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12 mars 2013

relâche opus 466

Voilà à quoi je m'attaque, et voilà pourquoi tu ne me vois plus. Depuis que j'ai récupéré et fait réparer le piano électronique de ma grande nièce, je suis hâpé des heures chaque semaine. Au début, j'ai reconstitué "mon" répertoire, retrouvé les trois ou quatre pièces apprises dans l'enfance et qui avaient fini par s'échapper du bout de mes doigts. Bach, l'Invention N° 13, une Romance sans parole de Mendelssohn, une Valse posthume de Chopin, la N°1 de l'opus 69. Les sensations étaient agréables, presque goulues, empreintes de fierté.

Ceci fait, avec une onctuosité que je n'avais pas imaginée, j'ai repris la seconde Valse posthume de Chopin, dont je n'avais jamais abordé qu'une ébauche, et je fus bien surpris de me voir capable d'y avancer, de me l'approprier, et d'y mettre, en sus, tant de délectation. La famille m'a écouté avec flatterie, mon ami d'amour avec moquerie. Evidemment, ça reste pataud. Chaque interprétation reste un enjeu, dans lequel j'investis ma concentration et ma sensibilité. Et qu'importe la sonorité, ce qui compte est le plaisir que j'y prends.

Et depuis quelques semaines, je suis donc sur Scarlatti. Ça a l'air simple, comme ça. Il faut déchiffrer, comprendre. Il faut acquérir les automatismes. Plus compliqué, il faut parvenir à dissocier la main droite de la gauche, qui jouent sur des rythmes voisins mais distincts, à cause de l'utilisation de triolets qui créent cette sensation de légèreté. Mais cette légèreté, justement, dans le toucher et les trilles, pour juste m'en approcher, juste l'effleurer, juste comprendre ce qu'il faut de doigté pour espérer l'apercevoir... j'y laisse une sueur incroyable. C'est ardu, je m'accroche, je répète, et répète sans cesse. Je m'y écorche. Et le plaisir que j'y prends ne décroît pas.

Alors voilà. Tu ne me vois pas, mais je ne suis pas loin. Et si tu écoutes cette interprétation par la jeune Italienne Ottavia Maria Maceratini, sache que c'est là que je suis.

23 février 2013

ne t'en va pas !

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Avant-hier, un grand soleil d'hiver inondait Budapest. Je suis monté dans les hauteurs de Buda pour visiter la maison-mémorial de Béla Bartók . J'y étais seul, et pendant une heure une guide m'a accompagné dans ma visite.

A l'entrée, avec les volumes et les reliefs qui distinguent les Carpates, une grande carte cloutée montrait toutes les régions où il s'est rendu pour collecter les chansons traditionnelles hongroises. La Hongrie était vaste, au début de sa carrière, à l'image de Nagyszentmiklós, la petite ville où il est né et qui se trouve - depuis les pactes de l'armistice de la première guerre mondiale - en Roumanie.

Il partait avec un carnet, ses flacons d'encre, son crayon à cinq plumes pour tracer les portées, et son gramophone, qui ne manquait d'impressionner les villageois, lesquels se pliaient ainsi de bonne grâce à l'exercice de l'enregistrement.

Il aurait recueilli 4000 chansons populaires, décrit toutes sortes d'instruments originaux, ramené des pièces gravées, ou brodées, qui en disaient le contexte, les savoirs, les gens. Il ne s'agissait par pour Bartók de glorifier la nation hongroise, d'encenser son patrimoine et de la figer dans du formol. A l'orée du 20è siècle, le développement économique et industriel de la Hongrie attirait les foules vers les villes, et il voyait ces trésors menacés d'extinction. Il y avait deux façons de rendre hommage à ces génies populaires : les conserver, et en faire quelque chose. Il opta pour les deux. Et sa musique, la plus moderne qui fut dans la première moitié du siècle, et encore si persuasive aujourd'hui, est inspirée, nourrie, construite des thèmes et des rythmes ainsi rassemblés.

La présence, dans sa maison, de tant d'objets collectionnés rendait tangible cette démarche, et il était émouvant d'y voir mêlées des photos de lui parmi les paysans et les artisans.

