Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24 janvier 2009

crimes de guerre

gaza3-9.jpg

Je rentrais chez moi hier soir en voiture. Longue soirée, longue semaine. Sur France-Info, Francis Wurtz, interviewé depuis Gaza. Et soudain des larmes.

Francis Wurtz est député européen, où il dirige le groupe de la Gauche européenne. Il est l'un des rares hommes politiques à avoir le verbe clair, construit, toujours instruit, mais jamais résigné. Je l'aurais bien vu comme le candidat fédérateur de la gauche anti-libérale, lors des dernières élections présidentielles, pour éviter qu'elle ne se fracasse. Mais bon, on ne refait pas l'histoire.

Mais l'histoire, on peut la vivre, et la dire. Et la construire, essayer du moins, autrement.

Francis Wurtz est donc à Gaza, avec quelques parlementaires européens. Et sur France-Info, il témoignait de l'ampleur des dégats qu'il était en train de découvrir. Il disait ressentir la même émotion devant ce spectacle de désolation que celle qu'il avait éprouvée en 2002, après la destruction de Jénine qu'il était également venu constater. Il disait qu'on ne pouvait s'empêcher de parler de crimes de guerre, que les témoignanges qu'il ne cessait de recueillir le bouleversaient. Et soudain, ses larmes, en parlant dans le micro, lui si solide et si clair, il évoquait des exécutions sommaires, l'histoire de familles anéanties, on entendait dans sa voix les visages des femmes désespérées qu'il venait de rencontrer.

"Il faut absolument exiger une commission d'enquête internationale. Il faut qu'Israël soit jugé pour ça. Cette impunité n'est plus supportable".

Son émotion venait autant de la désespérance que de la stupéfiante vitalité de ce peuple, disait-il, malgré tout ce qu'ils ont vécu, de souffrances, d'humiliations. "Je suis impressionné. On ne peut pas anéantir ce peuple, pas à coup de bombes au phosphore. Tout ce qu'Israël a réussi à faire avec ça, c'est à faire grandir l'intégrisme, alors ça, oui, quelle stupidité, exactement ce qu''ils prétendent combattre".

Dans ses larmes, il disait ressentir quelque chose de fondamentalement absurde, d'ignoble et d'absurde.

Les larmes d'un homme politique. De vraies larmes, retenues mais audibles, des larmes qui te réconcilient avec la politique, et qui te donnent l'espoir qu'on parle enfin de Gaza et de la Palestine pour ce qu'ils sont.

Aujourd'hui, je vais pour la deuxième fois dans les rues de Paris pour Gaza. A 14h à Denfert Rochereau pour aller vers l'Elysée. Le canon est silencieux mais se terre tout près. Alors c'est pour dénoncer les crimes de guerre, que cette fois j'y vais.

G. continue de m'envoyer des articles et des témoignages. Celui-ci raconte comment une famille a été désintégrée, et illustre le consensus de tous les acteurs humanitaires pour reconnaître et qualifier les crimes de guerre.

_________________________

gaza4-11.jpg«Ils criaient: «On va tous vous tuer, allez à la mort!»

Retour sur le massacre de la famille Samouni.


Ce sont les adolescents qui racontent le mieux ce qui s'est passé les 4 et 5 janvier à Zeitoun, une petite ville proche de Gaza-City et de la frontière avec Israël. Les filles comme Almaza Samouni, 13 ans, qui a perdu sa mère, Leïla, ses quatre frères, Ismaïl, Isaac, Nassar et Mohammed, et plusieurs cousins et cousines. Ou Kanaan Attia Samouni, 12 ans, qui a vu un soldat israélien tirer quasiment à bout portant sur son père devant la porte de sa maison, puis sur son petit frère Ahmed, tué d'une balle dans la tête.

«Ne tirez pas!»

Au total, les Samouni, une famille d'agriculteurs plutôt aisés, perdront 22 des leurs dans ce que les organisations humanitaires considèrent comme un «crime de guerre délibéré». Parmi eux, neuf enfants et sept femmes. Sept autres parents plus éloignés, dont trois enfants et deux vieillards, seront aussi tués. Si l'on fait le bilan des victimes, ce sont plus de 70 personnes qui ont trouvé la mort ou ont été blessées. Le bilan fourni jeudi par Amnesty International, qui enquête actuellement à Gaza, est encore plus lourd : 40 tués, dont 33 pour la famille Samouni.

