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24 décembre 2012

un baiser pour ma mère

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Cette Carmen ne méritait sans doute pas le dénigrement que la presse lui a réservé. Plastique froide, expression corporelle un peu rigide, certes, mais pas vulgaire. Une composition très classique, en vérité, la caserne y est une caserne, les brigadiers des brigadiers et la manufacture de tabac un sanctuaire fantasmé d'ouvrières délurées. Les tziganes y sont davantage roms que gitans, ils mendient et trafiquent plus qu'ils ne jouent de la guitare, et la montagne où ils se planquent a des allures de marché aux puces. Concession à une modernité qui ne règle pas son compte aux clichés.

L'orchestre est excellent, dirigé par un Philippe Jordan à son apogée d'élégance. Une tâche plus ardue l'attend, le semestre prochain, avec l'intégrale de l'Anneau du Nibelung. Quant à la distribution, elle est efficace et équilibrée. Ludovic Tézier est un peu enrobé pour être crédible en torréro, mais assure dans le civil en intrigant maffieux. Karine Deshaye est convaincante, mais elle gagnerait à introduire de la souplesse dans son jeu (Il est vrai que je l'ai vue à sa Première). Nikolai Schukoff est un Don José de toute beauté. Son chant manque d'un poil de brillance, mais son poitrail ni de poils ni de formes, et il apparaît extrêmement brillant dans sa composition.

Les scènes de cabaret ont le côté lupanar qui sied au livret, mais le travelo ou la stripteaseuse ont peu c_opera_national_de_paris_charles_duprat.jpgd'excès dans leur présence pour justifier du scandale. Ce fut une bonne soirée, avec une œuvre d'exception, un de ces grands opéras populaires, ma foi plutôt pas mal servi. Quand Michaela porte à Don José le baiser de sa mère, j'ai été parcouru de frissons...

Un baiser de ma mère ! Un baiser pour son fils !

"Ma mère, je la vois !... oui, je revois mon village ! O souvenirs d'autrefois ! doux souvenirs du pays ! O souvenirs ! O souvenirs chéris, vous remplissez mon cœur de force et de courage ! O souvenirs chéris !
Ma mère, je la vois, je revois mon village !"

Je pars vers notre village près d'Aix. Maman ne s'y est plus retrouvée seule depuis cet été. Depuis que ses angoisses sont devenues insupportables et qu'elle a commencé à en parler.

J'y étais allé en pleine saison de festival cet été, avec la résolution de lui consacrer plus de temps, de faire le voyage du village plus souvent. J'avais calé sur l'occasion deux opéras et des visites quotidiennes à la piscine Yves Blanc, à deux pas de mon ancien lycée, un bassin particulièrement agréable à nager. Et nous avions beaucoup parlé. De quelques menus-travaux à effectuer dans sa maison, à commencer par la cuisine tout en formica, qui n'a pas bougé depuis qu'ils se sont installés là il y a trente-cinq ans, mais dont l'évier s'est ébréché. Et puis maman m'avait longuement parlé de ces angoisses. Elles venaient la chatouiller la nuit souvent, à la faveur de réveils malheureux. Mais parfois, en journée, elles pouvaient surgir et la tétaniser. Imprévisibles, souvent intenses, elles tournaient parfois à la peur panique. Elles lui rendaient la vie épouvantable, même si le plus souvent, qu'on frappât à la porte ou que le téléphone sonnât, que quelqu'un se manifestât d'une façon ou d'une autre et elles éclataient comme une bulle de savon...

Médecins et psy en tout genre essayaient des traitements et des dosages. Entre antidépresseurs et anxiolytiques, ils avaient souvent eu pour effet d'aggraver les choses. Nous n'avions pas encore envisagé les batteries d'examen à venir.

A la fin de mon séjour, je la conduisais vers Foix, pour une courte escale estivale chez mon frère, avant un séjour d'été habituel dans le Quercy où les visites allaient se succéder, comme à l'accoutumée. Cet après-midi de juillet, j'étais loin de m'imaginer que les réflexions que nous avions convenu d'avoir avec mon frère, sur le grand avenir de maman, allaient ainsi tourner court et nous obliger à revoir les projets.

A soixante-seize ans, maman est naturellement affaiblie. Si elle n'y prend garde, elle peut même se vouter légèrement. Elle s'est tassée. Et son front porte la cicatrice d'une chute récente. Mais on lui a toujours donné beaucoup moins que son âge. Fraicheur physique, agilité des mains, c'était elle, le bricoleur de la maison. Et le jardinier. Elle a toujours tout su faire, sans avoir jamais eu confiance en elle. Excellente cuisinière, elle laissait les fourneaux à papa dans les grandes réceptions. Elle se réfugiait derrière son goût et son avis, puis derrière ceux de ses enfants, plutôt que de risquer de se tromper. Ses amis, elle a toujours cru qu'elle les devait à mon père.

Elle est comme ça, maman, elle a tous les talents, les a toujours eus, mais n'en a jamais rien su. Que l'on s'annonçât, et la maison était prête, les repas confectionnés pour trois jours, le frigo plein. Même si elle geignait de n'avoir pas assez ni assez bien fait les choses... Cet été encore, on pouvait dire tout cela d'elle. Les angoisses la perturbaient, mais elle était cette femme, belle, digne, et oublieuse d'elle-même.

Je ne sais pas comment je vais la retrouver tout à l'heure. Elle n'est plus retournée au village depuis l'été. La solitude est un état qui lui est devenu d'un coup insupportable. Une nuit seule est désormais inenvisageable. Ces six mois, elle a oscillé, entre la maison de mon frère et la mienne, aux deux pôles du pays. Nous nous sommes retrouvés une fois pour un long week-end dans la maison familiale du Lot, à Puybrun, pour les vingt ans de la disparition de papa.

