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26 décembre 2007

Stéphane

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Stéphane

publiée le 16 décembre 2007 sur le blog de Fiso

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Il s’appelle Stéphane, il a 41 ans aujourd'hui.

Dimanche, je sortais d’un brunch gargantuesque avec un ami quand il s’est écroulé devant nous, sur le boulevard Saint-Germain.

Sa main tremblait, j’ai d’abord cru à une crise d’épilepsie. Quand je me suis agenouillée, il a refusé que j’appelle les secours. Il a ouvert les yeux et chuchoté "Non, n’appelez pas, je veux juste parler, s’il vous plaît".

Il est resté allongé un moment, pour reprendre des forces, tandis qu’une jeune femme courait lui acheter à manger et à boire (merci à elle). Puis, nous l’avons aidé à s’asseoir. Il était épuisé par le manque de sommeil et la faim, tout ce qu'il répétait, c'était : "Je veux juste parler, s'il vous plaît, quelques minutes." . Stéphane n’est pas encore abîmé. Il précise mais je l’ai compris, qu’il ne boit pas. Je lui demande de tenir aussi longtemps que possible, de ne pas tomber dans l’alcool parce qu’alors, c’est la fin. L’alcool fait oublier le froid et l’indifférence alentour et un matin, on ne se réveille pas. Stéphane répond à mes questions mais ses réponses, je les connais déjà. Pas de centres d’hébergement parce qu’on le tabasse et lui pique ses affaires. Pas de potes dans la rue pour ne pas tomber dans la picole et les embrouilles. Pas d’aides des assoc’, parce qu’il n’est pas "prioritaire". Prioritaire, c’est sans doute quand tu es devenu un animal, à l’article de la mort, plus assez conscient pour réfléchir. Putain, comment ça te fout les boules de regarder dans les yeux un homme qui essaie de ne pas sombrer, qui pourrait être ton frère. Stéphane, lui, il n’a plus de sœur, elle est morte avec ses parents dans un accident de voiture il y a 15 ans. Comment le 5ème pays le plus riche du monde peut laisser faire ça ?

Sur ce bout de trottoir, il n’y avait plus que nous 3. Stéphane posait des questions sur nos boulots, nos vies. Il a voulu nous raconter comment il était arrivé là.

Il y a encore un an, Stéphane avait un appart’, une femme et un boulot. Il était commercial indépendant et passait son temps en bagnole. Jusqu’au jour où son crédit de points est arrivé à zéro et où il a perdu son permis. Plus de permis, plus de boulot. Indépendant donc pas de droit au chômage. Sa femme le quitte, il ne peut plus payer les traites de son crédit auto, on le saisit et c’est la rue. Quand je dis "Ca va vite, on est pas à l’abri", il me répond "Les gens ne savent pas". Moi je sais, et Nicolas aussi. Stéphane dit que ça lui ferait plaisir qu'on aille boire un café ensemble. Il a une bonne bouille, Stéphane, il sourit encore. Nous avons passé près de 2 heures avec lui, à parler de choses et d’autres, à rire aussi.

Ne jamais oublier. L’autre, c’est moi.

10 décembre 2007

Zoltan (3) la nuit étoilée

 

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Mes retrouvailles avec Zoltan (1ère partie)

Mes retrouvailles avec Zoltan (2ème partie)

Zoltan n'habitait pas très loin des bains Széchényi, où nous nous étions rétrouvés. Nous sommes d'abord passés rapidement dans son petit appartement, étriqué, au mobilier désuet et râpé, qui en disait long sur sa condition, tout comme ses chemisettes, souvent élimées et passées de mode. Zoli, il est professeur de collège où il enseigne le hongrois. Il gagne 340 euros net par mois. Les charges fixes de son logement (eau, gaz, électricité) lui reviennent à 140 euros, le remboursement de son crédit immobilier (il en a encore pour 6 ans) lui coûte 90 euros par mois. Il lui reste donc 110 euros pour vivre chaque mois, et dans vivre, il y a d'abord se nourrir. S'amuser passe forcément en dernier. Il y a dix ans encore, une ou deux fois par semaine, il pouvait s'offrir un resto. Les restos, c'est maintenant dans la zone rouge. Le coût de la vie y atteint des sommets, comparables à ceux que nous connaissons en France. Comment fait-il, comment font-ils, c'est une énigme. Seuls les prix des légumes, sur le marché, restent abordables. Et encore cette année, avec les chaleurs caniculaires et la sècheresse de l'été, ils ont été "csunya et dràga" (laids et chers), comme dit ma belle-mère.

