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18 février 2013

la partouze et la scène

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Finalement, je me suis échappé après une bière - une Gösser blonde au citron (le citron, c'est pour l'haleine !) - et quatre ou cinq bites. Pas de la première catégorie. Le plus mignon des garçons m'a sucé frénétiquement, tandis que derrière moi, un petit gars sec, sans âge, se laissait tripoter sans dénouer son ceinturon. C'était la meilleure séquence, ils m'ont accompagné jusqu'à la jouissance, puis je suis rentré. Il était 1 heure. Avant cela, il y avait eu d'interminables jeux de chats et de souris. Je te plais, je te fuis, tu me plais, tu disparais. Les écrans dégueulaient d'images pas du tout à mon goût, pleines de trucs bizarres rentrés dans des culs faussement lascifs. Je me suis surtout dégouté d'être là, et me suis rappelé que les bars à sexe n'ont jamais été mon truc.

Je préfère de loin les ambiances sensuelles, enveloppantes, où le sexe est moins un enjeu qu'une éventuelle bonne surprise. Au sauna, il y a au moins les douches, pour une illusion d'hygiène. Mais les bains turcs restent le must. Parfois, je me demande si mon attrait pour ces lieux tient au fait que j'y ai connu ma renaissance sexuelle, où si c'est là que je m'y suis ouvert parce qu'ils me correspondaient. La nudité est dépourvue de carapace : elle s'effeuille.

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Je retourne tout-à-l'heure au Rudas, où malgré la discrétion imposée, j'eus quelques unes de mes belles rencontres. La partouze est passée de mode, depuis qu'elle est entrée dans les mœurs, qu'elle fait la une des journaux et que les grands de ce monde y sont pris la bite dans le pot de confiture.

Même sur scène, on partouze. Tiens, pas plus tard qu'hier soir, dans le grand auditorium du Palais des arts de Budapest. Yvan Fischer et l'Orchestre du festival de Budapest y donnaient une version (dé)concertante des Noces de Figaro. Les musiciens, les chanteurs et les régisseurs étaient ensemble sur scène, se  déshabillant et se costumant, se péruquant et se décoiffant,  se mêlant agilement les uns aux autres, jusqu'au 4ème acte où, au ras du sol pour ne pas être vus, dans le jardin obscurci par la nuit, les figurants se sont mis à se peloter, presque aussi frénétiquement que nous, la veille, au coXx, tandis que Figaro se jouait du comte et gagnait les faveurs de Suzanna. Bon, les organes sexuels sont restés cachés. mais tiens, prends la Walkyrie, que Philippe Jordan et Günter Krämer donnent actuellement à Bastille : les sexes s'affichent, sans honte, et parfois même - à dessein sans doute - vaguement gonflés sous les caresses des sœurs de Brünnhilde.

Humm, j'ai eu la chance d'assister à la Générale, à une place de choix, quel bonheur que cette Walkyrie : une musique somptueuse, profonde, jamais pompeuse contrairement à la réputation faite à Wagner. Et comme avec l'Or du Rhin, une mise en scène et une distribution à tomber. Krämer joue des couleurs par touches, crée des images. Quelques unes, pas trop, espacées de séquences sobres, comme surgies d'un album sépia.

J'avais vu toute la tétralogie à sa sortie, sauf la Walkyrie, d'où j'avais été arraché par la mort de mon oncle. Me voilà vengé, même si j'entends que les changements apportés à la mise en scène ont atténué la force de certains tableaux.

Mais c'est assez. Je viens de finir mon déjeuner dans ce bistro "tout à volonté" que je ne connaissais pas, près d'Oktogon. Je m'en vais repartir par les rues, et rejoindre mon bain préféré. J'ai deux-trois cartes postales à acheter en route, et peut-être une bonne surprise au bout du chemin...

