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26 août 2010

je l'ai fait

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Hier donc, séance de reprise chez mon psy. Ma décision était faite, réfléchie, pesée. J'avais quand-même choisi d'honorer mon rendez-vous, et de l'affronter, lui, avec ses arguments qui font toujours mouche. Par respect, par sens du devoir, sans doute soucieux de mon image, comme à chaque fois. Mais surtout pour éprouver ma solidité. Et j'ai tenu.

Ça n'a pas été facile.

En exposant, dans la confusion, les raisons qui me poussaient à arrêter, je citais pêle-mêle l'argent, la durée sans fin de l'exercice, l'épaisseur de ma carapace, mes récalcitrances chroniques, l'argent encore et mes priorités, mon impression de butter sans cesse et de ne pas être capable d'y arriver, l'icônoclasme de la recherche coûte-que-coûte, au milieu d'une enfance protégée, d'un traumatisme enfoui comme cause à mon mal-être, l'argent toujours, le sentiment d'un luxe déplacé... Au milieu de tout ce fatras, dont je t'épargne le détail, j'évoquais l'idée que cet arrêt puisse n'être qu'une pause.

"Ah! non, m'a-t-il aussitôt rétorqué. Si vous preniez la décision d'arrêter (note bien le conditionnel, alors que je lui annonçais une décision ferme), il n'y aurait pas de retour possible. Nous sommes là pour travailler sur vos résistances, pour essayer de les comprendre. Ce travail ne peut pas fonctionner si vous lâchez chaque fois qu'elles se manifestent."

Cette affirmation me désarmait un temps, je vacillais. Mais je lui dis que malgré tout, eh bien tant pis, il était important pour moi de prendre cette décision, de l'assumer, de venir la confronter à lui.

J'ajoutais qu'au fond, je m'étais retrouvé en psychanalyse non par choix, mais parce que commençant une thérapie pour dépasser l'état dépressif qui s'installait en moi, à la suite de ce satané chagrin d'amour, il m'avait lui, de fil en aiguille, conduit sur le divan, pour nous affranchir l'un comme l'autre du regard de l'autre. Arrêter, c'était reprendre la main. Et que si je devais revenir un jour en psychanalyse, ce serait cette fois par choix. Je ne l'écartais pas.

J'étais honnête. J'ai la curiosité de mieux me connaître, de comprendre les ressorts du mal-être où je me complais malgré l'amour qui m'entoure. J'ai perçu en un an et demi la richesse de cette démarche, j'y ai déjà puisé une force nouvelle, une distanciation avec la vision idéalisée de mon enfance, de mes parents et de leur histoire.

Mais il m'a donné le vertige. Avant les vacances, quand évoquant l'idée d'espacer nos séances il me répondait que nous n'en étions qu'au tout début, que j'étais trop résistant me réfugiant sans cesse dans la "conversation sympathique", qu'il faudrait au contraire, idéalement, intensifier le travail. S'est instillé en moi l'idée qu'il n'était pour l'instant pas à ma portée, ce travail, ni dans mes moyens. Et que ne l'ayant pas choisi, il était préférable de l'arrêter.

"C'est dur d'avancer dans un tunnel, je lui ai dit, surtout quand on n'en voit pas le bout, vous savez. Ah! évidemment, quand vous avez un loup qui vous court derrière, il n'y a pas de problème, vous avancez sans réfléchir. Mais j'ai retrouvé la paix et une certaine sérénité..."

C'était vrai. Je n'ai plus versé de larmes d'amour depuis quatorze mois, j'ai retrouvé une capacité de travail, une capacité à écrire, à créer. Je me surprends même à être capable d'aimer au passage d'un sourire clair. Alors bien sûr, je suis encore fragile, je suis même pétri de fragilités et mon chagrin est à peu de distance, mais cette quête sans fin d'un possible trauma m'apparaît aujourd'hui décalée. Et elle me coûte cher.

Un quart d'heure avant d'entrer en séance, je faisais un SMS à trois-quatre amis, leur annonçant ma résolution. Je pensais que convoquer des témoins au combat me rendrait plus fort. "A votre avis, en jouant la rupture avec moi, à quelle autre rupture cherchez-vous à échapper ?"

Il faisait mouche encore. J'ai bafouillé un peu, ai rit pour souligner sa lucidité, ai évoqué les ruptures professionnelles, associatives, personnelles, amoureuses, à côté desquelles j'étais passé tout au long de ma vie, que je cherchais encore à esquiver aujourd'hui.

"Les autres sont plus compliquées, elles n'engagent pas que moi. Celle-ci, elle n'engage que moi. Un tout petit peu de vos revenus, aussi. Mais elle n'a pas d'autre incidence que pour moi. Alors oui, elle est plus facile..." Au fond, tout assumer !

Et j'ai été le plus fort.

En sortant, il m'a tendu la main, comme à l'accoutumée, mais cette fois en se pinçant les lèvres et en murmurant "Bonne route !". J'ai presque cru voir du chagrin dans son regard fuyant. Est-il possible qu'un transfert fonctionne en sens inverse ?

