22 novembre 2009

retrouver ma symétrie

diapo_nageur.jpg

Le plus surprenant, avec cette histoire de regard dissymétrique, c'est quand un œil ne peut plus prendre le relais de l'autre. Normalement, lorsque tu regardes un objet, ou disons un spectacle, si quelque chose, par exemple une tête avec un chapeau s'interpose juste à la rangée devant toi, un œil vient à compenser l'autre sans que tu ne t'en rendes compte, ce qui réduit sensiblement l'effet d'écran. Tu connais ce phénomène. Désormais, si un obstacle s'immisce devant mon œil gauche, la scène que j'observe devient floue, puisque l'œil droit qui me la transmet n'est plus programmé que pour la vue de près. Autour de chaque premier plan, il y a donc un halo flou à droite. Idem lorsque je lis : si je me gratte le front du mauvais côté, le droit, d'un coup mon texte devient illisible - puisque l'œil gauche n'a pas été prévu pour la lecture. Tu suis ?

L'asymétrie n'est pas un problème en soi, elle est même souvent un moteur. Nous marchons en mettant un pied devant l'autre. Quand tu nages le crawl, le bras droit prend le relais du gauche, c'est ce qui te permets une glisse fluide, sans à-coup. Et puis tu prends ta respiration une fois à droite, une fois à gauche.

En natation, on peut dire que je suis un nageur confirmé. Avec mes nouvelles lentilles, je ne suis encore qu'un voyeur apprenti.

Et en amour ? Je suis un indécrottable amateur qui marche avec une jambe de bois. J'avance en poussant toujours du même côté, et j'en attrape des points de côté. Ou de violentes crampes. La seule alternative à la symétrie, c'est le balancier ou la coordination, la preuve par le crawl, sinon l'on balance_roberval.jpgn'avance plus, tu es d'accord ? En amour, il faut bien que l'un prenne le relais de l'autre pour absorber les temps de faiblesse ou de récupération. Tout comme dans l'amitié, d'ailleurs. En tout cas, il y faut un point d'équilibre, même si les deux plateaux de la balance ne contiennent pas la même charge.

La vie m'apprends pourtant que dans les relations humaines, la dissymétrie est consubstantielle. Mais qu'en même temps elle est un terrible prédateur des liens affectifs. On peut difficilement donner, donner de l'amour, donner de l'attention, manifester de l'intérêt, apporter du soutien, et ne jamais recevoir en retour, même un peu de réconfort au moment où l'on en manifeste le besoin. Il y a un moment où le fil lâche.

As-tu remarqué que nous, les humains, nous étions totalement symétriques : deux mains, deux yeux, deux jambes, etc. Sauf pour nos organes vitaux : un foi, un cœur, une bite... Un peu de symétrie nous est vital, c'est notre eau de source.

Moi j'aime retrouver ma symétrie à la fin d'une séance de nage : faire mes dernières longueurs en dos brassé, propulsion symétrique, poussée symétrique, sans pression, sans puissance, en me laissant porter par l'eau pour me reconnecter à moi-même. Ne laisser aucune chance à une douleur musculaire qui en aurait l'idée de s'installer d'un côté, confondre ma symétrie et mon intégrité. Pour la même raison, je m'autorise toujours de longues séances d'étirements sous la douche chaude après l'effort.

C'est ce qui me manque en amour : je n'ai pas encore trouvé les gestes du décrassage.

02 novembre 2009

Belo, ses si chères longueurs

BeloHorizonteBrazil.jpg

Rentré de Belo Horizonte ce week-end, après un détour par Rouen pour les cinquante ans de ma cousine germaine, je te balance en vrac quelques ultimes impressions brésiliennes.

A Belo, les rues s'affranchissent du relief, pourtant encaissé. Elles forment un quadrillage qui ne connait pas d'écart. Une maille serrée est-ouest-nord-sud, et une maille large qui embrasse la première de grandes diagonales plus espacées. Relier un point à un autre relève ainsi des mathématiques appliquées. Mais les pentes laissent des traces parfois douloureuses dans les jambes. Et sur les moteurs de voiture.

Cette planification a évidemment échappé, sur sa périphérie, aux favelas, y compris les plus anciennes aujourd'hui "régularisées", dont l'organisation respecte la géomorphologie du sol. On y trouve parfois de petites criques sauvages à l'abandon, ou restaurées en jardins publics où l'eau et ses sources naturelles retrouvent leurs droits.

