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16 juillet 2012

la perfection à fleur de peau

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J'étais très impatient de voir Written on skin au festival d'art lyrique d'Aix. D'abord pour le contre-ténor Bejun Mehta, souvent entendu sur Radio-classique mais jamais encore vu sur scène. Et pour la soprano Barbara Hannigan, dont mon ami d'amour m'avait dit le plus grand bien à l'occasion de sa programmation prochaine à La Monnaie, dans une nouvelle version de Lulu que nous avons prévu d'aller voir...

La nuit même de la générale, le directeur du festival s'était fendu d'un courrier impatient à tout son fichier pour partager l'immense émotion qu'il venait de ressentir à la vue de ce spectacle, et presser chacun de surtout ne pas passer à côté. Qui n'avait perçu que sa démarche allait au-delà du commercial ?
 
Et puis ce n'est pas si souvent qu'on a le privilège d'assister à une œuvre en création mondiale...

Je n'ai pas trouvé le mot pour exprimer l'état où m'a mis ce spectacle. Peut-être n'existe-t-il pas. Quelque chose entre fascination et enchantement, proche sans doute de l'exaltation, mais retenue alors, ou soutenue par une tension ténue, dans un équilibre fragile. Un mot qui dirait une forme captivée de concentration, ou l'atteinte d'un absolu. Mais pas vraiment un orgasme, parce qu'on ne serait pas dans le monde de la satisfaction, plutôt dans celui de la suspension. Haletant et apaisé. A la fin de la représentation, je n'avais plus de souffle.
 
Que dire ? Le livret d'abord : d'une poésie sublime. Des personnages en distance avec eux-même, par written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provencela magie de la mythologie et d'une langue maniée à la troisième personne. Un propriétaire infatué veut écrire l'histoire de ses succès dans un livre. Il confie son projet à un apprenti enlumineur, qui commettra avec la maîtresse de maison une faute de chair, l'écrira à la demande de la pécheresse, et en mourra.
 
Tout est dit, rien n'est dit. L'action se situe dans un moyen-âge où l'histoire se dessine plus qu'elle ne s'écrit, et où l'art de lire n'est donné qu'aux hommes. Des anges prédicateurs insufflent toutefois aux personnages des fantasmes futuristes, où se réverbèrent les travers de notre société moderne, par touches habiles d'un anachronisme sans ostentation qui te ramène au réel.
 
Salomé te saute aux yeux. Le protecteur n'est pas Tétrarque, mais le garçon est un prophète, il est passeur. Le paradis dans les doigts, le pouvoir de se jouer de l'avenir, d'extraire la femme de sa condition de possédée, il est libre jusque dans son sacrifice. Le seul être libre, parce que créateur.
 
La musique de George Benjamin est brillante et délicate, une musique d'aujourd'hui sans autre prétention que la clarté, d'une incroyable lisibilité, contrastée, jamais grandiloquente. Dirigée par son compositeur, elle sert le texte à merveille et porte les voix à leur sommet. Des voix au diapason, sans une fausse note, de délicats monocordes où percent le respect et les craintes, mais dont la légèreté domine l'autorité.

written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provenceA force de voir et d'entendre du théâtre ou de l'opéra, j'ai appris une chose : la mise en scène réussie, c'est celle qui s'interdit la redondance. Robert Wilson, de son côté, atteint des sommets de sobriété dans cet art, s'attachant à concentrer sur un trait une séquence complexe, un art scénique de soustraction, une convergence de laser.
 
Mais ici, il est question du travail de Katie Mitchell.

Les anges sont des techniciens de laboratoire, maniant les personnages comme des accessoires fragiles, ne quittant jamais leurs gants de protection pour les manipuler, comme pour ne pas les contaminer : preuves tangibles du réel, la mise en scène rappelle que kes héros sont sortis de l'ombre par une archéologie froide, qu'ils sont devenus les supports mentaux de nos représentations historiques. Les laborantins restent à la commande pour les contraindre dans leur rôle.
 
Ainsi dialoguent l'histoire et ce qu'on écrit d'elle, ce qu'elle est et ce qu'on en conserve, ce qui en est caché et ce qui en est flatté : belle parabole de l'art des enluminures, en vérité, de l'historiographie en général. C'est une mise en scène d'extension, qui s'autorise à retourner les principes du désir et de la jalousie. Le garçon pourrait être David, attirant tous les regards, toutes les convoitises, jusqu'à celle du protecteur, et périssant non de l'amour qu'il a donné, mais de celui qu'il a refusé.

A l'arrivée, une standing ovation enthousiaste, méritée. Qui dit qu'il n'y a plus de place pour l'écriture ou la création dans le domaine des arts lyriques ? Avant-hier soir, c'était la dernière à Aix.

Written on skin va maintenant partir pour le Nederlandse Opera d'Amsterdam, le Royal Opera House du Covent Garden de Londres, le Théâtre du Capitole de Toulouse, et le Teatro del Maggio Musicale de Florence.

Franchement, je serais du côté de Toulouse, à ta place, je me précipiterai pour réserver mes places dès que ça sera programmé (*).