Maman avait alors formulé des souhaits. Puybrun devrait devenir sa maison de référence, son domicile d'été. Nous allions vendre Aix et réaménager ici, pour qu'elle s'y sente comme chez elle, avec tous les espaces qu'elle affectionne, et les objets. Et puis pour le reste du temps, elle irait s'installer à Toulouse, dans une résidence sinon communautaire, du moins intergénérationnelle, avec des espaces communs, des lieux de vie et de rencontre. Une résidence qui ne serait pas une maison de vieux, mais où il y aurait de l'attention à l'autre, ça doit bien exister, non ? Et puis Toulouse, c'est tout près de Foix, et de Puybrun, elle y a cette partie de la famille qu'elle affectionne. Nous en étions là, espérant que les traitements la stabilisent.

Ces derniers jours, mon frère, chez qui elle était demeurée, m'a fait part de son impression. Il ne faut pas croire qu'un traitement fera des miracles. Elle ne vivra plus jamais seule. Ses angoisses génèrent des absences. Parfois tout va bien, et à d'autres moments, face à un petit problème, il l'a retrouvée prostrée, bras ballants. Plus d'une fois, elle a oublié d'éteindre le gaz après en avoir retiré une casserole, ou laissé la porte du frigo ouverte. Bref, elle n'est plus autonome, m'a-t-il dit. Plus autonome... Ce mot a raisonné terriblement dans ma tête le matin où il l'a prononcé au téléphone. C'était le matin de ma Carmen. C'est si loin de ce qu'elle est, de ce qu'elle était avant cet été. Si loin de l'impression qu'elle me donne encore certaines fois où je l'ai au téléphone.

iYM3d7fWycIo.jpgA l'entracte, j'ai parlé d'elle à François et Catherine, que j'avais associés à ma sortie. François est un ancien collègue. Je l'ai vu consterné, évoquant sa propre mère, une femme énergique et entreprenante, qu'il a vue sombrer en six mois, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Je n'aurais pas du parler.

A la reprise, Micaëla revient en vélo donner à Don Jose des nouvelles de sa mère :

"Moi, je viens te chercher. Là-bas est la chaumière, où sans cesse priant une mère, ta mère, pleure, hélas sur son enfant. Elle pleure et t'appelle, elle pleure et te tend les bras ; tu prendras pitié d'elle, José, ah ! José, tu me suivras !
(...) Une parole encor, ce sera la dernière. Hélas ! José, ta mère se meurt, et ta mère ne voudrait pas mourir sans t'avoir pardonné."

J'ai pris pour moi cette injonction, et ai hâte d'être près d'elle pour ces fêtes, de l'entourer d'affection et de stimuler, autant que je le pourrais, celle qui est encore en elle quand elle n'est pas dominée par cet indomptable démon... Ce soir, c'est Noël. Je pars, je pleure, mais je veux croire en la mauvaise passe.

18 septembre 2012

une dinde pour Noël ?

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Je m'en veux de ne pas venir plus souvent à ta rencontre alimenter ce blog. La faute à des galères, ou à une dispersion, je ne sais pas très bien. Pour les galères, j'ai eu mon lot. Pile le jour de ma rentrée lyrique, mardi dernier, à Garnier. Capriccio, de Richard Strauss, faisait dialoguer un poète et un musicien, tous deux amoureux d'une comtesse qui ne savait choisir entre l'un et l'autre, entre le verbe et la mélodie, qui les laissera se déchirer avant que le sort ne les unisse, pour le meilleur du spectacle. J'ai oublié comment se finissait l'intrigue, le casting n'était pas du premier cru. La mise en scène était classique, quoique astucieuse, nous laissant pénétrer dans les grandes profondeurs des coulisses de Garnier. Mais à la sortie, un événement avait pris la place : le déflecteur de ma voiture avait été brisé, le coffre ouvert, et les sacs qu'il renfermait subtilisés : clés, carnets de chèque, ordinateur, agenda... bref, tu imagines à quoi j'ai occupé les journées qui ont suivi.

Le pire, c'est que ce n'était pas ma voiture, mais un véhicule de courtoisie mis à ma disposition par le carrossier à qui j'avais confié ma Mégane pour qu'il en remette le pare-choc arrière à neuf. Il était content, le carrossier !... Et moi je cours derrière mes factures pour espérer une prise en charge. L'assurance laissera trois franchises à ma charge : celle du pare-choc, celle de la vitre, et celle des objets volés, portée à  250 euros en raison de la recrudescence des vols dans les voitures. Il paraît.

Puis il y a eu la fête de l'Huma. Ambiance toujours aussi sympa. Bénabar pêchu, quoiqu'un peu trop benabarfete.jpgmacho à mon goût dans ses blagues et ses jeux de scène. Mais je ne me lasse pas de ce dîner où "on s'en fout, on n'y va pas, on n'a qu'à s'planquer sous les draps, on commandera des pizzas toi, la télé et moi"... Quel plaisir !

On y a commenté la situation politique aussi, mais ça, tu l'as vu un peu, ou entendu. On y a parlé de la conférence environnementale et du traité européen d'austérité. J'ai aimé une des expressions de Pierre Laurent à propos de cette consternante contradiction qui consiste à ambitionner de rénover 1 million de logements par an pour en améliorer les performances thermiques, mais à s'enfermer dans les logiques d'austérité et à vouloir ratifier un traité qui en inscrit le principe dans le marbre de la constitution : "c'est comme une dinde qui voterait pour Noël". j'ai bien ri. Et j'ai pris date pour participer à la manifestation du 30 septembre à Paris pour réclamer un référendum. C'est bien le moins !