Jeudi, je suis allé nager dans un de ces clubs privés qui sont l'apanage des couches suprieures de la société, le Minas Tenis Clube. Probablement les plus chères minas tenis clube.jpglongueurs que je ne me sois jamais offertes. A trente euros l'invitation sur parrainage, et en donnant de ma personne, ça m'a fait 1 euro les cent-mètres. Les installations étaient impressionnantes, il est vrai. Dans un site indécelable de l'extérieur, presque dans le fond d'une fosse entourée de végétation tropicale, on comptait un bassin olympique extérieur de cinquante mètres, deux bassins découverts de vingt-cinq mètres, et deux autres au rez-de-chaussée d'un bâtiment où l'on trouvait aussi, selon les niveaux, des courts de tennis, de baskets, de volley, de squash, des agrès de musculation...

churrascaria-745146.JPGOutre les buffets "au poids", on est amateur de viande, au Brésil, et notamment de grillades. Les churascarria sont des restaurants populaires, on t'y propose toutes sortes de viandes, et tu peux même y choisir des assortiments à volonté. Les morceaux sont empalés sur de larges et longues épées médiévales, qui viennent défiler avec des morceaux fumant devant ton assiette. On y découpe une tranche ou deux, avant qu'une autre te soit apportée, puis une suivante dans un défilé qui te mène bien au delà de la satiété.

Il y a une marque de pains ou de biscottes qui s'appelle "Maricota". Un jour, une étudiante colombienne qui participait à notre séminaire s'est précipitée pour faire la photo d'un camion qui en arborait l'enseigne. Elle était tordue de rire. Si j'ai bien compris, ça veut dire "tantouze" dans son pays, en tout cas précisa-t-elle, "it is a very bad word". Merci pour elles.

Un jour, une belle femme gracile se tenait dans une rue juste devant nous, le visage délicatement maquillé. Elle portait un petit boléro fuchsia dont les bretelles soulignaient de fines épaules hâlées, où ondulaient de fins cheveux mi-longs selon les mouvements du corps ou sous l'effet du vent. Elle discutait et riait avec la femme, assez insignifiante, qui l'accompagnait. Elle portait la note du restaurant qu'elle s'apprêtait à régler entre son moignon gauche et son sein, et au bout de son moignon droit, à hauteur de coude, son sac à main noir dans un sky très mode, qu'elle relevait, posait, ouvrait, de gestes amples.

Je suis retourné le dernier soir au Sauna Specific, pour me changer de l'impression laissée par le sauna so british du Minas où j'étais allé faire mes longueurs. Il y avait du monde en fin de semaine, pas comme lundi dernier. Des hommes, serviette autour de la taille, jouaient aux cartes sous un vieux tube cathodique qui diffusait des images en couleur, et fumaient leur cigarette. D'autres les regardaient, debout à côté du bar, ou devisaient. Hola Oliver, me fit Pablo en me reconnaisant. L'ambiance était bon enfant. Derrière la porte juste derrière, sous les douches, d'autres encore se jaugeaient. J'y fus convoité et l'on m'y présenta des longueurs d'un autre genre. Et ça m'a flatté. Bruno était là, avec en me voyant un sourire heureux et innocent. Il m'a refait le coup du massage et je n'ai pas su lui dire non.

Petit mémo pour ceux qui s'apprêtent à partir au Brésil : si ton vol n'est pas direct, évite d'acheter de la cachaça dans les boutiques de l'aéroport : elles te seront confisquées lors de l'escale de Lisbonne - rapport aux normes de sécurité aérienne...! - et elle prend alors un goût plus amer.

09 septembre 2009

interdit de piscine !

500500_P_ImageFull_157.jpg

C'est comme ça, il faut le savoir : il n'y a pas eu de décret municipal. Il n'y a pas eu de loi. Il n'y a pas eu non plus à ma connaissance de résolution des nations unies ou de convention internationale. Pourtant, durant les quinze premiers jours de septembre, tu n'as pas le droit de nager. Point. C'est comme ça. Et qu'on ne t'y prenne pas à essayer : tu serais fusillé !

