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03 mars 2010

l'enfant et la colombe

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Je ne sais pas si ce tableau est célèbre ou non. Je l'ai toujours connu. Il est de Picasso. Dans ma tendre enfance, nous en avions un poster à la maison. J'entends ma mère dire combien elle était touchée par cette image.

Puis nous avons déménagé dans le sud, dans une nouvelle maison, et cette toile a disparu de mon horizon.

Je n'étais pas du tout préparé à me trouver face à la peinture originale, la semaine dernière, à la National Gallery de Londres. Face à ses traits, à la couche épaisse de sa peinture par endroit, à ses teintes originales, vraies. Face à ce visage naïf, un peu triste, prêt à l'espoir.

C'était une des émotions de ce voyage à Londres. La première peut-être, avant les autres, les musicales.

28 février 2010

la Tamise, le vague et l'âme anglaise

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Il est des moments qui te laissent du vague à l'âme. Que tu préfèrerais avoir encore devant toi plutôt que derrière. Mon rendez-vous avec la Tamise, tiens !

Le vague va bien à la Tamise. Diffuse. Aux berges imprécises. Jalonnée de plages de sable. Oublieuse de la pierre en plein cœur de ville. Embrumée par la pluie. Sujette aux marées. Résiliante à ses crues et à ses étiages. Gorgée de bruines organiques. Le vague va bien à la Tamise. Il est son âme.

J'étais allé à Londres déjà trois fois. Il y a treize ans pour une rencontre internationale de jeunesse qui se déroulait dans un quartier indien. IMG_4184.JPGL'organisation de la ville en banlieues ethniques m'avait sauté à la figure. J'avais été hébergé chez de jeunes immigrés soudanais, d'une gentillesse infinie, mais je garde surtout le souvenir d'un grouillement continu de cafards sous un lit où je ne pus jamais m'endormir.

J'y étais retourné en 2000. Dans la maison cossue d'un haut magistrat président d'une chambre consulaire, dans le quartier de Chelsea. Nous y étions avec un couple d'amis, elle anglaise, fille du magistrat, engagée dans l'action humanitaire, lui, Kurde. Nous avions profité, dans leur grande maison avec son petit jardin, des premiers rayons du soleil de mai, et d'une atmosphère so British. C'était un court week-end, je me souviens surtout du Tate Museum, et d'une promenade familiale dans Hyde Park. Nous nous sommes brouillés au moment de la guerre du Golfe. Leurs filles doivent être grandes, à présent.

La même année, la France présidait l'Union européenne, j'y étais retourné en automne pour une visite éclair d'une journée. Nous y avions rencontré la ministre en charge des sports, essayé de la convaincre de ne pas laisser le sport sous la seule houlette du marché et de la concurrence, d'accepter de reconnaître, dans une déclaration politique, qu'il y avait aussi dans le sport des valeurs sociales et éducatives qui méritaient qu'on les sauvegardât. Mais les clubs de foot et les tabloïds faisaient la loi dans ce pays. Je me souviens que la ministre avait été aimable, mais qu'elle s'était refusée à s'aventurer sur leur terrain. Finalement, c'est chez nous que s'installe peu à peu le modèle anglais du sport...

C'est donc la première fois, cette semaine, que je me rendais à Londres sur la base d'un projet personnel, presque intime. Je dirais même dicté par mes larmes, car l'idée m'en vint après avoir entendu au Théâtre des Champs-Elysées la violoniste goto Midori dans le concerto de Beethoven. Ému à pleurer par son interprétation, il m'était apparu évident qu'il me faudrait retourner l'entendre. Programmée au Barbican Center de Londres pour le concerto de Mendelsohn quatre mois plus tard, l'objet à ce voyage était trouvé. Il n'y en avait qu'un avec qui je pouvais partager pareil projet. Le temps de trouver le moyen d'organiser les choses, dans la grande jungle de la précarité professionnelle et administrative, et l'affaire était calée.