J'ai sans doute tort mais je suis content de me tromper. Je te dois beaucoup, en tout cas. Cette décision, tes commentaires instruits de ton expérience et emplis d'empathie, me l'ont inspirée.

Une fois la porte d'entrée refermée sur la rue, je rentrais dans la pharmacie juste en face pour demander des huiles essentielles. Désormais, je me soignerai à l'arômathérapie.

ricky martin.JPGEt puis j'allais nager à Roger Le Gall, où je fus accueilli, dès le vestiaire, par le sourire lumineux d'un gaillard au crâne rasé. Je retrouvais dans la seconde les saveurs de ces belles années où me comblait une bonne paluche, synchro, l'œil dans l'œil, rictus pour rictus, sous la lumière tamisée des douches. J'ai nagé 2.000 mètres en énergie véloce sous les yeux encourageants de cet amant de circonstance, qui me confirmait que la technique n'était pas mauvaise, pour se libérer de tensions parasites. "Ricky Martin lui-même, avant d'enregistrer en studio, me dit-il, y aurait souvent recours, alors"...

14 juillet 2010

conversation sympatique

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Paris ce matin avait la tête en l'air. Le défilé aérien avait ouvert la parade du 14 juillet, et la Place de la Nation recevait les fins de cortège avant la dislocation dans un ciel chargé. J'ai nagé sous la pluie battante, et ce fut réjouissant.

Lundi, pour notre dernière séance avant la rentrée, mon psy m'a engueulé. Il faut dire que pour la première fois, j'ai évoqué la possibilité d'arrêter.

La perche était trop belle.

Un rêve à l'origine. Un collègue, haut placé dans la hiérarchie mais en disgrâce, lisait fièrement en réunion le montant des émoluments qui lui seraient versés en compensation de sa retraite précipitée. Comme un ami avait reçu de son notaire, le même week-end, dans la matinée d'une crémaillère où j'étais invité, un chèque de trop perçu dans le pli qui contenait son acte définitif de vente. Le trop perçu de mon collègue s'élevait à quelque chose comme 250.000 euros. "Ah! l'argent", avait simplement réagi mon psy. Là où moi j'avais d'abord simplement pensé à une envie de large par rapport à mon boulot.

Alors je le lui ai dit. L'idée me taraudait depuis plusieurs mois. Depuis je crois le jour où mon amie Céleste avait écrit ici-même, dans un commentaire, qu'une psychanalyse pouvait s'arrêter quand on avait retrouvé l'énergie du travail et la capacité de l'amour. Je lui ai dit que je me demandais si l'heure n'était pas venue. Bien sûr, ce rendez-vous m'était devenu familier, presque agréable, mais il me coûtait cher, et mon budget était en peine, mes comptes dans le rouge, presque chaque mois. Pas à cause de ces séances, seulement. A cause de mes sorties surtout, de mes excusrsions. Mais enfin, cela me créait suffisamment de souci pour que je lui en parlas.

Il est parti dans une diatribe comme il en livre peu. Il m'interpelait. N'était-ce pas un prétexte ? Un acte de résistance ? Pourquoi donc est-ce que je ne m'interrogeais pas plutôt sur les difficultés qui étaient les miennes à interpréter mes pensées sur un plan psychanalytique, et me contentais-je sans cesse de conversation sympathique ? D'où venait donc que je fus si récalcitrant ?

Je me suis montré surpris de sa véhémence, me suis défaussé de vouloir arrêter, ai prétendu avoir voulu évoquer cette idée parce qu'elle était simplement présente dans ma tête, que du reste, l'incertitude quant à ce qui fondait la fin du travail engagé ne me permettait pas de savoir par moi-même s'il était légitime de m'interroger ou non.

Il était bien gentil de me reprocher ma carapace, mais si je savais par moi-même comment la faire craquer, cela se verrait. Je m'efforçais même, lui dis-je, de parler sans interrompre mon flux durant nos séances, pour ne pas laisser mes mécanismes cérébraux prendre le pouvoir mais tâcher de laisser les idées s'exprimer telles-quelles, dans l'état où elles me venaient. Il me répondait qu'il ne fallait plus que j'aie peur des silences, qu'il fallait que je prenne le temps de m'interroger sur la portée psychanalytique de ces pensées, sans les redouter, sans en faire de simples éléments de récit, sans chercher à me construire une image, comme pour chercher, toujours et toujours, à être idéalisé. Que si j'étais venu commencer ce travail, c'est bien qu'il y avait une blessure à mettre à jour... Et selon lui, nous n'en étions qu'aux balbutiements !

Bref, il m'a secoué. Avant un break de 5 semaines. Sans que je sache quoi faire de tout cela. Si je n'ai plus le droit à la conversation sympathique dans son cabinet, que va-t-il me rester. Ou que va-t-il surgir ?