Les Prix Nobel d'économie, à l'instar de Stiglitz, ont beau monter au créneau les uns après les autres pour expliquer que c'est pure folie, que la récession en sera inévitable et que c'est inéluctablement voué à l'échec (*), notre cher François s'entête et fait le beau.

Je redoute les effets combinés du choix austéritaire légitimé par les nécessités européennes, de l'appauvrissement généralisé qui en découlera, et des mesures sociétales radicales annoncées, comme le vote homosexuel ou la légalisation du mariage des étrangers aux noces locales. A moins que ce ne soit l'inverse. Cocktail si facilement exploitable au plan idéologique par la droite extrémisée...

Bref, heureusement que des voix alternatives à gauche se font entendre aussi, sinon, il n'y a plus qu'à inaugurer un boulevard Le Pen à Paris.

_________________________

(*) Amartya Sen, Prix Nobel d'économie 1998 écrit que "le soi-disant programme d'aide européen pour les économies en difficulté insiste sur des coupes draconiennes dans les services publics et les niveaux de vie. (…) Ces politiques attisent la division. (…) La prise de décision sans discussion publique – une pratique courante dans la mise en œuvre de la politique financière européenne – est non seulement anti-démocratique, mais inefficace".

Joseph Stiglitz, Prix Nobel d'économie 2001 a déclaré en janvier dernier: "L'obstination des dirigeants européens dans l'ignorance des leçons du passé est criminelle". Et en mai : "Les pays qui tendent à un budget équilibré sont contraints de faire des coupes dans leurs dépenses en raison de la chute de leurs revenus fiscaux – un "déstabilisateur automatique" que l'Europe semble vouloir adopter en toute inconscience".

Paul Krugman, Prix Nobel d'économie 2008 a osé affirmer à propos du pacte d’austérité budgétaire : "Le paquet fiscal forcera les pays à poursuivre des politiques d'austérité qui ont pourtant déjà montré leur inefficacité".

J'ai volé ces citations sur le blog de Jean-Luc Mélenchon.

14 juin 2012

Arabella, Première !

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Ce soir, c'est la Première d'Arabella, à Bastille. Censément mon dernier opéra de la saison (mais j'ai plus d'un tour dans mon sac). Un pastiche de Richard Strauss, léger et brillant, où Renée Fleming excelle dans le rôle-titre. Derrière le vaudeville, où se mêlent lustre, stupre, cupidité, perce la satire d'une Autriche décadente. On est loin du Strauss de Salomé ou d'Elektra, qui empruntaient leur gravité à des mythologies morbides. Loin aussi de son Ariane à Naxos, où se confrontaient des discours sur l'art et pointait une réflexion sur les rapports entre argent et création. Là, tout jubile. Mais l'humour est souvent dans le second degré des situations : tout en retenue dans le premier acte mis en scène par Marco Arturo Marelli, puis largement débridé dans le second...
 
Comme à son habitude, l'élégant Philippe Jordan dirige l'Orchestre national de Paris avec excellence, ce Jordan-photo-jean-françois-leclercq-opera-de-paris.jpgqui n'est pas une mince affaire avec une partition aux harmonies dissimulées, aux accords atonaux, qui doit malgré tout trouver des marques légères et souriantes. Le décors mêle l'épure totale d'un plateau blanc brillant qu'un véléda à des dimensions cinémascopes. L'astuce de la sortie du cadre, jusqu'au dessus de la fosse, à gauche de l'orchestre pour se fondre dans la salle, donne l'impression au spectateur d'être hâpé par la scène.

Comme il est de mode, les allées et venues de quelques figurants, mimant l'enlèvement du mobilier de valeur par un huissier de justice avant même que la représentation ne commence, et alors que le public en est encore à prendre place dans la salle, contribuent largement à cette relation inclusive que Marelli cherche à mettre en place. Contraste avec le parti-pris glacial de son environnement scénique.

Ah, ah... Tu te demandes comment j'en sais autant, pour te parler de tout ça, de l’œuvre et de sa mise en scène, alors même que la Première n'aura lieu que ce soir. Et qu'il s'agit d'une nouvelle production, jamais encore montée ? Et bien c'est qu'il m'est arrivé une chose inattendue : je me suis découvert une amie, Martine, par ailleurs amie avec quelqu'un qui travaille à l'opéra, qui m'a proposé de profiter d'une des invitations qu'elle avait pour la Générale. C'était lundi dernier.

C'est donc avant tout le monde, gratos, et au troisième rang du premier balcon, de face que j'ai pu profiter de la représentation - car aux générales, l'on n'est pas placé. On choisit sa place dans l'ordre où l'on arrive, et je suis quelqu'un qui n'a pas peur des queues, qui sais courir vite quand il faut. Mal m'en a pris d'oublier mon arthrose du dos, d'ailleurs, car les marches quatre par quatre, c'est un peu antinomique. Mais ça m'a permis, ainsi qu'à Martine et sa petite bande d'invités, de profiter au mieux de la chance d'être là.

Voilà.

Et crois-moi. Après ce premier tour calamiteux des législatives, il me fallait au moins ça pour remettre un peu de baume à mon cœur.

J'ai plein d'autres choses en retard à te raconter. Le Gaveau du RSO. La triste fin de mon permis de conduire. Le combat merveilleux de Berezovsky sur le deuxième concerto de Prokofiev... J'espère que cette fin de semaine y sera propice.

20 novembre 2011

la folie Lulu

 

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Le monde est converti à Lulu. Tout le monde est Lulu. Lulu par-ci, Lulu par-là. Lulu rend fou. L'Opéra de Paris a repris la production de Willy Decker, avec Laura Aikin dans le rôle titre. C'était si bien que j'y suis allé deux fois. Le théâtre de la Ville a programmé une version théâtrale, confiée au Berliner Ensemble de Bertold Brecht dans une mise en scène de Robert Wilson. C'était si tentant que je suis allé acheter mes places dès sept heures, un matin où le guichet ouvrait à onze. Daniel Barenboïm en dirigera une nouvelle lecture, à l'opéra de Berlin Unter den linden. C'est si irrésistible que je m'en retournerai outre-Rhin, à l'occasion du festival de Printemps au Schiller Theater...
 