Et bravo le festival d'Aix !
 
Je pars ce matin pour Foix, rendre visite à la famille de mon frère. Pourvu qu'il n'y ait plus de punaises sur la route...
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14 juillet 2012

trois oranges et deux garçons

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L'été existe et je sais où il se trouve : je l'ai rencontré à Aix. Un été alangui, fait de ciel bleu, de terrasses ombragées, de tomates-mozarella, de siestes devant le tour de France, de séances tardives à la piscine, et de nuits fraîches sous le ciel étoilé du théâtre de l’Archevêché.

A Paris, j'ai quitté la saison lyrique sur l'Amour des trois oranges, de Prokofieff. Musicalement heurté, mais féérique dans son propos et sa mise en scène.

Je retrouve l'univers de la musique et des voix ici, en Provence, avec l'amour de deux garçons. A deux amour-3-oranges.jpgpas du lycée qui m'a vu préparer mon bac il y a trente ans, à une encablure de la maison de maman. Je découvre pour la première fois le festival d'Aix.

J'avais toujours considéré cette manifestation comme guindée, ou inaccessible, ou dépourvue d'intérêt. L'art lyrique me passait au dessus de la tête : long et sophistiqué, requérant trop d'érudition. Et un peu de snobisme.

Il a fallu les Prosélytes lyriques, les queues devant l'Opéra Bastille pour des billets à 20 euros, de premières émotions visuelles et musicales, l'éclosion de ce goût nouveau pour cet art, et voilà que je regarde Aix et son festival différemment. Et la présence de maman à proximité comme une opportunité.

Du coup, ou plutôt d'une pierre deux coups, maman m'a près d'elle pour une huitaine, et je découvre qu'Aix accueille non seulement des opéras, mais de vraies créations, des signatures sublimes, des univers étonnants et de qualité. Bon, Les Noces de Figaro, je les aurai suivies depuis un écran, grâce à un direct d'Arte avant-hier soir : un des plus beaux Figaro jamais vus, d'ailleurs, grâce au séduisant ténor Kyle Ketelsen, un Chérubin de cristal (Kate Lindsey), une mise en scène contemporaine et limpide de Richard Brunel, qui donnait tout son relief à l'humour de Mozart. Je crois que j'ai enfin, dans ce modernisme, tout compris de la farce, des combines et des manipulations inextricables, et d'un féminisme brûlant car le droit de cuissage y est moqué avec malice, et les femmes y sont libres et espiègles. Patricia Petitbon y montre encore une fois ses excellents talents de comédienne.

Je vibrais à l'idée que le lendemain, dans ce même théâtre de plein air, j'y serai moi, in vivo, pour une autre contemplation.

Ainsi hier, à l’Archevêché, c'est du baroque qui m'a arraché une larme. L'amour impossible de deux garçons séparés par les guerres. Le jeune berger David tout auréolé de victoires remportées sur des tribus david-et-jonathas,M89790.jpghostiles, est recueilli par le roi Saül, et se lie d'une amitié fusionnelle avec Jonathas, son fils. Se sentant menacé par le prestige de David et cet amour qui lui échappe, le roi jette David dans les mains de ses rivaux et meurt, avec Jonathas, dans des combats fratricides. David devient Roi d'Israël en perdant tout ce qu'il aime.

Est-on vraiment dans un opéra ? Les chants, difficiles, ornementés, ne disent rien de l'histoire, concentrés sur les sentiments qui animent les héros : la jalousie, la peur, la colère, la convoitise. L'amour. Le récit est suggéré par des saynètes muettes. Les chœurs prennent souvent le relais des cœurs. C'est un monde biblique, un récitatif. D'un baroque envoûtant. William Christie, défricheur de ces musiques anciennes, restaurateur de ce patrimoine enfoui, dirigeait la toute première représentation d'une version scénique de cette œuvre, après 300 ans d'oubli. Composée par Marc-Antoine Charpentier, sur une commande des Jésuites, elle était destinée à être jouée par les collégiens du Lycée Louis Le Grand, afin d'aguerrir leur art de l'élocution, du chant et d'élever leur valeur spirituelle.

Évidemment, au regard de ce contexte jésuitique, et de la destinée de ces enfants, promis à l'un des ordres - militaire, noble ou clérical - cet amour doit être vu au-delà de son caractère homosexuel. Ou plutôt, il rappelle que l'amitié masculine a pu autrefois être admise, élevée même pour ses valeurs d'honneur et de fidélité, jusque dans ses parts de sensualité et de désir. Les tabous étaient ailleurs. Dans l'art de l'opéra lui-même, sur le fil duquel se tient Charpentier : à la lisière des codes.

