salaire n'est pas telle qu'elle te fait basculer dans la précarité, avec impossibilité de payer le loyer par exemple, c'est plaidable. Plaidable. Mais en attendant...

Il faut se préparer à affronter une perte d'emploi, à vivre quelques semaines, quelques mois, en situation irrégulière, à se cacher ou au moins à faire attention. Il a de la chance, Saiichi, il n'est pas noir, il n'est pas arabe, il n'est pas chinois non plus. Et pourtant, comme eux, si nombreux à connaître ce calvaire sans disposer de soutien, il doit apprendre désormais à vivre comme un chien.

407617794.jpgDans le lit ce dimanche matin, l'espace de quelques caresses et d'un baiser, le temps d'une parenthèse d'amour, sexe tendu et peau ardente, l'espace d'un matin clair, il a échappé au rêve qu'il fait désormais chaque nuit depuis que la lettre de la préfecture lui est arrivée : il y descend de son appartement parisien, deux flics l'accompagnent, il a les mains menottées dans le dos.

24 janvier 2008

tu veux une bonne nouvelle ?

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J'ai reçu hier un mail étrange, d'un ami lecteur qui me reprochait, entre autres choses, de trop utiliser mon blog pour peindre en noir ce beau pays qui est le mien.

Je ne crois pas être prosélyte, même quand j'exprime des convictions. Je ne pense pas non plus dépeindre dans ce blog la vie en noir, même si des choses n'en finissent pas de me révolter. Je ne suis plus, certes, l'optimiste que je fûs, convaincu qu'en toutes circonstances l'espèce humaine saurait trouver des réponses à ses fléaux.

Cette vision positiviste du monde, cette croyance inébranlable dans le progrès, et par là dans la science, je les ai perdues. J'ai pris conscience que notre planète avait des limites, indépassables, et qu'il fallait être raisonnables dans l'utilisation des resources. J'en ressens parfois une urgence plus grande encore à vouloir convaincre qu'il faut sortir de ce mode de développement fondé sur la croissance, et le productivisme, parce que non seulement il génère des injustuces terribles, mais il envoie notre monde dans le mûr...

Mais je ne crois pas être dans le noir parce que je m'intéresse à la part de générosité qu'il y a chez les humains, aux sensibilités qui les rapprochent. Et puis je continue de croire à l'action. Et je crois même que la générosité, la sensibilité, et l'action nous donnent le pouvoir de faire bouger le monde.

01e37626aa39a1b9d358a8cd285d28d3.jpgDonc pour lui faire plaisir, j'ai une bonne nouvelle à lui annoncer, et à t'annoncer du même coup. Mohamed et Laeticia, dont je t'avais parlé là, vont pouvoir se marier, puisque lundi dernier, le tribunal administratif a annulé l'arrêté préfectoral de reconduite à la frontière de Mohammed.

Mohamed est désormais libre (attention, ça ne veut pas dire qu'il soit encore régularisé).

En ton nom, le Mouvement des Amoureux au ban public leur a souhaité les voeux les meilleurs.

Mohamed et Laettia te remercient aussi de les avoir soutenus dans l'épreuve qu'ils viennent de traverser en signant la pétition.

Et si j'ai d'autres nouvelles, je te promets, je te tiens au courant.