Vidange technique, ils appellent ça. Il y a même des règlements qui ont institué qu'il en fallait deux par an. Quelle que soit la qualité de l'eau et des installations. Deux fois par an, il faut tout vider, et tout remplir. Et la DDASS elle est contente. Et le directeur des sports, si jamais un jour un enfant boit la tasse et se retrouve malade, eh bien il aura fait comme on lui a dit, ce ne sera pas sa faute, regarde comme il est joli, son joli parapluie.

Il ne doit plus y avoir guère personne qui se souvienne pourquoi ça a été décidé, par qui, et depuis quand ça se pratique. C'est comme le règlement qui impose le port du bonnet de bain à ceux qui pratiquent le naturisme lors des nocturnes de Roger Le Gall. C'est comme ça. Point.

Donc en septembre, après la saison estivale, et avant que les classes d'EPS ne commencent leur défilé, les piscines ferment.

Roger Le Gall : fermée. L'avantage avec Roger Le Gall, c'est que comme je la fréquente beaucoup, je savais, ça m'a évité de me casser le nez. Mais ne vous inquiétez pas, vous n'aurez qu'à aller à Georges Hernant. Vous verrez, elle est presque pareille, et elle restera ouverte, c'est promis.

Pour comprendre ce billet, il faut que tu t'imagines ce qu'est un désir de nage frustré. Un besoin d'eau rentré. C'est pire que l'étiquette un peu rèche d'un polo neuf qui te gratte dans le cou, pire qu'une mouche qui s'est enfermée avec toi dans ta voiture. C'est probablement pire qu'une ampoule qui te vient en plein milieu d'une randonnée. C'est un comprimpé de mauvaise humeur pour toute la soirée, une nuit foutue en l'air, si ce n'est toute une semaine.

On ne frustre pas une envie de nager, c'est malsain.piscine_vide.jpg

Donc hier, alors que j'avais un rencart sur le coup de 19h dans le nord de Paris, et une fenêtre étroite pour nager : un coup de fil préventif à Georges Vallerey, porte des lilas, fermée pour vidange. Ma précaution avait été utile. Je pousse donc en confiance jusqu'à Georges Hernant, porte de Pantin, celle dont on m'avait promis juré-craché qu'elle resterait ouverte : fermée ! En raison des travaux d'assainissement sur la voirie en face. J'hallucinais. Et avec mon petit ticket d'horodateur acheté pour une heure quinze de stationnement, j'avais l'air d'un con ! Je m'essaye à Pailleron, juste à côté. Le temps filait, la fenêtre se resserrait, et si je ne trouvais pas une solution, c'en serait fait de mon apéro avec mes potes... Las - ou évidemment ! - fermée aussi, pour la même période.

Et tous les ans, c'est le même chose. Je le sais pourtant, que c'est interdit de nager, je le sais. Mais rien à faire, je me fracasse chaque fin d'été sur cette règle non écrite, sur cette stupide incapacité à gérer des équipements sportifs à l'échelle d'une toute petite ville comme Paris, en tenant juste un tout petit peu compte de la diversité des usages et des pratiques.

C'est vrai que les nageurs amateurs pèsent sans doute moins dans le grand pool électoral, que des parents d'élèves déjà bien remontés sur le sujet de la grippe A...

16 juillet 2009

l'été, Roger Le Gall bande

gland.jpg

Le mât est dressé. A son extrêmité haute, la bâche repliée grossièrement prise dans des cordes forme un gland. Le bassin de la piscine Roger Le Gall a retroussé son chapiteau début juin, et vit à découvert, comme chaque été. Il était 21h 24 hier soir quand les ultimes rayons du soleil projetaient sur cette masse informe, rassemblée et suspendue, leur lumière orange.

Je nageais nu dans ce décor glissant. Prenant ma respiration alternativement sur la droite, mon regard rencontrait cette érection improbable, et ce prépuce géant magnifié par le feu.

Quelques longueurs plus tard, dans un ciel dégagé, la verge sera auréolée d'une volute sombre irrisée de rouge. Puis la nuit s'installera, ôtant à cette tugescence ses connotations vulgaires.

Ce sont alors les érections du bassin qui se cherchaient. IL y en eut peu, au vrai, l'effort et le froid rétrécissent ces choses. C'est à l'heure de la douche - l'eau chaude est une caresse efficace - qu'il s'en remarquerait quelques unes, toujours discrètes.