Je vais donc refermer cette porte. Et la tienne aussi, avant de partir quelques semaines pour Madagascar : le cadeau à ma nièce, pour ses 18 ans. Un projet qui lui fut aussi un remède quand elle était au fond du trou, il y a six mois. Elle vient d'ailleurs de décrocher son Bac avec mention, et à son arrivée, lundi soir, nous a joué une danse hongroise de Brahms au violon. Plutôt bien, d'ailleurs. Attention à ce qu'elle ne reparte pas dans une course effrénée à la performance. Elle aussi, tient, elle sait pratiquer la conversation sympathique pour ne rien livrer d'elle.

Ce doit être un sport familial, la dissimulation des blessures.

01 juin 2010

de l'intérêt du micro sans fil

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Je suis autour d'une table, une table rectangulaire, sombre, nous y sommes quatre ou cinq. Sur un bureau à côté, plus étroit, surélevé, sombre aussi, se trouvent deux ordinateurs, les écrans sont éteints, l'un est le mien. Nous nous tournons vers eux, nous ne sommes plus que deux. Que ferons-nous, si le premier ne fonctionne pas ? Sera-t-il permis d'utiliser le mien. Je prends peur. Et mes dossiers privés, et mes fichiers pornos, s'ils venaient à être ouverts par hasard, en pleine projection publique ?

D'ailleurs, ce n'est pas autour d'une table, que nous sommes, mais bel et bien sur une scène. Deux collègues m'accompagnent, deux femmes, alertes, l'une de chaque côté de moi. Face à nous, un public d'enfants. Nous nous avançons vers le devant de la scène. Mes collègues ont toutes les deux en main un micro sans fil, comme pour en organiser la circulation dans l'assistance. C'est moi qui parle. Mon micro est filaire. Je suis le Maître de cérémonie, mais suis subitement stoppé dans mon avancée par un câble trop court. Mes collègues ne se rendent compte de rien, d'un air réjoui elles continuent à s'avancer. J'ai l'air con, seul avec la parole mais arrêté dans mon élan presque dans les coulisses.

Soudain, une musique se met à jouer puis s'arrête. Une musique courte mais enlevée. "Les enfants, savez-vous ce que nous venons d'entendre ?" J'attends qu'ils me disent "une virgule", ou "une respiration". C'est qu'auparavant, ils ont été beaucoup sollicités. La salle rit, chante, danse même à nouveau sur cette musique. Quelqu'un me crie le nom du chanteur, ou du groupe, ou du morceau, je ne m'en souviens plus. Mais j'ai l'air con, avec ma virgule.

C'est là dessus que je me suis réveillé. Trois vents dans la nuit. Dans le même rêve. Pour quelqu'un qui ne rêve jamais !...

"Cette histoire de câble trop court, surtout j'aimerais entendre ce que ça vous inspire..." Et là, un flash d'évidence au seul énoncé de sa question, le souvenir récent d'une voiture, d'une rencontre, d'une excitation haletante, émotive, contrariée, d'une main à peine glissée jusqu'au pubis, d'une envie hésitante, impatiente entre deux rendez-vous, ma mère qui m'attend dans un musée.

Je lui réponds, la voix tremblante : "La peur de l'impuissance, sans doute".Biosphoto_609652.jpg

Quinze jours après, Pentecôte oblige, j'ai revu mon psy, hier. Il a juste décelé dans ce que je sécrétais que j'avais besoin que l'on prenne soin de moi.

Syndrôme de la sortie de chrysalide ?

05 avril 2010

au lait de la tendresse paternelle

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Lundi. Pâques se poursuit à sa façon, langoureux. La séance chez mon psy est reportée. Lundi dernier, pour la deuxième fois en un an, il s'est passée une chose assez violente. Je ne sais même plus comment les choses ont commencé. Ah! si, il était question d'un film, vu la veille à la télé : Les témoins, d'André Téchiné. Il est rare que France 2 diffuse un film où une homosexualité explicite a droit de citer dans un grand film d'auteur en prime-time. Il y faut une bonne cause, une caution morale : le Sidaction arrive opportunément chaque année.

Je passe sur le sujet du film : les premières heures de l'apparition du Sida et les premiers balbutiements de la recherche. Et du combat. Une plongée assez réussie dans les années 80-90. Je disais au toubib qu'une idée m'avait traversé l'esprit en voyant une scène, où Julie Depardieu expliquait comment s'était déroulée sa naissance, le contexte de l'accouchement, terrible, et le fait qu'elle n'avait pas été une enfant désirée.

En fait, chaque fois que j'entends évoquer un accouchement difficile, où l'on parle de souffrances, et de dangers, je ne peux m'empêcher de penser immédiatement à ce que je sais de ma propre naissance. Maman en parle souvent, comme un plaidoyer. Mon frère et moi sommes nés à la clinique des Bluets à Paris. On l'appelait la clinique des métallos. Elle fut la première à mettre en place l'accouchement sans douleur. Selon u93a.jpgne méthode mise au point en Union soviétique : l'accouchement psychoprophylactique. Inlassablement, face à toutes les incrédulités de la terre, maman affirme et explique que ni pour moi, ni même pour mon frère aîné, son premier enfant, elle n'a ressenti la moindre souffrance. Rien. Toute sa préparation l'avait conditionnée à abandonner l'idée que l'on donne naissance dans la douleur, à déconstruire ses représentations morales et culturelles, à accompagner son corps dans son ressenti, à éprouver la naissance, oui, mais sans se résoudre à ce qu'il s'agisse de douleur. Elle est belle, maman, quand elle en parle. Les anesthésies péridurales n'existaient pas, alors, et puis la santé disposait de moyens humains pour des temps de préparation et un accompagnement conséquents. Je crois que les Bluets restent une belle clinique pour les accouchements, mais la psychoprophylaxie a disparu...