Rien ne m'arrête plus pour Lulu. Pour elle, insaisissable, si loin de mes fantasmes, mais si intrigante. Innommable bien que nommée. Au passé imprévisible et au destin inéluctable. Aimée et égorgée. A la route d'amour et de mort. Au parfum de désir et de désespoir. Cette autre incarnation de l'impossibilité amoureuse. Cette jetée où viennent inexorables se dérouler et se fracasser les jeux de pouvoir et de possession. Cet hymne à la liberté, à la futilité, au tragique de la vie. L'éclairage qu'il manque aux affaires DSK.
 
Decker et Wilson l'inscrivent dans une épure, dans des lignes sobres où l'on espère la lire, quand lulu_02.jpgOlivier Py l'avait plongée dans un univers foisonnant, mouvant, enfantin. Ils l'entourent de silhouettes dessinées. Elle est là, matériellement présente à nos regards, et pourtant elle s'échappe, s'échappe sans cesse. Toujours authentique mais jamais sincère. Je m'imprègne de la musique, dense et exigeante, d'Alban Berg, j'en attends désormais les exultations. Et puis j'ai découvert cet objet théâtral non identifié, mêlant ombres chinoises et débits mécaniques, chansons de cabaret et estampes sophistiquées. C'est fascinant de voir comment une œuvre écrite il y a un siècle, inscrite au patrimoine, stimule une telle diversité d'approches. Comment une créature incarnée et désincarnée, désirable et désirée, esprit de la terre et boîte de Pandore, déchire toute raison !

Une des filles du Kitkat club s'appelait Lulu, dans Cabaret, hier soir, sur la scène du théâtre Marigny. Lulu investit aussi la musique métal, avec la sortie d'un album éponyme de Lou Reed & Metallica, chez Universal. Et Lulu Gainsbourg - oui, Gainsbourg nous avait pondu un Lulu, il y a quelques temps déjà, dont dont on avait à peu près tout oublié - un homme à la voix fragile, un fils de mordu de musique, il décide enfin de se faire connaître en enregistrant des chansons de son père...

Lulu ? Une folie, je te dis !

 

13 mai 2011

ma dernière queue

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Monsieur le Ministre de la Culture,
Monsieur le Directeur de l'Opéra national de Paris,

Il est 3 heures du matin, et je viens d'arriver devant le bâtiment mastodonte qui abrite l'Opéra-Bastille. Cela fait deux ans que j'ai découvert qu'avec un peu d'envie, de temps, d'organisation, avec un peu de prédisposition à la convivialité, il était possible d'acquérir des places d'opéra honorables à des tarifs acceptables. Il fallait se lever tôt, mais le jeu en valait la chandelle.

J'ai appris l'existence d'un système presque centenaire, totalement pris en charge par des mélomanes bénévoles à petit budget, qui combinait les obligations propres à une file d'attente - une présence continue sur site, un placement selon l'ordre d'arrivée - avec le visage souriant de l'organisation - un numéro d'ordre informel mais joliment mis en page, un appel toutes les heures, laissant à chacun le soin de vaquer à un entre deux de son choix, une petite marche ou un café.

Sans ce système, je n'aurais pas connu l'opéra. Je n'aurais sans doute même pas songé à lui ouvrir les portes de mon orgueil. Cet autre monde, si proche, si imposant dans le champ de vision, sur le parcours même des manifestations auxquelles j'ai si souvent participé, m'étais pourtant abscons. Il était mon image inversée : la culture de mon inculture, la bourgeoisie de mes origines modestes, le clinquant de mon effacement.

Je n'avais pas assez de pointes à mes pieds pour approcher cet univers, pour m'y confronter. Cet art était difficile, et aller à sa rencontre était aborder l'Annapurna. Pouvais-je être réceptif aux voix ? Allais-je être simplement capable d'en affronter la durée ? Son langage allait-il me laisser envisager qu'il fut compréhensible ?...

Plutôt que de m'en tourmenter, je balayais ces questions de mon imaginaire et renvoyais l'opéra en orbite autour de ma vie. Invisible et inaccessible, j'avais la paix.

Et puis au détour d'une rencontre entre blogueurs, j'ai réalisé un jour, il n'y a donc pas si longtemps, que des places à 20 euros existaient, et qu'en s'y prenant bien, c'est à dire en s'y mettant tôt, parfois au milieu de la nuit, parfois même au coucher du soleil lorsqu'il s'agissait de Wagner, ces places pouvaient être dignes. Avec vue sur les sur-titres, donc sur le fil dramaturgique de l'œuvre, et une vision plein champ (quelle belle salle, que Bastille !)... Des circonstances plus personnelles me rendaient réceptifs à l'idée. Je me suis donc laissé une fois approcher de la chose, c'était un petit matin de mai, il y a deux ans.
 
Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, vous savez quoi ? J'ai aimé l'opéra. J'ai trouvé la confluence des ces arts - vocal, théâtral, musical - totalement magique. Je ne dirai pas qu'il n'y eut pas de doute, que je ne me suis jamais demandé si m'engageant dans cette nouvelle passion, je ne sur-jouais pas un rôle trop grand pour moi. Je me suis même demandé si cet engouement survivrait à l'amour qui m'y poussait ? Et puis, force est de constater que j'ai pris goût à l'opéra, que c'en est devenu une aventure - lyrique mais pas seulement : intellectuelle et émotionnelle... Parti de rien, je me suis mis à patrimonialiser des œuvres, des voix, des mises en scène, des lieux. Ma connaissance du domaine est encore balbutiante, mais des goûts s'affirment, des noms s'imposent, et je suis désormais en quête des productions et des distributions. Plus seulement de Paris, d'ailleurs, mais aussi de Lille, de Lyon, de Toulouse, de Bruxelles. Je suis allé à Berlin, à Londres, à Barcelone écouter Alban Berg ou Wagner. Bref... J'ai acquis une culture - du moins ai-je commencé - et précisément là où elle me paraissait le plus sanctuarisée.
 