La musique ressemble aux gens. Celle de Bartók est audacieuse, étonnamment structurée derrière d'apparentes dérives. Elle semble suivre la pensée et la langue davantage que les codes. Avec lui, l'ostinato est évolutif, s'enrichit ou se transforme à chaque répétition, t'emmène là où tu ne pouvais t'attendre, il agglutine des préfixes, des suffixes, qui deviennent partie du sens musical, à la façon de cette indomptable langue hongroise.

Bartók a vécu dans cette maison avec sa seconde femme, de 1932 à 1940. Quatre jours avant son exil pour l'Amérique, qu'il savait définitif, le 12 octobre 1940, il donna un concert d'adieu dans la grande salle de l'Académie de musique Ferencz Liszt. Une salle que je connais bien, même si elle est depuis de nombreuses années en rénovation. Dans les années 90, j'y ai entendu le Double concerto pour violon de Bach, la Symphonie du Nouveau monde de Dvorak, les Tableaux d'une exposition de Mussorgski, j'y ai vu Zoltan Kocsis dans des transcriptions d'une incompréhensible virtuosité de Wagner par Liszt... Je n'ai pas le souvenir d'y avoir entendu du Bartók . Mais peut-être parce que j'étais encore insensible à son œuvre, alors.

C'est un auditorium art nouveau à l'acoustique ingrate, en vérité, tout comme le confort de vision, mais d'une incroyable beauté décorative.

A la fin de son concert d'adieu, le public se serait levé et aurait entonné un air célèbre écrit par le compositeur intitulé "Ne t'en va pas !" Mais la guerre était là, déjà plus à la porte, alors il partit, et comme Zweig, mourut en exil - non sans avoir, après quelques années de stérilité, parachevé son œuvre du fantastique Concerto pour orchestre.

(Ici, dans le grand hall de l'Académie de musique, et sous la baguette d'Ivan Fischer, Ne menj el, ne t'en va pas ! - un enregistrement de 1987)



Pris par l'élan, l'émotion et  le temps clément, j'ai poursuivi mon périple jusqu'à Farkastéri temetö, où ses cendres ont été rapatriées après guerre. Arrivé dans ce vaste cimetière, perdu dans les allées, j'ai fini par demander à une élégante dame si elle saurait m'indiquer l'emplacement de sa tombe. Sans dire un mot, d'un signe de main, elle m'a invité à la suivre. Elle semblait fatiguée mais marchait d'un pas vif. Un grand manteau de fourrure dissimulait son grand âge dans une houle de chic. Devant mon embarras de l'avoir entraînée dans ce périple imprévu, elle m'a dit qu'elle n'aurait pas su m'expliquer le chemin, puis, arrivée sur place : "Moi aussi, j'aime beaucoup sa musique". Elle m'a montré à côté la tombe du grand chef Georg Solti, puis s'est éclipsée.

Bartók ne se découvre pas par hasard. De prime abord, sa musique est austère. Il m'a donné du fil à retordre, enfant, dans mes leçons de piano. On entre dans son univers par petites touches, on en acquiert les codes. Ce n'est pas si difficile, en définitive. Puis on accède à son génie harmonique, une écriture colorée, percussive, où tout compte, même l'odeur sans doute.

Durant ce pèlerinage, à travers les nombreuses photos placées parmi les meubles de sa maison, aux grands yeux clairs du compositeur, à ses lèvres minces, à son front généreux, à sa silhouette droite, j'ai compris quel homme il avait pu être. Un bel homme, petit et gracile, svelte et pénétrant. J'ai compris aussi ce qui attachait aussi intensément mon ami d'amour à celui qu'il appelle son papa musical, mais qui est plus sûrement son amant mélodique.

05 octobre 2011

l'opéra à trois francs cinquante

Roms près de Sofia.jpg

Police judiciaire sous écrou, procureur en examen, journalistes sur écoute, politiques en garde à vue, porteurs de valises au pilori, milliardaires sous tutelle, candidats en déroute, grand banditisme aux aguets... on ne sait plus à quels saints se vouer.