Voilà sur les conditions de ma naissance. Restait la question du désir. C'est curieux que j'en parle, parce que je n'ai jamais douté être un enfant désiré. Mais à la façon dont ce fut évoqué dans le film, j'ai senti que la question m'effleurait, l'espace d'une micro-seconde. J'ai même soudain réalisé que ça pouvait être quelque chose d'important, avoir été désiré ou apparaître inopinément. Alors je me suis mis à l'évoquer avec mon psy. J'ai parlé d'un trouble, comme d'une absence. D'aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai été entouré d'amour. C'est-à-dire que je me suis senti aimé, et j'ai senti que l'on s'aimait autour de moi. A commencer par mes parents entre eux. Mes parents se sont évertués à construire autour de nous un univers d'harmonie. Il y avait place au combat - de classe, de préférence -, à la revendication, à la révolte, même. Mais pas au désamour. Ils s'étaient rencontrés, ils s'étaient aimés - bon, ça avait été un peu compliqué qu'ils se l'avouent, mais les épreuves avaient apporté la clarté -, ils avaient désiré des enfants et étaient désormais engagés dans la vie comme ils l'étaient dans leur foyer. Il y avait toutefois un hic. Quelque chose qui ne collait pas. La vie ne peut pas être aussi limpide, ça se saurait. Comme une chose occultée. Oserais-je dire un non-dit ? Et là, il me faut m'interroger sur l'au-delà de ma capacité de mémoire. Il ne se peut pas que les choses se soient passées aussi bien. Papa sortait de prison et était forcément avide de liberté et de grand air. Maman s'était battue pour l'attendre, pour le soutenir, pour le libérer et était avide de lui. Il ne se peut pas qu'il n'y ait pas eu violence, dans cette situation. Il fallait que l'un des deux renonce. Il y a forcément eu conflit - ouvert, ou en mode frustration - mais un tel frottement ne pouvait pas ne pas faire des étincelles.

Histoire de parler, et en résonance au film, j'ai dit à mon psy que peut-être c'est dans cette période-là qu'il faut rechercher ma propension à interpréter chaque silence comme un abandon. "Peut-être en effet", m'a-t-il dit. Maman devait être tendue vers le fait de réussir à se lier à mon père, et peut-être, à cette époque très spécifique n'étions-nous qu'accessoires, accidents ou arguments. Mais à cette époque seulement. Parce qu'autrement, dans mes souvenirs plus tardifs, il n'y a pas moyen de me remémorer quelque réserve, si ténue soit-elle, au fait d'avoir été un enfant désiré, puisqu'aimé.

J'étais donc là dans la spéculation totale. Presque le procès d'intention. Pourquoi échafauder des idées pareilles, alors que je n'avais été qu'aimé. La séance suivait son cours. Il me semble que tout ceci fut dit en quelques minutes à peine. "Ah! et puis... si, tant pis, je vous en parle. En fait j'ai eu, il y a quelques jours une idée soudaine, qui ne m'a traversé l'esprit qu'un très court instant." Je me lançais : "J'ai été aimé. Vraiment, j'ai été aimé... mais en fait..." J'hésitais. "Je n'arrive pas à me souvenir d'un geste tendre de mon père, d'un geste concret, je veux dire".

J'eus à peine le temps de finir cette phrase, que ma gorge s'est nouée, tout mon visage crispé, des torrents de larmes ont afflué à mes yeux, puis coulé vers mes oreilles, je n'avais pas la force de les essuyer. Allongé sur ce fichu divan, entre deux spasmes, j'arrivais juste à formuler quatre mots après quelques minutes. "Cette idée m'est insupportable".

Il m'a laissé pleurer longtemps. M'a juste glissé, à un moment où je semblais me calmer, "Qu'est-ce qui vous est insupportable exactement ?"

"Le fait que mon père puisse ne pas avoir été tendre, ou pouvoir simplement penser une chose pareille. Les deux, en fait".

Une fois calmé, retrouvant une capacité à m'exprimer, je commençais comme un inventaire. En vrac, j'évoquais une enfance où je n'avais manqué de rien, nos semaines de camping sauvage à quatre dans les vallées verdoyantes du Queyras, des Pyrénées ou des Cévennes. Notre présence tolérée dans les réunions. Pas de gestes tendres, peut-être, mais une vraie présence. Nous n'étions pas des enfants relégués.