Mais ces corps nus en extension dans l'eau, aux jambes battantes, aux abdominos tendus secrètement balayés par la lumière crépusculaire, balançant de droite et de gauche, avaient comme d'habitude un fort pouvoir captivant, si bien que tu ne savais plus à la fin de la séance si ton ivresse résultait de l'effort ou de ces corps virevoltant autour de toi.

J'avais bêtement oublié ma serviette, hier, et j'ai du me sécher au souffle chaud d'un sèche-cheveux. Je prolongeais ainsi, face à un miroir de circonstance, l'exhibition de mon corps nu dégingandé. Et c'est alors que j'ai bandé.

14 juin 2009

battons ensemble !

taiko.jpg

J'étais hier matin à la piscine des Halles. Aux heures fraîchement matinales, elle est largement fréquentable. Plus cher parce qu'elle n'accepte pas l'abonnement trimestriel de la ville de Paris, les lignes d'eau y sont clairement organisées, si bien que les usagers y coexistent pacifiquement, quel que soit leur pratique et leur niveau.

Il y a ainsi la ligne "palmes et plaquettes", la ligne "crawl et dos rapide", la ligne "quatre-nages rapide", et la ligne "quatre-nages lent et battements". Battements.

Habituellement, quand je nage, je ne pense pas, je compte. Je compte le nombre de mes longueurs, le nombre de mes mouvements, éventuellement le temps.

Mais curieusement hier matin, le mot "battements" s'est installé dans ma tête, s'est mis à vibrer, et j'en ai oublié de compter.

Dans le cas d'espèces, évidemment, il s'agissait des battements de jambes. Le mien est déplorable, tout juste me permet-il de me maintenir en équilibre sur la ligne de flottaison. Si je l'active à des fins propulsives, pour faire une longueur de sprint, je finis épuisé, et j'ai horreur de nager avec une planche. Alors que je sais, je devrais. Pour me faire de plus belles jambes.

Mais d'autres battements m'ont surgi aux oreilles.

J'ai d'abord pensé au battement du coeur, évidemment. Celui qui s'emballe dans la quête amoureuse ou dans l'examen de passage, disons dans l'épreuve de l'autre, et puis qui s'étiole dans le chagrin.

J'ai entendu aussi un battement de tambour, celui qui roule avant la sortie acrobatique, ou qui annonce l'avancée conquérante (et se finit dans une caserne, en général).

J'ai vu aussi un battement de cil. Le plus beau, Lisa Minelli, dans Cabaret. Va savoir pourquoi.

Le battement de l'aile n'a pas été difficile à repérer, il était en moi du côté du coeur, il devait s'agir de l'aile de l'amour. Ou alors d'un battement de papillon, qui déplace un petit rien pour réveiller un grand tout. La cause du chaos.

J'ai pensé aussi au battement de pieds, mais je ne me suis pas senti concerné, je n'ai plus vraiment d'impatience. Aux battements de main, parce que je suis toujours bon public, aux battements de...

Et toi, à quels battements es-tu vraiment sensible ?

 

18 avril 2009

la tendinite et le papillon

natation.jpg

J'ai appris une chose, depuis que je nage. Face à une tendinite naissante, surtout ne pas opter pour l'immobilisation radicale et immédiate. Parce qu'alors, elle s'installe, et personne ne sait plus pour combien de temps. Ce qui suit, c'est le fruit de l'expérience, parce que j'en ai testé, des remèdes...!

Nous les nageurs, nous sommes particulièrement exposés au risque de tendinite de l'épaule. C'est rarement une séance qui va la provoquer directement, mais plutôt une gestion peu précotionneuse de l'après-séance : avec un mouvement inconfortable mais répété, la conduite prolongée d'un véhicule, le passage compulsif des vitesses dans un contexte d'embouteillage, la pratique excessive du clavier ou... de la masturbation. Bref, je suis un client à risque.

luxation-epaule-reci3.jpgRégulièrement confronté à des résurgences de ce type, je pratique deux choses : d'une part, faire attention : ne pas titiller inutilement la douleur, chercher au contraire à la détendre par des étirements bien pensés - bon, moi, je suis plutôt intuitif dans ce domaine... Et d'autre part, ne pas sauter de séance de natation. Aller nager malgré tout, en se mettant bien à l'écoute de sa douleur. Ne pas aller au point de rupture, mais ne pas endormir la bête non plus.

