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05 janvier 2011

de l'art en général au désespoir en particulier

le baiser - Klimt.jpg

Revenons-donc à la musique, puisqu'ainsi l'ai-je annoncé...

Mathis le Peintre, d'Hindemith, avait été une étonnante découverte : y était posée la question de la destinée de l'artiste dans un monde en proie au chaos. D'abus en désabus, il finissait seul, sans amour, sans amis, sans rêve, délaissé jusque par son trop orgueilleux mécène.

Une autre découverte m'a confronté à ce même thème ces jours-ci à Bastille, sur un mode plus enjoué : Ariane à Naxos, de Richard Strauss.

Ariane à Naxos n'est pas un Opéra en deux actes : c'est une pièce lyrique constituée d'un prologue, et d'un opéra.

Dans le prologue, l'art se dispute avec lui-même, les hommes d'argent se jouant de ses enfantillages. Dans les deux représentations que j'en ai vues (quand on aime...), Sophie Koch y était lumineuse, dans Sophie Koch le compositeur.jpgle rôle du jeune compositeur exalté qui apprend quelques minutes avant le début de sa Première, sur injonction du conte qui est aussi son mécène et son commanditaire, que sa création se verra non seulement accolée à un autre spectacle, de danse légère, mais qu'il devra accepter, et accomplir, la fusion de son oeuvre avec le spectacle rival.

Les hommes de pouvoir en prennent pour leur grade, qui considèrent l'art comme devant se soumettre aux exigences d'un feu d'artifice, et non l'inverse, qui se croient capables de concevoir une programmation, parce que connaissant, eux, le goût du public, et qui prétendent même s'ingérer dans l'oeuvre une fois faite, jugeant une île trop déserte ou un chagrin trop désespéré. Les lois d'Hollywood et la tyrannie de l'audimat sont donc des inventions du tout début du XXè siècle (Ariane à Naxos a été créée entre 1912 et 1916).

Les rapports de l'art au pouvoir, de l'art à l'argent, de l'artiste à la notoriété sont au coeur d'un propos étonnemment contemporain, qui ne se prive pas d'égratigner les visions artistiques elles-même dans leur faculté à dénigrer les genres qui leur sont étrangers.

Puis l'opéra commence. La solitude inconsolable d'Ariane, cruellement abandonnée par son amant lassé jane archibald zerbinette.JPGThésée, se laisse peu débrider par les interventions scabreuses de Zerbinette et de ses quatre amants-danseurs. Mais la profondeur et la sensibilité ne se trouvent pas forcément le mieux là où elles se revendiquent le plus, et les cartes sont constamment redistribuées dans une étonnante altérité. Où est la vérité de l'amour : dans les cris déchirés de l'amante abandonnée, ou dans la philosophie futile de la danseuse dénudée, jouée là par la jeune prodige canadienne Jane Archibald à la colorature fascinante.

Ma mère s'est amusée de cet opéra. Elle en a apprécié les performances et n'a pas fermé l'oeil, sauf, à moitié, dans le duo final un peu longuet entre Ariane et Bacchus, lequel peine à se faire reconnaître comme l'incarnation salvatrice de l'amour : balourd, étouffé, parfois à la limite du déraillement vocal sur les notes les plus hautes (il m'a même semblé qu'il avait renoncé à chanter certaines phrases trop aiguës lors de la représentation du 30 décembre), on comprend qu'Ariane ait préfèré voir en lui le Seigneur de la mort et s'aventurer finalement comme tel à embarquer sur son vaisseau pour se libérer de son insurmontable peine.

A l'heure de mes représentations, surtout pour la deuxième, je ne te cacherai pas que le destin d'Ariane m'a mis en état de résonance. Ebranlé, en orbite autour de sa poésie tragique, dans la gravitation des déchirements mélodieux de l'orchestre, c'est tout mon désespoir qui se répandait sur scène, sous la baguette du décidément admirable Philippe Jordan.