Parce que l'on pouvait aller à l'opéra pour 20 euros. Parce que la queue d'un petit matin était devenue un effort presque dérisoire au regard des émotions recueillies. Et partagées. A combien de personnes de mon entourage, fascinées par ma passion démonstrative, ai-je fait découvrir l'opéra, grâce à ce système, depuis deux ans ? Quinze, vingt ? A moi tout seul. A la seule force de mes queues.
 
Il est 3 heures du matin. Je viens de prendre place dans cette nouvelle file d'attente pour acheter du Verdi : Otello. Encore une découverte à venir. Qui y emmènerai-je ? Je ne le sais pas encore.
 
Ce que je sais, Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, c'est que celle-ci est ma dernière queue. Avec plusieurs dizaines de personnes, déjà arrivées, ou qui sont sur le point de nous rejoindre, c'est notre dernier rendez-vous mélomane et populaire. Vous avez décidé de tuer ce système. Vous n'en aviez pas le droit car il ne vous appartenait pas.
 
Oh!, je sais bien que dans notre monde, tout est concurrentiel, alors pourquoi pas l'opéra, n'est-ce pas ? Il faut rivaliser avec Covent Garden, avec La Scalla, avec le Met'... Ah! le Met' ! Il faut donc faire du chiffre - d'affaire, s'entend - se payer des têtes d'affiche, accueillir les plus grandes productions, qui sont de plus en plus chères, c'est la concurrence. Alors les ambitions démocratiques...

Si j'ai bien compris, l'an prochain, notre place préférée passe de 20 euros à plus de 70. Vous abaissez le banc des sur-titres pour les rendre visibles des places d'où aujourd'hui ils ne le sont pas (que n'y avez-vous pensé plus tôt, à l'époque où s'y rassemblait la piétaille !). La catégorie à 20 euros passe à 35, encore se vendront-elles désormais au téléphone, à un tarif surtaxé, deux heures et demi avant de se vendre au guichet, histoire d'être bien sûr qu'il ne servira plus à rien ni à personne d'y tenter sa chance. Et des soixante places "debout" à 10 euros, que vous vendiez au dernier moment pour les plus infortunés, ou les plus étourdis, qui bien souvent trouvions un fauteuil vide, en définitive, vous ne nous en mettrez plus que trente.

phantom1.jpgMonsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, en ce qui me concerne, j'ai mordu, et vous ne vous débarrasserez pas de moi ainsi. Peut-être même avez-vous gagné : j'ai demandé un abonnement pour la prochaine saison. On ne quitte pas des amours si prometteuses. Mais je pense à tous ceux qui n'ont pas fait mon chemin encore, qui auraient pu le faire, qui s'apprêtaient à le faire à la faveur d'un accident amoureux ou d'une curiosité soudaine, et à qui vous avez décidé de fermer la porte. A qui vous dîtes : c'est assez, maintenant ! L'Opéra ne doit plus s'élargir davantage ! Laissez-nous, enfin, laissez-nous dans cet entre-nous qui nous va si bien !

Mélomane et populaire, sans doute cela sonnait-il trop faux à vos oreilles d'esthètes. Mais ce faisant, vous asséchez le vivier, Messieurs de la Culture. Et je ne suis pas sûr que l'Opéra y gagne longtemps, sans ses rameaux populaires.

Car il est bien là le problème : je verrai moi, sans doute, un peu moins de spectacles, car ils me coûteront plus cher. Et au fond, ce n'est pas bien grave, il en faut bien pour tout le monde ! Mais ceux qui n'y ont pas goûté et qui en ont encore peur : c'est à eux que vous ôtez le marche-pied. Vous leur retirez leur seconde chance. Morts avant même d'y avoir mis le doigt. Fantômes de l'Opéra. Vos fantômes !

Qu'ils vous hantent longtemps !

16 février 2011

ma saint-valentin place Tahrir, au Caire

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Je l'ai fait. Un coup de folie. L'envie montait en moi depuis plusieurs semaines. Elle devenait peu à peu un besoin, puis une nécessité. Les signes se succédaient, pressants, ne laissant aucun doute. Jusqu'à des commentaires entendus la veille, de connaisseurs, en marge d'une Voix humaine dont il faudra que je te reparle. Il fallait que je le fasse.

Et puis quoi ! Pourquoi m'acharner à organiser avec mon ami japonais un dîner non désiré, presque craint, qui n'eût été concédé que par dépit, presque avec dédain. Je décidai que je méritais mieux pour la Saint-Valentin. La vivre seul mais auprès d'un couple mythique, en un lieu mythique, et surtout dans la magie d'un moment rare, historique. Forcément unique.

Je me suis donc présenté au guichet. Alentour, des revendeurs proposaient des billets pour cinq fois leur prix : 50 euros pour un voyage à l'aveugle. La soirée était annoncée complet, mais une hôtesse me précisa que trois quarts d'heure avant l'embarquement, les retours d'agence, avec leurs éventuels invendus, me laisseraient peut-être une opportunité : une place convenable à un prix encore raisonnable. Ou sinon, folie ultime, des invitations VIP annulées à des places de choix, pour la bagatelle de 189 euros.