24 décembre 2012

un baiser pour ma mère

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Cette Carmen ne méritait sans doute pas le dénigrement que la presse lui a réservé. Plastique froide, expression corporelle un peu rigide, certes, mais pas vulgaire. Une composition très classique, en vérité, la caserne y est une caserne, les brigadiers des brigadiers et la manufacture de tabac un sanctuaire fantasmé d'ouvrières délurées. Les tziganes y sont davantage roms que gitans, ils mendient et trafiquent plus qu'ils ne jouent de la guitare, et la montagne où ils se planquent a des allures de marché aux puces. Concession à une modernité qui ne règle pas son compte aux clichés.

L'orchestre est excellent, dirigé par un Philippe Jordan à son apogée d'élégance. Une tâche plus ardue l'attend, le semestre prochain, avec l'intégrale de l'Anneau du Nibelung. Quant à la distribution, elle est efficace et équilibrée. Ludovic Tézier est un peu enrobé pour être crédible en torréro, mais assure dans le civil en intrigant maffieux. Karine Deshaye est convaincante, mais elle gagnerait à introduire de la souplesse dans son jeu (Il est vrai que je l'ai vue à sa Première). Nikolai Schukoff est un Don José de toute beauté. Son chant manque d'un poil de brillance, mais son poitrail ni de poils ni de formes, et il apparaît extrêmement brillant dans sa composition.

Les scènes de cabaret ont le côté lupanar qui sied au livret, mais le travelo ou la stripteaseuse ont peu c_opera_national_de_paris_charles_duprat.jpgd'excès dans leur présence pour justifier du scandale. Ce fut une bonne soirée, avec une œuvre d'exception, un de ces grands opéras populaires, ma foi plutôt pas mal servi. Quand Michaela porte à Don José le baiser de sa mère, j'ai été parcouru de frissons...

Un baiser de ma mère ! Un baiser pour son fils !

"Ma mère, je la vois !... oui, je revois mon village ! O souvenirs d'autrefois ! doux souvenirs du pays ! O souvenirs ! O souvenirs chéris, vous remplissez mon cœur de force et de courage ! O souvenirs chéris !
Ma mère, je la vois, je revois mon village !"

Je pars vers notre village près d'Aix. Maman ne s'y est plus retrouvée seule depuis cet été. Depuis que ses angoisses sont devenues insupportables et qu'elle a commencé à en parler.

J'y étais allé en pleine saison de festival cet été, avec la résolution de lui consacrer plus de temps, de faire le voyage du village plus souvent. J'avais calé sur l'occasion deux opéras et des visites quotidiennes à la piscine Yves Blanc, à deux pas de mon ancien lycée, un bassin particulièrement agréable à nager. Et nous avions beaucoup parlé. De quelques menus-travaux à effectuer dans sa maison, à commencer par la cuisine tout en formica, qui n'a pas bougé depuis qu'ils se sont installés là il y a trente-cinq ans, mais dont l'évier s'est ébréché. Et puis maman m'avait longuement parlé de ces angoisses. Elles venaient la chatouiller la nuit souvent, à la faveur de réveils malheureux. Mais parfois, en journée, elles pouvaient surgir et la tétaniser. Imprévisibles, souvent intenses, elles tournaient parfois à la peur panique. Elles lui rendaient la vie épouvantable, même si le plus souvent, qu'on frappât à la porte ou que le téléphone sonnât, que quelqu'un se manifestât d'une façon ou d'une autre et elles éclataient comme une bulle de savon...

Médecins et psy en tout genre essayaient des traitements et des dosages. Entre antidépresseurs et anxiolytiques, ils avaient souvent eu pour effet d'aggraver les choses. Nous n'avions pas encore envisagé les batteries d'examen à venir.

A la fin de mon séjour, je la conduisais vers Foix, pour une courte escale estivale chez mon frère, avant un séjour d'été habituel dans le Quercy où les visites allaient se succéder, comme à l'accoutumée. Cet après-midi de juillet, j'étais loin de m'imaginer que les réflexions que nous avions convenu d'avoir avec mon frère, sur le grand avenir de maman, allaient ainsi tourner court et nous obliger à revoir les projets.