N'aurait plus manqué que Carla accouche le jour de la grève des sages-femmes... ouf !

Et pendant ce temps, la Grèce tombe de Charybde en Scylla, punie d'être asphyxiée, asphyxiée d'être punie, enjointe à une austérité qui la condamne, sous peine d'une exécution immédiate.

Et pendant ce temps-là, les coups de matraque pleuvent.

Et pendant ce temps-là, d'étranges agrégats fascistes expérimentent dans d'autres périphéries européennes, en Hongrie, des camps de travail forcé pour les communautés Roms, nourrissant le projet de pogroms plus assumés.
Et pendant ce temps-là, des philosophes serviles jettent le discrédit sur les urgences environnementales. Faites place, le productivisme n'a pas de temps à perdre !

Et pendant ce temps-là...

On se croirait dans l'Allemagne d'avant-guerre, dans celle de Brecht et de Kurt Weil. L'Opéra de Quat'sous avant l'heure.
D'ailleurs, j'irai samedi soir y goûter dans une version artistique, à ce théâtre des bas-fonds - forcément plus soft que celui de la vraie vie. Ce sera à Sartrouville (pour ceux qui doutent qu'on peut aussi aller voir des productions de qualité en banlieue...!)
Roms de Hongrie.jpgMais au fait, t'ai-je dit que j'étais à la Salle Pleyel vendredi soir ? Loin du marigot mais baigné dans une Hongrie douce et audacieuse : les Danses de Galanta, de Zoltan Kodaly, et le Concerto pour orchestre de Béla Bartòk, deux œuvres empruntes de thèmes folkloriques revisités, avec entre les deux, un surprenant Concerto pour piano de Samuel Barber. Et en plus, pour la deuxième fois en quinze jours, j'invitais in extremis ma maman à ce concert par SMS, grâce aux bons offices de France-Musique (merci le service public !). Maman adore être avec moi. Même à distance.

04 août 2011

les ailes bohêmes

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Budapest, la page 2011 est tournée.

je me souviendrai de Bougre et de sa famille, pour qui se transformer en guide touristique est un privilège,

de l'interdiction du naturisme proclamée par une météo folle,

de la proscription de toute visibilité homosexuelle dans les bains thermaux, revendiquée par les nouveaux règlements,

des névroses higiénistes de la soeur d'Igor,

mais du rire qu'elle en conçoit,

de mes névroses à moi que j'ai tues, sauf sur ces pages,

de l'entrain jovial et étonné de Bernard, au premier jour de son séjour et au premier de ses bains, pour qui je fus, à en croire l'oeil pétillant dont il me gratifia, une belle surprise - et lui le plus abouti de mes pis-aller. J'aurais pu engager plus de projets, pour orienter et accompagner sa semaine hongroise, mais je ne m'en sentais pas l'âme,

du sourire virtuose d'un violoniste aux ailes d'ange, Tomas, l'irradiant jeune homme des bains Király, le seul qui soit redescendu à moitié habillé de sa cabine pour me retrouver dans l'obscurité d'une douche et me remettre un papier comportant son nom et son adresse mail, avant de retourner au bras de sa jeune dulcinée, tchèque comme lui, attraper le train qui les ramènerait à Prague. Tomas m'a parlé du plaisir qu'il avait eu à se retrouver dans des bains qui n'existaient pas chez lui, les Turcs n'y étant hélas jamais arrivés, de son contrat qui prendrait fin avec le mois d'août au sein de l'Orchestre de la Radio nationale de Bratislava, du capitalisme industriel du XIXème siècle dans la condition duquel était à nouveau jetée la jeunesse-kleenex d'aujourd'hui, en dépit des talents, des auditions qu'il passerait prochainement à Oslo, avec l'espoir d'y intégrer l'Orchestre de l'opéra ou, pour retrouver "de l'estime de (lui)", celui au moins d'accéder à la phase finale de la compétition.

Je lui ai parlé d'Oslo, où j'avais voyagé quelques mois auparavant juste pour assister - justement dans cet opéra à l'accoustique subtile et à l'esthétique magistralement déstructurée - à la Lulu d'Alban Berg. De Schoenberg, Webern et Berg, il concéda de ce dernier qu'il fut le plus "compréhensible", et de son concerto pour violon, dit à la mémoire d'un ange, auquel il ne s'était jamais attaqué, des plus inspirés.