Les petite contrariétés avec lesquelles je te saôule depuis quelques jours - pour ne pas dire la dépression chronique dans laquelle je me vois sombrer - ne m'ont conduit pour l'instant ni à tomber en arrêt maladie, ni à lâcher la piscine, c'est bon signe. Mais j'en paye un autre prix : le retour de ma tendinite. C'était mardi. Eh bien mercredi, je n'ai fait ni une, ni deux : piscine, et tiens-toi bien, papillon : c'était le jour (oui, j'ai mes manies, et parmi celles-ci, mes séances sont ordonnées : une fois sur quatre, c'est dominante papillon). Papillon... franchement, c'était risqué pour un jour de tendinite, et je m'étais préparé à un éventuel repli stratégique, genre planche avec battement de jambes (exercice dont j'ai une sainte horreur, mais bon !).

Mais finalement, j'ai vu mon corps s'adapter presque de lui même à la situation : au moment où les mains sortaient de l'eau, embrassant la ligne pour partir à toute vitesse se jeter vers l'avant, le point dans l'épaule se faisait sentir. Alors peu à peu pour y échapper, mon corps s'est mis à onduler différemment, d'un mouvement plus ample, plus souple, comme pour prendre le relais des bras. Pour substituer une puissance de glisse à la puissance de poussée. Je crois qu'au cours de cette séance, j'ai beaucoup progressé dans la technique de cette nage exigente.

Dès la sortie de la douche, et depuis : plus de tendinite. Disparue, effacée, enfouie. Si seulement elle avait pu emmener ma déprime avec elle...!

17 février 2009

quand Joséphine Baker te tend le miroir

plongeon5.jpg

Je croyais avoir tout expérimenté. Enfin, à peu près : le virage et le plongeon me demeurent revêches. Mais le reste, c'est à dire à peu près tout : les longueurs enchaînées, le demi fond, les pointes de vitesse en crawl, la brasse saccadée, ou coulée, les ballets érotiques, le dos en extension, le dos brassé, le papillon - avec désormais deux ondulations du bassin entre chaque battement d'aile - les petits plaisirs des vestiaires, la langueur des douches tièdes, les regards en coin ou les empoignades audacieuses... Je croyais connaître à peu près tous les enchantements de l'eau. Et pourtant.

Hier soir, Roger Le Gall étant en vidange hivernale, je m'étais rabattu sur Joséphine Baker. La fameuse piscine flottante, qui connut de nombreuses avaries ces derniers mois, mais qui a rouvert depuis peu.

J'étais disposé à la surprise, cette étrangeté posée là sur la Seine s'y prêtant. Depuis la grande Bibliothèque, descendant vers le quai dans le clair obscure de la fin d'après midi, j'entendis d'abord la transparence de la structure de verre, avec le quai de Bercy en arrière plan, la Seine paisible sans courant apparent, et poursuivant le travelling arrière, le bassin finalement assez petit, 25 mètres tout mouillé, puis ce jeune homme occupé à rassembler ses affaires face à la grande baie vitrée du hall d'entrée, en speedo noir, inconscient de sa beauté et des envies de coups-de-ciseaux qui s'agitaient secrètement tout autour de lui.

brutos8013.jpgLa deuxième impression que je décrochais était la blancheur du ciel, descendant se fondre dans la piscine au fond sans marque, sans céramique ni jointure. Nager dans cette ouate n'était pas des plus confortable, mais on s'y habituait, concentré qu'on était à marquer sa place et son tempo au milieu du trafic.

Et puis il y eut cette surprise. La nuit était tombée. Tu avais enchaîné cinquante trois longueurs, le nez tourné vers le fond du bassin. Puis te tournant sur le dos pour les sept dernières, tu vis au plafond un nageur élégant, élancé, ample et précis dans ses mouvements, véloce. Les lumières du bassin, une fois l'obscurité installée dans la ville au dehors, faisaient de ce plafond de verre un gigantesque miroir. Dans lequel tu te voyais évoluer au milieu des autres. Et tu réalisais que tu ne faisais pas que te mouvoir au milieu des gens, mais que tu faisais partie de ces gens. Occupant une place visible, sensible, pesante.