A soixante-seize ans, maman est naturellement affaiblie. Si elle n'y prend garde, elle peut même se vouter légèrement. Elle s'est tassée. Et son front porte la cicatrice d'une chute récente. Mais on lui a toujours donné beaucoup moins que son âge. Fraicheur physique, agilité des mains, c'était elle, le bricoleur de la maison. Et le jardinier. Elle a toujours tout su faire, sans avoir jamais eu confiance en elle. Excellente cuisinière, elle laissait les fourneaux à papa dans les grandes réceptions. Elle se réfugiait derrière son goût et son avis, puis derrière ceux de ses enfants, plutôt que de risquer de se tromper. Ses amis, elle a toujours cru qu'elle les devait à mon père.

Elle est comme ça, maman, elle a tous les talents, les a toujours eus, mais n'en a jamais rien su. Que l'on s'annonçât, et la maison était prête, les repas confectionnés pour trois jours, le frigo plein. Même si elle geignait de n'avoir pas assez ni assez bien fait les choses... Cet été encore, on pouvait dire tout cela d'elle. Les angoisses la perturbaient, mais elle était cette femme, belle, digne, et oublieuse d'elle-même.

Je ne sais pas comment je vais la retrouver tout à l'heure. Elle n'est plus retournée au village depuis l'été. La solitude est un état qui lui est devenu d'un coup insupportable. Une nuit seule est désormais inenvisageable. Ces six mois, elle a oscillé, entre la maison de mon frère et la mienne, aux deux pôles du pays. Nous nous sommes retrouvés une fois pour un long week-end dans la maison familiale du Lot, à Puybrun, pour les vingt ans de la disparition de papa.

Maman avait alors formulé des souhaits. Puybrun devrait devenir sa maison de référence, son domicile d'été. Nous allions vendre Aix et réaménager ici, pour qu'elle s'y sente comme chez elle, avec tous les espaces qu'elle affectionne, et les objets. Et puis pour le reste du temps, elle irait s'installer à Toulouse, dans une résidence sinon communautaire, du moins intergénérationnelle, avec des espaces communs, des lieux de vie et de rencontre. Une résidence qui ne serait pas une maison de vieux, mais où il y aurait de l'attention à l'autre, ça doit bien exister, non ? Et puis Toulouse, c'est tout près de Foix, et de Puybrun, elle y a cette partie de la famille qu'elle affectionne. Nous en étions là, espérant que les traitements la stabilisent.

Ces derniers jours, mon frère, chez qui elle était demeurée, m'a fait part de son impression. Il ne faut pas croire qu'un traitement fera des miracles. Elle ne vivra plus jamais seule. Ses angoisses génèrent des absences. Parfois tout va bien, et à d'autres moments, face à un petit problème, il l'a retrouvée prostrée, bras ballants. Plus d'une fois, elle a oublié d'éteindre le gaz après en avoir retiré une casserole, ou laissé la porte du frigo ouverte. Bref, elle n'est plus autonome, m'a-t-il dit. Plus autonome... Ce mot a raisonné terriblement dans ma tête le matin où il l'a prononcé au téléphone. C'était le matin de ma Carmen. C'est si loin de ce qu'elle est, de ce qu'elle était avant cet été. Si loin de l'impression qu'elle me donne encore certaines fois où je l'ai au téléphone.

iYM3d7fWycIo.jpgA l'entracte, j'ai parlé d'elle à François et Catherine, que j'avais associés à ma sortie. François est un ancien collègue. Je l'ai vu consterné, évoquant sa propre mère, une femme énergique et entreprenante, qu'il a vue sombrer en six mois, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Je n'aurais pas du parler.