12 décembre 2010

sous le signe du lac

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J'ai bravé la neige vendredi matin, et les grands froids, pour remplir mes obligations à l'Opéra de Paris et prendre ma place dans la queue devant le guichet. C'était le premier jour de la vente de Francesca Da Rimini, un Opéra totalement méconnu de moi, d'un obscur Riccardo Zandonai, un compositeur italien du début du 20ème siècle dont je ne sais rien. Après mon retour mouvementé de Budapest, la veille au soir tard, et la découverte de ma voiture prise dans la neige et la glace, j'aurais probablement jeté l'éponge si je n'avais pris l'engagement auprès d'un ami blogo-mélo-prosélyto-maniaque comme moi - ou pire - mais empêché, de lui prendre une place.

En même temps, l'expérience m'a permis de rentabiliser en une fois mon investissement hongrois dans un bonnet et un cache-nez, qui m'ont été les plus valeureux compagnons. Et puis Gilda, fidèle à ses horaires, m'a rejoint un peu plus tard, ce qui nous a permis de deviser sur les méthodes commerciales de banquiers peu scrupuleux à l'égard de leurs clients ou du service public.

J'avais obtenu le numéro 12, qui devint un numéro 13 en passant à la caisse - selon la règle qui voit s'intercaler les personnes handicapées toutes les dix places -, "le numéro de la chance", me faisait remarquer le chef des caisses dans un petit sourire narquois qui me mit de bonne humeur.

Et en effet, overbooké depuis le premier jour, le Lac des cygnes vit sortir de ses eaux trois places comme par magie, libérées de ses profondeurs pour la matinée de ce dimanche. Le célèbre ballet de Tchaïkovsky, dans la chorégraphie de Noureev, va donc déployer ses ailes tout spécialement pour Bougre, Fiso et moi tout-à-l'heure, et ce sera une façon pas plus désagréable qu'une autre de déclarer ouverte la saison des fêtes !

Et puisqu'une fée n'arrive jamais seule, j'ai le grand plaisir de vous annoncer (roulement de tambours et quelques trompettes), que la mienne de Fée, vient de dégeler. Et de libérer quelques unes de ses belles pensées.

09 octobre 2010

le génie mélodique

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Quel est le lieu où se joue la tragédie humaine, sans qu'il ne se passe rien ? Le coeur, bien-sûr. Et c'est au coeur du coeur, au coeur des coeurs, que je me suis laissé convier par Tchaïkovsky, dans les sept tableaux de son Opéra lyrique Eugène Onéguine, qui étaient donnés à l'Opéra Bastille mardi dernier.

Mon premier opéra de Tchaïkovsky. Une plongée dans le tourment amoureux. Dans ses retournements. Dans sa malédiction. Depuis la flamme du premier transport, jusqu'à sa fin promise, pathétique. Un miroir.

"On prie le ciel pour qu'il nous envoie le bonheur, et il ne nous envoie que l'habitude", dit une chanson populaire russe dansée par les villageois d'une contrée reculée.

Là-bas, dans cet univers rural indolent, Lenski et Onéguine sont les meilleurs amis du monde. Le premier, jeune poète fougueux s'éprend de sa voisine, la belle Olga, lumineuse et frivole, dont la sœur Tatiana, au caractère mélancolique, tombe amoureuse du second, son jeune ami séducteur et dandy.

Tous les éléments sont dans ce quatuor à cœurs. Onéguine éconduit Tatiana, s'encanaille avec Olga. Offensé et trahi, Lenski convoque son ami dans un duel où il se fera tuer. Quelques années plus tard, Onéguine retrouve Tatiana, alors aristocratiquement mariée, s'éprend enfin de la belle ténébreuse, mais celle-ci, malgré l'amour qui n'a cessé de la ronger, forte même de cette épreuve, choisit l'honneur et abandonne son tortionnaire à sa détresse totale.

Hormis un combat d'hommes, il ne se passe rien dans cet opéra, qui te saisit d'abord par sa lumière et sa lenteur.

La mise en scène, reprise de Willy Decker et montée à l'Opéra Bastille en 1995, pose des cadres, à quatre côtés, des trajectoires où parfois l'on se croise mais où souvent l'on se manque, où l'on s'évite. La couleur bascule au noir entre les deux actes. Et tu ressors, dans la sobriété de l'ensemble, avec en tête l'air de l'aria de Lensky avant son combat. Son chant au passé révolu, à l'ami évanoui, un poème d'amour, en fin de compte, au presqu'amant qui incarnait sa jeunesse désinvolte, un déchirement absolu (en voir dans la vidéo ci-dessous, une interprétation particulièrement sensible, en récital, de Vladimir Atlantov).