Ta place.

06 février 2009

le vieil ours

plongeon3.jpg

Je poussais fort sur les bras, ce soir. J'appuyais sur l'eau comme on pousse sur des bâtons. Les pieds dépouillés des chaussures de cosmonautes, légers mais gourds, la cuisse toujours en bois. Il y avait du monde, plus de chahut que sur les pistes, assurément. Je m'attendais à des prouesses après un stage en altitude, à des débords d'énergie, à des performances hors norme. J'ai ramé comme un vieil ours.

Et je suis rentré. Sans chercher à savoir s'il y avait quelque chose à faire de ce jeune regard - oriental à l'extrême - accroché dans le bassin, son abord et les douches.

J'ai dîné d'une salade. Je suis passé chez Wajdi où Ferrat et Aragon se faisaient maltraiter, mais provoc pour provoc, je m'en suis écouté quelques tranches. Puis j'ai retrouvé le plaisir des commentaires chez Manu, et des moqueries de filles chez Bougre. Demain et tout ce week-end, je suis en mission, je mets mon coeur en bandoulière et avance au feu. Je pense que j'aurais dimanche matin pour poursuivre l'exploration de mes autres blogs amis.

Ah!, j'oubliais : depuis ce matin, et après presque sept ans dans la même tôle, me voilà CDI ! Champagne !

23 décembre 2008

c'est moi le boss

plongeon2.jpg

Cafouillage, hier midi, à la piscine Roger Le Gall. Comme d'habitude, passé 12h 30, les clubs réquisitionnent les deux lignes de droite.

Mais les surveillants de baignade vacataires, qui assurent l'intérim pendant les fêtes, tardent à mettre en place les lignes d'eau pour le grand-public. Résultat, pendant un bon quart d'heure, nous nous retrouvons tous dans une seule et même ligne, là où il en faut trois en temps normal : celle des "nageurs avec matériel" (entendez palmes, tubas, etc.), celle des nageurs "détente", (entendez le papy et la mamie qui se font la brasse pépère version poids mort), et celle des nageurs "rapides" (entendez crawl, dos crawlé, et surtout, surtout, en temps normal : brasse interdite). Ça fait du monde, et du tangage.

Bon an mal an, je me lance. Dans un cas comme ça, j'opte pour le crawl, c'est la seule façon de se faufiler. Sur une longueur de 50 mètres, ça finit toujours par passer.

A un moment, je réalise que la jeune fille que je suis en train de dépasser est elle même en train de doubler quelqu'un, lequel se trouve également en situation de dépassement. Nous sommes donc quatre de front. Dois-je lâcher prise et me rabattre ? Rapide coup d'oeil vers l'avant, il reste 15 mètres à tout casser avant le mur, personne en sens contraire, c'est décidé, je mets les turbos, accélération maximum. Objectif : toucher le premier pour repartir en tête, et me gagner un horizon dégagé pour quelques coulées.

J'ai déjà vingt-quatre longueurs dans les pattes, des cent mètres ou des deux-cents mètres quatre nages. Mais il n'y a pas vraiment le choix, ou tu t'imposes, ou tu te laisses embourber. Et là, je suis chaud.

Des quatre, je pars avec un léger handicap, quelques mètres tout au plus, mais a priori, je suis le plus rapide, c'est donc jouable, il suffit d'un coup de reins. Je donne le maximum et je touche.

Le challenge relevé, il faut ensuite s'en montrer à la hauteur, ne pas lâcher le rythme. Avoir tout donné dans une accélération improvisée t'a coupé le souffle, mais tu n'as pas le droit à la récupération, sinon tu perds le bénéfice de l'effort, alors il faut tirer, se trouver un mouvement adapté, qui maintient un minimum de vitesse tout en te permettant de reprendre le contrôle du souffle. A la relance, tu n'es pas loin de capituler, les bras semblent ne plus répondre, il faut leur trouver de nouveaux appuis, solliciter d'autres muscles, pousser plus court, essayer de sentir une vague sous toi, te la créer, n'importe quoi, quelque chose qui te porte.