A la reprise, Micaëla revient en vélo donner à Don Jose des nouvelles de sa mère :

"Moi, je viens te chercher. Là-bas est la chaumière, où sans cesse priant une mère, ta mère, pleure, hélas sur son enfant. Elle pleure et t'appelle, elle pleure et te tend les bras ; tu prendras pitié d'elle, José, ah ! José, tu me suivras !
(...) Une parole encor, ce sera la dernière. Hélas ! José, ta mère se meurt, et ta mère ne voudrait pas mourir sans t'avoir pardonné."

J'ai pris pour moi cette injonction, et ai hâte d'être près d'elle pour ces fêtes, de l'entourer d'affection et de stimuler, autant que je le pourrais, celle qui est encore en elle quand elle n'est pas dominée par cet indomptable démon... Ce soir, c'est Noël. Je pars, je pleure, mais je veux croire en la mauvaise passe.

14 juin 2012

Arabella, Première !

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Ce soir, c'est la Première d'Arabella, à Bastille. Censément mon dernier opéra de la saison (mais j'ai plus d'un tour dans mon sac). Un pastiche de Richard Strauss, léger et brillant, où Renée Fleming excelle dans le rôle-titre. Derrière le vaudeville, où se mêlent lustre, stupre, cupidité, perce la satire d'une Autriche décadente. On est loin du Strauss de Salomé ou d'Elektra, qui empruntaient leur gravité à des mythologies morbides. Loin aussi de son Ariane à Naxos, où se confrontaient des discours sur l'art et pointait une réflexion sur les rapports entre argent et création. Là, tout jubile. Mais l'humour est souvent dans le second degré des situations : tout en retenue dans le premier acte mis en scène par Marco Arturo Marelli, puis largement débridé dans le second...
 
Comme à son habitude, l'élégant Philippe Jordan dirige l'Orchestre national de Paris avec excellence, ce Jordan-photo-jean-françois-leclercq-opera-de-paris.jpgqui n'est pas une mince affaire avec une partition aux harmonies dissimulées, aux accords atonaux, qui doit malgré tout trouver des marques légères et souriantes. Le décors mêle l'épure totale d'un plateau blanc brillant qu'un véléda à des dimensions cinémascopes. L'astuce de la sortie du cadre, jusqu'au dessus de la fosse, à gauche de l'orchestre pour se fondre dans la salle, donne l'impression au spectateur d'être hâpé par la scène.

Comme il est de mode, les allées et venues de quelques figurants, mimant l'enlèvement du mobilier de valeur par un huissier de justice avant même que la représentation ne commence, et alors que le public en est encore à prendre place dans la salle, contribuent largement à cette relation inclusive que Marelli cherche à mettre en place. Contraste avec le parti-pris glacial de son environnement scénique.

Ah, ah... Tu te demandes comment j'en sais autant, pour te parler de tout ça, de l’œuvre et de sa mise en scène, alors même que la Première n'aura lieu que ce soir. Et qu'il s'agit d'une nouvelle production, jamais encore montée ? Et bien c'est qu'il m'est arrivé une chose inattendue : je me suis découvert une amie, Martine, par ailleurs amie avec quelqu'un qui travaille à l'opéra, qui m'a proposé de profiter d'une des invitations qu'elle avait pour la Générale. C'était lundi dernier.

C'est donc avant tout le monde, gratos, et au troisième rang du premier balcon, de face que j'ai pu profiter de la représentation - car aux générales, l'on n'est pas placé. On choisit sa place dans l'ordre où l'on arrive, et je suis quelqu'un qui n'a pas peur des queues, qui sais courir vite quand il faut. Mal m'en a pris d'oublier mon arthrose du dos, d'ailleurs, car les marches quatre par quatre, c'est un peu antinomique. Mais ça m'a permis, ainsi qu'à Martine et sa petite bande d'invités, de profiter au mieux de la chance d'être là.

Voilà.