Trois heures, entracte inclus, où l'introspection de l'âme humaine se substitue au récit pour dire l'impossibilité amoureuse.

Tchaïkovsky est décidément un mélodiste de génie.

Olga Guryakova, qui interprétait le rôle de Tatiana réalise une performance convaincante. La voix chevrotante dans les premières mesures, le jeune  baryton français Ludovic Tézier, dans le rôle d'Onéguine, s'est ensuite avéré avoir un chant perçant et précis. Quant à Lenski, le poète qui court se perdre dans l'absolu, c'est lui qui a séduit la salle, et l'on ne saurait trop dire si c'est au personnage tiré de Pouchkine et conçu par Tchaïkovsky qu'on le doit, ou à son interprète, le ténor Joseph Kaiser, au physique et au jeu très justes.

Ma nièce à droite, ma collègue à gauche, décontenancées un temps par le rythme, se sont laissées gagner par la mélodie et les voix, par l'intimité émouvante de l'ensemble, et sont sorties heureuses de leur soirée.

Ce soir, la saison continue : avec Wagner et le Vaisseau Fantôme, mis en scène par le même Willy Decker ! Je ne sais pas si cela me consolera de ma Walkyrie rentrée, mais ce fera le deuxième Wagner à mon actif. Et je ne sais pas pourquoi, je m'attends à plus de bruit et de mouvement. J'espère ne pas être déçu comme Fauvette l'a été...

Ci-dessous, le fameux aria de Lenski :

 

03 octobre 2010

au bord de la fosse

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Vois-tu, on peut se croire novice, jouer aux humbles, tâcher de ne pas trop la ramener quand le niveau s'élève, placer un "pour moi, vous savez, c'est tout nouveau" histoire d'éviter les questions embarrassantes... un jour, malgré soi, on se retrouve sur le devant de la scène. Bah, la scène dont je te parle, elle est toute petite. Elle se trouve du côté de l'Opéra Bastille, certes, mais côté trottoir. Là où, le jour de la mise en vente des spectacles au guichet, on se rassemble à la fin de la nuit, à quelques fous furieux, pour prendre son rang dans une file d'attente et, sur le coup de midi, décrocher le Graal version low cost : une place acceptable, avec vue sur les surtitres - primordial - pour seulement 20 euros.

Tu te rappelles peut-être que je me suis inscrit, il y a un an et demi, au blogo-groupe des Prosélytes lyriques, grâce auquel, à quelques uns, nous nous soulageons de la corvée à tour de rôle. Selon les aléas de mon courage matinal, j'ai tour à tour obtenu les rangs 36, 19, 31, 50, 27, 61 et 5, et grâce à ces efforts, des billets généralement bien placés. Ce sont des queues très organisées, avec appel par numéro chaque heure, et entre deux la possibilité de vaquer, autour d'un café, par exemple. Organisées donc, mais de façon informelle, par des amateurs. Dans tous les sens du treme.

Vendredi, c'est pour l'obscur Mathis, le peintre, du ténébreux post-romantique Hindemith, que je m'étais levé. Jamais montée en France, cette œuvre se traîne surtout la réputation d'avoir eu ses représentations interrompues au Liceu de Barcelonne, en janvier 1994, après l'incendie du Grand Théâtre catalan - on en apprend des choses, dans ces queues ! Cette œuvre est maudite.

C'est peut-être pour ça qu'à cinq heures du matin, cinq heures moins vingt pour être précis, ce vendredi, je me suis trouvé être... le premier. Avec personne pour me donner mon ticket, donc, quatre-vingt premières minutes d'attente dehors, dans le froid, au milieu d'un ballet d'hommes en jaune-fluo, ouvriers du BTP attendant l'arrivée de leurs camions de chantier, ou d'agents de police en civil jouant à Starsky et Hutch avec des jeunes de banlieue.