Tu ne vois plus ce qui se passe derrière, mais tu devines la pression qui ne se relâche pas. Et sous la pression, ça marche, tu avances, ton souffle revient, tu glisses, l'eau s'ouvre devant toi, encore, encore une fois tu l'as domptée. Comme ce jour-là. Et sur ce retour, tu t'es vraiment affirmé comme le boss alors que tu étais à deux doigts de basculer dans le ridicule.

Arrivé au bout de la longueur, tu constates les dégats, le creux s'est fait, tu repars d'un mouvement léger, tu n'as plus rien à conquérir. A l'arrière, plus personne ne suit. Tu es en croisière.

29 septembre 2008

Sylvain, le dauphin affranchi

plongeon6.jpg

Sylvain, c'est mon partenaire occasionnel des nocturnes de Roger Le Gall (voir là). Je ne devrais pas dire mon, c'est un peu possessif. Ce que je veux dire, c'est qu'en dehors de nos jeux, je le connais peu. Il est arrivé  trois ou quatre fois tout au plus, au terme de voisinages chorégraphiques dans l'eau, que nous nous offrîmes l'un à l'autre, avec ou sans l'assistance d'un complice, des prolongements sensuels, sexuels, et un plaisir connivent.

Je ne l'avais pas revu depuis la fin du printemps. A cause de l'été, à cause du chagrin.

Après avoir nagé mes presque deux kilomètres, vendredi soir, après avoir hésité à rentrer en vitesse à la maison car il était fort tard et que j'étais attendu, j'ai finalement fait le choix du détour par la cabine de sauna, qui se trouve à l'étage, en quête de chaleur sèche.

Il y était depuis un moment. Un peu comme s'il m'avait attendu, ou même gardé la place près de lui. Comme si nous nous y étions donné rendez-vous. Il y avait beaucoup d'évidences dans le salut "langue-oureux" que nous nous sommes donné (Laurent, pardonne-moi l'emprunt), et dans la façon que nous avons eu d'immédiatement nous toucher. De l'évidence et du besoin.

Je le trouvais changé. Quelques questions et son langage, sa parole libre, épanouie, confirmaient qu'il changeait.

Sylvain, pas mon dauphin dansant, mais l'homme, j'ai commencé à le découvrir ce vendredi soir. Et je m'en vais te parler de lui parce qu'il m'en a donné l'autorisation.

Sylvain, d'abord, il est beau : il a de grands yeux généreux où tu lis que la méchanceté lui est étrangère. Il est jeune. Enfin, il fait jeune. Je lui brutos6430_Alex_ChaosMen.jpgdonnais une trentaine d'années, avec quelques brouettes, il se trouve qu'il est mon aîné d'une bonne vingtaine de mois. Il a été marié pendant vingt ans. Il a trois enfants - trois garçons - dont le plus jeune a 17 ans. A donner le vertige...

Son coming out est très récent, deux ans tout au plus, si je compte bien.

Il y a quelques mois, il est rentré dans une démarche - comment pourrais-je la qualifier ? - de réappropriation de lui-même, ou de réconciliation de son corps et de son mental. C'est étonnant, je me rends compte que depuis quelques mois, le hasard de mes rencontres me font me rapprocher de tels profiles. Je crois que j'en parlerai.

Il s'est rendu compte qu'il s'était tant imprégné du schéma de vie qui avait été le sien dans son mariage, fait de renoncements douloureux, par la force des choses - j'en sais quelque chose - qu'il en était arrivé à le reproduire quasi à l'identique avec son nouveau partenaire de vie. Il a commencé un apprentissage des massages, avec une visée professionnelle, il a entrepris un travail de développement personnel, et le garçon jeune et timide a disparu.

Vendredi soir, il était souriant, spontané, ouvert, heureux et assumé. Son regard avait la clarté du bonheur, la petite étincelle craintive avait disparu de sa pupille, et moi, j'étais heureux de sentir chez lui un plaisir sincère à me retrouver.

Les remarques d'une partie de l'entourage teintées d'un brin de légitime puritanisme nous ont empêché d'aller au bout de nos caresses, mais le sexe n'était plus indispensable dans ce partage. Il me parlait de sa vie, il me donnait, il m'incluait dans cette phase nouvelle de libération dans laquelle il se trouvait... Nos longs baisers d'adieu sur le boulevard des Maréchaux, dans ma voiture, suffirent à promettre à cette découverte un certain lendemain.

Toutes les notes