Et crois-moi. Après ce premier tour calamiteux des législatives, il me fallait au moins ça pour remettre un peu de baume à mon cœur.

J'ai plein d'autres choses en retard à te raconter. Le Gaveau du RSO. La triste fin de mon permis de conduire. Le combat merveilleux de Berezovsky sur le deuxième concerto de Prokofiev... J'espère que cette fin de semaine y sera propice.

28 mars 2010

Nuit et brouillard

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La nuit déjà.

Je viens d'embarquer pour une grande aventure lyrique : L'anneau de Nibelung. Wagner : deux saisons, quatre opéras. Dix ou douze heures de spectacle.

Mon initiation à l'opéra est encore fraîche, à peine plus d'un an, le moment était donc venu de passer au seigneur du genre. Et j'aborde ce passage avec envie et curiosité, mais aussi avec une certaine crainte. De Wagner, on connaît la densité et la puissance musicale. J'ai en tête cet extrait enlevé de la Walkyrie, qui accompagne dans un mélange de sang et de beauté la folle chevauchée des hélicoptères d'Apocalipse Now. On dit souvent qu'il a nourri l'imaginaire des fanatiques de la sombre époque : d'où viennent donc ses vertus aliénantes ? Avant que je me rende à la représentation du prologue aux trois journées qui ensemble forment la tétralogie, une de mes collègues m'a même rappelé cette citation célèbre de Woody Allen : "quand j'entends du Wagner, j'ai envie de partir occuper la Pologne".

Il me fallait donc en passer par Wagner. Et le moment était venu puisque la Direction artistique de l'Opéra de Paris produit sur deux saisons les quatre opéras qui constituent l'Anneau de Nibelung, sous la Direction musicale de Philippe Jordan et avec des mises en scène de Günter Krämer.

L'or du Rhin ouvre la danse, et j'y étais jeudi soir avec deux amies, Maryse, elle-même fraîchement initiée à la chose, mais qui s'y laisse couler avec plaisir, et Fauvette, qui a quitté la bohême des Prosélytes pour le confort douillet des abonnements, mais néanmoins s'offre quelques écarts.

Première surprise pour moi, dès ma lecture préalable de quelques textes sur Internet : l'univers y serait mythologique. J'avais vu à l'Opéra 1805528942_b079214b47.jpgdes tragédies aux figures grecques ou romaines, des romances biographiques, évoquant des rois, des personnages révolutionnaires, des artistes en déchéance, de simples anonymes magnifiés par la folie. J'avais vu surgir dans des scènes fantasques des génies de la nuit, des fantômes de cauchemar. Mais jamais tout un récit ne m'avait parlé de dieux, de gnomes lubriques et de géants besogneux. Avec Wagner, je ne serais donc pas dans l'Histoire, mais dans la parabole. A partir d'une mythologie allemande à moi totalement étrangère.

Deuxième surprise, celle de l'Or du Rhin est assez simple, au fond. C'est celle de la cruelle et vaine quête du Graal. Le Rhin recèle un trésor. Seul celui qui renonce à l'amour peut transformer cet or en un anneau magique et acquérir alors un pouvoir absolu. Posséder cet anneau confère la toute puissance. Mais la convoitise qu'il suscite est telle, qu'il n'attire que la violence, la guerre et en définitive conduit à la mort.

Les naïades sont les gardiennes de l'or. Elles neutralisent les ravisseurs en les soumettant à l'épreuve de l'amour. Las, un nain cynique les leurre, s'empare du trésor et en conçoit l'anneau magique.

Un peu comme on lance au peuple travailleur du travaillez plus pour gagner plus !, un dieu sans vergogne promet à des géants, en contrepartie de la construction du plus beau des palais, de leur offrir sa belle sœur, dont le verger produit des pommes d'or aux vertus d'éternelle jouvence. Mais il s'affranchit de sa rétribution en laissant miroiter une offrande plus belle encore, et échappe à leur révolte en les lançant à la poursuite de l'anneau sacré. S'ensuit l'armée des nains contre l'armée des géants, des intrigues meurtrières, sous la houlette des dieux et de leur agent au rôle douteux.