A mesure que je parlais, j'en vins à formuler cette idée, que je dis finalement assez froidement, n'ayant plus de larme en moi : "j'ai été avec mon père, plus que mon père a été avec moi". Je me souvenais des "t'inquiète-pas, il y en a aura pour cinq minutes", qui devenaient une heure, des heures à attendre dans la voiture, ou dans un fauteuil à côté, qu'il finisse une discussion, un rendez-vous, une réunion... Papa était dans le grand combat pour un monde juste et humain, j'étais son spectateur émerveillé. Peut-être au fond n'ai-je orienté ma vie que dans le désir d'être dans ce combat-là comme une étoile à mon tour pour qu'il soit, lui, envers et contre tout, enfin, avec moi. Si c'est le cas, j'y ai amour paternel vervaco.jpgplutôt pas mal réussi. Quand adulte, je devenais responsable d'un grand syndicat étudiant, il n'avait en lui que de la fierté. Ma mère m'en rendait compte, plus qu'il ne la manifestait, mais d'une certaine façon j'avais gagné. Je n'en suis pas arrivé jusque là avec mon psy. Avec lui, j'évoquais plutôt la tendresse que j'éprouvais pour les jeunes pères que je voyais entourer d'affection leurs jeunes enfants, ma fascination pour leurs gestes maternels.

La séance était terminée. Avant qu'on ne se quitte, il m'a juste dit : "Vous savez, même si apparemment c'est la vôtre, materner, ce n'est pas la seule façon d'aimer".

Putain, ça va bientôt faire un an et 2.000 euros que j'essaye de retrouver la paix intérieure. Je commence à peine à casser mes mûrs de soutènement. Tu crois que j'en ai encore pour combien de siècles ?

29 janvier 2010

cette lumière secrète venue du noir

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Je suis neuf en psychanalyse, comme dans un peu toutes les choses de la vie. Je viens ainsi d'apprendre que le complexe d'œdipe avait sa version féminine, qui prend ses racines dans la tragédie grecque de Sophocle : c'est le complexe d'Electre. Electre qui, par amour pour son père Agamemnon, assassiné par sa mère Clytemnestre, assigne un sens unique à sa vie : la tuer pour le venger.

C'est sur ce mythe que Richard Strauss a construit son opéra Elektra, un opéra sombre dans la veine de Salomé, sur un livret ténébreux qui commence dans l'assassinat et finit dans le bain de sang. Le théâtre de la Monnaie de Munt, à Bruxelles, vient d'en monter une production rare (1), et j'ai fait le voyage, accompagné par mon mentor en la matière, pour assister à la première. La mise en scène contemporaine de Guy Joosten avait fait des servantes des gardiennes de prison ou des infirmières, Electre n'y était pas habitée par la démence, mais par la détermination froide.

Elektra_3585-046_Bofill.jpgEvelyn Herlitzius y a livré une magnifique interprétation surtout dans la scène du dialogue avec sa mère ou celle de ses retrouvailles avec son frère Oreste. Une soprano dramatique, sans vibrato excessif dans la voix : j'adore. La musique de Richard Strauss est d'une densité inouïe, finalement très honorablement servie par l'orchestre de La Monnaie, pourtant plus habitué à jouer dans la légèreté et les couleurs de la musique française.

"L’opulence de son soprano, écrit Le Soir de Bruxelles dans une critique très positive, peut se fondre dans une sensualité, un désespoir qui, en miroir, rend ses imprécations plus glaçantes. Cette voix-là, nourrie autant de haine que d’amour, Evelyn Herlitzius la domine d’un bout à l’autre, dans une progression très construite, jusqu’à l’anéantissement."

On ne va pas découvrir un opéra de Richard Strauss en ingénu. Ecouté comme ça, l'air de rien, avec un CD dans la voiture, c'est inaudible. Criard, bruyant, excessivement tendu. Il faut s'y préparer. S'intéresser à la trame du récit, à la poésie du texte, à l'épaisseur des personnages et la complexité de leurs figures. Alors la musique prend un autre sens. On y décèle les thèmes récurrents, comme celui qui vient à chaque évocation d'Agamemnon, les montées orgasmiques et les apaisements mélodieux, on constate que la musique a beau être puissante, elle n'éclipse jamais les voix et s'évertue à les servir. Richard Strauss cultive les interstices colorés, il est à la musique ce que Pierre Soulages est à la peinture. Bon, c'est osé, mais c'est qu'on y trouve la même "lumière secrète venue du noir".

Car il se trouve que j'ai aussi eu droit mardi dernier, à une visite privée de l'exposition Soulages, à Beaubourg (2). Enfin, privée... Nous étions quelques centaines de VIP, ou faisant fonction, dans ce coup-la. Avec petits fours haut de gamme à la clé.

Il y avait dans chaque salle de l'exposition des conférenciers, que l'on pouvait suivre d'un bout à l'autre, ou chez qui l'on pouvait glaner des soulages1.jpginformations, des bribes d'analyse, pour mieux appréhender l'œuvre. J'ai appris qu'adolescent, à Rodez, Soulages n'avait jamais vu de peinture, et lorsqu'en visitant une église il y fut confronté la première fois, cela suffit à le décider de faire métier dans le dessin. J'ai aussi appris que c'est en consultant, plus tard, une revue collaborationniste dans un salon de coiffure, qu'il eut sa première rencontre visuelle avec l'art abstrait, grâce aux illustrations d'un article qui dénonçait l'art dégénéré. Il s'agissait de Mondrian.

