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06 mars 2012

Tosca sur Danube

 

Budapest, ce sont des bains, des rencontres aimables assorties de caresses - et plus quand affinité -, des promenades ensoleillées au pied d'immeubles anciens aux façades décrépies. C'est un stage intensif de natation. C'est une respiration en dehors de toute pression. Et puis ce sont des soirées sous les lambris dorés de l'opéra ou ceux des prestigieux salons de thé. Tiens, tout en écrivant, je croule sous le poids des ors du Book-café au dessus de ma tête. Le cappuccino viennois y est excellent, tout comme le Francia Mákos aux pavots, que je viens de finir de déguster. Le piano y est juste de trop...

Dimanche, c'était Tosca : mise en scène classique, distribution cent pour cent hongroise, plutôt jeune, mais de grande tenue. Épuisé par un coucher tardif la veille, en raison d'un début de nuit agité et DSCN1770.JPGsonore au Capella, une boîte aux kitchissimes shows transformistes où j'avais suggéré à un couple de touristes français rencontré aux bains Rudas qu'on s'y retrouvât, puis par une journée d'excursion à Szentendré avec les mêmes, j'ai bien pensé  avoir du mal à résister au choc. D'autant que je n'en avais pas relu l'histoire, et qu'il faut bien le dire, de l'italien chanté surtitré en hongrois, ça me laissait sacrément handicapé.

C'était sans compter avec l'intensité dramatique de l’œuvre et la beauté de la musique de Puccini. Je n'ai pas sombré une seule seconde. Le troisième acte vibre encore sous ma peau, deux jours après. Je n'ai donc pas résisté au plaisir de te laisser entendre, ci dessus, Jonas Kaufmann dans le rôle de Cavaradossi. Sublime interprétation (à écouter surtout à partir de la minute 2'25'')

Tosca, entre amour et trahison, dans une Rome reconquise sur les bonapartistes par un régime aristocratique secondé par les Anglais : Tosca, célèbre chanteuse d'opéra, manipulée par Scarpia, le chef de la police secrète, trahit Cavaradossi, le peintre pour qui elle nourrit un amour maladivement jaloux qui a caché chez lui Angelotti, consul bonapartiste évadé.

Tosca, c'est le déchirement romantique par excellence. Écartelée entre amour et jalousie, entre promesse de silence et incapacité à résister aux cris venus de la chambre de torture, elle finit par accepter de faire don de son corps au concupiscent Scarpia en échange de la vie sauve pour son amant.
 
Assassinant Scarpia après avoir obtenu de lui l'engagement écrit qu'il organiserait pour son amant un simulacre en quise d'exécution, le stratagème échoue néanmoins. Cavaradossi périt sous les balles des fusiliers, et Tosca se jette du haut des remparts. Fin tragique pour histoire sans issue. Mais de laquelle nous reste cet inoubliable E lucevan le stelle.

Hier soir, c'est au Palais des arts Béla Bártok que nous sommes allés entendre, avec ma belle-mère, le concerto pour violon de Sibelius par le Philharmonia, sous la direction de Esa-Pekka Salonen. En deuxième partie, nous eûmes droit à ce qui restera sans doute comme l'une des plus belles interprétations de la VIIè symphonie de Beethoven, au son clair et aux pianissimo d'une légèreté jamais égalée. Complété, en bis par une interprétation tout aussi magique de la valse triste de Sibelius.

Et j'y retourne de ce pas, seul, pour le 3è concerto pour piano de Rachmaninoff. Sous la direction de Zoltan Kocsis. Les amateurs apprécieront.
 
Oups, je dois me dépêcher, l'heure file à toute vitesse...

05 février 2011

ainsi meurent les papillons

marie ravernier,délaissé,madame butterfly,opéra,opéra national de paris,pucciniOn m'a dit cette semaine que j'étais beau. Que j'étais beau quand je parlais. Qu'on était fier d'être représenté par ma parole.

Je suis sur les rotules parce qu'un colloque scientifique m'a harassé, mais ce compliment m'a rasséréné. C'est comme ma directrice, qui m'a confié me trouver plutôt en forme, en pleine capacité même, à un optimum de mes moyens et surtout pas usé, malgré les dix années bientôt passées sur mon poste. Je suis loin du "je crois que tu ne vas pas bien" de l'année dernière. Les entretiens d'évaluation se suivent et ne se ressemblent pas. Je ne suis pourtant pas sûr que c'est moi qui ai tellement changé, mais c'est une autre affaire. Ne plus être dans le conflit est déjà quelque chose.