dc3a7b6360cd98fbd34250d3cfa5dd16.jpgPourtant, lors de notre dîner de la fois précédente, il avait tenu à payer la moitié de la facture. J'avais eu beau insister, je n'avais rien pu faire. Question de fierté, d'honneur, forcément mal placé mais tellement compréhensible. Ne pas laisser penser que son intérêt pour moi pouvait être vénal. Ne pas laisser apparaître que sa pauvreté était à ce point structurante dans sa vie. Dissimuler sa honte, ou mieux, y échapper quelques instants, profiter jusqu'au bout sans altération du moment où nous étions ensemble. Sa fierté était sa dignité. Le hasard faisait que mon livre de vacance me plongeait dans l'Autriche de l'entre-deux guerres (L'ivresse de la métamorphose, de Stephen Zweig). J'y voyais le même itinéraire d'individus ordinaires et attachants, intelligents, qualifiés à un titre ou à un autre, passer de la condition modeste à une condition misérable, happés par la guerre et l'après-guerre. Dans son cas, avalé par la mondialisation libérale. La même histoire à vomir où à coté de cela des fortunes colossales se gonflent et se regorgent de cette misère humaine. Fortunes repues, qu'il faudrait encore d'avantage épargner, exonérer d'impôts, pour qu'elles ne désertent pas chez le voisin !

La plupart de nos amis hongrois ont vu décliner sérieusement leur niveau de vie. Quelques uns tirent leur épingle du 148248356df4fcefb59cd6673d8619cb.jpgjeu : des sociétés occidentales sont venus leur proposer des emplois dans des call-center, ou des centrales de management. La délocalisation leur apporte à eux un maigre sursis : ils peuvent encore se considérer comme relevant des classes moyennes, prévoir des vacances dans des pays voisins et sortir au resto de temps en temps. Pour combien de temps ? Et je ne parle pas des Gitans, du reste personne n'en parle : ils sont 11 % de la population, mais sont les pestiférés de la société. Le seul sujet de conversation qui pourrait te fâcher avec un Hongrois. Eux, ils ont été les premiers touchés. Dés la fin des usines d'Etat, de l'industrie lourde, ils se sont retrouvés sans rien. Certains villages comptent des taux de chômage de 80 %. Evidemment, t'imagines les problèmes qui vont avec, criminalité comprise. Alors, d'une situation d'intégration où la Hongrie faisait figure d'exemple, ils sont repassés dans le camp des boucs-émissaires, la racaille, leur racaille. Je te dis pas, au plan idéologique, les ravages que ça fait.

Mais avec Zoli, ce n'est pas de pauvreté dont on a parlé. Nous étions tout à nous-même. Après dîner, nous nous sommes retrouvés dans mon appartement vide et avons repris nos ébats. Sans crainte des regards, dans la liberté de l'espace, de la nudité. Nous étions étendus sur le lit, il a parcouru mon corps de courts baisers, de petits coups de langue. Il a embrassé les trois petites cicatrices repérées sur mes genoux ou mon abdomen, comme pour dire que c'est dans mon entièreté qu'il me prenait. C'est bizarre avec Zoli, tout passe par les extrémités, les bouts de doigts, les bouts de langues, les bouts de lèvres. Puis par moments, de grands mouvements d'enveloppement. J'ai aimé me plonger dans ses épaules, dans la rondeur de ses articulations. J'ai aimé sentir plus que ses frémissements, ses soubresauts sous certaines de mes caresses. Ce sont des moments qui auraient pu durer 651ac769ef59705efc41f1a0f1f79ca0.jpgdes siècles, et c'est étrange, mais j'ai pensé aux femmes, à cause de cette façon d'appréhender l'amour, dans la langueur et le toucher. Et c'est sans empressement, au moment où cela allait de soi, que nos sexes, l'un contre l'autre, saisis ensemble tour à tour dans mes mains, puis dans ses mains, ont joui, abondamment, l'un après l'autre. Zoli a regretté de ne pas avoir pu jouir en même temps que moi, s'en est voulu d'être resté trop concentré sur moi, je lui ai dit des mots doux, puis nous nous sommes endormis. Nous avons passés la nuit emboîtés littéralement l'un dans l'autre, nos mouvements se répondaient, ce fut notre tango à Budapest.

Au petit matin, Zoli avait une pensée triste dans la tête. Il m'a dit vouloir m'attendre, nous nous sommes bien revus douze ans après, la troisième fois serait peut-être la bonne ? Je lui ai dit qu'il avait tort, qu'il n'y avait pas d'espoir dans l'attente, que je voulais que la beauté de notre relation lui redonne la force de croire en la possibilité de l'amour et de la rencontre.

Lors de notre petit-déjeuner d'adieu deux ou trois jours plus tard, il avait retrouvé de la sérénité. Il m'a dit qu'il saurait puiser de la force et du courage dans notre aventure. Au moment de nous quitter, alors que je lui remettais une petite boîte de chocolats nommés "love", comme on offre des Mon-chéris, il m'a dit avoir réfléchi à ce qu'il pouvait m'offrir de très personnel. Et m'a remis son pendentif en or, marqué de son nom, Zoltan. J'ai pris longuement sa main et l'ai portée à mon visage, et je m'y suis frotté sans pouvoir le regarder. Avais-je honte ?

11e75f3fd5a0ffab990e7dc7cb3ca8dc.jpgAujourd'hui, l'écrin est près de mois, à portée de main, dans le premier tiroir de mon bureau...