C'est bien 45 minutes après moi que Michel est arrivé, avec sa petite boîte magique contenant les tickets numérotés. Gilda, prosélyte devant l'éternel mais impressionnée par l'exploit, n'a pas pu résister, plus tard, à la tentation de prendre mon ticket number one en photo et d'en faire une note : la preuve de la performance est à voir là, avec un extrait de l'œuvre en vidéo.

Me voyant lire le livret de Lulu dans cette attente nocturne, Michel s'est mis à me parler opéra. C'est là Agneta-Eichenholz-as-Lulu-001.jpgque j'ai pris peur. Number one, fallait-il tenir le rang ? Lire Lulu, aller voir Lulu, se préparer à Lulu, c'est déjà un deuxième signe d'esthétisme, non ? Je lis Lulu, donc je suis esthète. En plus numéro 1 pour Mathis !... Mon Dieu, à quelle question allais-je être soumis ?

"Ah bon, vous irez à Barcelonne. C'est Petitbon qui tiendra le rôle, c'est ça ?" Oui c'est ça. Là, je savais, ouf ! "Elle a été très bonne dans ce rôle à Genève." Oui, il paraît en effet. C'est Olivier Py qui en assure la mise-en-scène. "Ah oui ?" Là, c'est moi qui prenais la main. Je ne sais pas comment il fait : monter Mathis à Bastille, Lulu à Genève puis au Liceu, mais comment fait-il ? "Oui, surtout qu'il vient de mettre en scène La vraie fiancée, à l'Odéon dont il assure par ailleurs la direction artistique, ça paraît dingue, non ? Il y faut du génie."

C'est bien pour ça que je m'étais levé si tôt, d'ailleurs. Je n'ai personnellement jamais encore rien vu de joué, d'écrit ou de monté par Olivier Py. Mais son nom laisse rarement indifférent. Il plait, ou il énerve, mais j'avais l'impression que sa réputation sulfureuse attirerait les foules.

"Pour en revenir à Lulu, c'est quand-même une musique très difficile. Moi, ça ne fait que six ou sept ans que je m'intéresse à l'opéra, et je dois vous dire que lorsque je suis venu voir Lulu à Bastille en 2004, je suis sorti à la fin du premier acte."

Tiens ? Notre amateur en chef était donc novice, il y a si peu de temps encore... Finalement, c'est prometteur. Je sais bien que je m'attaque à un gros morceau avec Lulu, je peux même dire que c'est pour ça que je ne cesse de l'écouter depuis un mois, et de le lire, pour y être bien préparé. "Vous avez raison. D'ailleurs, il sera monté à nouveau à Paris, la saison prochaine."

En fait, nous n'étions finalement pas plus de quatre-vingt à l'ouverture de la caisse, à 11h 30, et alors que le nombre de places autorisées à l'achat par personne présente, le premier jour de la mise en vente, est généralement limité à quatre, il n'y avait ce vendredi aucune limite. Gilda a profité de mon aubaine pour ne pas attendre l'appel du 21, et a pu retourner vite travailler dans sa bibliothèque de prédilection.

Et moi, je me retrouve maintenant comme un con, sans plus de marge de progression : un pas de plus, et je tombe dans la fosse !

(la photographie qui ouvre ce billet est d'Arnaud Frich, à qui je l'emprunte sans autorisation préalable. Son portfolio est à consulter ici)

28 mars 2010

Nuit et brouillard

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La nuit déjà.

Je viens d'embarquer pour une grande aventure lyrique : L'anneau de Nibelung. Wagner : deux saisons, quatre opéras. Dix ou douze heures de spectacle.

Mon initiation à l'opéra est encore fraîche, à peine plus d'un an, le moment était donc venu de passer au seigneur du genre. Et j'aborde ce passage avec envie et curiosité, mais aussi avec une certaine crainte. De Wagner, on connaît la densité et la puissance musicale. J'ai en tête cet extrait enlevé de la Walkyrie, qui accompagne dans un mélange de sang et de beauté la folle chevauchée des hélicoptères d'Apocalipse Now. On dit souvent qu'il a nourri l'imaginaire des fanatiques de la sombre époque : d'où viennent donc ses vertus aliénantes ? Avant que je me rende à la représentation du prologue aux trois journées qui ensemble forment la tétralogie, une de mes collègues m'a même rappelé cette citation célèbre de Woody Allen : "quand j'entends du Wagner, j'ai envie de partir occuper la Pologne".