J'étais intervenu sur les délaissés. Il y a un peu plus d'un an, je découvrais un film documentaire de Marie Tavernier ainsi intitulé, qui évoquait la vie d'un de ces territoires inqualifiables, coincé entre deux routes, dans la bretelle d'un échangeur, à proximité d'une friche, abandonné aux caprices de la nature à la petite échelle d'une lisière. Le film mettait en scène ce que le discours institutionnel appelle "les jeux d'acteurs". S'y exprimaient des élus, des entrepreneurs, des associations de riverains, avec l'obsession de "faire quelque chose" de ce terrain, n'en rien faire ne pouvant qu'être présager de nuisances.

Sauf que, la réalisatrice ayant implanté sa caméra au cœur de ce lieu pendant plusieurs semaines, s'y avérait une vie dense, intense, mêlée d'imaginaire. Des femmes y promenaient leur chien, des hommes leur solitude, des migrants leurs rêves de retour, certains s'arrêtaient face au canal et retrouvaient dans cette contemplation quelque chose d'un monde abandonné, des âmes venaient y puiser de l'oxygène... On comprenait dans ce documentaire que l'on rêvait en ce lieu plus que dans bien d'autres espaces de la ville, et que, délaissé pour les aménageurs, ce bout de lande était une terre de projection, et avait une utilité sociale, indiscutable mais invisible. Une utilité futile, immatérielle, impossible à quantifier, sans valeur marchande, échappant aux logiques de l'évaluation, mais une utilité. Une chose qui n'a pas grand place en ce bas monde.

Tiens, va savoir pourquoi, ça m'a refait penser à Madame Butterfly, que j'ai vu samedi dernier à Bastille. Je n'en connaissais rien, ni l'histoire ni les airs, sauf celui-ci, mille fois entendu, dans des films sans doute si ce n'est dans des publicités...

La mise en scène était sobre, nue, lente - presque statique. Les redondances traquées, le chant seul tenait l'œuvre, formant des tableaux inspirés d'icônes japonaises et de l'art du Kabuki.

Jeune geisha de 15 ans, Cio Cio San (madame "papillon") est reniée par sa famille le jour où elle épouse, naïve, le jeune officier américain Pinkerton, pour qui ces noces ne sont qu'un passe-temps. Mais vite délaissée par son époux reparti, elle découvrira lors du retour tant espéré, trois ans plus tard, qu'il s'est lié par un "vrai" mariage" à une Américaine. Elle lui abandonnera leur enfant et se donnera la mort.

L'histoire est tragique, à l'intime échelle d'un cœur. Et universelle. Madame Butterfly, territoire délaissé, devient écran de projection de tes détresses, de ta crédulité, et seul son sacrifice t'en libère. Futile utilité de l'art.

24 novembre 2010

de mer profonde

houle de mer profonde.jpg

Barcelone, j'y reviendrai plus tard, quand j'aurai digéré. Trop beau, trop riche. Trop loin des souvenirs sombres que j'avais gardé de mes derniers passages. Trop lumineux sans doute pour se dire en deux coups les gros. Trop somptueux aussi, tendre. Ce n'est pas tant de Barcelone que je me dois de te parler d'ailleurs, mais de ce séjour empli de son meilleur. Promis, j'y reviendrai, donc, dès que la vie m'aura laissé un petit répit.

Avant de passer à côté de tout, je voudrais juste évoquer le dernier concert du Rainbow Symphony Orchestra. Ou plutôt ses derniers concerts, puisqu'il vient de se produire triomphalement à l'Oratoire du Louvre dans trois représentations ce week-end, assemblé pour l'occasion au magnifique chœur d'hommes des Mélo'men et au chœur féminin de Torcy, offrant à un public comblé une interprétation très réussie de la Messa di Gloria, de Puccini. Une performance qui doit beaucoup au chef commun à ces trois ensembles : John Dawkins.

J'assiste ravi depuis quelques années maintenant, au petit bonhomme de chemin de cet orchestre coloré - qui, tout de noir vêtu, avait cette fois offert son camaïeux à l'ensemble choral. Le programme du concert comprenait l'ouverture méconnue d'un compositeur français oublié - auteur pourtant de 50 opéras, pas un de moins, juste jamais montés nulle-part ! - mais qui a donné son nom à une des stations les plus fréquentées de la ligne A du RER : Auber. Sa Sirène, sortie de la Seine au dernier festival de l'Oh! pour intégrer le répertoire du RSO, est ma foi plutôt agréable. Jouée tout en fébrilité lors de la Première vendredi soir, elle avait déjà une belle maturité samedi, pour friser la perfection dimanche lors de la représentation de clôture, quand John sut imprimer à l'orchestre un tempo étiré et assumé, qui donnait tout leur relief aux petites pirouettes aiguës de la partie dansée.

