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05 novembre 2012

souvenirs et contrepoints

Cimetiere.jpg

Jeudi sonnait le vingtième anniversaire de la mort de papa.

Bizarrement, j'ai d'abord beaucoup pensé à Sylvie, peut-être parce que je l'ai revue récemment. Sylvie était la secrétaire générale des Jeunesses communistes. Nous nous étions beaucoup côtoyés, avant que je ne parte à Damas pour mes études d'arabe - autant que pour échapper à une a carrière politique. Elle avait su m'annoncer la nouvelle avec tact. J'étais dans un état d’affolement car je n'avais pas reçu le premier télégramme qui m'annonçait le décès, mais seulement un second qui me donnait l'heure du vol où une place m'avait été réservée. Je n'arrivais pas à joindre maman, le téléphone de la maison était sans cesse occupé et le pressentiment grondait. Depuis Damas, la ligne était terriblement intermittente. Je ne sais pas d'où m'était venue l'intuition que Sylvie saurait, mais elle n'avait pas semblé surprise de m'avoir en ligne, ni même de m'entendre incrédule. Elle m'avait juste dit que ma mère essayait de me joindre, qu'elle n'y arrivait pas, qu'elle avait une mauvaise nouvelle à m'annoncer, que mon papa était mort, que ma mère serait rassurée de savoir que j'étais prévenu. La suite - l'étourdissement où je me trouvais en rentrant chez moi préparer ma valise, puis en retournant à l'institut français retrouver mes nouveaux amis avant de décoller vers Paris - je l'ai racontée là.

J'ai beaucoup aussi pensé à Menem. A Charles de Gaulle, il m'avait attendu pour faire le voyage de Marseille avec moi. Puis le voyage de Puybrun, juste après l'hommage public rendu à Gardanne, le dernier voyage pour mon père, dans un lourd corbillard gris métallisé.

Il y avait eu le tumulte, la famille, les voisins, ma grand-mère qui gérait, entourait et oppressait ma mère, les couleurs resplendissantes d'un automne élégiaque. La messe, donnée par un prêtre-ouvrier de nos amis mais que ma mère avait malgré tout choisi d'éviter.

Jeudi a sonné le vingtième coup de cette histoire.

Nous n'avons pas eu, cette fois, les belles couleurs d'automne qui nous avaient alors accompagnés. Même ma belle sœur n'a pas voulu nous accompagner au cimetière. Mon frère, ma mère et moi y avons marché seuls. Igor virevoltait autour de nous avec son appareil photo, glanait quelques images morbides pour je ne sais quel travail graphique à venir.

Le sol était humide, quelques tombes à l'abandon faisaient l'objet d'une procédure de reprise, et la cimetiere-de-campagne.jpgmousse s'y amassait dans les cavités. Les autres avaient été abondamment fleuries la veille, le cimetière était propre. Avoir perdu un parent un 2 novembre est un privilège.

Mon frère avait sculpté un masque dans une citrouille. A notre arrivée, mercredi soir, une bougie animait ses yeux exhorbités, concession au goût des traditions de ma belle-soeur. Il m'a dit qu'il avait croisé Jean-Claude, et qu'il l'avait reconnu sans l'ombre d'un doute.

Jean-Claude, c'était le fils du notaire. Quand nous venions, enfants, passer un mois chez ma grand-mère (avant de partir, l'autre partie des vacances, faire du camping sauvage en montagne avec nos parents), nous étions invariablement les parigots, les têtes de veau et les têtes de chiens des mômes de notre âge. Après les deux-trois jours de reprise de contact, nous vivions avec les autres, jouions à leurs jeux, perdions le même temps dans les mêmes langoureuses inactivités, parfois tapions dans un ballon ou allions nous baigner à la rivière, mais nous restions néanmoins toujours les parisiens aux têtes de gogoles toujours bonnes à rabrouer.

Même lorsque, installés près de Marseille, nous ne vivions plus à Paris depuis longtemps.

partie de émptanque.jpgIl n'y avait que jean-Claude et Dominique, avec qui la complicité allait plus loin. Ces deux-là, leur truc, c'était la pétanque. On jouait entre-nous, tout le temps. Le matin, l'après-midi, le soir tombé à la lumière des réverbères. Les week-ends, lorsqu'à l'occasion d'une fête de village s'annonçait un concours de boules, alors c'était la mobilisation générale. Il m'arrivait parfois de compléter leur triplette. Mais souvent, ils faisaient doublette et j'étais leur plus fervent supporter.

