Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06 novembre 2010

mes années chrysalide

jeunesse libanaise.jpg

J'avais pressenti que ce serait un rendez-vous avec ma jeunesse, je n'avais pas anticipé tout ce que cela allait vouloir dire. Ma jeunesse ? C'est-à-dire mes années Liban, notre âge d'or. Ou plutôt notre âge meuble, celui où maléables, on prend forme sous la pression appliquée des événements et des premières passions. Et de quelques légitimes exaltations.

Cette page était tournée depuis belle-lurette, j'en gardais une nostalgie lointaine, et nos rencontres occasionnelles avec Menem et sa famille seules en perpétuaient le souvenir.

En retrouvant Ghassoub et Ghina, les deux patauds de la bande venus comme moi entourer Menem, les plus enrobés, les plus maladroits avec la langue française, mais aussi les plus doux et les plus généreux, les plus fidèles en fin de compte - comme en atteste leur présence aux obsèques de tante Margot, j'ai réalisé que ce que j'appelle mes années Liban est en fait constitué de deux strates distinctes.

Il y a d'abord eu ma vie à Marseille, la rencontre avec Menem, et dans son sillage avec les wagons d'étudiants libanais envoyés en France par la fondation de Rafiq Hariri - qui vouait sa colossale fortune constituée sur les chantiers pharaoniques de la péninsule arabique, à la construction de sa future clientèle politique.

De 1983 à 1988, je vibrais au rythme d'un Liban occupé mais en résistance, des pères morts loin de liban_angoisse.jpgleurs enfants, des cousins incarcérés et torturés, des espoirs naissant et des désespoirs s'installant. Je vivais la guerre par procuration, bien posté dans le camp d'une vision laïque, non-confessionnelle et démocratique de l'avenir. Il n'était pas si difficile, à vingt ans, d'être captif d'une fascination amoureuse pour ces jeunes garçons, riches d'une expérience infiniment plus mûre que la mienne. J'y sombrais et souffrais, me complaisais dans cette souffrance qui était devenue comme ma drogue. Une drogue secrète dont les ravages se dissimulaient dans un coin invisible de mon crâne. Il y avait Hadi, Khaled, Abdallah, Raoul, Joseph, et de nombreux autres. Ali, évidemment. Autant de prénoms qui ont refait surface par le seul miracle de nos retrouvailles avec Ghassoub et Ghina, parmi ceux de Soha, Rima, et bien-sûr de Soumaya.

Et puis il y a eu cette deuxième couche, qui vint recouvrir la première - je ne l'avais pas jusque-là complètement perçu - l'effacer, presque l'écraser. Entre 1991 et 1995, le Liban était enfin en paix civile, demeurait juste une parcelle de son Sud encore occupée dans ce qu'Israël appelait sa "bande de sécurité". Je vivais à Paris et le reste de la bande s'était également dispersée. J'avais participé à un camp de jeunesse près de Beyrouth durant l'été 91, le premier été de la reconstruction. Les jeunes Libanais, tous plus ou moins militants, dont la plupart avait porté des armes, étaient en proie, sans préparation, à la question de l'après. Comment entrer dans l'après-guerre, quand on n'a connu que la guerre ? Comment gérer le rêve "laïque, démocratique, non-confessionnel", quand c'est un autre projet qui se met en place, pétri de fragilités, d'injustices et de frustrations, mais quand les armes sont rendues ?

Les discussions que nous avions avec ces jeunes étaient d'une richesse inouïe, illuminées par leur esprit de l'accueil et leur sens de la fête. Quand je partis à Damas l'année d'après pour apprendre "sérieusement" l'arabe, retournant quelques fois à Beyrouth rendre visite à ces nouveaux amis, puis durant mes années d'étude à Saint-Denis, jusque vers mon départ pour Budapest où ma vie a pris un autre tour, c'est avec ces jeunes-là que j'ai entretenu mes relations les plus intenses. Sans charge amoureuse, d'ailleurs, mais avec une proximité affective profonde.

Ces visages, ces souvenirs, ces amitiés, se superposant à ceux de la décennie precédente, s'y substituèrent subrepticement. Hors-mis Menem, avec qui le fil ne fut jamais rompu - à peine distendu dans la période où il tenta, fort de sa nationalité française, de vivre en Israël avec sa nouvelle compagne - la première génération disparut de ma vie. Sans que j'y prenne garde, puisqu'elle avait ses successeurs.

C'est cette génération qui a repris vie dans la mort de tante Margot. Ces week-ends où nous campions dans son petit appartement de Miramas, matelas étendus dans le salon. Ses plats dont tout le monde vante encore l'exception, jusqu'au curé qui a prononcé son homélie jeudi. Ce dîner avec et autour du chanteur Zyad Rahbani, fils de la grande Feyrouz et lui-même génialissime musicien - qui a réussi avant les autres le mariage du jazz et de la musique orientale - lors de son concert à Marseille, dans la presque clandestinité de la Maison des étrangers. Les soirées d'anniversaire des uns, des autres. Mon été comme animateur d'un centre de loisirs dont le frère de Menem était le directeur - et où je squattais sans vergogne chez tante Margot - la jeunesse ne doute de rien ! Cette traduction, que Menem avait entreprise avec mon aide, parce qu'il avait vu dans un livre politique une contribution majeure à la Résistance libanaise contre l'occupation israélienne, et dont Ghassoub rit encore des maladresses. Nos déplacements en 2CV - mon dieu, même ma dedeuche, je l'avais oubliée...

Nous étions jeunes, nous étions beau, nous avions gagné contre Devaquet, en Afrique-du-Sud le nom de Mandela faisait trembler l'Apartheid, Israël doutait de plus en plus de son oeuvre au Liban, nous étions juste invincibles. Et il ne faut pas faire le reproche aux jeunes d'être présomptueux : c'est ce qui leur donne la force de faire avancer le monde.

C'est curieux, parce que si ces souvenirs s'étaient en partie éteints, en tout cas la précision des événements et des personnages, la meurtrissure, en revanche, la dissimulation, l'autre face de la médaille rongée de mes vérités inavouables, est toujours restée vive. Peu de mes amis s'en doutent, mais je me suis construit plus dans l'art de la souffrance et du secret, que dans l'affirmation ou le combat. Plus dans la lutte contre mes démons que dans celle pour changer le monde. On pourrait en rire, tant le fait homosexuel semble devenu banal.

Mais les chrysalides sont toujours récalcitrantes. Nous étions ensemble, dans ces belles années, virevoltant dans un champ de blé tendre au printemps, baignés de soleil et humant à pleins poumons le rouge vif des premiers coquelicots. Évoluant parmi eux, je tentais juste d'oublier parfois ma prison rose rouge.jpgouatée.

C'est peut-être ce petit morceau de ouate que je jetais sur le cercueil de Tante Margot, au moment d'y déposer ma rose, juste avant que la tombe ne se referme.