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02 avril 2013

sortie de route

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Je suis entré dans l'âge adulte par la porte étroite d'un amour secret. Menem a été le premier homme auquel j'ai voué passion, déjà en serrant les dents car cet amour était à la fois impossible et inavouable. J'ai passé presque cinq ans, pendant mes années de fac à Marseille, à nouer des stratégies de rapprochement et de dissimulation, à intriguer pour être aussi intime qu'il se pouvait dans une sphère qui ne devait que rester amicale. Passer une nuit à Miramas dans l'appartement de sa mère était la promesse d'apercevoir sa silhouette nue et de flirter avec ce fantasme pendant des semaines. C'est en lui et en cet intrépide imaginaire que je puisais la vigueur dont il me fallait faire preuve dans les bras de ma copine ensuite. Cette relation était exaltante et épuisante, et je ne sais plus trop si j'y ai forgé ma force de caractère, ou si j'y ai scellé ma faiblesse pathétique, me préparant à faire de ma vie une incessante course aux amours impossibles.

J'étais introduit dans sa famille comme il l'était dans la mienne. Mes parents, mon frère, ont toujours voué à Menem une amitié très forte. Il est vrai qu'il semblait toujours s'intéresser avec sincérité aux activités des uns et des autres, se montrant admiratif pour les peintures de papa, pouvant être absorbé par d'interminables discussions sur l'art ou sur le cinéma avec mon frère, ayant toujours une attention sensible à l'égard de maman. Et lui, toujours rayonnant, dans la joie comme dans les ténébreux récits de la guerre du Liban, délicieux à écouter et à regarder.liban_guerre.jpg

Chrétien et communiste, menacé et chassé par les phalanges fascistes, il était à lui tout seul un défi à cette guerre que l'on nous présentait comme confessionnelle.

Menem est ainsi devenu plus qu'un ami de la famille, un membre. Et de fil en aiguille, à la faveur de visites familiales croisées, toute sa famille a incarné une présence rare, précieuse mais fiable, envers laquelle la mienne a construit un attachement diffus.

Le jeune frère de Menem, Raoul, est de ma génération. Nous étions au même niveau d'étude, lui en biologie, moi en physique sur les pas de Menem. On se croisait constamment dans les artères de la fac Saint-Charles, il était presque toujours entiché de sa copine, Jocelyne. Entré en France à 13 ans, il avait choisi comme antidote à la fuite l'ancrage et la stabilité dans son univers d'accueil. Miramas n'est pas resté pour lui qu'un port d'attache, mais son pré carré. Menem combattait l'injuste déracinement dans un militantisme effréné, à l'image de ses frères aînés qu'il prenait en modèle, tandis que Raoul s'investissait dans la vie locale, accomplissait ses jobs d'été dans la commune, et se préparait à être le bâton de vieillesse de sa maman, rôle dédié au petit dernier et endossé sans mal dès qu'elle fut veuve, quelques mois avant que je ne fasse la connaissance de Menem.

Ils se retrouvaient les week-end dans le football.

Raoul, je ne lui ai jamais connu que Jocelyne. Étudiante avec lui en biologie, il la connaissait depuis les années lycées. Fervente catholique, serviable quoi qu'un peu rigide, elle fut tour à tour son adjointe à la Direction du centre de loisirs municipal, et des différents centres de colonies de vacances, son épouse, et la mère de leurs deux enfants, Rémi et Nadia.

greve_facStCh.jpgRaoul était proche de nous par les idées, proche de son frère, adhérent au syndicat étudiant que je dirigeais, mais il ne fallait pas lui demander de participer à une réunion. Ses priorités étaient toujours ailleurs. Sa façon de participer était différente. Un été, il m'a ainsi recruté comme animateur dans son centre de loisir. Il m'aidait ainsi à gagner un peu d'argent, mais surtout, sans le savoir, à faire un peu plus mon trou dans le giron de son frère, chez qui j'habitais un mois durant, heureux d'y nourrir mes fantasmes et ma désespérance.