L'adolescence passée, j'ai cessé de venir passer toutes mes vacances à Puybrun. Militant étudiant, je "tenais" le parvis des facs pour proposer l'adhésion aux nouveaux inscrits, ou je partais faire de grands voyages de solidarité avec les jeunes communistes. Je venais une semaine, de-ci de-là. J'ai arrêté de les voir. Jean-Claude habitait de l'autre côté du village, de toute façon. Quant à Dominique, devenu maladivement timide, plus encore que sa mère, il devint rare de le croiser même subrepticement, quoi que partageant la même place de village.

Odette, la mère de Dominique est devenue, au fil des ans, une amie très proche de ma mère. Une complice. Elle s'était beaucoup occupée de ma grand-mère avant que la perte totale d'autonomie n'oblige à avoir recours à un établissement. Elle entretient, aujourd'hui encore, le jardin de notre maison de famille, y cultive son partager et nous régale d'une partie de sa récolte. Lorsque les saisons sont à l'heure, elle aime me conduire dans ses coins à girolles, dans un donnant-donnant où nous troquons, elle ses secrets moi ma voiture. Hélas, cela fait déjà plusieurs années que je rate le coche ! Au détour des bavardages d'été, je sais que la complicité de Jean-Claude et de Dominique ne s'est jamais éteinte, qu'ils se voient encore beaucoup et qu'ils courent désormais les concours de boule les plus prisés et les mieux dotés.

A l'évocation de sa rencontre avec Jean-Claude, j'ai dit à mon frère ma surprise de voir son amitié avec Dominique avoir survécu à toutes ces années et à l'âge. Le fils du notaire et le fils du maçon, le notable et le cantonnier. Mon frère m'a répondu, narquois, que cela tenait sans doute au fait qu'il s'agissait plus que d'une simple amitié...

La vache !

C'est vrai qu'ils font l'un et l'autre figure de vieux garçons, les deux seuls du village, d'ailleurs. L'autre Dominique a repris la boucherie de sa vieille tante Aline et nous régale d'une saucisse dont Puybrun 24.jpgla recette se transmet de génération en génération. Les genoux en charpie mais marié, il a un grand fils, plus que beau gosse, qui se prépare déjà à prendre la suite. Quant aux deux garçons de la boulangère, les frères Galtier, ils prospèrent, l'un dans les bars-tabac du Vaucluse, l'autre dans la grande agriculture.

Un souvenir longtemps enfoui a surgi en entendant l'allusion de mon frère : Dominique, sa sœur Josy et leur maman avaient été nos voisins, avant qu'ils ne doivent rendre à mon grand oncle, ou plutôt à sa veuve, la maison qu'ils louaient, attenante à  la nôtre. Nos "jardins de devant" communiquaient par un petit portillon rouge. Une fois - nous avions alors quoi, six ou sept ans ? - nous nous étions cachés sous le banc, Dominique et moi, et nous étions montré nos zizis en gloussant. Ma seule vraie expérience de touche-pipi jusqu'à mon coming out tardif.

girolles.jpgSe montre-t-on les zizis entre garçons sans nourrir un fantasme, une attirance, sans cultiver une orientation sexuelle particulière ? Qui se réalisera ou non, d'ailleurs, mais la question d'un coup m'est venue et avec elle, une autre, beaucoup plus fantasmée, sur la relation qui est celle aujourd’hui de ces deux amis d'enfance et de vacances. Trouble.

Fin septembre, les girolles avaient été en retard, fin d'été trop seche. Début novembre, elles s'en étaient déjà allées, décapitées par la vague de froid. Je me suis replié sur des promenades en plein champ, sur quelques vieux rosés des près - deux-trois jeunes pousses attardées, triste cueillette en vérité ! - avec à la clé, malgré tout, une belle poêlée de mousserons ! Saisis à l'huile, rehaussés d'une jetée de vinaigre balsamique, il ne leur a manqué que quelques lamelles de figues, en contre-point sucré.