A la fin de la pièce, le chœur sourd chante la gloire de David, tandis que le nouveau roi poursuit éperdu l'ombre de son amant évanoui, cherchant en vain à l'empêcher de rejoindre ces deux figures d'enfance apparues au loin, figées dans la lumière de la porte ouverte, qui rappellent à eux l'amoureux sacrifié. Andreas Homoki met en scène, entre rêve et désir, une insondable intensité dramatique. Superposée à la sensualité lyrique, elle m'arrache une larme. Le ciel est sombre, ma voisine ricane et chuchote sa lassitude à l'oreille de son mari. Le chœur élève son chant glorieux, s'ouvre comme une mer pour Archevéché.jpgreconnaître en David son nouveau Prophète, mais au centre de l'agora, David n'est pas là. Sur cette absence, sur cette insolente éloquence scénique, tombe le rideau. Ovation. Je suis encore tout retourné. Admire le cadre où nous sommes. Rêve déjà d'y revenir.
 
Me dis que j'ai été bien inspiré de préférer Aix à la Neuvième de Beethoven par Barenboïm à Versailles, annulée par la pluie hier soir, comme les Francofollies et le concert de Johnny au Mans...

Ce soir, c'est une autre création mondiale que je vais admirer : Written on skin, de George Benjamen. Sous la direction du compositeur. On en parle comme d'une audace qui fera date dans l'histoire du festival d'Aix. Je suis impatient. Cette fois, ce sera au Grand Théâtre de Provence. Et si tu veux y être avec moi, c'est retransmis en direct sur la chaîne WEB d'Arte, à 17h...

17 mars 2012

le temps des cerises

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Je plante ma tente à la Bastille ce dimanche. Le matin, pour le premier acte d'une autre forme de la concurrence libre et non faussée, celle de la guerre des saisons que se livrent les grandes places lyriques internationales. L'Opéra national de Paris présentera à ses abonnés, autour d'un café chaud, son programme pour la saison 2012-2013. Tout sera dans le dosage : beaucoup de classique pour remplir les salles, quelques nouvelles productions pour tenir le rang, une saupoudrée de création contemporaine, sinon Paris ne serait plus Paris. Wagner, dont ce sera le bicentenaire, laissera à Verdi la portion congrue. Quelques stars, parmi celles qui comptent, et quelques loupés - question de budget ? : Jonas Kaufman ne tiendra pas le rôle de Don Jose dans Carmen face à Karine Deshaye en décembre, alors qu'il l'aura joué à Salzburg au mois d'août, une déconvenue qui me chagrine. Des casting de second ordre, pour équilibrer les comptes. Toujours pas de McVicar, metteur en scène britannique sensuel et enjoué, décidément bien mal aimé de Paris - ou trop cher ? Bref, mêmes recettes, mêmes logiques comptables qu'ailleurs. Une programmation décevante, mais que le rendez-vous de ce dimanche matin réchauffera peut-être à mes froides oreilles.

En mars, toutes les places symphoniques ou lyriques dégainent leur saison, c'est à qui parviendra le premier à décrocher ton abonnement : la Salle Pleyel, l'Orchestre de Paris... On t'affiche de nouveaux tarifs, l'Opéra de Paris s'est même offert le luxe de communiquer sur sa tarification "sociale", alors que par un jeu de chaises musicales, c'est le cas de le dire, la démocratisation de l'art lyrique se voit reléguée dans les hauteurs latérales des galeries. C'est à dire à la marge. J'aime bien l'opéra, mais il y a quelque chose qui pue dans ses arrières cuisines.

180212fh-23.jpgHeureusement que nous aurons, l'après-midi, un autre rassemblement à Bastille, qui prendra le contre-pied de la marginalisation des pauvres, de la concurrence libre et non faussée libérale : la marche pour la VIè République, sociale, laïque et écologique, le début de la révolution citoyenne à laquelle se réfère Jean-Luc Mélenchon dans sa campagne. Un rassemblement qui incarnera la diversité de ceux qui se retrouvent dans l'ambition d'en finir avec la gestion capitaliste de la vie des hommes : à distance, et sans partage.

Quoi qu'il advienne, le 22 avril et le 6 mai, la campagne de Jean-Luc Mélenchon restera l'événement réjouissant de la séquence. De la franchise et de la radicalité, de l'humour et de l'amour, de la reconnaissance pour ce que cette radicalité a d'indispensable, au point que les deux ténors en reprennent, dans l'improvisation, les axes emblématiques sur la taxation de la richesse excessive et la lutte contre l'exil fiscal. Moi, pour les ténors, je m'en tiens à l'opéra. Ceux de la politique ont beaucoup de mal à me faire bander, François Holande ne parvient pas à me décrocher ne serait-ce que l'esquisse d'un sourire - et pourtant, je fais des efforts. Ils sont moribonds tandis que l'autre dynamique redonne espoir et dignité.

Le temps des cerises chantera donc du côté de la Bastille. Par une heureuse conjonction, où se commémorent à la fois les 140 ans de la Commune de Paris, les 50 des accords d'Evian, les 2 ans de la disparition de Jean Ferrat, se mêleront les traditions rebelles ancestrales d'une France de souche ouvrière et la France d'aujourd'hui, multiculturelle, enrichie de valeurs et d'exigences humanistes, ouverte sur le monde mais non soumise à ses règles libérales. Les France à qui Mélenchon a redonné la fierté de répondre, à celle qui dit "le problème, c'est l'immigré !" : "non, le problème, c'est le banquier !"