Il me fallait donc en passer par Wagner. Et le moment était venu puisque la Direction artistique de l'Opéra de Paris produit sur deux saisons les quatre opéras qui constituent l'Anneau de Nibelung, sous la Direction musicale de Philippe Jordan et avec des mises en scène de Günter Krämer.

L'or du Rhin ouvre la danse, et j'y étais jeudi soir avec deux amies, Maryse, elle-même fraîchement initiée à la chose, mais qui s'y laisse couler avec plaisir, et Fauvette, qui a quitté la bohême des Prosélytes pour le confort douillet des abonnements, mais néanmoins s'offre quelques écarts.

Première surprise pour moi, dès ma lecture préalable de quelques textes sur Internet : l'univers y serait mythologique. J'avais vu à l'Opéra 1805528942_b079214b47.jpgdes tragédies aux figures grecques ou romaines, des romances biographiques, évoquant des rois, des personnages révolutionnaires, des artistes en déchéance, de simples anonymes magnifiés par la folie. J'avais vu surgir dans des scènes fantasques des génies de la nuit, des fantômes de cauchemar. Mais jamais tout un récit ne m'avait parlé de dieux, de gnomes lubriques et de géants besogneux. Avec Wagner, je ne serais donc pas dans l'Histoire, mais dans la parabole. A partir d'une mythologie allemande à moi totalement étrangère.

Deuxième surprise, celle de l'Or du Rhin est assez simple, au fond. C'est celle de la cruelle et vaine quête du Graal. Le Rhin recèle un trésor. Seul celui qui renonce à l'amour peut transformer cet or en un anneau magique et acquérir alors un pouvoir absolu. Posséder cet anneau confère la toute puissance. Mais la convoitise qu'il suscite est telle, qu'il n'attire que la violence, la guerre et en définitive conduit à la mort.

Les naïades sont les gardiennes de l'or. Elles neutralisent les ravisseurs en les soumettant à l'épreuve de l'amour. Las, un nain cynique les leurre, s'empare du trésor et en conçoit l'anneau magique.

Un peu comme on lance au peuple travailleur du travaillez plus pour gagner plus !, un dieu sans vergogne promet à des géants, en contrepartie de la construction du plus beau des palais, de leur offrir sa belle sœur, dont le verger produit des pommes d'or aux vertus d'éternelle jouvence. Mais il s'affranchit de sa rétribution en laissant miroiter une offrande plus belle encore, et échappe à leur révolte en les lançant à la poursuite de l'anneau sacré. S'ensuit l'armée des nains contre l'armée des géants, des intrigues meurtrières, sous la houlette des dieux et de leur agent au rôle douteux.

L'anneau de Nibelung est ainsi lancé. Et l'épopée promet être riche.

La mise en scène est sobrement contemporaine. Les naïades à la peau translucide de sirène exhibent leurs attributs féminins, les dieux sont musculeux et les déesses ont les seins nus. Le château est un gigantesque échafaudage d'où dévalent des géants ouvrageux. Le Rhin - mais ce pourrait être le monde - est magnifiquement représenté par un ballet de poissons rouges chorégraphiés dans le noir par des avant-bras gantés. Les dieux ne dominent pas que la colline imaginée par Wagner, mais l'entièreté du globe. La révolte des géants s'exprime dans toute la salle, reprenant l'imaginaire ouvrier, drapeaux rouges et tracts lancés à la foule. Ici et là, l'empire divin est pavoisé de grandes tentures damassées où se lit "Germania".

Lors du salut à la salle, en fin de représentation, les nombreux figurants jouant le rôle des géants se tiennent droit sur les tréteaux, dans un parfait quadrillage, habillés de blanc à la façon des gymnastes allemands lors des Jeux de Munich. Nous sommes bien dans la folie dévastatrice au nom de la possession et de l'absolu pouvoir. Et aussi dans la magnificence du travail, comme le déclare Günter Krämer lorsqu'il parle de sa mise en scène.