En me remettant son papier et dans un sourire de braise, il me précisa juste qu'il était peu fréquent de se découvrir des soutiens dans le métier qui était le sien, et qu'il me promettait, en cas de réussite, de me convier à ses programmes musicaux. L'ange partit par les airs, une heure après m'avoir trouvé auprès d'une fontaine d'eau chaude dans un échange de politesses.

Comme quoi, un semblant de culture n'est jamais vain. Associé à un brin de courtoisie, comme de l'union de l'eau et des rêves, il peut en éclore un instant magique. C'est à dire une rencontre.

Pour finir sur une touche sucrée et titiller les infatigables papilles de Bougrenette, je me souviendrai aussi du strüdel tiède aux griottes, et de sa boule de glace aux pavots de chez Menza. Une tuerie, comme elle dit.

21 janvier 2011

la passion maladive (3/2)

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La folie continue. Il ne suffit pas d'analyser une passion maladive pour l'enrayer. La semaine qui vient de se dérouler est un exemple du genre. Tu as dit frénésie ?

Le guichet ouvrait vendredi dernier à 11 heures trente, c'était le jour de la mise en vente des deux opéras de Wagner achevant la Tétralogie. Il était évident qu'il y aurait du monde au portillon, d'autant que la Direction de l'Opéra avait décidé de limiter les ventes à deux billets par personnes et par opéra.

Pour la première fois, j'ai commencé la queue dès la veille au soir, un peu avant 19h. Mon premier pont lyrique, ma première traversée, dans une nuit étonnamment douce, pavée de bons moments, intercalant un coup à boire avec un nouveau blogueur sur la tranche 19-21h, une goulash de distante réconciliation pour la 21-23h, des petits sommes dans la voiture... De notre groupe des Prosélytes lyriques, Gilda fut la seule à me rejoindre, à 7 heures du matin, avec un numéro d'ordre vertigineux, au delà des 150, tandis que que j'avais décroché le numéro 7. J'ai eu les places que je voulais.

Et ce matin, plus calme, pour un Verdi peu connu - Luisa Miller, "charnière" dans son œuvre, ai-je entendu en arrivant un peu avant cinq heures ce matin - et un contemporain, Akhmatova, dû au jeune compositeur français de 36 ans, Bruno Mantovani, la nuit est redevenue glaciale.

Entre temps, je me suis offert vendredi soir du théâtre : Salomé d'Oscar Wilde, dans une mise en scène plaisante par les Dramaticules (illustration), qui offrait une lecture singulière de ce drame mythique dont j'avais vu jouer la version lyrique de Richard Strauss dans deux productions la saison dernière à Paris et à Londres.

Puis en rafale, le Théâtre des Champs-Elysées ayant organisé des soldes pour ses concerts de janvier : Nelson Freire et l'orchestre philharmonique de Saint-Petersburg pour des Brahms samedi soir. Lundi soir, le poème symphonique Une vie de Héros, de Richard Strauss, par l'Orchestre symphonique de Birmingham, avec auparavant Gautier Capuçon dans le magnifique concerto pour violoncelle de Chostakovitch, dont le mouvement lent m'a emporté. Mercredi soir, c'est le délicat Orchestre de chambre de Lausanne qui consacrait une soirée à Beethoven, sous la direction de Christian Zacharias, qui était en même temps pianiste pour le cinquième concerto. Ce soir, je retrouve Yo pour Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, par l'Orchestre du Mai musical florentin, avant de conclure la séquence par le Barbier de Séville, au Chatelet samedi. C'est l'écoute de France-musique, mercredi après-midi, qui m'en a suggéré l'idée. Le jeune chef et le metteur en scène parlaient de façon jubilatoire de leur collaboration, alors pourquoi pas...?