Au Japon, les sakura sont en fleur. Ici, l'amour redevient cerise.

22 janvier 2012

démence

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Mais qu'est-ce qui lui a pris de parler de semi-démence ? Il y a beaucoup à en dire, de la fille Le Pen : qu'elle est un fleuron de démagogie, l'héritière d'une tradition profondément anti-ouvrière et anti-populaire, qu'elle construit son parcours sur la haine de l'autre, que son "immigration zéro" est dépourvue non-seulement d'humanisme, mais de toute efficacité économique, qu'elle est une dangereuse stratège, qu'elle est peut-être celle par qui le fascisme reviendra en France, au nez et à la barbe de ce qui ont voulu s'en jouer, qu'il y a à ce titre du démon en elle. Du démon. Mais pas de la démence. A trop chercher à faire le buzz, il a dérapé, le père Mélenchon. Dommage, parce qu'en dehors de ça, c'est à dire au delà de ses fanfaronnades, il semble que ce soit lui qui réussisse à incarner un petit début de rassemblement prometteur, à gauche. Qu'est-ce que ça va donner, d'ici les quelques mois qui nous séparent du premier tour de la présidentielle ?

Marine Le Pen, c'est une vulgaire courtière de casino : si tu te fies à elle, tu es à peu près sûr de tout perdre. Elle prétend détenir le secret de la combinaison magique qui t'assurera la prospérité : trois mesures pour abolir le code du travail, sept obsessions contre les libertés publiques et syndicales, et puis surtout le Graal, la préférence nationale, qui promet la fin des droits sociaux pour les étrangers, la lutte absolue et définitive contre les immigrés. Le trio d'un poker étincelant, trois dés en 421, la lame d'un couteau.
 
On ne sait pas encore à quelles tragédies cette mise nous promet, on ne sait pas si au bout d'une trajectoire que rien ne viendrait interrompre il y aura des camps, des trains ou des fours, mais on sait déjà que des enfants seraient privés immédiatement d'allocations familiales, des jeunes interdits d'emploi et des familles entières de logis. Cela s'appelle une œuvre civilisatrice. On sait aussi, même si elle s'attache à faire croire le contraire, qu'elle ne veut pas se défaire de l'oligarchie de l'ultra-richesse, mais qu'elle veut juste y accéder, y conduire son camp, et s'accaparer de sa part du gâteau.

Le temps de ce billet, appelons-la la Dame de Pique. Juste pour souhaiter que ses promesses - son secret d'opulence, trop de fois proclamé - ne l'emporte elle, comme dans la nouvelle de Pouchkine dont Tchaikovsky a fait un mémorable opéra, plutôt que nous autres, pauvres misérables asphyxiés par la crise et tout juste distraits de nos authentiques désirs par l'attrait pour l'aventure du jeu.

Lev Dodin en propose une lecture originale - par l'approche plus que par la nouveauté puisqu'il s'agit d'une reprise - à l'Opéra Bastille ces jours-ci. J'étais, jeudi, à la Première, en présence du metteur en scène russe qui s'est fait copieusement huer, sans doute parce qu'il a tronqué le cadre léger des jardins publiques de Saint-Petersburg ou de ses salons volages pour celui d'un hôpital psychiatrique, avec ses fous et ses nurses. Le héros de la pièce n'en est plus le jeune homme impétueux, partagé entre son amour pour l'inaccessible Lisa déjà promise à un Prince, et sa fascination pour le secret que détient sa grand-mère, mais l'état de semi-démence - nous y voilà - où le conduit cette double addiction.

Les amis de Herman, qui dans la pièce de Pouchkine se gaussent de sa puérilité amoureuse, et titillent son goût pour le jeu, le poussant malgré eux à la déraison, sont ici des docteurs, testant leur malade pour en tirer des observations médicales. Une modernité que les classiques n'auront pas appréciée, sans doute.

C'est drôle, cette tradition des huées, à l'Opéra. Coline Serreau aussi a été huée, à la Première de Manon, le 10 janvier. A mon avis, pas pour la modernité de ses partis-pris scénographiques, mais  plutôt pour leur inaboutissement. Pas facile, de passer du cinéma et de ses plans serrés à la scène d'un théâtre, vaste, dont le public ne se rapproche jamais !

Pour Manon aussi, le jeu était une expression de liberté. Sa façon à elle d'échapper à la misère, quitte à entrainer son chevalier Des Grieux sur le terrain de l'illusion et de la dépersonnalisation.

Tous et toutes ont perdu à ces jeux-là. Lisa se jette dans la Lena gelée, et Manon meurt d'épuisement dans sa fuite en plein désert. Herman et Des Grieux ne connaissent pas de sort plus enviable.

Moralité : en littérature comme en politique, détourne-toi des Dames aux recettes miraculeuses : elles piquent. Moi, je les hue !