Les mouvements lents servent à ça : atteindre le cœur, mais surtout servir d'écrin aux envolées légères. Comme l'orchestre se pare de noir pour souligner le bigarré d'un chœur.

Avant l'entracte, le thème fut décliné à l'anglaise, avec une pièce due au compositeur Hubert Parry, Blest pair of Sirens, qui justement vit les choristes entrer en scène. Pas ma tasse de thé, même si après plusieurs écoutes il me faut lui reconnaître une certaine capacité d'émotion !

66907_concert-messa-di-gloria-de-puccini.jpgLe clou du concert était donc cette messe de Puccini - une œuvre de jeunesse, d'avant qu'il ne se consacre totalement à l'opéra - mélodieuse à ravir, grandiose sans être grandiloquente, qui te prend dans d'incroyables moments d'extase mais te laisse souvent respirer dans des tonalités graves, plus proches de la méditation que de la transcendance.

Pour des raisons que tu connais, il se trouve que j'ai assisté aux trois représentations - après avoir suivi l'avant-première à Torcy. Tantôt avec un billet acheté - il faut bien soutenir le travail des ensembles amateurs - tantôt avec une invitation en bonne et dûe forme, ou un soir, ne le dis à personne, en resquillant un strapontin dans les coulisses.

La fusion du chœur et de l'orchestre était impeccable. L'exécution orchestrale s'est d'ailleurs avérée parfaitement maîtrisée. Si elle avait été encore un peu aléatoire à Torcy, la subtile attaque du Kyrié, le premier mouvement de la messe, tiré par des cordes légères, douces et lentes, accrochées dans les aigus, soutenues ensuite par des basses harmonieuses, a lancé l'œuvre sur d'excellents rails.

Le chœur ensuite est arrivé, presque imperceptible, sur un régime de marée montante avec ses déferlantes et ses ressacs. Puis, des frissons dans les membres, il t'appelait comme un grand bleu dans ses profondeurs. C'est samedi et dimanche que les canons, comme une houle de mer profonde, furent le mieux chaloupés. Quel résultat !

L'Oratoire du Louvre ayant fait salle comble chaque soir, j'étais samedi dans une tribune de l'arrière scène, juste au dessus de la lisière entre le chœur et l'orchestre, face au chef.

Déjà frappé, en auditeur attentif, par la maîtrise de John sur ces trois groupes réunis, l'avoir face à toi durant toute une représentation t'en aurait donné des clés. John est un garçon plutôt agréable, mince, élégant, souriant, l'oeil clair, une petite houppette à la tintin, et un accent so british à tomber. Mais devant ses musiciens et ses chanteurs, il dégage un charisme exceptionnel. Regards, mouvements, simple expression du visage, il donne et il donne sans compter à ses ouailles, rattrapant d'un geste ample, d'un sourire dessiné de la main sur son visage, ou d'un simple clignement de sourcil, la tendance au repli de certains chanteurs arcboutés à leur partition.

Sans ce don, l'œuvre n'existerait tout simplement pas. Mais cette générosité faisait de 150 quidams, dont le chant ou la musique n'est qu'un hobby, les artisans d'une émotion grandeur nature. Partagée, née d'une rencontre improbable entre des bourgeoises de banlieue, des garçons pimpants au talent choral éprouvé Oratoire.jpget d'un orchestre plus divers et ouvert à tout que franchement gay ou lesbien, par ailleurs en constant progrès, la messe de Puccini en fut majestueuse sous les voûtes de cette Église réformée, à l'acoustique sur mesure.

John était formidablement beau dans cette réverbération, face à ces artistes comme face à un miroir, obtenant tout d'un sourire, ne relâchant jamais son emprise.

Je ne pense pas que beaucoup d'ensembles amateurs puissent jamais aspirer à gravir de tels sommets musicaux. Mais avec du travail, et sous la baguette de John, ils le purent. L'attaque en chasse-neige des cors, le hoquet du tuba, ou même le démarrage précipité du premier violon en ont été des incidents insingnifiants. Et la joie des spectateurs était finalement assez mince à côté de celle des musiciens, des chanteurs, et surtout des chanteuses - qui reviennent de loin m'a-t-on dit - mais qui ont réalisé une admirable prouesse.