Nous sommes ainsi devenus des amis assez sûrs de la solidité de notre relation pour nous affranchir d'obligations. Il a pu se dérouler des années sans que nous nous voyons, surtout depuis que je suis monté vivre à Paris. Peut-être dix, jusqu'à la mort de leur mère, il y a deux ans déjà, où je les ai tous retrouvés, dans une ambiance sinistre, mais nombreuse et réconfortante. D'abord à l'église, puis au cimetière et enfin chez Raoul, le fédérateur familial, le gardien de l'héritage maternel. Rémi et Nadia avaient grandi au delà du concevable et prenaient soin des convives en toute discrétion.

Samedi dernier, nous devions aller diner chez Menem et sa désormais grande famille, dans la banlieue sud de Paris. Nous nous étions peu revus depuis ces obsèques, et nous nous faisions une joie de ces retrouvailles. Il était touché de ce qui je lui disais de l'état de maman, et maman s'efforçait de retrouver le prénom de ses trois grandes filles avant ce dîner.

Seulement voilà, la veille près de Ventabren, entre Aix et Miramas, après son travail, Rémi, le garçon de Raoul et Jocelyne a entrepris un dépassement hasardeux, et fait une entrée fracassante dans les statistiques sordides de la sécurité routière. C'était le vendredi saint. Il avait 26 ans.

Et d'un coup, la démence de maman, son incontinence, son regard hagard qui me prennent de court et dont je t'abreuve, sont devenus juste tellement, tellement dérisoires...

12 février 2012

Isabelle et la Cité radieuse

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J'ai vécu quelque années à Marseille. Ce segment de ma vie - bien que désormais relativement court au regard de ma quarantaine avancée - ne sera jamais anecdotique. C'est là que j'ai le plus douloureusement aimé, que j'ai le plus vaillamment combattu le démon homosexuel reclus dans ma grotte intime. C'est là que j'ai tissé, patiemment, ardemment, un paravent de valeurs, d'engagements, de relations, qui ont fait de moi ce que je suis. Et que je me suis endurci dans d'apparentes douceurs.

Cinq ans pour une licence de physique, la moitié d'une maîtrise, une première vie commune, de chaleureux rassemblements pour la libération de Nelson Mandela, un rôle de leader dans le mouvement étudiant contre la loi Devaquet, la rencontre avec un Liban chassé par la guerre et, au delà de tout ça, un goût pour le reste du monde.

Il y avait avec moi à la fac Saint-Charles, parmi le groupe d'étudiants communistes que je fréquentais, une jeune fille de caractère, très belle je crois, le teint blanc, le cheveux noir et court, le profil anguleux, l'allure fière, cigarette évidemment, un aplomb rassurant. Parents bourgeois, culture intellectuelle, esprit revêche... Une évidente maturité. On dirait aujourd'hui bobo de deuxième génération.

Avec Isabelle, on était sûrs d'avoir des discussions aiguisées. Elle avait une façon de rire maîtrisée mais plaisante. Ses fâcheries n'étaient pas feintes. Avec le recul, je pense qu'au delà des combats du moment, c'est le charme de Menem qui nous fédérait. J'étais jaloux de l'attention qu'il lui réservait. Elle étudiait les sciences naturelles.

A l'époque, Ronald Reagan semait la terreur en Amérique Latine, empêchant les révolutions d'éclore. latest-team-nicaragua-040811.jpgL'école que nous partions construire au Nicaragua, au cours de l'été 1984, était à la fois un acte de solidarité pour le petit village isolé de Mirazul del Llano, et un acte de guerre contre l'impérialisme américain. C'est dans ce projet que nous nous sommes le plus liés avec Isabelle : collecte de fonds, portes-à-portes, attente inattendue dans un hôtel de La Havanne à cause d'une erreur d'aiguillage, rencontre avec une pauvreté extrême où se lisaient dignité et espoir, et puis compte-rendus, fabrication d'un diaporama, réunions publiques...