Je n'aurais raté, finalement, que ce somptueux concerto pour violon en ré, que je chéris plus que tout autre, de Tchaïkovski, le 11 janvier dernier, retenu ailleurs par des obligations professionnelles. Mais j'ai tenu ma revanche - la passion est maladive, l'harmonie parfois irréelle : dimanche dernier, le petit matin était baigné de soleil. Le marché engorgeait le Boulevard Richard Lenoir. Je conduisais mon ami d'amour et de tourments sur son lieu de travail. Radio classique en diffusait le 1er mouvement. Nous sortions de l'agitation maraîchère dans l'agitation de l'orchestre, et sur les quais lumineux et fluides, la Cadenza nous ouvrait la Seine. Rivoli, Concorde, le Rond-Point des Champs, l'Avenue Montaigne, le violon d'Hilary Hahn montait dans ses aigües déchirants et magnifiques, l'orchestre lui donnait son écho sur l'Avenue Kennedy. Et à la minute précise où nous devions arriver, à la seconde même, la voiture s'arrêtait au niveau du parvis du Trocadéro, face à la Tour Eiffel encore délaissée par les touristes, et l'orchestre livrait la dernière note du mouvement.

Une coordination qu'il eut été impossible de programmer. Le minutage d'un montage. Un film d'action et d'amour. Un moment rare où, à ses côtés, m'est revenu cette fois où nous avions écouté l'interprétation de ce même concerto, partition en main, par Akiko Suwanai. C'est l'un de l'autre, que jusque là nous avions été amoureux. Avant que l'harmonie ne vienne se corrompre.

16 janvier 2011

la passion maladive (2/2)

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(première partie ici)

 

En résumé, j'avais connu la musique, n'avais eu ni la patience ni le talent pour en faire quelque chose, m'en était éloigné, puis y était revenu, à tâton, durant mon expatriation hongroise, mais demeurait dépourvu d'outils pour lui donner du sens.

 

A mon retour en France, auprès d'Igor devenu mon compagnon, une nouvelle longue et oublieuse parenthèse musicale s'ouvrit à moi, une torpeur culturelle tout court qui me faisait préférer le cocooning en banlieue devant une série américaine pour me sanctuariser du stress professionnel, à des incursions dans un Paris hostile. Au point que je nourrissait dans ce refuge irréel une demande sourde d'amour, qui finit d'ailleurs par me faire rencontrer la blogosphère.

 

Vois-tu, mon ami, je ne retourne pas à la musique pour plaire, mais il m'a plu d'avoir un guide pour m'entraîner là où je ne parvenais plus à aller seul. Pour trouver - fut-il injuste ou subjectif - un jugement sur le son, les voix, la musicalité d'une interprétation.

 

Je ne vais donc pas au concert pour être aimé, ou espérer l'être, pour briller, pour me montrer en bon élève : j'aime en croyant pouvoir ainsi cheminer loin dans l'incommensurable mélodique de la vie.

 

Et s'il y a frénésie - je te la concède, et cela aussi finit par l'épuiser - ce n'est pas non plus pour plaire, mais pour tenter de multiplier les occasions d'un compagnonnage où ce que je reçois ressemble alors un peu à de l'amour.

 

2885040798_1.jpgTout ce que j'écris là ne constitue pas un jugement de valeur sur la musique, d'ailleurs. Je ne crois pas qu'il y ait de hiérarchie valide entre la grande et la petite musique, entre celle de l'élite et celle du peuple, entre l'austère et la dansante. J'ai tout autant d'admiration pour le poète qui, guitare en bandoulière, va bousculer des montagnes de quelques mots choisis, élevés dans l'air. J'admire les troubadours, et il ne m'étonne pas tant que cela que l'une de mes précédentes amours perdues fut avec un danseur-chorégraphe.

 

Ce à quoi je me livre, dans ces lignes, c'est juste la tentative de comprendre la place qu'occupe la musique dans une projection amoureuse qui me porte autant qu'elle me détruit. Ou la place qu'occupe l'amour dans ma frénésie musicale. Et là, ce sont des valeurs inconsciemment érigées dans mon imaginaire qui me traquent, dont ce texte m'aide à mesurer l'origine. Celle d'une revanche sur une enfance paresseuse. Peut-être la vraie tentative de sortir de mon usurpation.