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20 novembre 2011

la folie Lulu

 

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Le monde est converti à Lulu. Tout le monde est Lulu. Lulu par-ci, Lulu par-là. Lulu rend fou. L'Opéra de Paris a repris la production de Willy Decker, avec Laura Aikin dans le rôle titre. C'était si bien que j'y suis allé deux fois. Le théâtre de la Ville a programmé une version théâtrale, confiée au Berliner Ensemble de Bertold Brecht dans une mise en scène de Robert Wilson. C'était si tentant que je suis allé acheter mes places dès sept heures, un matin où le guichet ouvrait à onze. Daniel Barenboïm en dirigera une nouvelle lecture, à l'opéra de Berlin Unter den linden. C'est si irrésistible que je m'en retournerai outre-Rhin, à l'occasion du festival de Printemps au Schiller Theater...
 
Rien ne m'arrête plus pour Lulu. Pour elle, insaisissable, si loin de mes fantasmes, mais si intrigante. Innommable bien que nommée. Au passé imprévisible et au destin inéluctable. Aimée et égorgée. A la route d'amour et de mort. Au parfum de désir et de désespoir. Cette autre incarnation de l'impossibilité amoureuse. Cette jetée où viennent inexorables se dérouler et se fracasser les jeux de pouvoir et de possession. Cet hymne à la liberté, à la futilité, au tragique de la vie. L'éclairage qu'il manque aux affaires DSK.
 
Decker et Wilson l'inscrivent dans une épure, dans des lignes sobres où l'on espère la lire, quand lulu_02.jpgOlivier Py l'avait plongée dans un univers foisonnant, mouvant, enfantin. Ils l'entourent de silhouettes dessinées. Elle est là, matériellement présente à nos regards, et pourtant elle s'échappe, s'échappe sans cesse. Toujours authentique mais jamais sincère. Je m'imprègne de la musique, dense et exigeante, d'Alban Berg, j'en attends désormais les exultations. Et puis j'ai découvert cet objet théâtral non identifié, mêlant ombres chinoises et débits mécaniques, chansons de cabaret et estampes sophistiquées. C'est fascinant de voir comment une œuvre écrite il y a un siècle, inscrite au patrimoine, stimule une telle diversité d'approches. Comment une créature incarnée et désincarnée, désirable et désirée, esprit de la terre et boîte de Pandore, déchire toute raison !

Une des filles du Kitkat club s'appelait Lulu, dans Cabaret, hier soir, sur la scène du théâtre Marigny. Lulu investit aussi la musique métal, avec la sortie d'un album éponyme de Lou Reed & Metallica, chez Universal. Et Lulu Gainsbourg - oui, Gainsbourg nous avait pondu un Lulu, il y a quelques temps déjà, dont dont on avait à peu près tout oublié - un homme à la voix fragile, un fils de mordu de musique, il décide enfin de se faire connaître en enregistrant des chansons de son père...

Lulu ? Une folie, je te dis !

 

26 juin 2011

un ange passe

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Je suis sorti la tête de l'eau, mais comme à chaque fois, quand je crois pouvoir reprendre mon souffle, une main perverse ou un boulet égaré me ramènent vers le fond et je finis au bord de l'apoplexie, étendu sur le rivage, étonné de m'être encore laissé prendre. Enfin bon, pour les plus curieux, le meilleur compte rendu du week-end de l'Oh!, c'est encore chez mon amie Fiso qu'on le trouve...

Les mois de juin passent, finissent et se ressemblent. Ils ont leur inattendue fraicheur, leurs coups de vents d'étés encore dissimulés, leurs vachardises des mercis oubliés. On s'attend à cueillir des bouquets embaumés par douzaines, mais l'on découvre que les pétales sont déjà tous tombés.

Il y a trois ans, m'annonçant qu'il fallait mettre fin à notre liaison amoureuse parce qu'un autre homme venait d'entrer dans sa vie, avec qui il projetait fidélité et éternité, me laissant paralysé, celui que j'aimais me fit écouter une interprétation du concerto en ré de Tchaïkovski - dont j'avais du dire qu'il était pour moi une pièce de référence - et je pleurais au son des violons offerts en consolation, sans encore savoir si c'était sur son bonheur promis ou si j'étais simplement en train de me découvrir amoureux - au moment-même où il me devenait interdit de l'être.

akiko_suwanai.pngIl y a trois ans, Akiko Suwanai jouait ainsi Tchaïkovski sur YouTube et m'arrachait des larmes. Et voilà que je l'ai retrouvée sur scène, au Théâtre du Châtelet, mercredi dernier, pour jouer ce même concerto de mes mêmes rêves, pour en livrer une interprétation somptueuse, avec l'Orchestre de Navarre - un peu balourd mais attentif à son jeu.

Trois ans s'étaient écoulés, jour pour jour à si peu près, ce même concerto, cette même virtuosité toute japonaise, à la musicalité rare et raffinée, ce même Tchaïkovski aux mélodies invraissemblables, aux côtés de ce même amant illusoire, toujours là, et toujours inaccessible. Mais toujours là. Mais toujours en fuite. Mais toujours...