Mendelsohn  nous a moins touché que Beethoven, mais l'interprétation de Midori a gardé toute sa subtilité, alternant des phrases de pure virtuosité à des lenteurs assumées à l'extrême. Elle a l'art d'acculer ses aigus dans leur fragilité ultime sans jamais en casser le fil ténu. Dans le solo à deux voix du premier mouvement, elle parvient à insuffler dans la perfection de son jeu une musicalité troublante. L'orchestre s'accorde à son rythme, soumis, suspendu. En deuxième partie, le London Symphony Orchestra a livré une magnifique interprétation de la Symphonie fantastique de Berlioz.

IMG_4155.JPGMais ce concert a d'abord été un prétexte. Nous nous sommes aussi offert un spectacle plus léger. Tonique. Fabuleux. Chicago ! Londres, c'est la ville de la City, c'est le palais royal de Buckingham. Mais c'est aussi la capitale des comédies musicales. Je tenais à voir Chicago, parce que j'en avais adoré le film. Née à Broadway, l'histoire n'a rien du puritanisme américain. C'est l'univers du showbiz, du crime, de l'argent, de la manipulation, de la corruption. Les héros sont les cyniques, et ce sont eux qui gagnent à la fin. Les simples et les modestes sont écrasés et quittent la scène sans musique de fin. Comme dans la vraie vie. Au milieu de la pièce, le Tango du bloc cellulaire est absolument magistral. Tout comme la scène où l'avocat Billy Flynn, avec maestria, se met la presse dans la poche, en inventant une thèse au crime et une vie à son auteure, la belle et ambitieuse Roxy Hart. Une histoire de femmes, entourées de jeunes et beaux garçons aux déhanchements suggestifs. Nous avions de bonnes places. La mise en scène était dépouillée, structurée autour de l'orchestre, qui tenait le premier rôle.

Londres a une autre particularité : les musées y sont gratuits. Il n'y a ni caisse ni portail de sécurité. Aucun vigilingresoedipeetsphinx.jpge ne te demande d'ouvrir ton sac. On y entre aussi facilement que dans un supermarché, et je suis convaincu que cette facilité d'accès aux collections nationales sont des facteurs essentiels à l'appropriation du patrimoine par tous. On déculpabilise la fatigue ressentie au cours d'une visite. On peut n'entrer pour voir ou ne revoir qu'une œuvre, pour n'y passer qu'une demi-heure ou toute une demie-journée.

Dès le premier jour, nous nous sommes autorisé une tranche de la National Gallery, sans nous demander si l'heure tardive de notre arrivée constituait ou non un handicap. Parmi des collections riches - pas toujours bien mises en valeur, il faut le dire - j'ai été surpris de découvrir que le fameux Œdipe et le Sphynx, d'Ingres, avait les dimensions d'une simple miniature, dont l'ombre du cadre épais obscurcissait tout le quart supérieur.

Lors de la visite du Modern Tate, c'est mon compagnon qui s'est trouvé en proie à son propre vague à l'âme, nous n'en avons donc pas pleinement profité. Au moins en aurons-nous goûté l'atmosphère industrieuse.

Le dernier jour, nous avons visité l'Abbéi de Westminster - chère plongée dans l'histoire de la Nation anglaise. Tombeau géant des Rois et reines d'Angleterre et autres grands hommes publics, architecture somptueuse, nef, chœur, chapelles, cloître, étonnante salle du Chapître à colonne unique, trône royal, stalles à Newton et à Darwin, le tout aidés par un audio-guide chacun dans sa langue - où l'on découvre qu'il faut toujours beaucoup plus de temps pour dire les mêmes choses en japonais qu'en français - mais pour 15 livres sterling par tête quand-même ! L'Église anglicane ne pratique pas la politique de l'État en matière d'accès au patrimoine ! En tout cas, comme ça, c'était fait...

IMG_4259.JPGAprès quoi, nous avons laissé des bus à Impériale nous conduire dans la pluie vers le Pont des Tours, histoire de glisser dans le coin de notre œil une dernière perspective sur la Tamise à ramener en France. En kit.

C'est ainsi que croyant être à Londres, c'est en fait Londres qui fut à nous. Avec son fleuve paisible, ses accents légers, son flegme embué et une vague nostalgie qui en furent son âme d'hiver.

Voilà. Tu comprends mieux maintenant pourquoi il m'a fallu quelques jours pour m'en remettre et t'en parler.