Si j'analyse honnêtement mon chagrin, chaque fois que j'ai peur de le perdre, c'est que derrière sa perte se cache la vraie peur, celle de perdre ce guide, le compagnon de route, le partenaire d'un art qui me réconcilie avec moi-même. C'est cela qui aujourd'hui me fait le plus de mal.


Parce que je ne voudrais pas devoir faire semblant d'aimer m'amuser à Disney-Land, m'éclater en boîte de nuit, ou aller à des concerts hard-rock pour construire une hypothétique relation qui serait vouée à d'inutiles tensions. Et que je ne voudrais pas avoir à repartir à zéro quand un chemin si joliment parsemé s'est une fois ouvert à mon horizon.


Voilà ce qui lie ma passion "soudaine" à ma quête amoureuse. Voilà pourquoi je m'accroche en dépit de tout. Voilà pourquoi cela dure depuis plus de trois ans. Je ne cherche ni à m'en glorifier, ni à m'en justifier, car, dût-il en exister un, c'est le contraire du modèle amoureux .

14 janvier 2011

la passion maladive (1/2)

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"Ta passion, aussi immédiate que démesurée, pour la musique a quelque chose de maladif et est une façon de garder ton amour près de toi."

C'est ce que m'a envoyé dans les gencives un lecteur de ce blog, en commentaire de ce billet. Il s'agit d'un lecteur plutôt fin limier, qui me suit depuis longtemps, autant que je sache, le plus souvent en silence, qui apparaît de loin en loin, sous différents pseudos, qui me veut du bien mais se soulage ainsi de frustrations qu'à mon corps défendant peut-être je lui inflige, tant l'amour semble difficile à se coordonner. Il s'est souvent manifesté en protecteur, approchant d'assez près les états de mon âme. Lui offrant même une poésie féconde. Il a cette fois choisi l'impromptu "viril". Mais s'est fourvoyé, éloigné de mon âme et n'en perçoit plus l'elliptique vérité. Car mon rapport à la musique est bien plus complexe que cela. Et remonte à bien plus loin.

Je ne veux pas éluder le débat sur ce que l'amour incite à accomplir, aux confins parfois de la dépersonnification. Je ne suis pas exempt de ces phénomènes, bien au contraire. J'en souffre. Et j'en parle, pour tenter de moins me maudire.

Mais la question qu'il me pose est la suivante : Est-ce donc pour plaire que je vais me perdre dans la musique ? Est-ce dans le seul but de la conquête que je m'aventure sur un terrain à moi étranger. Je pourrais même aller plus loin : n'est-il pas que je chercherais à accomplir dans la musique ce que je ne parviendrais pas à réaliser dans un lit ?

Il se trouve que j'ai beaucoup réfléchi à cette question. Car il m'arrive, de fait, de trouver fades mes ErreichPaar.jpgincursions musicales lorsque l'objet de mon amour n'y est pas associé. Ou que je n'ai plus autant le goût de les vivre quand nous sommes fâchés. Ce qui tendrait à prouver qu'à travers la musique, ma seule quête serait d'ordre amoureuse. Qu'elle serait donc dépersonnifiante. Et qu'elle aurait quelque chose de maladif. CQFD. Que je rompe, et quitte ce terrain étranger pour redevenir moi-même, et les choses reviendront dans l'ordre !

Me restera juste alors à savoir où se trouve mon authentique bercail...

La vérité est différente. Profondément différente. En fait, diamétralement opposée : c'est parce qu'il incarne une proximité rare avec le monde de la musique, que je suis tombé amoureux de ce bel inconnu, il y a trois ans. Au fond, il n'avait en lui rien de bien séduisant. Son corps était glabre, certes, doté d'un port droit, encore assez fin pour son âge, mais souvent flasque et terne. Son sexe était débraillé, d'un sombre troublant. La communication était pauvre entre nous, en raison de sa langue. Il avait mal au dos, soit. Et dans son œil scintillait une pâle couleur noisette un peu énigmatique. Mais surtout, il aimait la musique, avait étudié la musique, et... jouait de la musique. Ne l'ai-je pas d'ailleurs aussitôt nommé, ici-même, "mon violoncelle aux yeux couleur noisette", tant cette part d'identité a aussitôt compté pour moi ? Il avait cette noblesse, incommensurable à mes yeux, inestimable en tout point, et fondamentalement inaccessible à ma paresse, de jouer de la musique et d'en avoir étudié les principes. D'avoir une culture musicale abyssale et d'être ouvert à ses formes les plus contemporaines.