J'ai d'ailleurs découvert avec étonnement que c'est de l'Or du Rhin que vient le fameux "Nuit et brouillard !", repris par les nazis pour qualifier la solution finale, puis devenu, chanté par Ferrat, un symbole fort du devoir de mémoire.

Les deux heures trente sont passées sans que je m'en rende vraiment compte. J'étais pourtant fatigué en arrivant à l'opéra ce soir-là.

Dès le lendemain, à 5h45 du matin, je me suis jeté dans l'une de ces queues matinales que j'affectionne, devant le même opéra Bastille, pour y acheter, cette fois, des places pas chères pour Billy Bud - ce sera début mai. Cédant à la folie une fois au guichet, j'achetais aussi deux places de concert pour le soir même - à l'Opéra Garnier cette fois. Je crois que je voulais pouvoir être dans le partage avec l'ami à qui je dois cette frénésie, alors qu'il n'avait pu être avec nous, la veille, au Wagner.

detail_plafond.jpgLe répertoire était fort différent : il s'agissait de quatre pièces sur le thème de la mer. J'ai été complètement abasourdi de découvrir que l'on trouvait sur scène le même chef que la veille, Philippe Jordan, ainsi que Sophie Koch, la Mezzo Soprano qui venait d'y jouer le rôle de Fricka, l'épouse divine. Mendelsohn, Chausson, Britten et Debussy étaient au programme : comment peut-on, d'une soirée à l'autre, basculer à ce point d'un opéra à un autre, d'un registre à un autre, évoluer entre deux univers si opposés ?

Nous étions cette fois dans le raffinement, le ravissement. Et la légèreté. Une fausse légèreté empreinte d'intrigue. J'ai été touché, surtout, par le Poème de la mer et de l'amour, d'Ernest Chausson, magnifiquement chanté avec juste, à mon goût, un petit peu trop de vibrato dans la voix :

Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps-ci ;
Le temps des lilas et le temps des roses
Est passé. Le temps des œillets aussi.

Et je redoute, moi encore, que ce printemps-ci ne me porte à nouveau quelques cuisantes désillusions. Mais ceci est une autre affaire.

Le temps des lilas et le temps des roses
Avec notre amour est mort à jamais.

Il était pourtant juste à côté de moi, au premier rang de ce premier balcon, sous le plafond de Chagall, dans sa légèreté si loin de Wagner. Comme un coup de folie.

Le brouillard toujours.

21 décembre 2009

confondre être et avoir

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C'est à trop confondre être et avoir, que les tempêtes naissent dans les huis clos et déclenchent les folies dévastatrices.

Copenhague en est une sorte d'illustration à l'échelle de la planète. Vous avez tout eu, nous avons le droit de tout avoir à notre tour, l'avenir, on en parlera plus tard. Quand on n'a que la croissance à offrir en progrès, qui sommes nous pour dénier à ceux qui n'avaient rien l'envie de vouloir nous ressembler ?

La terre, nous y sommes prisonniers, c'est notre conclave. Il y a peu, on la voyait immense, infinie, nous pouvions ne jamais cesser de la conquérir et d'en exploiter les trésors, nous pouvions ravager paysages et îles barbares, nous n'étions qu'un simple pas dans la grande marche en avant de l'humanité. Aujourd'hui on sait. On sait qu'on a joué avec le feu, que la nature a atteint ses limites, que les ressources sont un bien qui s'amenuise, jusqu'à disparaître, pour certaines, dans à peine une génération ou deux.

On sait tout des peuples anéantis, des cultures dévastées, de l'uniformisation des modèles ; les élites rivalisent entre elles dans la possession, et l'on cherche la pensée qui nous en sortira. Copenhague nous afflige, mais le capitalisme l'avait écrit d'avance à l'encre du productivisme.