Les parents d'Isabelle habitaient avec elle dans la Cité radieuse, un grand duplex que j'ai eu une fois, une seule fois, l'occasion de visiter : l'appartement était vaste, inondé de lumière selon mon souvenir, haut de plafond grâce à une configuration en mezzanine, sobrement meublé. Il dégageait le bien-être, à mille lieues de l'impression assez quelconque que me laissait la barre de béton - la maison du fada, comme disaient les marseillais - devant laquelle je passais chaque fois que je me rendais à l'autre fac, celle de Luminy. C'est ce jour-là, sans doute, que j'ai eu l'intuition de la différence de milieux d'où nous étions issus - mais ceci était peu de chose à côté de notre camaraderie.

Pendant et après le mouvement Devaquet, en décembre 1986, Lutte ouvrière était très actif et sa stratégie était de proposer des rendez-vous de discussion avec les militants étudiants les plus investis, et d'expliquer la lutte des classes, le capitalisme et la révolution mondiale. J'avais moi-même été séduit, un temps, par tant de pureté idéologique, et j'étais allé deux ou trois fois à un de ces entretiens menem,nicaragua,lo,solidarité,jeunesse,le corbusierparticuliers de purification idéologique. Avant d'y mettre un terme car j'avais eu peur non seulement de cette vision de l'action qui conditionnait tout à l'éveil des masses et de leurs consciences endormies, reléguait le changement à ce mythique soulèvement planétaire, mais surtout de ce mode de fonctionnement où l'éducation, les lectures, la préparation idéologique primaient sur le lien social et la vie réelle. Je m'étais vu glisser dans une secte. J'appartenais à une tradition qui avait depuis longtemps renoncé aux cités radieuses et aux lendemains qui chantent.

Je n'avais pas prêté attention au fait qu'Isabelle, de son côté, était entrée dans ce jeu, trouvait dans ces échanges éclairés des réponses à ses questions et peut-être une façon de satisfaire son goût pour une certaine radicalité intellectuelle. Ou peut-être avais-je cru que nos liens tissés dans l'aventure nicaraguayenne seraient forcément plus forts que les pichenettes sectaires de quelques urluberlus de circonstance.

Un jour, elle est partie. Elle nous avait sans doute déjà quittés idéologiquement depuis plusieurs mois. Et elle est devenue une militante de Lutte ouvrière. Nous perdions une jeune femme de charisme, brillante, radieuse. Inéluctablement aussi une amie. Intellectuelement, j'étais inconsolable mais je n'avais plus de prise et de toute façon, je commençais à regarder ailleurs. Paris frappait à ma porte.

On m'a dit que lorsque s'est posée, récemment, la question du remplacement d'Arlette Laguiller comme porte-parole de LO, elle avait été pressentie, avant finalement que ne lui soit préférée Nathalie Arthaud.

menem,nicaragua,lo,solidarité,jeunesse,le corbusierMais il y a le feu à la Cité radieuse. Avec 0,5% des intentions de vote, la petite Arthaud, pourtant assez sympathique, a du souci à se faire.

Je garde une vraie nostalgie de ces années et des moments partagés avec Isabelle. Je regrette sans doute encore que nous n'ayions pas eu, à l'époque, une "maison de fada" à faire briller dans ses yeux impatients, qui nous aurait permis de la garder près de nous. Car avec le temps, j'ai aussi plus de détachement à l'égard de ce que sont les cultures politiques, les appareils et les stratégies, qui me paraissant tellement dérisoires à côté des réelles évolutions du monde, des souffrances humaines, et des utopies subversives.

