01 juillet 2008
quand j'étais président de l'Union européenne
Tu te demandes pourquoi je préside l'Union européenne.
En fait, je suis un sherpa, et en période de présidence française, c'est moi qui préside les rencontres préparatoires aux réunions ministérielles, étroitement chaperonné par le représentant de la commission européenne. Enfin, pas toutes, celles qui concernent la ministre pour laquelle je travaille. Il n'y a encore que quinze pays dans l'Union, mais les enjeux sont déjà complexes. Ma ministre a des ambitions : faire reconnaître les valeurs sociales et éducatives du sport, protéger les pratiques amateures des dérives marchandes, faire jouer des relations de solidarité entre secteur professionnel et secteur amateur, donner à l'Europe de nouvelles armes contre le dopage. Elle a fort à faire, parce que le sport n'est pas une compétence communautaire. A priori, au niveau européen, le sport ne relève que des règles économiques de la concurrence libre et non faussée. Aïe. Son objectif : obtenir sous présidence française une Déclaration qui protègera les structures sportives face à la gourmandise des milieux d'affaire.
Autour de la table, les sherpas défendent scrupuleusement les positions de leurs États. Ou ils louvoient, font de la surenchère pour gagner du
temps ou faire capoter la négociation...
Je les connais bien, pour la plupart. Le gros Finlandais, Harri Sylväsalmi (photo ci-contre), est un politicard de première, il joue perso, c'est pas d'abord les intérêts de son pays qu'il défend, mais d'évidence il veut se placer dans des instances internationales ; les deux petits Danois sont mignons comme tout, sincères, ils cherchent à concilier les positions essentiellement eurosceptiques de leur pays avec une réelle volonté de réussir à construire des garde-fous aux dérives du sport ; l'Espagnol est dans l'esbrouffe, il cherche à apparaître comme le plus engagé contre le dopage, mais derrière, tu sens qu'il y a beaucoup de vent ; l'Italien est surtout préoccupé par les questions de violence et de hooliganisme qui transforment ses stades ; la Grecque ne demande rien, du moment qu'on déclare 2004 Année européenne du sport à l'occasion des Jeux d'Athènes ; l'Anglais est conséquent, habile, il déconstruit patiemment chaque argument, invoquant la place actuelle de l'argent dans le sport pour proposer qu'on laisse le marché s'en occuper : laisser le libéralisme oeuvrer, puisque nous sommes dans le libéralisme, avec lui, on se mord la queue ; l'Allemand est encore le plus proche de moi. Rigolard, avec de l'entregent, rompu aux techniques de la négociation, il perçoit assez vite les points de consensus et m'aide à avancer.
Durant la présidence finlandaise, juste avant la mienne, j'en avais déjà côtoyé certains de près (même si au sauna de l'hôtel, à Helsinki, c'est avec d'autres clients que j'avais d'abord rompu la glace - force était de constater que ce fut agréable, d'ailleurs...)
Nos réunions, c'est des parties d'échec à trente mains. Sauf qu'à la fin, on ne peut pas finir échec et mat. Il en faut une, il en faut deux, il faut répondre aux questions posées, montrer comme président que chaque opinion compte, chaque crainte, chaque détail. Et montrer qu'on ne lâchera pas, faire valoir par l'actualité ce qui émerge de la société, faire s'exprimer le mouvement sportif. Je découvre comment cette Europe est bloquée. Par ses institutions, par les positions politiques de ses pays membres, surtout. Je la vois tourner sur elle-même, décider de blocages au nom de ses blocages, laisser agir les forces de l'argent au nom du pouvoir de l'argent. Je comprends là comment cette Europe est morte, forcément morte.
Et pourtant, je tiens bon dans les négociations. D'une réunion à l'autre, je rends compte à ma ministre, qui inlassablement décroche son téléphone pour expliquer et rechercher des appuis, ou prend l'avion pour aller expliquer son projet, sachant jouer de la sensibilité propre de tel ou tel ministre.