Le lendemain, c'était grève à Bastille, et Otello a été donné sans décor ni mise en scène. Les chants en ont été transcendés. Rien n'y fit : Desdémone fut tuée, et Otello, sans repentir, sacrifia sa propre vie sur l'autel des violences faites aux femmes.

Samedi enfin, hier quoi, un ange ailé a survolé la marche des fiertés. J'y suis retourné sans état d'âme après plusieurs années de vacances, pour défiler auprès de mes amis du Rainbow Symphony Orchestra et me croire violoncelle. En prévision de quelque rendez-vous galant à venir, je m'étais apprêté le matin, dans un recoin de ma salle de bain resté à l'abri du chantier et des plâtres. Le poil raccourci et le sexe rasé, j'allais me joindre à la fête dans un semblant de réconciliation avec mon corps empâté par trois mois de surmenage. Est-ce pour cette raison que plusieurs fois, des baisers me furent envoyés à la volée, que IMGP2411.JPGde beaux garçons vinrent s'accrocher à mon cou, m'inviter à caresser leurs torses ou me firent traverser le cortège pour juste s'offrir en photo avec moi, ou encore qu'un couple de pseudo-Ecossais s'amusèrent à soulever leur kilt et à laisser apparaître des membres bien à leur aise ?

L'ange - au hautbois plus léger que les ailes - souriait à qui mieux mieux et aux photographes de tout poil, virevoltait au dessus de cette belle après-midi ensoleillée, festive et revendicative. Et je me plus à retrouver mon sourire en miroir dans le sourire des autres.

Aujourd'hui, en matinée, si Bastille n'est plus en grève, c'est le Crépuscule des Dieux. Les ailes de l'ange devraient virer au noir. Qui a dit qu'il n'avait pas de sexe ?

13 mai 2011

ma dernière queue

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Monsieur le Ministre de la Culture,
Monsieur le Directeur de l'Opéra national de Paris,

Il est 3 heures du matin, et je viens d'arriver devant le bâtiment mastodonte qui abrite l'Opéra-Bastille. Cela fait deux ans que j'ai découvert qu'avec un peu d'envie, de temps, d'organisation, avec un peu de prédisposition à la convivialité, il était possible d'acquérir des places d'opéra honorables à des tarifs acceptables. Il fallait se lever tôt, mais le jeu en valait la chandelle.

J'ai appris l'existence d'un système presque centenaire, totalement pris en charge par des mélomanes bénévoles à petit budget, qui combinait les obligations propres à une file d'attente - une présence continue sur site, un placement selon l'ordre d'arrivée - avec le visage souriant de l'organisation - un numéro d'ordre informel mais joliment mis en page, un appel toutes les heures, laissant à chacun le soin de vaquer à un entre deux de son choix, une petite marche ou un café.

Sans ce système, je n'aurais pas connu l'opéra. Je n'aurais sans doute même pas songé à lui ouvrir les portes de mon orgueil. Cet autre monde, si proche, si imposant dans le champ de vision, sur le parcours même des manifestations auxquelles j'ai si souvent participé, m'étais pourtant abscons. Il était mon image inversée : la culture de mon inculture, la bourgeoisie de mes origines modestes, le clinquant de mon effacement.

Je n'avais pas assez de pointes à mes pieds pour approcher cet univers, pour m'y confronter. Cet art était difficile, et aller à sa rencontre était aborder l'Annapurna. Pouvais-je être réceptif aux voix ? Allais-je être simplement capable d'en affronter la durée ? Son langage allait-il me laisser envisager qu'il fut compréhensible ?...

Plutôt que de m'en tourmenter, je balayais ces questions de mon imaginaire et renvoyais l'opéra en orbite autour de ma vie. Invisible et inaccessible, j'avais la paix.

Et puis au détour d'une rencontre entre blogueurs, j'ai réalisé un jour, il n'y a donc pas si longtemps, que des places à 20 euros existaient, et qu'en s'y prenant bien, c'est à dire en s'y mettant tôt, parfois au milieu de la nuit, parfois même au coucher du soleil lorsqu'il s'agissait de Wagner, ces places pouvaient être dignes. Avec vue sur les sur-titres, donc sur le fil dramaturgique de l'œuvre, et une vision plein champ (quelle belle salle, que Bastille !)... Des circonstances plus personnelles me rendaient réceptifs à l'idée. Je me suis donc laissé une fois approcher de la chose, c'était un petit matin de mai, il y a deux ans.
 
Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, vous savez quoi ? J'ai aimé l'opéra. J'ai trouvé la confluence des ces arts - vocal, théâtral, musical - totalement magique. Je ne dirai pas qu'il n'y eut pas de doute, que je ne me suis jamais demandé si m'engageant dans cette nouvelle passion, je ne sur-jouais pas un rôle trop grand pour moi. Je me suis même demandé si cet engouement survivrait à l'amour qui m'y poussait ? Et puis, force est de constater que j'ai pris goût à l'opéra, que c'en est devenu une aventure - lyrique mais pas seulement : intellectuelle et émotionnelle... Parti de rien, je me suis mis à patrimonialiser des œuvres, des voix, des mises en scène, des lieux. Ma connaissance du domaine est encore balbutiante, mais des goûts s'affirment, des noms s'imposent, et je suis désormais en quête des productions et des distributions. Plus seulement de Paris, d'ailleurs, mais aussi de Lille, de Lyon, de Toulouse, de Bruxelles. Je suis allé à Berlin, à Londres, à Barcelone écouter Alban Berg ou Wagner. Bref... J'ai acquis une culture - du moins ai-je commencé - et précisément là où elle me paraissait le plus sanctuarisée.
 