Et rien que ça en faisait à mes yeux un homme à part, digne de respect et pourquoi pas d'amour.

Je l'avais à peine croisé, qu'il incarnait déjà - même si c'était encore diffus à ma conscience - un idéal.

Car j'ai pour la musique l'instinct de la noblesse. Pour la musique classique, s'entend, plus que pour toute autre. Elle baignait en permanence la maison de mon enfance. Les dimanche matin étaient bercés de Bach, de ses cantates, de son Magnificat et souvent de ses Passions. Dès que mes parents eurent acquis une chaîne Hifi, France-Musique était diffusée en continu au salon, en tout cas en présence de mon père.

Nous allions enfants écouter dans les églises du Lot, l'été, des chœurs et des orchestres. Mon frère aîné, pétri de cet environnement, et nourrissant un goût précoce pour la chose profane, décalée et provocante, s'avalait à n'en plus finir des kurt Weil ou des Alban Berg, dont il avait érigé les œuvres les plus inaudibles au rang de monuments absolus.

C'est sans doute me voyant submergé par des passions dont j'étais incapable, et lassé de la médiocrité de huit années d'efforts à voir mon piano piétiner au stade d'une Romance sans-parole, que j'ai lâché l'affaire.

Mon adolescence m'a éloigné de cet univers. Mon amour pour le monde arabe m'a conduit à découvrir d'autres genres musicaux, d'autres timbres, aux couleurs orientales, et à les aimer. Puis mes premières années de jeune adulte me conduisirent vers une variété emprunte d'accents multiculturels.

Inconsciemment, la musique classique était rangée sur l'étagère d'une aristocratie patrimoniale, réservée à une élite, et de toute façon aux tarifs prohibitifs. Il ne devait guère rester que les concerts symphoniques de la fête de l'Humanité, et quelques CD de concertos redécouverts sur le tard, pour me garder en lien avec cet adamantin. Ainsi du Requiem de Mozart, du Concerto pour violon en ré mineur de Tchaïkovsky, par Anne-Sophie Mutter dont l'épaisseur du trait m'émouvait, ou des suites de Bach par Glenn Gould.

ivey22.jpgC'est à Budapest, dans les années 95-99, en même temps que j'acceptais de me vivre en homosexuel, que je revenais vraiment à cette grande musique, jouissant de concerts prestigieux dans l'auditorium de l'Académie de Musique Franz Liszt, où je me rendais seul, pour trois francs six sous à l'époque, ou y invitant des visiteurs de passage : les Tableaux d'une exposition, le Double concerto de Bach, les adaptations de Wagner par Litsz avec au piano Zoltan Kocsis, la Symphonie du nouveau monde de Dvorak... J'étais fier de retrouver, à peu de prix, ces émotions qui, je crois, me grandissaient. Il m'y manquait sans doute un guide, des conseils, quelques commentaires pour m'assurer dans mes jugements et percevoir le mystère lorsque, quelques fois, il se nichait dans des phrasés difficiles. Bartok me restait une énigme, à l'exception peut-être de ses danses roumaines. Ligeti et d'autres contemporains m'étaient étrangers malgré tout, et il était sans doute pour moi un peu frustrant de ne pas réussir à accéder à des émotions du côté plus actuel de la musique classique.

Oui, c'est cela, il m'y manquait un guide.

(à suivre)

26 avril 2010

l'âge de raison du RSO

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Ce week-end était encore placé sous le signe du soleil. Nous voilà donc passés d'un hiver tardif à un été précoce, sans autre forme de printemps, et sur la terre dure et sèche de mon petit lopin, la pelouse ensemencée il y a de cela deux semaines, pour raccord, a bien du mal à prendre. Une pluie fine, une simple bruine, sous ce soleil aguichant, n'aurait pas été malvenue.