La longue avenue Saladin, qui mène au hameau, apparaît déjà comme la prémonition du désastre. Un tsunami semble avoir remonté la rue, détruisant sur plusieurs kilomètres maisons, mosquées, ateliers, usines, vergers. Au hameau, deux maisons sont très abîmées mais debout, quelques autres par terre. La mosquée a rendu l'âme. L'endroit pue la charogne. Des centaines de volailles, mais aussi des vaches, des ânes et chèvres, gisent sur le sol. On piétine l'intimité des maisons: le linge, les vêtements, les tenues nuptiales, les photos de famille, les livres d'enfants, les meubles, tout a été jeté à la rue et mêlé à l'ordure. A l'intérieur d'une des demeures survivantes, où les soldats s'étaient installés, tout a été souillé.

Le 4 janvier, vers 6 heures, une unité israélienne prend possession du hameau. La famille Attia Samouni est alors réunie autour du thé. Quand le père, Attia, 45 ans, entend les soldats s'approcher, il sort sur le pas de la porte en criant «
S'il vous plaît, ne tirez pas, il y a des enfants.» Il tombe aussitôt foudroyé. «J'ai vu celui qui a tiré. C'était un soldat africain [ndlr: d'origine éthiopienne]. Mon père avait les bras levés», raconte Kanaan. Des «bombes de feu» (sans doute des grenades fumigènes) sont ensuite lancées dans la pièce où s'était installée la famille, en tout 18 personnes. Les explosions referment la porte, fracassée la seconde suivante par des rafales. Il y a aussi du sang, celui d'Ahmed, 4 ans, tué par au moins une balle. Sa mère, Zahwa, qui tient un bébé de 10 jours, est aussi touchée mais assez légèrement. Puis, les soldats leur ordonnent de sortir et d'aller jusqu'à la route. «Ils criaient: «On va tous vous tuer, allez à la mort?» Avant, ils nous ont obligés à enlever nos vêtements. Comme si des enfants pouvaient cacher des armes.» La maison des Attia sera ensuite détruite au bulldozer.

A l'intérieur, c'est l'horreur

Quand on demande à Almaza, l'orpheline de 13 ans, où est sa maison, elle répond «mais vous marchez dessus». Un engin a tellement aplati la demeure qu'on ne la distingue plus de l'amoncellement de caillasses et de fange qui s'étend alentour. Almaza a fait partie du groupe de 90 personnes que les soldats ont rassemblées et poussées vers un entrepôt. Ils y resteront vingt-quatre heures. «
Il n'y avait rien à manger, rien à boire, pas de lait pour les bébés.» Alors, le lundi 5 janvier, vers 6h30 du matin, quelques personnes bravent l'interdiction pour essayer de trouver quelques provisions. A peine ont-elles ouvert la porte qu'un missile est tiré sur la maison, suivi d'un deuxième une minute plus tard, puis d'un troisième. A l'intérieur, c'est l'horreur. Du sang et de la fumée partout. Derrière un drap blanc, les survivants parviennent à sortir. Parmi eux, Waed Samouni, un père de six enfants, blessé à la tête, dont les parents ont été tués. S'il parvient à s'enfuir avec quatre de ses fils, il est obligé d'abandonner sa fille Aza, 3 ans, et Omar, 4 ans, dans l'entrepôt détruit. «Omar est resté deux jours à côté de sa petite sœur morte. Quand on l'a retrouvé, il ne voulait pas partir sans elle.»

Car ce n'est que le 7 janvier que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) parviendra à secourir les blessés, l'armée israélienne empêchant ses ambulances d'accéder à Zeitoun. L'interdiction provoquera la colère de Pierre Wettach, chef de la délégation du CICR, qui, fait exceptionnel, sort de sa réserve: «L
es militaires israéliens n'ont pas fait en sorte que le CICR ou le Croissant-Rouge puissent leur venir en aide, ni respecté leur obligation de prendre en charge les blessés, comme le prescrit le droit international humanitaire.» Les survivants enfin évacués, l'entrepôt sera rasé. Avec les cadavres à l'intérieur. Almaza, elle, vient chaque jour errer sur les ruines: «Quand je serai grande, je rejoindrai la résistance.»