Puis à la fin, d'un long jet puissant et fourni, la Déclaration est adoptée. Incluse dans les conclusions du sommet de Nice. On en parle peu, parce que Nice, c'est aussi une réformette des institutions européennes, à laquelle personne ne croit vraiment alors, mais qui n'est pas encore libérale par essence comme le seront plus tard le traité constitutionnel ou le traité de Lisbonne.
Mais moi je jubile.
Huit ans plus tard, ce ne sont plus les mêmes projets qui sont dans les cartons. Le tournant libéral est assumé, aux manettes, c'est Sarko, avec Berlusconi, Merkel et Major comme lieutenants... La gauche elle même est paralysée, voire fait de la surenchère, comme en Hongrie ou dans certains cercles. Des sherpas vont encore bien s'amuser dans leurs nuits blanches, mais je les vois surtout brasser du vent et avaler des couleuvres. Cette présidence française, pas encore commencée, on peut prédire qu'elle sera fastidieuse à oublier.
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19 juin 2008
Europe : plus qu'à peaufiner le travail

Donc résumons nous :
- La semaine dernière, le 10 juin, l'Europe a adopté la Directive "temps de travail"(accord entre les ministres des affaires sociales des 27 États membres). La durée maximale hebdomadaire de travail, auparavant fixée à 48 heures, pourra atteindre 60 ou 65 heures, au nom de dérogations résultant d'accords directs entre employés et employeurs. Le temps de garde des médecins pourra ne plus être compté comme du temps de travail.
- Hier, à midi, malgré de très nombreuses mobilisations, le Parlement européen a avalisé la Directive retour. L'amendement de rejet
présenté par la gauche unitaire européenne a été écarté. D'autres amendements progressistes qui auraient obligé à aller à une seconde lecture ont aussi été rejetés. Une grande partie du Parti Socialiste Européen n'a même pas appuyé ses propres amendements, ce qui a donné une très large majorité à la droite. Il n'y aura donc pas de seconde lecture. La directive prévoit, entre autres, la possibilité d'incarcérer et d'expulser des mineurs non accompagnés, de déporter les immigrés vers des pays qui ne sont pas leurs pays d'origine et de leur interdire de revenir dans l'Union européenne pour une période pouvant aller jusqu'à cinq ans à compter du jour de leur expulsion. Elle porte à 18 mois la durée possible d'enfermement dans des camps de rétension pour étrangers. Dans la version finale du texte, ont été supprimées diverses garanties et dispositions destinées à permettre aux immigrés d'introduire des recours légaux contre leur expulsion, ce qui pourrait priver les immigrés souhaitant demander l'asile politique d'exercer ce droit essentiel. - La semaine dernière, l'Irlande a rejeté cette Europe-là par référendum, mais tous les dirigeants européens s'accordent à dire que ça ne doit pas remettre en cause le processus de ratification du traité de Lisbonne.
- Et dans 10 jours, Nicolas Sarkozy, principal initiateur de ce "mini-traité", prend la présidence de l'Union européenne pour six mois.
A quoi doit on s'attendre ? La Directive "travailler plus", c'est donc fait, la Directive "gagner moins", ça aussi c'est fait (y'a même pas eu besoin de Directive d'ailleurs, le marché s'en occupe tout seul). La Directive "camps d'enfermement pour les noirs et les arabes, accessoirement pour les asiats", ça aussi c'est fait... Reste la Directive "les vieux au turbin", la Directive "interdiction du droit de grève" (heu ! pardon, on dit "service minimum"), la Directive "zéro centime pour l'audiovisuel public", la Directive "interdiction de référendums sur les institutions européennes"... Finalement, il lui reste un peu de boulot quand même pour nous la peaufiner, notre belle petite Europe qu'on aime.
01:11 Publié dans eaux bouillantes | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : europe, union européenne, présidence française, directive de la honte, directive temps de travail, irlande