Note qu'il n'y a eu besoin d'aucune giboulée, ce week-end, pour que les arcs-en-ciel resplendissent. Juste un peu de talent, de la besogne, et des partis-pris artistiques courageux et assumés. Le Rainbow Symphony Orchestra tenait à l'Oratoire du Louvre ses deux concerts de printemps et, comme à l'accoutumée, s'attachait à faire découvrir, derrière une gourmandise alléchante, deux œuvres presque méconnues.

C'est d'ailleurs ce que j'apprécie, avec le Rainbow Symphony Orchestra : ne pas s'en tenir à un répertoire aguicheur, mais inviter à autre chose, demeurer exigent. Les musiciens, amateurs pour la plupart, ont plaisir et fierté à jouer des partitions habituellement réservées à des ensembles aguerris de niveau professionnel, et ça se voit. Force est de constater que leur chef, John Dawkins, les contient et les mène à de belles réussites musicales et techniques.

Le RSO a donc sept ans. S'il n'a pas fait oratoire comble, l'Église réformée du Louvre a bien rempli les deux tiers de ses bancs, en moyenne sur les deux représentations. Sa performance aurait mérité davantage. J'en suis content malgré tout, parce que des soubresauts récents et quelques défections douloureuses l'avaient fragilisé, au niveau des cordes surtout, mais aussi de la confiance, et l'on pouvait craindre une perte d'enthousiasme ou de concentration. Il n'en a rien été et je dois dire, moi qui le suis maintenant depuis deux ans, qu'il a offert au contraire, ce week-end, le plus beau des concerts auquel j'ai eu l'occasion d'assister. Il a gardé toutes ses couleurs, et elles resplendissaient, chatoyantes, sous la haute voûte du temple.

Ma mère l'Oye, de Ravel, ouvrait le bal. John et l'orchestre nous ont offert une petite intro-pédago, pour permettre à l'auditoire d'apprécier les thèmes musicaux, le son des instruments, les phrases clé, et de comprendre les ressorts illustratifs de Ravel.

Le gros morceau, c'était le Concerto pour clarinette de Aaron Copland, mélodieux dans sa première partie, technique et enlevé en seconde partie, à la lisière du jazz, enjoué, sautillant. L'interprétation qu'en a faite le RSO a été bluffante, surtout samedi soir. Tout était raccord. Le clarinettiste, Matthew Hunt, démarche dégingandée et regard de grand timide, contact simple et souriant, a offert une interprétation magistrale, indomptable, dépourvue d'imperfections. Bel hommage à cet orchestre qui a mis tant de cœur à l'accompagner et s'en est sorti avec grand mérite.

Je ne sais pas si c'est moi ou si c'est eux, mais c'est dimanche que la 5ème Symphonie de Vaughan Williams m'est apparue la mrainbow-dec-30-06-2-cc-lulup.jpgieux accomplie. Avec ses enflements, ses dissonances, sa mélodie qui se cherche, tâtonne dans la brume, s'éveille à l'appel des cors, triomphe et s'éteint dans la paix. Avec ses couleurs dépolies, ses contours celtiques, c'était un joli contrepoint à un programme modeste et riche.

Le Rainbow Symphony Orchestra a atteint l'âge de raison, mais il m'a fait l'impression de signer son acte de (re)naissance. Les 12 et 13 juin, il offrira des représentations gratuites à Ivry et Alfortville, dans le cadre du festival de l'Oh!, avec une sélection de pièces symphoniques dédiées à l'eau. Je crois que ça vaut le coup que tu leur réserves une visite.

Avec tout ça, je réalise que je ne t'ai même pas parlé de Messiaen par Boulez, le 12 avril dernier à Bastille, ni même de Siddharta, par l'étoile montante de la chorégraphie contemporaine, Prejlocaj. Je crois qu'il y a prescription, mais c'est dommage. Je t'assure que ces soirées auraient également mérité une chronique, même si je ne connais aucun violoncelliste dans l'orchestre national de l'Opéra de Paris.