Il y avait une demi douzaine de personnes avant moi. Et puis à côté, un groupe d'une vingtaine de jeunes qui espéraient d'ultimes invendus, qui leurs seraient alors dévolus sur le fil pour 20 euros. Puis encore plus loin, des vieux et des chômeurs qui passeraient après les jeunes pour ramasser les miettes. Il n'est pas toujours bon regarder ce qui se passe dans les coulisses de la culture.

Lorsque mon tour vint, j'eus à choisir entre une place à 45 euros - à la visibilité aléatoire -, et une à 70, en baignoire, deuxième rang mais de face. Après une hésitation aussi courte qu'intense, c'est celle-ci que je pris. Après-tout, le dîner que j'avais convoité m'aurait sans doute coûté plus cher...

Haendel_dessay_giuliocesare_pelly.jpgC'est ainsi que je me retrouvais lundi soir, seul parmi une foule compacte, dans les magasins du musée d'antiquité du Caire, dans les sous-sols de la place Tahrir, où l'on entendait encore sous des accents baroques la clameur des événements de ces dernières semaines. "Que l'Égypte jouisse désormais, dans la paix, de sa liberté retrouvée", "Que la douce joie et le bonheur reviennent à présent dans nos cœurs", "Que chacun retrouve maintenant le bonheur de vivre". Le tyran allait être défait, puni de ses crimes, de son arrogance, subissant la vengeance de son peuple, au terme de quatre heures d'un opéra sublime, tout à la gloire d'un couple de circonstance. Jules César était incarné magnifiquement par le contre-ténor épanoui Lawrence Zazzo, mais c'est Jane Archibald qui lui donnait la réplique, puisqu'elle en partageait le rôle avec Natalie Dessay. La belle Jane dont j'avais déjà, à Noël, apprécié les performances dans le rôle de Zerbinette, à Bastille, et qui là jouait, au sens propre, quelques rondeurs en moins, me semble-t-il, une merveilleuse Cléopâtre, à l'unisson de son amoureux.

Que te dire de plus que je ne t'en ai dit là ?

Que j'en ai eu pour mon argent, et n'ai pas une seule seconde regretté mon aventure.

Que rien ne vaut le spectacle vivant, qui te laisse suspendu aux voix et aux souffles, et où les gestes ont du sens.

Que le Concert d'Astrée, sous la direction d'Emmanuelle Haïm, produit un son de toute beauté, chaleureux et pénétrant, qui sait se faire discret pour saluer le chant.

Que les jumelles d'opéra que m'a offertes ma maman à Noël sont le cadeau le plus utile que j'ai reçu ces dernières années - avec une tasse thermos de voiture...

Que Jane Archibald est une grande, une jeune très grande, qui ose sans se cacher derrière son talent, 5301036_492c937b76_m.jpegignorante de Tartuffe. Y compris exhiber son sein nu sans le simuler d'un fourreau couleur peau - ce qui semble-t-il a déjà fait le tour de la galaxie mélomano-blogosphérique, si j'en crois le nombre de connexions sur ce thème qu'a reçu mon blog avant même que je n'aie pu l'évoquer dans un billet.

Que son timbre correspond mieux à la Cléopâtre d'Haendel que celui de Natalie Dessay, et tant pis si c'est blasphème que de le dire.

Qu'il était beau de voir le petit personnel égyptien du musée, d'abord indolent et incrédule, tout à ses corvées, inconscient des scènes que jouaient autour de lui les personnages d'une antiquité démomifiée, peu à peu se mêler à la partie, prendre part à la lutte contre le tyran dans une symbolique simplement chorégraphiée, et quitter réjoui ses sous-sols oppressants quand sonnait la fin du calvaire.

Que l'idée de cette mise en scène s'est avérée par pure coïncidence résonner d'une drôle d'actualité, mais que même sans cela, elle fut simple et efficace, rarement tirée par les cheveux, qu'elle avait le mérite d'interroger les représentations et la conservation, les supports de l'écriture historique, et de nous rappeler que nos mythes antiques furent dessinés à l'époque baroque, sans finalement avoir été beaucoup revus depuis.

opéra,jules césar,haendel,jane archibald,christophe dumaux,opéra national de paris,cléopâtre,le sein de cléopâtreQu'il est dommage que Ptolémée, jeune frère de Cléopâtre, fût dépeint en tyran lui disputant le trône - non que j'en conteste la vérité historique, mais parce que les postures de luxure dont il est paré dans la mise en scène de Laurent Pelly, et la beauté de Christophe Dumaux qui l'incarne, abdominaux compris, m'en ont fait un personnage inconfortablement désirable. Satanées jumelles !

Enfin, que je suis donc rendu à une nouvelle étape : celle d'apprécier des expériences lyriques même seul, même dans un registre dénigré par mon mentor, que je peux en laisser fleurir en moi le désir irrépressible, jusqu'à dépasser en intensité des projets obsessionnels, vains et destructeurs.

C'est une autre drogue. A 70 euros la dose, si c'est de la bonne, pourquoi pas ! Au moins celle-ci me prémunit-elle de déceptions blessantes.

13 février 2011

tout est affaire de décor

www.opera-lille.fr.jpg

J'ai beau être branché opéra ces temps-ci - je m'en vais d'ailleurs écouter La Voix Humaine, cet après-midi à l'Athénée - je suis passé à côté de la production dont tout le monde parle : Jules César, avec la star des stars, Natalie Dessay herself dans le rôle de Cléopâtre. A l'heure de la mise en vente, une petite voix amie m'avait glissé que, ben non, l'opéra baroque, pas trop, et j'en étais resté là. Et puis un jour, à la radio, au début de l'hiver, j'entendis un aria de Cléopâtre par Patricia Petitbon, et merde,  c'était magnifique. Haendel aurait-il donc mérité plus d'égards ? J'allais voir sur internet, mais Garnier était complet, et même en y mettant le prix on ne trouvait plus que des places sans visibilité.