Copenhague s'est voulu Salomé avec la Terre.

alastair4.gifSalomé, fille illégitime d'Hérode, se joue de l'attirance incestueuse du despote (voir ici sa fameuse danse des sept voiles) pour obtenir la tête du prophète Iochanaan, qu'elle n'a pas su séduire malgré une beauté ravageuse pour laquelle bien des hommes pourraient mourir. Elle aimait - comme on croit aimer quand se dérobe l'être aimé - au point de vouloir posséder. Posséder quitte à tuer. Le mythe biblique, immortalisé par Oscar Wilde, a donné à Richard Strauss matière à l'un de ses plus beaux opéras.

C'est le 1er décembre dernier que je suis allé le découvrir à l'Opéra Bastille. Densité dramatique, intensité musicale, remarquable présence lyrique de Camilla Nylund... tout y était, jamais occulté par une mise en scène sans excès d'éclat, voire kitch le temps d'une courte éclipse lunaire.

J'irai bientôt à Bruxelles voir, à la Monnaie de Munt, Elektra, un autre opéra de Richard Strauss, accompagné par ce même compagnon qui m'introduisait, il y a un an, dans l'univers de la grande musique, et dans l'illusion d'un apprentissage : celui de l'amitié amoureuse.

J'ai renoncé. L'amitié ne peut être amoureuse. Ou je réussirai la conversion totale vers une belle amitié, mâle et complice, légère et dépourvue d'enjeux, sans attente. Soit je laisserai épisodiquement des ouragans violents éclater dans ma poitrine, vivant chaque silence comme un abandon, et dans le secret de ma douleur me verrai vautré dans la fange de l'immonde jalousie.

On m'avait dit d'un chagrin d'amour qu'il pouvait durer un an et demi. Cela me paraissait une immensité. Nous y sommes, jour pour jour. Jour pour jour il y a pourtant six mois qu'aucune larme n'a coulé de mes yeux pour lui. Elles ont parfois été au bord, mais à chaque fois la révolte a pris le dessus sur l'effondrement. L'obsession, pourtant, est toujours là, et cette satanée tempête, bêtement, qui toujours revient. Comme si être son ami, être présent dans sa vie, être l'un de ses repères, peut-être son principal appui, être à sa portée ne pouvait me suffire, comme si je devais l'avoir pour moi, pour moi seul, ami ou amant, avec ou sans caresse, mais l'avoir à moi...

Cette confusion entre l'être et l'avoir ne défait pas que l'avenir du monde, elle bousille les propres chairs de la raison.

01 décembre 2009

les pieds de l'aurore qui trépignent sur les feuilles

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"Iokanaan ! Je suis amoureuse de ton corps. Ton corps est blanc comme le lis d'un pré que le faucheur n'a jamais fauché. Ton corps est blanc comme les neiges qui couchent sur les montagnes, comme les neiges qui couchent sur les montagnes de Judée, et descendent dans les vallées. Les roses du jardin de la reine d'Arabie ne sont pas aussi blanches que ton corps. Ni les roses du jardin de la reine d'Arabie, ni les pieds de l'aurore qui trépignent sur les feuilles, ni le sein de la lune quand elle couche sur le sein de la mer... Il n'y a rien au monde d'aussi blanc que ton corps. - Laisse-moi toucher ton corps !"

Oscar Wilde, Salomé

Ce soir à l'Opéra Bastille, je cours à nouveau vers une grande émotion musicale, vers une mythologie rédemptrice et implacable, une densité musicale que l'on dit rare, et que l'on doit à Richard Strauss.

(Soit dit en passant et sans blasphème aucun, ou si peu - c'est te dire où j'en suis de mes frustrations - j'en connais moi aussi des paires de couilles que je me ferais bien livrer, sanguinolantes ou non, sur un plateau d'argent pour les carresser à volonté, les enfler, les embrasser jusqu'aux entrailles et me les enfoncer où je pense...)

14 octobre 2009

le blogueur n'est pas qu'un animal paranoïaque (3)

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(Suite d'une semaine de voyage en blogosphère)

C'est donc à nouveau aux aurores - l'horloge affichait 5h50 - que je me présentais devant l'Opéra-Bastille, vendredi dernier. Il s'agissait d'acheter des places à bon prix pour Salomé, de Richard Strauss, d'après l’œuvre d'Oscar Wilde. J'obtins le n°19 au rang des fous de service, ma meilleure performance depuis que je participe à ce rite. Encore un effort, et je serai bon pour Sainte-Anne.