L'anneau de Nibelung est ainsi lancé. Et l'épopée promet être riche.

La mise en scène est sobrement contemporaine. Les naïades à la peau translucide de sirène exhibent leurs attributs féminins, les dieux sont musculeux et les déesses ont les seins nus. Le château est un gigantesque échafaudage d'où dévalent des géants ouvrageux. Le Rhin - mais ce pourrait être le monde - est magnifiquement représenté par un ballet de poissons rouges chorégraphiés dans le noir par des avant-bras gantés. Les dieux ne dominent pas que la colline imaginée par Wagner, mais l'entièreté du globe. La révolte des géants s'exprime dans toute la salle, reprenant l'imaginaire ouvrier, drapeaux rouges et tracts lancés à la foule. Ici et là, l'empire divin est pavoisé de grandes tentures damassées où se lit "Germania".

Lors du salut à la salle, en fin de représentation, les nombreux figurants jouant le rôle des géants se tiennent droit sur les tréteaux, dans un parfait quadrillage, habillés de blanc à la façon des gymnastes allemands lors des Jeux de Munich. Nous sommes bien dans la folie dévastatrice au nom de la possession et de l'absolu pouvoir. Et aussi dans la magnificence du travail, comme le déclare Günter Krämer lorsqu'il parle de sa mise en scène.

J'ai d'ailleurs découvert avec étonnement que c'est de l'Or du Rhin que vient le fameux "Nuit et brouillard !", repris par les nazis pour qualifier la solution finale, puis devenu, chanté par Ferrat, un symbole fort du devoir de mémoire.

Les deux heures trente sont passées sans que je m'en rende vraiment compte. J'étais pourtant fatigué en arrivant à l'opéra ce soir-là.

Dès le lendemain, à 5h45 du matin, je me suis jeté dans l'une de ces queues matinales que j'affectionne, devant le même opéra Bastille, pour y acheter, cette fois, des places pas chères pour Billy Bud - ce sera début mai. Cédant à la folie une fois au guichet, j'achetais aussi deux places de concert pour le soir même - à l'Opéra Garnier cette fois. Je crois que je voulais pouvoir être dans le partage avec l'ami à qui je dois cette frénésie, alors qu'il n'avait pu être avec nous, la veille, au Wagner.

detail_plafond.jpgLe répertoire était fort différent : il s'agissait de quatre pièces sur le thème de la mer. J'ai été complètement abasourdi de découvrir que l'on trouvait sur scène le même chef que la veille, Philippe Jordan, ainsi que Sophie Koch, la Mezzo Soprano qui venait d'y jouer le rôle de Fricka, l'épouse divine. Mendelsohn, Chausson, Britten et Debussy étaient au programme : comment peut-on, d'une soirée à l'autre, basculer à ce point d'un opéra à un autre, d'un registre à un autre, évoluer entre deux univers si opposés ?

Nous étions cette fois dans le raffinement, le ravissement. Et la légèreté. Une fausse légèreté empreinte d'intrigue. J'ai été touché, surtout, par le Poème de la mer et de l'amour, d'Ernest Chausson, magnifiquement chanté avec juste, à mon goût, un petit peu trop de vibrato dans la voix :

Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps-ci ;
Le temps des lilas et le temps des roses
Est passé. Le temps des œillets aussi.

Et je redoute, moi encore, que ce printemps-ci ne me porte à nouveau quelques cuisantes désillusions. Mais ceci est une autre affaire.

Le temps des lilas et le temps des roses
Avec notre amour est mort à jamais.

Il était pourtant juste à côté de moi, au premier rang de ce premier balcon, sous le plafond de Chagall, dans sa légèreté si loin de Wagner. Comme un coup de folie.

Le brouillard toujours.