J'avais fait mon deuil de l'affaire quand Radio classique se mettait à diffuser des publicités sur l'opération UGC : la représentation du 7 février, en direct live sur grand écran, dans quelques salles partenaires. Je n'ai pas d'abord vraiment prêté attention à cette offre. De l'opéra au cinéma, bof ! (pour 28 euros la place, soit dit en passant : même à Bastille, mes places réelles sont moins chères !). Sauf qu'il y a de cela quinze jours ou trois semaines, je suis tombé par hasard sur Manon, un opéra de Jules Massenet mis en scène par David McVicar.

Car - je dois te le dire - ma télé est souvent branchée sur une chaîne musicale : Mezzo, que je paye en supplément à canal satellite pour compléter mon bouquet, et depuis peu BravaTV, tout en HD, qui s'est incluse à mon offre sans que je ne demande rien. Tout en pianotant sur mon ordinateur, donc, à l'affaire sans doute avec un billet de mon blog un soir, je me suis peu à peu laissé captiver. Oh!, le registre était classique, mais les voix étaient belles, les jeux étaient convaincants, et l'histoire d'un romantisme de bon aloi. J'ai découvert qu'un opéra à la télé, ça pouvait le faire, et qu'au cinéma, forcément... pourquoi pas, donc ! Je reconsidérais ma position sur l'opération UGC.

Las, le temps de réagir, toutes les places étaient prises dans les UGC. Toutes. A Paris comme en banlieue. Bah!, pas grave, ça me faisait au fond une petite économie...

Et puis voilà ce qui se passe quand on a fait son deuil de tout. C'était dimanche dernier, pile poil, la veille de la retransmission en direct dans les salles UGC, en soirée, à 19h50 : BravaTV diffusait un Jules César de 2007, dans une mise en scène de McVicar.

Rien que  le nom de McVicar m'arrête désormais : ayant retrouvé dans Manon des traits communs avec le 6a00d834ff890853ef010535df7899970c-500wi.jpgSalomé que j'étais allé voir à Londres l'an dernier, malgré l'éloignement des objets et de leur morale, j'avais fait des recherches et m'étais rendu compte que les deux productions étaient dues au même metteur en scène, à ce David MacVicar, donc, dont il m'apparaissait qu'il n'avait pas froid aux yeux, qu'il avait recours sans sourciller à la nudité sur scène, pour plutôt de bonnes raisons, et qu'il plaçait son trait là où l'œuvre méritait d'être soulignée. Sa page wikipedia m'apprenais même qu'une académie people l'avait classé parmi les cent personnalités gays les plus influentes de Grande-Bretagne. Il y a de ces classements !...

Son Jules César était fascinant. Toute la soirée, dimanche, nous sommes restés scotchés devant l'écran. La musique de Haendel était fabuleuse, les aris de Cléopâtre, chantés par la jeune métis Daniele De Niese, clairs et enjoués, les chorégraphies, égyptologisées et drôles. J'étais surpris de découvrir que Jules César et Ptolémée, les deux souverains rivaux et impériaux, étaient joués par une mezzo-soprano pour l'un (Sarah Connoly), et par un contre-ténor pour l'autre (Christophe Dumaux) - voilà qui bousculait nos visions machistes contemporaines du pouvoir, quand la majesté paraissait, dans l'imaginaire baroque, mieux incarnée par la performance vocale élevée. McVicar avait opté pour un Jules César napoléonien, et l'univers de la pièce, malgré les intrusions obligées de l'antiquité, du renaissant et du contemporain, s'ancrait dans une imagerie coloniale.

Outre qu'il se confirmait que - moyennant un peu d'intérêt pour la chose et de motivation - l'opéra à la télé, ça pouvait le faire, je découvrais une œuvre de Haendel tout bonnement magistrale. Il me fallait donc renier cette médiocre mécréance proférée là, il y a presque un an ! J'étais partagé entre satisfaction d'avoir finalement pu l'entendre, même par écran interposé, et frustration d'être passé à côté pour Garnier.

dec-cleo-300x177.jpgSeulement voilà, hier, nouvelle surprise : Mezzo diffusait le Jules César de lundi dernier, celui de Garnier et des salles UGC qui m'avaient glissé des mains. Je m'en rendis compte une nouvelle fois par hasard, juste après le dîner au moment même de l'ouverture du rideau, en quittant le journal de France 2 pour faire entrer de la musique dans la maison...

Alors là, j'ai tout arrêté. Igor, friand de musique baroque depuis longtemps et qui s'était pris au jeu la semaine dernière, a tout arrêté aussi, et nous nous sommes offerts une nouvelle tranche de Haendel - trois heures et demi non stop et sans entracte. Comme si nous y étions.

Donc voilà ce que j'avais raté - et il y a une ironie à cette histoire... Natalie Dessay, qui agace, je le sais, certains de mes amis mélomanes, en raison de ce qu'elle se joue de sa notoriété, n'a toutefois pas une réputation usurpée. Son chant est beau, ciselé, substantiel, son jeu est drôle, on y décèle souvent une jubilation juvénile, surtout dans les joutes avec Christophe Dumaux (photo ci-contre), qui joue le même Ptolémée que dans McVicar, qui y chante tout aussi bien un répertoire qu'il maîtrise depuis Dumaux_Press21.jpeglongtemps, mais qui en plus y dévoile de longues jambes et un torse nus à croquer et se fait faire une pipe par un jeune éphèbe sur scène. César cette fois y était joué par un contre-ténor, comme Haendel l'avait voulu, et la performance de Lawrence Zazzo y fut remarquable, sans doute plus crédible que celle de Sarah Connoly. Un autre rôle nous a impressionnés : celui du jeune Sextus à l'esprit vengeur, le fils d'un Pompée décapité par Ptolémée pour plaire à César, alors que celui-ci se rendait à Alexandrie pour signer la paix... La jeune mezzo-soprano Isabel Léonard y a une présence raffinée, bien qu'enlevée, et son duo avec sa mère Cornelia, jouée par la Mezzo Varduhi Abrahamyan, est proprement sublime.