Les premières œuvres, faites de traits épais, noirs et désordonnés, presque inexpressifs, sont austères. Nous sommes dans le monde du  noir. Du noir profond, intense, d'un noir de chine ou de goudron. Qui couve de discrètes irisations. Puis entre les traits, dans des jours, dans des coins, tu vois percer la lumière. Au fil des ans, ses toiles deviennent plus noires, plus denses, mais elles soulignent de mieux en mieux les couleurs les plus sombres.

Puis vient l'âge du noir total, Soulages fait disparaître les infractuosités blanches ou colorées, mais il se joue de la matière, des épaisseurs, des effets de brosse. Dans ces noirs profonds et impénétrables, pourtant, de ces noirs même, la lumière jaillit, les reliefs l'attrappent là où elle est, et te la renvoient différemment selon l'endroit où tu te trouves. Tu en oublies qu'ils sont noirs, ou alors tu les verrais "d'un noir si bleu", pour reprendre le nom d'une maison d'édition chère à mon ami Manu. Il y a des tryptiques somptueux.

De là où nous étions, le visage d'Electre, brune comme les nuits, irradiait, foudroyante. Tu en oubliais aussi la détresse de sa condition et la terreur de son projet. C'est l'avantage des petits théâtres, on y est près de la scène, et les personnages te parlent d'un battement de cils pour faire jaillir la lumière de la pire des ténèbres.

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(1) dernière représentation, le 2 février 2010

(2) jusqu'au 8 mars 2010

24 janvier 2010

Œdipe contrarié

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Mon post d'hier ne concernait pas la guerre d'Algérie, il ne visait pas non plus à te donner mes parents à voir en héros.

Quel que soit le côté du mur où l'on se trouve à sa naissance, du droit ou du gauche, de l'argenté ou du misérable, que l'on soit du parti de la solidarité plutôt que de celui de l'exploitation, une influence "petit blanc" nous colle à la peau. Sans doute à cause de notre vision universalisante du monde. La suprématie des Lumières. Qui fait de nous tous, quelque part, de vrais humanistes. Mais qui nous empêche d'aller rencontrer l'autre jusqu'à sa représentation du monde, jusqu'à son propre rapport aux choses de l'univers, jusqu'à sa cosmogonie intime. Ce que je veux dire, c'est que l'on ait eu un père rebelle ou magistrat, des racines pied-noir, ou que l'on soit acteur de la coopération culturelle d'aujourd'hui, nous avons l'Algérie en commun, et la lecture que nous en avons est de toute façon déformée.

Mais je le répète, le post d'hier voulait préparer celui-ci, qui te ramène à moi. Car évidemment, je suis plus important que l'Algérie ! J'ai eu le plus grand mal à écrire ce billet depuis trois semaines, pardonne-moi s'il est embrouillé.

Donc. Ma mère aimait mon père, qui était en prison. Mon frère fut conçu dans un parloir "familial", mais je ne sais pas ce qu'il a pu s'imaginer avant que ce ne soit dit. Papa fut libéré trois mois après sa naissance, puis trois mois plus tard, je fus conçu à mon tour en pleine liberté, ma mère perdit son père cet été là, et six mois plus tard, je naissais.

Mon psy s'est avancé à une hypothèse, en une douzaine de mots, comme il le fait d'habitude, et j'en rendrai compte ici en beaucoup plus, car je suis mauvais en économie verbale. Je lui racontais cette lettre, ma conversation avec ma mère ce matin-là, et j'évoquais une piste, un peu honteux, il est vrai. Ma mère a consacré sa vie à mon père, comme elle aurait pu la consacrer à l'Église si elle était allée au bout de son projet religieux. Elle a tout arrêté pour être autant qu'elle le pouvait à ses côté pendant les années d'incarcération. Puis son désir de vie commune s'accomplissant, elle y donnait tout. Elle avait appris un métier, dans le secteur médico-social, s'était insérée dans divers milieux, était au passage devenue communiste, abandonnant Dieu, était devenue fonctionnaire d'État, avait acquis une stabilité... Donc à sa sortie de prison, du moins je le suppose, elle mit toute son énergie à aider mon père, sans diplôme bien que savant, à prendre ses marques, à trouver du travail et à s'y épanouir. Les années soixante n'étaient pas aussi dures qu'aujourd'hui. Réussir cette intégration, c'était aussi peut-être l'écarter de la tentation de partir courir le monde dans la solidarité internationaliste, comme beaucoup de ses amis de prison l'incitaient à le faire.

Les réseaux aidant, il avait trouvé un emploi dans la banlieue nord, ils quittèrent la banlieue sud. Puis il eut un emploi à Paris, elle allait le chercher chaque soir à la gare... Beaucoup plus tard, quand elle serait, elle, en invalidité, c'est à l'atelier de peinture de mon père qu'elle se dévouerait, à ses projets d'expositions, elle deviendrait son assistante particulière.