Jean-Pierre Perrin, envoyé spécial à Zeitoun. Libération

20 janvier 2009

Gaza : l’enfer à l’hôpital Chifa

gaza5-3.jpg

Un tout nouveau lecteur de ce blog, qui connait bien Gaza, qui y a vécu puis s'en est éloigné avant d'y retourner bientôt, m'a adressé hier, par mail, ce témoignage. Il émane du médecin hollandais Harald Veen Fresed, qui vient de vivre l’enfer à l’hôpital Chifa à Gaza. Et il avait été publié sur lemonde.fr le 16 janvier dernier, sous la signature de Michel Bôle-Richard.

Je ne boude pas mon soulagement du cessé le feu qui règne sur le terrain, et ce n'est pas pour attiser la rancoeur, que je le publie ces scènes de guerre. J'aimerais croire que nous sommes rentrés dans une période de paix (ce mot hier à la une de grands journaux nationaux m'a fait désespérer de l'analyse journalistique). Il va y falloir du temps, du courage et des efforts pour arriver à la paix ! Et peut-être des générations. La paix suppose des droits, la liberté, la reconnaissance nationale. Mais aussi et surtout une culture de la paix. Le carnage israélien n'a semé, à côté d'invraisemblables destructions, que le poison de la violence, de la vengeance. Alors la communauté internationale a plus que jamais une responsabilité pour offrir, à travers sa fermeté à l'égard d'Israël, et une vraie implication sur le terrain, un tout petit germe d'espoir.

Il lui faut donc encore, et d'abord, regarder ce qui s'est passé. Les yeux ouverts sur le sang. Merci à G. de son envoi :

_________________________


Le médecin hollandais Harald Veen Fresed vient de passer une semaine à l’hôpital Chifa, dans la ville de Gaza. Ce chirurgien hollandais est épuisé. Envoyé par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), ce spécialiste des opérations abdominales a du mal à cacher son émotion après ce qu’il appelle «une véritable tragédie». Pourtant habitué aux guerres et aux situations de détresse - tout particulièrement dans les conflits africains -, il revient bouleversé par ce qu’il a vu. Pendant huit jours, sans discontinuer, le médecin a vécu toutes les horreurs.

Des membres mutilés, des cervelles qui sortaient, des tripes à l’air, des blessés qui mouraient après s’être vidés de leur sang. L’afflux était énorme. Il était difficile de faire face. On parait au plus pressé, choisissant ceux que l’on pouvait sauver, délaissant ceux pour qui c’était trop tard. Harald Veen Fresed explique que trois équipes de quinze médecins se relaient tour à tour, toutes les vingt-quatre heures, pour faire face à un afflux continuel de blessés.

A tel point que l’on peut à peine bouger et qu’il faut soigner au plus vite pour absorber ce trop-plein. Le médecin rend hommage à la compétence et au dévouement des docteurs Palestiniens. Il y a des médicaments, mais il n’y a pas suffisamment de matériels, ni de place dans les salles ou à la morgue. Les cas les plus graves sont expédiés en Egypte par Rafah

Je peux vous dire que le chiffre de plus de 1.000 morts est certainement inférieur à la réalité. On croit déjà avoir tout vu, être bien préparé pour affronter l’in affrontable. Eh bien je peux vous assurer que ce fut une véritable épreuve. Grand, blond, filiforme, pesant ses mots, Harald explique que le plus dur fut d’assister «aux drames personnels».

«Aux parents, aux familles effondrées face à la mort et à la souffrance. Vous assistez, impuissant, en silence, à ces tragédies. Certains voulaient suivre les blessés jusque dans la salle d’opération de peur de ne plus jamais les revoir vivants. Beaucoup avaient des blessures énormes provoquées par des éclats et je me demandais comment ils pouvaient encore survivre. On dit toujours que la guerre est horrible mais l’on ne peut pas s’imaginer ce que c’est, car l’on n’en voit qu’une partie».