Laurent Pelly en a fait la mise en scène. Je ne sais pas si j'ai déjà vu des œuvres à lui, son nom m'était inconnu et il y a peu que je m'intéresse à ces détails... Mais c'est à lui que l'on doit l'ironie de l'histoire. Car ici, César fait son entrée... au musée. Nous sommes dans les magasins d'un grand musée d'antiquité. Les personnages sont tous des effigies qui s'animent, ou plutôt en sont les fantômes, les manutentionnaires et autres gardiens de musée s'agitant autour d'eux sans sembler les voir. L'idée est intéressante, même si est un peu kitsch de faire chanter les bustes quand le chœur acclame l'arrivée du souverain.

On pourrait donc être au Louvre, par exemple. Ou à la National Gallery. Mais ce personnel qui s'agite autour des sculptures et autres sarcophages, qui les déplace, les range, les ouvre, les nettoie, a quelque chose de spécial. Dans son aspect. Dans ses couvre-chef. Il s'agit d'arabes, c'est bien ça, ce sont des arabes. D'ailleurs, les étiquettes, aux portes des placards, mais oui, elles sont écrites en arabe. Ce sont des Égyptiens et nous sommes en Égypte. Au musée d'antiquité du Caire. Nous sommes david mcvicar,laurent pelly,natalie dessay,jules césar,haendel,georg friedrich haendel,opéra,opéra national de paris,palais garnier,mezzo,bravatvplace al-Tahrir très précisément, parmi les plus belles collections d'antiquité du monde et à deux pas du trésor de Toutenkamon...

Ainsi donc, Garnier mettait en scène des rois décapités et triomphants dans le lieu même et au moment même de la plus spectaculaire révolution démocratique contemporaine... Pharaonique clin d'œil !

05 février 2011

ainsi meurent les papillons

marie ravernier,délaissé,madame butterfly,opéra,opéra national de paris,pucciniOn m'a dit cette semaine que j'étais beau. Que j'étais beau quand je parlais. Qu'on était fier d'être représenté par ma parole.

Je suis sur les rotules parce qu'un colloque scientifique m'a harassé, mais ce compliment m'a rasséréné. C'est comme ma directrice, qui m'a confié me trouver plutôt en forme, en pleine capacité même, à un optimum de mes moyens et surtout pas usé, malgré les dix années bientôt passées sur mon poste. Je suis loin du "je crois que tu ne vas pas bien" de l'année dernière. Les entretiens d'évaluation se suivent et ne se ressemblent pas. Je ne suis pourtant pas sûr que c'est moi qui ai tellement changé, mais c'est une autre affaire. Ne plus être dans le conflit est déjà quelque chose.

J'étais intervenu sur les délaissés. Il y a un peu plus d'un an, je découvrais un film documentaire de Marie Tavernier ainsi intitulé, qui évoquait la vie d'un de ces territoires inqualifiables, coincé entre deux routes, dans la bretelle d'un échangeur, à proximité d'une friche, abandonné aux caprices de la nature à la petite échelle d'une lisière. Le film mettait en scène ce que le discours institutionnel appelle "les jeux d'acteurs". S'y exprimaient des élus, des entrepreneurs, des associations de riverains, avec l'obsession de "faire quelque chose" de ce terrain, n'en rien faire ne pouvant qu'être présager de nuisances.

Sauf que, la réalisatrice ayant implanté sa caméra au cœur de ce lieu pendant plusieurs semaines, s'y avérait une vie dense, intense, mêlée d'imaginaire. Des femmes y promenaient leur chien, des hommes leur solitude, des migrants leurs rêves de retour, certains s'arrêtaient face au canal et retrouvaient dans cette contemplation quelque chose d'un monde abandonné, des âmes venaient y puiser de l'oxygène... On comprenait dans ce documentaire que l'on rêvait en ce lieu plus que dans bien d'autres espaces de la ville, et que, délaissé pour les aménageurs, ce bout de lande était une terre de projection, et avait une utilité sociale, indiscutable mais invisible. Une utilité futile, immatérielle, impossible à quantifier, sans valeur marchande, échappant aux logiques de l'évaluation, mais une utilité. Une chose qui n'a pas grand place en ce bas monde.

Tiens, va savoir pourquoi, ça m'a refait penser à Madame Butterfly, que j'ai vu samedi dernier à Bastille. Je n'en connaissais rien, ni l'histoire ni les airs, sauf celui-ci, mille fois entendu, dans des films sans doute si ce n'est dans des publicités...

La mise en scène était sobre, nue, lente - presque statique. Les redondances traquées, le chant seul tenait l'œuvre, formant des tableaux inspirés d'icônes japonaises et de l'art du Kabuki.

Jeune geisha de 15 ans, Cio Cio San (madame "papillon") est reniée par sa famille le jour où elle épouse, naïve, le jeune officier américain Pinkerton, pour qui ces noces ne sont qu'un passe-temps. Mais vite délaissée par son époux reparti, elle découvrira lors du retour tant espéré, trois ans plus tard, qu'il s'est lié par un "vrai" mariage" à une Américaine. Elle lui abandonnera leur enfant et se donnera la mort.

L'histoire est tragique, à l'intime échelle d'un cœur. Et universelle. Madame Butterfly, territoire délaissé, devient écran de projection de tes détresses, de ta crédulité, et seul son sacrifice t'en libère. Futile utilité de l'art.