Il était évident, y compris je pense dans nos yeux d'enfants, que l'accomplissement de cet amour était le projet de sa vie. Mon psy m'a demandé si je ne lui reprochais pas de ne pas nous avoir donné autant d'amour. Je lui dis que c'était exactement la question que je n'osais pas me poser, mais qu'en même temps, il m'était bien difficile de dire que j'avais manqué d'amour.

J'ai eu des parents immensément aimant. Présents. Disponibles. Confiants aussi, ce qui n'est pas rien. Transmetteurs - de valeurs, entre Bacon, Oedipus & Sphinx 1979.jpgautres. Protecteurs et sur-protecteurs. Maman était obnubilée par l'idée du conflit. Entre gens intelligents, les conflits se règlent par le dialogue, aucune violence ne doit poindre. Je n'ai jamais vu mes parents se disputer. Ce curieux mélange de communisme pétri de culture catholique faisait d'eux des gens bons, et les engagements qui les conduisaient certains soirs à des réunions, certains dimanche à vendre le journal dans les quartiers populaires, ne faisaient que ma fierté d'enfant, d'autant qu'ils prenaient toujours le temps de nous expliquer le sens de leurs absences, de leurs actions. Ou ils nous emmenaient avec eux, et j'adorais, monté sur les épaules de papa, mettre moi-même les tracts dans les boîtes-aux-lettres.

Ainsi, mes parents s'aimaient. Maman aimait papa, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, mais je n'avais lieu de me plaindre de rien.

Nous étions, mon frère et moi, les témoins chéris de cet amour infaillible qu'ils se portaient. Nous en étions une réalisation, l'accomplissement en quelque sorte, nous concentrions à ce titre beaucoup de soins et d'affection. J'étais moi l'incarnation de cette preuve d'amour.

Mais je n'étais pas, ne pouvais pas être, l'objet du désir, l'amour convoité, celui pour qui l'on se met en quatre de peur de le perdre...

"Est-ce que du coup, n'ayant rien à lui reprocher à elle, alors que l'amour qu'elle vous montrait n'était toutefois pas celui qu'elle portait à votre père, dont vous perceviez la place à part qu'il occupait - et que vous enviiez - vous ne vous le seriez pas reproché à vous-même ?"

Le manque d'estime de moi, ce défaut d'amour-propre dont j'ai pris violemment conscience lors d'une séance précédente (j'en parlais là) pourrait ainsi peut-être s'ancrer dans une quête frustrée, une quête d'enfant confrontée à l'échec obligé, mais qui n'ayant eu aucune cause extérieure à combattre, ni un père à tuer parce qu'il était un héros, ni une mère à blâmer parce qu'elle était une sainte, se serait retournée contre moi-même. Une sorte de complexe d'Œdipe contrarié par un excès d'amour.

Nous sommes loin de la grande histoire du monde, mais ce sentier, il me plaît de le défricher, et de commencer à désacraliser ma toute petite histoire. Pardonne-moi aussi de m'y plaindre d'avoir été trop aimé, c'est sans doute indécent, mais ce chemin n'est que très personnel.

28 décembre 2009

l'estime de soi

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Ce sera un lundi sans psy, confiseurs obligent. Mon frère et sa famille sont repartis hier de notre maison du Lot. Tout est calme. La bruine dehors. Le tic-tac de la grande horloge du salon. L'occasion de revenir sur ma dernière séance.

C'était mardi, en fait, un contre-temps lié à ce petit accrochage. Je lui avais parlé de l'état paradoxal de sérénité dans lequel je me trouvais, à l'heure de la séance, alors que je venais encore de traverser une série de trois-quatre jours tempétueux, dans l'attente déçue et l'obsession malsaine.

Il me laissait décrire quelques unes de ces manifestations, puis me dit : "Au fond, pourriez-vous me dire pourquoi vous l'aimez de cette façon ? Diriez-vous que c'est, comment dire, par pur amour ?" Je bafouillais une réponse, oui, enfin non..., en fait si... Je crois que je lui dis que, sa situation avait beau ne pas être enviable, j'aurais aimé être lui, voilà, c'est ça.

"Est-ce qu'au fond, vous ne voudriez pas plutôt être aimé de la même façon ? Est-ce que ce n'est pas cette façon d'aimer, que vous poursuivez ?"

Je restais un peu suspendu, je repensais à des hommes qui m'avaient aimé sans que je comprenne vraiment pourquoi, qui me l'avaient montré, mais dont je n'avais pas su accepter l'amour. Je m'apprêtais à lui dire que non, qu'aimé je l'avais été, que j'en étais certain.

"Je voudrais aller plus loin : est-ce qu'au fond, vous ne voudriez pas pouvoir vous aimer de cette façon-là ?"

La question m'était étrange. Je me la suis répétée. Une, deux fois. M'aimer moi-même... En quelques secondes, ce fut comme une lame qui s'enfonçait dans mon gosier. Vouloir, pouvoir m'aimer... Une baudruche s'est mise à y gonfler à toute vitesse, à crever et à déverser des tonnes de larmes.