Parce que l'on pouvait aller à l'opéra pour 20 euros. Parce que la queue d'un petit matin était devenue un effort presque dérisoire au regard des émotions recueillies. Et partagées. A combien de personnes de mon entourage, fascinées par ma passion démonstrative, ai-je fait découvrir l'opéra, grâce à ce système, depuis deux ans ? Quinze, vingt ? A moi tout seul. A la seule force de mes queues.
 
Il est 3 heures du matin. Je viens de prendre place dans cette nouvelle file d'attente pour acheter du Verdi : Otello. Encore une découverte à venir. Qui y emmènerai-je ? Je ne le sais pas encore.
 
Ce que je sais, Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, c'est que celle-ci est ma dernière queue. Avec plusieurs dizaines de personnes, déjà arrivées, ou qui sont sur le point de nous rejoindre, c'est notre dernier rendez-vous mélomane et populaire. Vous avez décidé de tuer ce système. Vous n'en aviez pas le droit car il ne vous appartenait pas.
 
Oh!, je sais bien que dans notre monde, tout est concurrentiel, alors pourquoi pas l'opéra, n'est-ce pas ? Il faut rivaliser avec Covent Garden, avec La Scalla, avec le Met'... Ah! le Met' ! Il faut donc faire du chiffre - d'affaire, s'entend - se payer des têtes d'affiche, accueillir les plus grandes productions, qui sont de plus en plus chères, c'est la concurrence. Alors les ambitions démocratiques...

Si j'ai bien compris, l'an prochain, notre place préférée passe de 20 euros à plus de 70. Vous abaissez le banc des sur-titres pour les rendre visibles des places d'où aujourd'hui ils ne le sont pas (que n'y avez-vous pensé plus tôt, à l'époque où s'y rassemblait la piétaille !). La catégorie à 20 euros passe à 35, encore se vendront-elles désormais au téléphone, à un tarif surtaxé, deux heures et demi avant de se vendre au guichet, histoire d'être bien sûr qu'il ne servira plus à rien ni à personne d'y tenter sa chance. Et des soixante places "debout" à 10 euros, que vous vendiez au dernier moment pour les plus infortunés, ou les plus étourdis, qui bien souvent trouvions un fauteuil vide, en définitive, vous ne nous en mettrez plus que trente.

phantom1.jpgMonsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, en ce qui me concerne, j'ai mordu, et vous ne vous débarrasserez pas de moi ainsi. Peut-être même avez-vous gagné : j'ai demandé un abonnement pour la prochaine saison. On ne quitte pas des amours si prometteuses. Mais je pense à tous ceux qui n'ont pas fait mon chemin encore, qui auraient pu le faire, qui s'apprêtaient à le faire à la faveur d'un accident amoureux ou d'une curiosité soudaine, et à qui vous avez décidé de fermer la porte. A qui vous dîtes : c'est assez, maintenant ! L'Opéra ne doit plus s'élargir davantage ! Laissez-nous, enfin, laissez-nous dans cet entre-nous qui nous va si bien !

Mélomane et populaire, sans doute cela sonnait-il trop faux à vos oreilles d'esthètes. Mais ce faisant, vous asséchez le vivier, Messieurs de la Culture. Et je ne suis pas sûr que l'Opéra y gagne longtemps, sans ses rameaux populaires.

Car il est bien là le problème : je verrai moi, sans doute, un peu moins de spectacles, car ils me coûteront plus cher. Et au fond, ce n'est pas bien grave, il en faut bien pour tout le monde ! Mais ceux qui n'y ont pas goûté et qui en ont encore peur : c'est à eux que vous ôtez le marche-pied. Vous leur retirez leur seconde chance. Morts avant même d'y avoir mis le doigt. Fantômes de l'Opéra. Vos fantômes !

Qu'ils vous hantent longtemps !

21 avril 2011

difficile retour

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Oh la la, j'ai tellement de choses à te dire... Forcément, après tout ce temps !

Tiens, je n'ai pas de manque, pourtant. Ai-je changé ?

Forcément, l'opéra m'a changé, c'est une évidence. Il a changé mon rapport à la voix, mon rapport à l'art vivant, il a créé en moi d'autres tensions, toujours impatientes, par nécessité curieuses, instillé d'autres addictions, où je projette une autre vision de moi, une sorte de respect ou de réconciliation, peut-être aussi un regard irrespectueux sur les histoires, une libération presque, une distance en tout cas avec les manifestations dissimulées de la médiocrité. L'opéra a enchanté des parties de moi oubliées, alors oui, j'ai changé et ce blog, bon, ma foi.