Samedi, dans la douceur de l'après-midi, nous avons fait une grande marche et sommes repassés maison de ferrandou.jpgdevant une des très belles demeures du village et de ses alentours. Une vielle bastide en promontoire avec, en contre-bas sur la route de Chatou, un grand portail de pierre tuilé. Son propriétaire arrachait du lierre et, presque honteux d'être vu dans cette tâche, s'est excusé, d'un jovial accent anglais : "Ça ne m'arrive que tous les quinze ans, ne vous inquiétez pas !...".

Il nous a parlé de sa maison, acquise trente ans plus tôt, de ce magnifique portique vieux du XVIIe siècle, d'une imitation réalisée à grand frais par un voisin néo-bourgeois mort six mois après l'avoir achevé. Il en est venu à évoquer les pianos qu'il a installés dans "ses ateliers". Pour répéter, car il est baryton, en est-il venu à nous dire. A son âge, David Wilson-Johnson - c'est son nom - est fatigué de se soumettre aux caprices des metteurs en scène, mais il sillonne encore la terre entière pour des concerts ou des récitals. Il a échappé de justesse à Sandy, quittant Boston sur le fil, poussé par des vents qui l'ont ramené sur Paris en quatre heures et demi.

Il sera le 23 mai au Musée d'Orsay pour chanter un répertoire italien ancien. Contrepoint musical à notre séjour quercynois. Mes voisins de là-bas.

03 novembre 2008

rien moins que rien pourtant la vie (3) mon père

cimetierre_thumbnail.jpg

Né avec les saints (1) / Mort avec les morts (2)

A doucement perdre le temps
Suivre un bras nu dans la lumière
Entrer sortir dormir aimer
Aller devant soi sous les arbres

Mille choses douces sans nom
Qu'on fait plus qu'on ne les remarque
Mille nuances d'êtres humaines
A demi-songe à demi-joie

Rien moins que rien pourtant la vie

Aragon

J'étais à Damas depuis trois semaines seulement, mais j'y étais déjà chez moi. L'automne se déroulait dans la douceur. Nous avions pris l'habitude de vivre en décalé, sans télé, sans téléphone, Libé et Le Monde nous arrivaient avec trois ou quatre jours de retard, le courrier selon les aléas de la valise diplomatique.

Papa était mort depuis un jour et demi quand je reçus ce télégramme : "billets réservés. A retirer directement comptoir Air-France. Allons bien. Maman". Devant mon trouble, le Directeur de l'Institut français m'autorisa gentilment à utiliser la seule ligne téléphonique directe et performante, qui était en principe réservée à son usage exclusif. Je n'arrivai pas à joindre ma mère, son numéro était continuellement occupé. J'appelai une amie, une ex-collègue, Sylvie, qui me dit la chose avec un tact improvisé : ç'avait été un arrêt du coeur, un télégramme à mon attention avait été aussitôt adressé à l'Ambassade de France, qui s'était peut-être perdu. Elle savait que ma mère était très préoccupée de ne pas parvenir à entrer en contact avec moi, elle la rassurerait.

Le reste est obscur. Un des responsables de l'Institut m'accompagna aux bureaux d'Air-France en fin d'après-midi, je partirais le lendemain matin tôt, il m'accompagnerait en voiture à l'aéroport si je voulais, il fallait que je rentre chez moi préparer mon bagage. Mon seul vrai souvenir des heures qui suivirent est celui-ci. Je marchais. Il faisait nuit, la ville restait animée, sans frénésie, comme à l'accoutumée. Elle était éclairée. Sur les murs, des portraits parfois géants de Hafez Al-Asssad te rappelaient que la communauté avait un guide, fiable, conquérant ou attentionné selon les postures. Un père, quoi.

Et je marchais. Et cette ville n'avait plus du tout le même aspect. Une brise agressait mon visage, une brise violente et ennivrante, et dans cette ivresse les lumières se démultipliaient, les  files de voiture accéléraient, les klaxons se mettaient à couiner sans vergogne. Je me souviens de ce tourbillon, de ce concert assourdissant qui s'organisait autour de ma tête. Je marchais, sonné, tout devenait irréel. Un coin de mon cerveau cherchait à se représenter ce que ça voulait dire, mon père mort, qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire. Je crois que mes pensées me ramenaient surtout à ma mère et à son impossible solitude.