Un grand trou dans le dos

Pour Harald, il y a tous ces morts mais il y a surtout tous ceux qui sont amputés, paraplégiques, aveugles. «La guerre ne s’arrête pas avec le cessez-le-feu. Pour beaucoup, elle dure pendant des années, toute la vie». Une chose est sûre pour lui, «J’étais content d’être là. Je me considère comme un privilégié d’avoir pu de façon infinitésimale apporter une aide». Après être intervenu pendant le génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994, il avait décidé d’arrêter pendant deux ans pour en digérer l’horreur. Puis, il est reparti. Et chaque fois que le CICR l’appelle, il reprend sa valise juste pour faire ce qu’il appelle «une petite différence». «Ce qui est important, c’est d’être là» Il se défend d’être un idéaliste. Il en a beaucoup trop vu pour cela. Cela ne l’empêche pas de faire des cauchemars, de revivre des scènes.

Lorsqu’il a quitté Gaza, ce ne fut pas facile, car il a eu le désagréable sentiment «d’abandonner» ses collègues d’une semaine. Harald est allé retrouver sa petite fille de 3 ans. Le même âge que celle qu’il a vue arriver à l’hôpital Chifa, l’air intact, les yeux grands ouverts. Lorsqu’il l’a retournée, elle avait «un grand trou dans le dos». Plus jamais, elle ne remarchera.

Michel Bôle-Richard

08 mars 2008

Ya baharyyeh !

La nuit fit d'abord tinter ses cristaux de lumière

sans souffle

sans saveur

Elle étouffait nos paupières

Mais peu à peu elle devint plus légère

La montée de l'aube accompagnait le chant du coq

Les criquets et les chacals se turent

 

A l'instant de la poussée irrésistible de l'aurore

Une voix s'éleva à la recherche tatonnante des étoiles

une voix étirée, fébrile, sans rythme apparent

Et la voix devenait plus limpide

Et le jour devenait plus limpide

Dans son élan elle rencontrait nos rêves

les percutait et les rompait

Soudain la place devenait libre pour que s'y installa la vie

 

Et quelle vie, ya baharyyeh !

Quel amour !

Comme moi, tu les as vus

ces regards pleins de lumière

qui s'accrochent au fil invisible de la complicité

Ya baharyyeh !

Tu as entendu ces claquements de mains intrépides

Ces pieds multicolores qui éprouvent ensemble le besoin de frapper

Et de frapper le sol entre deux pas de danse

Ya baharyyeh !

Ces rires pleins de souffle et de générosité

Tu les as vus, ya baharyyeh !

Ces corps qui se balancent avec l'assurance des gazelles

Ces visages qui ne ressemblent à aucun autre

Et tu as ressenti

Ya baharyyeh !

Comme moi

Leur contact fraternel

 

La mer et ses berges montagneuses sont leur pays

Vigne et oliviers poussent entre leurs mains

Leurs chants d'eau et de miel irriguent leurs vergers assoiffés

Leurs yeux déroulent d'interminables

vagues de tendresse au dessus de tes épaules fébriles

Et leurs coeurs

Sans cesse

scrutent tes joies et tes peines

 

C'est là, sur les flancs rocailleux de leur vie que se niche leur âme

leur sincérité et leur fidélité

 

Six ans

Août quatre-vingt cinq – août quatre vingt onze

Presque deux mille jours

Deux mille longues journées sans venir à votre rencontre

Votre sincérité est indemne pourtant

Et vous, toujours fidèles

Tels quels

Juste quelques rides – Là, comment ne pas les voir

Au coin de votre bouche

Et là, aux extrêmité de vos yeux

A cause du soleil bien sûr

mais aussi

Surtout

A cause de l'orage

 

Il faut faire la guerre

avait dit le roi de la montagne

Oui il faut la faire

avait répondu l'empereur de la mer

Et tuez-les

Et n'épargnez personne

Dirent mille seigneurs de pacotille en écho

 

L'appel du sang

quinze ans durant retentit

Sans se taire

Ou quand il se taisait Ariel Sharon reprenait le haut-parleur

Et hurlait plus fort encore

Vous deviez exploser

 

Il y a deux mille jours Rappelles-toi

Août quatre-vingt cinq

Le déluge

C'est si simple de cacher cent kilos de TNT dans

une voiture

Si simple de tendre un piège à des femmes et des enfants

Si simple d'être aveugle devant un marché de Beyrouth

Déclic pour l'enfer

Déluge

Fer feu sang

assourdissante agonie

Interminable humiliation

Et pourtant simple prélude

Vous deviez exploser

 