Fukushima m'a changé. Profondément transformé, peut-être parce que les fuites ont lieu près de mon cœur. Fukushima a accéléré en moi une mue en cours, une symbiose nouvelle avec la nature, ou plutôt, comment dire ? avec la chose naturelle, a aiguisé un sixième sens que je pourrais nommer perception intime des limites ultimes de la planète, a scotché derrière ma rétine, juste là au niveau du nerf optique, une prémonition apocalyptique, qui se renforce avec le déni qui nous entoure - ce négationnisme moderne, l'ignorance orchestrée d'un holocauste à venir qui ne pourrait se dire parce qu'il n'aurait encore eu lieu et qui, à simplement se concevoir, ne serait rien moins qu'un blasphème - mais dont les ingrédients se rassemblent sous nos yeux, à nos portes, sous la conduite d'oligarques - énarques ou capitaines d'industrie, les deux souvent - passés de majors multinationales à des cabinets ministériels, ou l'inverse, communiquant, communiquant et communiquant sans cesse pour désamorcer la déraison et laisser la voie libre à la seule inconscience, nourrie par toute la filière coalisée de l'arme du crime : extracteurs de minerais responsables d'un esclavagisme suffisamment arrangé pour être tu, patrons négriers de sociétés sous-traitantes, médias peu enclins à suivre un dossier dans sa durée et sa profondeur, préférant sauter d'un marronnier à l'autre, vulnérables comme jamais, sans distance, à toutes les manipulations, élus de la majorité ou de l'opposition se faisant rédiger leurs communiqués de presse "pour occuper le terrain" par les habiles lobbyistes d'AREVA, d'EDF ou de Veolia à qui ils ont remis leur papier à en-tête. J'ai si peur que l'on n'en sorte pas malgré les évidences. Alors bon, mon blog, ma foi...

Mon chagrin m'a changé. Il y a longtemps déjà. Il a changé mon rapport au sexe, mon goût pour le face-à-face, il a annihilé une assurance virile que je trimballais sans vergogne, m'a enfermé dans des obsessions pénitentiaires tantôt tranquilles, tantôt agitées. D'ailleurs, avec le recul, faut-il parler de chagrin ou de soubresauts, d'échec ou de repositionnement ? Ce qui est sûr, c'est que je me trimballais une relation vide, que je la compensais par une débauche peu regardante, te prenant à témoin, et qu'aujourd'hui, je cumule une liaison officielle, qui me pèse mais s'accroche, une amitié amoureuse qui accepte sans le dire son volet amoureux, ou qui l'accepte parce qu'il ne le dit pas, par défaut plus que par pudeur, et une liaison secrète, occasionnelle, évanescente, qui m'est chère même si elle connaît plus souvent les parking en sous-sol que les chambres d'hôtels et qui m'a fait récemment retourner au sauna. Au milieu de tout berlin,opéra,vol de valise,fukushima,productivisme,libéralisme,politiquecela, le sexe se perd et se refuse à d'autres fantaisies. Je ne suis finalement pas allé me perdre, moi, dans un labyrinthe gay à Berlin. L'opéra a pris toute la place, et quand ce n'était pas lui, c'était la politique et les magouilles des lobbys industriels, nos sujets du moment avec Maryse, et la ville, marcheuse mais adaptée aux fauteuils roulants, qui nous est apparue ouverte autant que sympathique et nous a laissé une forte envie d'y revenir. Alors au milieu de tout ça, le blog, hein...

Lien ténu avec toi ? Petit pois sous le matelas d'une princesse, oui ! La dérive du monde est insondable, on a envie de renoncer, je te jure !

Dans la valise qui m'a été volée au retour de Berlin lundi, à mon nez et à ma barbe, depuis le coffre de ma voiture sans doute mal fermé, il y avait un livre. Il me restait trois pages à en lire. L'Amant russe. Une plongée dans la Russie soviétique. Ou plutôt dans un groupe de visiteurs complaisants par idéologie où je me reconnaissais, au milieu des années quatre-vingt, le tout dans le regard d'un jeune garçon de 16 ans grinçant, différent, en quête d'amour et d'authenticité, qui décelait l'oppression et l'usurpation là où nul ne pouvait la soupçonner.

Avant Berlin, les deux derniers opéras que j'avais vus à Paris parlaient de deux femmes russes, justement. Enfin, au nom slave. Je n'ai pas bien compris, du reste, si ce télescopage Akhmatova - Kabanova avait relevé d'un choix artistique ou s'il s'était avéré fortuit. Je les avais vus à la suite l'un de l'autre, et l'Amant russe m'y a refait penser.

Mais si j'en parle - j'aimerais réussir à écrire conjointement sur ces deux œuvres, à les faire dialoguer - ce sera une autre fois. J'ai des factures à rechercher. Un vol de valise, pfff ! Ne me manquait plus que ça pour me garder encore loin de toi, tiens ! Comme si mes doutes n'y suffisaient pas...