Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30 septembre 2011

la marge

la douleur3.jpg

Tout se passe à la marge. Bougre ne l'a pas encore digéré. Quand on est soit même relégué sur le côté, la marge est moins visible, forcément. Ça nous apprendra à faire l'économie de trois francs six sous ! Parfois, il faut savoir préférer, dans ces vieux théâtres à l'ancienne comme celui de l'Atelier, des sièges frontaux. Avec vu sur la totalité de la scène, bords et regards profonds inclus. Surtout lorsqu'il s'agit de Dominique Blanc.

Elle n'a pas de nom. Elle n'a pas de centre. Son récit est incompréhensible. Elle radote, sortant des objets de son sac, les vérifiant et les ajustant sans cesse, sortant illuminée de son toc pour balancer vers l'autre bord un récit décousu, consigné là, dans un journal oublié. La mémoire d'une peine interdite.

On y perçoit d'abord "le Lutecia", et ce nom te plonges vaguement dans cette foutue guerre, quand sa fin est à portée de main, mais la faim encore dangereuse. L'hôtel de luxe, réquisitionné, est transformé en centre de transit pour les déportés de retour en survie désincarnée. Les uns après les autres, une liste après l'autre, ils reviennent, au rythme de l'avancée des armées alliées. Traînant derrière eux une ombre, ou s'y substituant. Pour les proches des revenus, ou des espérés, le Palace devient l'antre de l'attente, de l'incrédulité, des investigations, on y recueille des paroles, des mots, des noms, on y reconstitue des histoires, on examine jusqu'où l'espoir est encore permis, on y soupèse le poids de ce 1% de chance de retrouver l'être aimé, en s’interdisant de penser à ce qu'il peut en rester... Il est le lieu de la douleur, du désenchantement haletant, de l'abandon qui se retient, qui s'accroche au moindre brin de laine.

De l'autre côté de la scène, sur l'autre marge, celle qui nous est offerte sans torticolis, il y a donc lui, Robert L, lui non plus n'a pas de nom. Il n'a pas de corps, de toute façon il n'aurait pas de chair. Seule la douleur l'incarne, l'attente, la proximité de l'appareil téléphonique. Et l'on ne sait plus si cette femme aime cet homme qui n'existe plus, qui n'a plus le droit d'exister face au dragon terrassé, ou si elle aime sa douleur. A force d'efforts pour dompter les bêtes on finit par les aimer. Elle aime sa douleur, sa compagne, son sujet de conversation, son objet de socialisation. La douleur confinée dans la marge, aux relents obsessionnels compulsifs, est devenue l'ombre aimée de Robert L, si singulier parmi les millions de ceux qui ne reviendront sans doute jamais.

L'uniforme des officiers rutile. La guerre n'est pas encore gagnée mais la victoire n'a pas le temps de courber l'échine. Depuis l'été précédent on n'en finit pas de célèbrer la gloire du peuple et des armées. La liesse populaire doit rester le seul visage de la libération, le seul pendant à la nouvelle autorité qui s'installe et construit sa légitimité. Nous sommes alors au centre de la scène. Le jeu s'enflamme. Bougre respire. Les yeux de Dominique Blanc s'illuminent. Il faut oublier, oublier vite que cette Europe-là a généré l'horreur. Il ne doit rester que l'honneur. Et dans cet honneur, la douleur n'a pas de place. On la gère sans égard, sans patience, la fatalité érigée en subalterne de la victoire. Elle est la marge. La marge que maudit sans desserrer les dents Bougre, assise à côté, elle-même reléguée, conchiant une mise en scène pourtant subtile qui n'avait pas le choix, dépourvue d'excès, toute entière au service d'un texte poignant, retenu, et d'un jeu prodigieux.

Depuis cette marge ténue, l'actrice tient la scène d'un bout à l'autre sans rien lâcher de la fragilité où sa destinée la considère, de la force d'amour qui la tient droite. D'une douleur que seule abolira la faim. La faim balbutiée, déjà l'expression de la résurrection dans ce retroussement de l'intime sur l'infiniment grand de la victoire, qui constitue sa libération à elle. Le vrai retour de l'humanité.

la douleur2.jpgLa fin de l'histoire. Au centre de la scène.

Dominique Blanc, Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang, le chorégraphe-metteur en espace sans doute coupable de cette marge obligée, ici lors d'une répétition. Un trio décidément bien cher à mon cœur, sublimé par le texte de Duras...
_________________________
La douleur. Jusqu'au 22 octobre au Théâtre de l'Atelier. A aller voir là, une magnifique lecture du spectacle et de son histoire.


14 septembre 2011

rentrée musicale à couteaux tirés

la douleur.JPG

Ce soir, Salomé sera ma rentrée musicale. Une rentrée sauvage, forcément primale. Strauss, Wilde. L'impossibilité amoureuse transgressée à mort. Sauvage, Angelika Denoke que j'avais vue à Londres dans la mise en scène audacieuse et sensuelle de McVicar, reprendra son rôle.

Sauf qu'il m'en a coûté 55 euros. Finies les queues à quatre heures du matin pour obtenir des places à 20 pour les copains et moi : j'ai sombré dans l'abonnement, unique moyen de satisfaire mon addiction lyrique.

S'enfileront à la suite Lulu - une autre "tueuse" - pour deux nouvelles interprétations et une virée à Berlin au Printemps, à l'occasion de ses fiançailles avec Barenboïm, Pelléas et Mélisandre, sans trop savoir si je finirai par y adhérer, une Flûte enchantée aux Champs-Élysées, et une bonne vingtaine d'autres concerts qui me balanceront de terrains de connaissances vers des nuages inconnus : pour le coup, je me suis vengé sur les billets à 10 euros de la salle Pleyel, dont ils n'ont pas encore eu la peau...

J'avais rarement aussi bien approvisionné mon panier musical au 15 septembre d'une saison. J'en connais qui vont encore me reprocher de ne pas être dispo pile le soir où ils organisent une soirée... Mais c'est ça, ou la ruine musicale, alors.

Ah! et puis j'ai l'intention de viser un peu du théâtre - version chantée ou non. Beaucoup de choses me tentent : la rencontre amicale déchirée par la guerre entre le Richard Strauss de Salomé et le Stephen Zweig de l'Ivresse de la métamorphose, qui me bouleversa en son temps ; une Douleur qui porte bien son nom, où derrière Dominique Blanc et Patrice Chéreau se cache un magnifique talent, à qui mon cœur et ce blog consacrèrent une rubrique émue ; une version allemande, jouée et chantée de notre éternelle Lulu, par le Berliner Ensemble de Brecht himself ; quelques Genet ; et pourquoi pas une comédie musicale puisqu'il paraît que Cabaret revient à Paris !

Le traitement de mon talon, à hautes doses d'anti-douleur, a fini par soulager mon dos. Mes pannes de cœur sont éclipsées derrière mes peines de sexe. Et la Fête de l'huma viendra me rappeler qu'on peut s'ouvrir à l'art vivant, lui consacrer une place qu'on n'aurait pas imaginée, et demeurer quelqu'un du peuple.

Après tout, s'accrocher à l'art quand tout te pousse vers la sortie, c'est déjà une façon de résister.