« Où vous cachez-vous Seigneurs de pacotille

Contre qui tirez-vous

Roi de la montagne

Empereur de la mer

Cessez le feu, Brisez l'obscurité

Vous ne gagnerez pas ! »

 

Ils n'ont pas gagné

Août quatre-vingt onze Vous n'avez pas explosé

Vos mains sont encore belles

Plus belles encore et plus fermes

Tendues en direction de vos frères

Et vos quelques rides vous ont rendu plus beaux

 

09/91

(ce texte, je l'avais écrit à une époque où je n'écrivais pas, au retour d'une expérience riche de rencontres au Liban, que je raconte là. Je venais de faire la connaissance de Issam. Je ne me rends pas compte de ce qu'il vaut, mais il m'est cher, et ça m'a fait plaisir de le partager avec toi)

08:24 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : poésie, liban, guerre, amitié, paix

30 janvier 2008

des barbelés de la honte au mur de la faim

adef9aa2f17e575dbdd75098b70f1716.jpg

C'était en février 1988. L'intifada venait de commencer depuis à peine trois mois. La première Intifada, celle des pierres. La répression israélienne faisait rage, et l'opinion mondiale commençait à redécouvrir la réalité de l'occupation, et à s'émouvoir des tirs tendus des soldats de Tsahal sur des enfants qui ne leur opposaient que leurs mains et quelques cailloux.

J'étais dans la bande de Gaza, tout au sud, dans ce camp de réfugiés qu'on appelle Rafah, "la joie", qui longe la frontière avec l'Egypte.

Elle n'était constituée que de deux clôtures de fil de fer barbelés, avec entre les deux un no man's land d'une cinquantaine de mètres de large, et sur toute la longueur, des miradors.

Dans l'après-midi, j'assistais à ce spectacle curieux, de femmes, d'hommes, qui s'approchaient de la muraille de barbelés, d'autres que l'on voyait se rassembler de la même façon de l'autre côté, en Egypte, et de dialogues surréalistes qui se criaient par delà le champ miné.

On m'expliquait que lors de l'occupation du Sinaï par l'armée israélienne, après la guerre des six jours, en 67, cette frontière internationale théorique avait de facto disparu, et pendant une dizaine d'années, jusqu'aux accords de Camp David, le camp de Rafah s'agrandit naturellement sous le poids démographique. Des habitations se construisirent pour les jeunes foyers, des familles s'éclatèrent. A la restitution du Sinaï, on ne fit donc pas dans la dentelle : la frontière fut remise en place sur ses bases internationales, les habitations situées côté palestinien restaient sous régime d'occupation israélien, les habitations situées côté égyptien passaient sous administration égyptienne.

Depuis lors, seules les mères palestiniennes pouvaient obtenir des laissez-passer pour aller rendre visite à leurs c73755446cd229aefb69543efde8b79e.jpgenfants situés du côté égyptien, pour un mois ou deux. Le reste du temps, la seule communication possible, c'était ces dialogues hurlés par dessus l'idiotie de la guerre et de l'occupation.

Cela va faire vingt ans, presque jour pour jour, que j'avais participé à cette mission d'enquête estudiantine internationale, et que je découvrais cette réalité. On ne parlait pas du Hamas, à l'époque. Il régnait dans ces zones occupées une presque vitalité démocratique, laïque, les associations sociales de femmes, d'aide à l'enfance, étaient particulièrement actives. On ne parlait pas encore de processus de paix, mais cet Intifada-là était riche de promesses, et les gens misaient beaucoup d'espoir de ce côté là.

Aujourd'hui, les espoirs de paix ont été anéantis, le Hamas a pris le pouvoir. C'est lui qui y incarne le soutien aux faibles et la solidarité. L'asphyxie économique et alimentaire lui a permis de renforcer encore son emprise. Et c'est un mur qui sépare ces gens de l'Egypte où se trouve toujours une partie de leurs familles. En découvrant ce mur, à la faveur des émeutes de ces derniers jours, quand il fut pris d'assaut, enfoncé en plusieurs points, quand des familles entières s'y engouffrèrent à la recherche d'approvisionnements, j'ai repensé à cette scène surréaliste d'il y a vingt ans.

Sauf que ce n'est plus un grillage de la honte, c'est un mur de la faim qui s'y dresse désormais. Et la honte, c'est chez nous et nos dirigeants qu'elle se trouve. D'impuissance et d'indifférence.