 J'ai observé que le numéro 1, échappé sans doute de cette institution, ou détenteur d'une permission hebdomadaire puisqu'il avait été numéro 3 la semaine précédente, passait ses entre-appels, d'une heure sur l'autre, à faire de la marche à pieds dans les alentours de la Bastille... En ce qui me concerne, j'en suis resté à la farandole des petits cafés. La première heure, passa vite en compagnie de Joël. On évita le sujet des maths, ce qui facilita les choses. Je lui parlais de mes stratégies pour éviter d'arriver fatigué ou mal préparé à un opéra, il me racontait qu'au contraire, un certain état de fatigue l'avait conduit, un soir, à se laisser profondément chambouler par la puissance d'une émotion musicale.

C'est drôle car dès le lendemain, peut-être en raison de cette anecdote, je laissais les larmes s'écouler à grand flots devant une interprétation du concerto pour violon et orchestre de Beethoven par la virtuose japonaise Midori, au théâtre des Champs-Elysées. Je te reparlerai de ce moment intense.

Gilda nous rejoignit à l'appel de 7h, nous parlâmes coïncidences. Joël a une théorie très arrêtée sur ce point : un scénario, pour être crédible, ne peut pas comporter plus d'une coïncidence. Il en faut bien une, soit, pour qu'il y ait intrigue, mais au delà, on est dans la triche. Gilda elle nous raconta comment un jour elle rencontra un auteur dans le métro, alors qu'elle tenait justement sous son bras l'un de ses livres. Moi, je relatais ma rencontre avec Clara au milieu de la mer de Chine...

Au cours de l'heure suivante, alors que je retrouvais une connexion internet, j'évoquai la cyber-attaque dont je venais d'être l'objet la veille, et Gilda fut stupéfaite : elle avait été elle-même, à une autre époque, victime du même cyber-délinquant en mal de bouc-émissaires. Ce n'était sans doute pas qu'une coïncidence : homophobie, racisme et misogynie ont des racines communes.

On se mit à parler blogs, blogueurs, communautés de blogueurs, l'incompréhension que suscite parfois cette activité chez les autres, les fâcheries qui peuvent en découler. Ou au contraire de la propension des blogueurs à se sentir visés par un texte qui ne les concerne pourtant pas... Les exemples fusèrent, et l'on n'en conclut que le blogueur était un animal sacrément paranoïaque. D'où... le titre en contrepoint de cette série de billets. Car il n'est malgré tout pas que cela, le blogueur.

Une fois dans la file d'attente, entre 9h et 9h30, je pouvais confronter avec un autre mélomane mes impressions sur Vozzek, vu la semaine précédente. Je dis que j'avais apprécié la mise en scène, la puissance musicale, le jeu admirable des chanteurs, notamment de Waltraud Meïer, mais qu'il m'avait semblé que les partis-pris scénographiques avaient porté préjudice à l'intensité dramatique dans la scène de la mort de Marie. Le vieil homme, épris d'opéra depuis dix ans à peine et déjà éclairé, détenteur du numéro 17, m'approuva. Entre nous, la numéro 18 avait interrompu sa lecture. Elle avait l'air moins folle que nous. Quand je lui demandais si nous la dérangions, elle répondit qu'elle trouvait notre échange intéressant, mais qu'elle ne se sentait pas en capacité d'y prendre part. Moins dingue, je te dis !

Le vieil homme nous raconta alors son Barbier de Séville, vu l'avant-veille sans décor en raison d'une grève des machinistes de l'Opéra, mais en costumes, avec des chanteurs-comédiens qui s'impliquaient avec plus de cœur encore en raison de la situation. Ce rendez-vous matinal autour de l'Opéra vaut bien des sorties entre amis. Je te jure que j'y prends goût.

Les ami(e)s, justement, blogueuses elles aussi, c'est le dimanche autour d'un brunch, que je les retrouvais. Et quoi qu'elles en disent, c'était bien un rendez-vous de filles, j'en apporte la preuve demain.

à suivre