Ce sont les deux sollistes Guillaume et Frédéric, le ténor à barbichette et le baryton à chignon, qui ont naturellement rafflé la mise des applaudisements et des bouquets de fleurs, c'est la loi du genre et ce n'était pas démérité. Mais l'on aurait voulu les couvrir tous et toutes de leurs pétales bariolés.

Vivement que l'on connaisse le programme à venir de tous ces fabricants de bonheur.

En attendant, moi, ce soir, je m'offre grâce aux conseils avisés d'une fée qui doit encore enrager d'envie frustrée, Le condamné à mort de Jean Genet, dit et chanté par Etienne Daho et Jeanne Moreau. Deux représentations seulement, pour un album événement. Peut-être y suis-je, au moment où tu me lis...

Oui, je sais ce que sont les privilièges !

02 octobre 2009

Mégane, mon nouvel opéra

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Il est 5h45 dans le quartier de la Bastille, ce vendredi matin. Petit matin. Tout petit matin. Après une rude nuit, toute en toux retenue. Les bars sont vides, seul un est encore comble, il est enfumé, on dirait, confondu à cette heure avec le trottoir. J'en prends une bouffée, mes essuie-glaces ne sont pas encore actionnés. Mégane, ça pourrait être le nom d'un Opéra, non ? Comme Orphée, Salomé... Un prénom de femme antique, prometteur de grande tragédie.

Tout se mélange.

Les garçons de bar sont pour la plupart occupés à manier le balais ou l'éponge, les tables sont regroupées, on entend des rideaux de fer se baisser. Quelques recoins bruissent de gens qui ne sont pas encore couchés. Les gens déjà levés sont des anomalies. Des erreurs de parcours. Des insomniaques en errance. Des fous.

Aujourd'hui, ma journée sera opéra et voiture. Ce soir, ce sera Wozzek, un autre prénom, mais d'homme. Une figure de soldat, en conflit avec la société. Un des plus grands opéras contemporains, paraît-il, que l'on doit à Alban Berg. L'après-midi, j'aurais récupéré ma nouvelle voiture. Une Mégane, d'occasion certes, mais suréquipée, féline, racée, azuréenne... un personnage d'opéra.

Il est 5h50, on me remet le numéro 36. La dernière fois, j'avais fait mieux avec le numéro 24. A l'appel de 6h, nous sommes 41 déjà à faire la queue devant Bastille pour réserver nos places pour La Bohême. Une femme, encore, mais ici son prénom n'importe pas, signe qu'on sera dans la légèreté plus que dans la tragédie. Ce sera pour le 24 novembre. Cette fois, j'y emmènerai ma mère.

A l'appel de 7h, nous sommes déjà plus de 80. Le numéro 15 manque. Il avait manqué à 6h et il manquera aussi à l'appel de 8h. Son compte est bon, il a du rentrer chez lui et se rendormir. Ou alors il a été agressé par un violeur récidiviste. Ou bien c'était un étranger sans papier tombé sur un contrôle de police. Avec ma petite bande des prosélytes lyriques, on se fait quelques films pour tuer le temps. J'en suis à mon troisième café.

Il est 9h, la file se met en place. Mon voisin de derrière participe à cette foire pour la première fois. L'opéra, il l'a découvert l'an dernier, comme moi, bien qu'étant semble-t-il de ma génération. J'aime et me reconnais dans sa façon d'assumer son ingénuité. Nous parlons et nous rassurons l'un l'autre, revendiquons notre droit d'accès à l'émotion artistique. La place de la Bastille bat désormais fort. Oubliées les heures noctambules, Paris s'ébroue. Vite, courons nous mettre à l'abri !

9h30. Nous entrons dans le hall d'accueil. Nous nous sommes familiarisés les uns avec les autres, ce jeu nous y a poussés, alors nous parlons de nos parcours, on entend parler d'histoire médiévale d'une ville allemande, de mathématique et de K-théorie, de rêves d'écriture... Anne et Franck nous ont laissés, appelés par leurs jobs.

Levé si tôt, saurais-je combattre les somnolences ce soir, à l'heure de Wozzek ? J'ai discuté tout à l'heure avec le numéro 3. Il était là à 2h10. Lui aussi a des places pour ce soir, ma crainte ne se partage donc pas. Mais lui n'a pas une Mégane à aller récupérer, à aller bichonner, choyer, amadouer entre les deux. Un contrat à signer, de gros chèques à déposer...

Allez ! Il y a toujours un acte où la confusion mêle des instincts opposés pour faire jaillir le sang, la vérité ultime. Sinon nous ne serions pas à l'opéra. Nous domperons jusqu'aux débordements. Dans une heure, c'est le lever de rideau.