Je marchais dans cette jungle de lumières et des pensées tourbillonnaient dans ma tête. La séquence du bagage, je l'ai zappée, les marques d'attention de mes nouveaux amis de l'Institut sont confuses, je me souviens à peine que nous nous étions retrouvés le soir sous le néon coloré de la baraque à falafels, qu'ils avaient tous été là, que se soudait alors quelque chose entre nous. Mais plus que tout, le souvenir qui me reste, c'est cette marche improbable, la traversée des artères d'une ville différente, qui me redevenait inconnue, qui était en train de me rejeter.

Maman était belle à mon arrivée. Comme d'habitude, elle s'oubliait pour nous protéger. Papa était encore dans le grand lit de leur chambre. Elle avait insisté pour qu'il n'en fût pas autrement tant que je n'aurais pas été là. On aurait dit qu'il dormait. Si ma mémoire est bonne, le drap était remonté à hauteur de poitrine, mais ses bras avaient été laissés au dehors. Sa barbe était bien arrangée, il portait un pull avec un joli col en V, celui qui lui allait le mieux. C'est le contact avec sa main froide qui me frappa le plus violemment : voilà donc ce que ça voulait dire, mon père mort. Il était devenu une illusion.

Enfants, mes parents nous avaient toujours tenus à l'écart de la mort. Je crois que nous n'eûmes jamais l'occasion d'assister même à des obsèques familiales. Mon cousin, ma grand-mère, nous devions aller à l'école, ce n'était pas nécessaire d'y aller, et de toute façon, ce n'était pas drôle. Je n'avais donc jamais vu aucun cadavre avant celui de mon père. Je ne sus pas quoi faire près de lui, intimidé, incommodé, je n'ai même pas pensé à l'embrasser.

Il fut ensuite mis en cercueil. Le lendemain, la ville de Gardanne pour laquelle il finissait de mettre la dernière main à une exposition consacrée à la jeune peinture russe, lui rendit un hommage grandiose. Là encore, les souvenirs sont embrumés, il y avait du monde, beaucoup de monde. Des personnalités, dont certaines venues de Paris. Et même d'Algérie. Il y avait surtout ce "peuple de Gardanne" et les larmes du Mairautomne.jpge. Il y avait aussi plein de mes connaissances estudiantines, perdues de vues pour certaines depuis plusieurs années mais qui étaient venues pour moi. Et puis ma mère. D'une incroyable dignité. Elle était belle, droite, souriante. On aurait dit qu'elle portait tout à elle toute seule. Elle avait beaucoup d'assurance et je me raccrochais à elle.

Je ne saurais pas parler de mon frère, je crois que je n'accédais pas à son chagrin. Je fus seulement embarrassé par quelques coupures de presse où j'étais mentionné comme fils de, certaines même où mon père apparaissait comme père de, et ce déni de mon frère, pour ce qui était de la petite sphère publique, me mit mal à l'aise. C'est lui qui aida ma mère à choisir une oeuvre de papa pour faire-part, avec cette épitaphe tirée d'Aragon : "Rien moins que rien pourtant la vie"

Après cette cérémonie, nous partîmes avec la famille et les amis les plus proches à Puybrun, dans le Lot, pour les funérailles. Là encore, les souvenirs sont épars, sur le parcours, le soleil et les couleurs d'automne apportaient du sublime à ce dernier voyage, comme l'hommage de la nature à son tour. Bien que la messe fût dite par un prêtre ouvrier, compagnon d'engagement et de combat de mon père, ma mère ne put se résoudre à suivre la cérémonie religieuse. Je crois qu'elle ne voulait pas entendre toute cette symbolique inculquée dans l'enfance et qui avait nourri tant de ses traumatismes, associée à la dernière heure de l'amour de sa vie.

On railla ce caprice. Mais elle eut ce courage de braver les qu'en-dira-t-on, dans son propre village de famille, sans se départir d'un sourire fier. C'est de ce jour, de ces jours, que je vois en elle ma Mère courage.

23:04 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : gardanne, peinture, puybrun