M'aimer... m'accepter, me donner de l'amour, pourquoi donc avais-je si mal en laissant résonner ces questions dans ma tête ? Pour la première fois je fondais là, sur ce divan. Incapable de me retenir. Une fois, j'avais écourté la séance. Pour ne pas craquer sans doute, car il m'avait touché. Plusieurs fois, il m'avait reproché de ne pas laisser s'écouler mes idées selon leur libre cours, ou mes émotions. Soulignant mon incapacité à perdre le contrôle.

Après un moment, me reprenant, je lui dit une idée qui m'avait traversé la tête quand, quelques jours plus tôt, mon frère avait évoqué l'anorexie de sa fille en me rapportant ce que son psy en avait dit : qu'elle était intelligente, qu'elle résistait étonnamment. Y avait-il quelque chose d'héréditaires dans ces stratégies ? les barrières mentales qui empêchent la spontanéïté, le lâcher-prise, sont-elles génétiques ?

"Génétiques, comme vous y allez !... mais que ce soit un trait familial, assurément, c'est fort probable". Nous en parlions, alors que la muraille venait d'être percée. Alors que je prenais conscience brutalement de ce que je me traînais de moi une image hideuse, et que les constructions de ma vie, toutes, ce blog, tiens ! étaient de simples paravents derrrière lesquels je n'avais de cesse que de dissimuler cette absence totale d'estime de moi.

Si la difficile traversée dans laquelle est engagée ma nièce lui permettait, plus précocément, de gérer ça mieux, de se retrouver et de s'accepter sans fard, au bout de son tunnel il y aurait peut-être de jolis prés verts.

05 novembre 2009

mes sales rêves

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Sans plus trop savoir ce que je cherche à soigner, et même si je ne t'en ai plus parlé depuis longtemps, je poursuis mes séances hebdomadaires chez le psy. De toute façon, ça ou autre chose, je finis mes mois dans les ultimes recoins de mes découverts autorisés...

J'ai (presque) arrêté d'avoir peur des silences. J'ai (quasiment) réussi à ne plus préparer mentalement mes séances, à ne pas me laisser (complètement) envahir la tête par leur échéance. Il est (toutefois) un symptôme qui se manifeste à une ou deux nuits de chaque lundi : je fais des rêves, ou plutôt des cauchemars, dont je parviens à ne plus effacer les traces.

Une fois, je roulais dans un marais, à bord de ma toute nouvelle voiture, et bien que le temps fut clair, je me déportais sur ma gauche, et me précipitais irrémédiablement vers le bas côté, mon bras paralysé ne parvenant à redresser la trajectoire. Une autre fois, Paris devenait un musée géant à ciel ouvert, chaque fenêtre haussmanienne une toile de maître, et le bus dans lequel j'avais pris place pour une visite un bolide fou qui dévélait sans retenue les larges rues en pente, derrière le Panthéon je crois, et partit se perdre dans le vide abyssal de ma nuit.

La dernière fois, ce n'était pas vraiment un rêve, mais une séquence courte qui se répétait, lancinante, alors même que je n'étais pas en état de complet sommeil. Une femme enceinte se tenait debout, nue ou à moitié nue, j'en distinguais juste le buste et son gros, très gros ventre rond. Une main s'approchait de ce ventre, pas à proprement parler dans une position de caresse. Elle s'avançait par le haut, à la verticale, et les doigts, au contact de ce ventre, le pénétraient, un peu comme s'ils traversaient sa peau. Ou plutôt comme s'ils dissociaient le ventre de son buste et l'en écartaient à la façon d'une coque. Et la main s'enfonçait ainsi profondément dans ce corps. Puis mon image se focalisait sur le ventre, qui à ce moment-là se transformait en nez, ou plus précisément sous la paroi duquel un nez, un très gros nez s'agitait comme pour s'en libérer au point de se confondre avec lui. Tout cela se passait très vite évidemment, et se répétait deux ou trois fois avant que je réalise qu'il s'agissait d'images irréelles dont j'étais l'auteur et la proie. Je tenais mon rêve pour la séance à venir.

Alors sans vraiment me réveiller, une autre image venait me hanter : j'étais dans une pièce de petite taille, on aurait dit un moulin peut-être, ou un atelier, une sorte de réduit. Un incendie se déclenchait de l'intérieur et je cherchais à m'enfuir.

Le nez ? Je n'eus aucun mal à reconnaître qu'il s'agissait du mien : ce sacré nez que je ne supporte pas de croiser dans un miroir. Et le ventre, êtes-vous sûr qu'il ne s'agit pas non plus du vôtre ? J'ai évoqué les questions de parentalité qui sont venues me visiter à la faveur de rencontres familiales à mon retour du Brésil. Il a parlé de ma façon d'appréhender les autres, mes amants notamment, dans un rapport de maternement.

L'incendie ? On n'en a pas parlé, j'ai juste rappelé qu'en branchant mon ordinateur un soir à même son sac, l'idée de provoquer ainsi un incendie m'avait traversé l'esprit.

Reste à nous expliquer pourquoi il semble vous falloir y mettre la main...

Ce sera sans doute pour une prochaine séance.