12 avril 2009

chantier arrêté

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Je suis avec mon ami d'amour dans l'état où je m'étais mis avec Menem il y a vingt cinq ans. Une sorte d'effacement, de soumission, d'incapacité créatrice, je suis canibalisé de la même manière, avec comme seul horizon destructeur de me rapprocher et de me rapprocher encore de lui, de ne rien perdre de ce qu'il peut me donner mais sans espoir de toucher un jour une quelconque destination. Menem est devenu pourtant un ami d'éternité. Voilà plus de quinze ans que je ne cherche plus à l'atteindre. Il est désormais de la famille, et ses trois fillettes sont mes autres nièces. Il a fallu que j'aille loin, jusqu'à faire de sa langue mes études de fac, de ses chansons ma culture, de son pays ma mire, et alors il a cessé d'être un astre violent dans mes entrailles.

9023f.jpgPeu de temps après qu'il soit monté à Paris, il a habité à Arcueil, dans la grande barre de la Vache noire (ci-contre). Il y est resté vingt ans. Il en a eu des copines, des fiancées, des femmes. Je pense lui avoir connu toutes ses vies.

Sa famille a été relogée l'année dernière, et la Vache noire est en cours de démolition (photo du haut). Il n'en reste presque plus rien. Seule l'extrêmité Est de la barre est encore debout, sans doute le temps de la trêve pascale. Au onzième étage, sous la parabole, on y distingue ce qui fut son appartement.

C'était étrange hier, cette vision de dévastation, avec juste, comme porté en Mausolée, ce vestige de vingt ans de vie, à qui les maçons avaient accordé un délais de grâce. Mon coeur est à peu près dans cet état. Jonché de gravats, mais porté à bout de bras, il cherche dans cet ephémère sursis son mausolée.

05 septembre 2008

Menem, Bachir, Alfadi et les autres

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Les doigts de pied en éventail, ils flottent paisiblement dans cette mer d'huile, dans cette nuit sourde.

Ils sont trois. De curieuses boules jaunes dans le ciel éclairent d'un blâfard troublant quelques immeubles environnants. Deux d'entre eux portent autour du coup une plaque militaire, ils sortent de l'eau avec calme. Nus, minces, jeunes, le regard hagard, leur silhouette se rhabille en contrejour de cet éclairage irréel. Ce sont des soldats israéliens, et tandisque que prend fin leur bain de minuit, à une encablure de là se déroule le massacre de Sabra et Chatila. Ce souvenir est trop ouaté pour être authentique. Dessiné plutôt que filmé, pour mieux marquer cette distance. Dans Valse avec Bachir, Ari Fomman cherche à comprendre cette image irréelle mais construite et répétée à l'infini dans sa tête, qui occulte à présent un vécu qu'il veut redécouvrir. Avec Fiso hier soir, j'ai replongé dans cette histoire tragique. Et par le biais de ce regard israélien, beau et rare, dans la cruauté de la guerre. ce film est à voir absolument.

Il y a comme cela des soirées de conjonctions.

1982, c'était l'année de mon bac. Cet été là, il avait fait chaud en Provence. Je garde le souvenir des journaux télévisés qui nous rapportaient par bribes les événements du Liban. Israël était allé jusqu'à Beyrouth, la ville avait été assiégée, je ne savais pas bien ce que cela voulait dire, sauf que les combats faisaient rage. La ville avait faim, la ville avait soif, mais aguerrie elle ne capitulait pas. Nous suivions cela d'une oreille distraite dans notre torpeur estivale. Et puis vint septembre et il y eut le massacre de Sabra et Chatila. Commis par les milices phalangistes, mais couvertes par Tsahal qui lançait des fusées éclairantes pour faciliter le travail de ce que l'on n'appelait pas encore de l'épuration ethnique. Ariel Sharon avait su et avait laissé faire. 3.000 Palestiniens périrent en 24 heures, principalement des femmes et des enfants, l'équivalent d'un World Trade Center.

C'est l'année d'après, en fac, que je rencontrais mes premiers amis libanais. Ces événements acquirent alors une autre résonance en moi. Menem fut mon passeur vers ce monde nouveau, et avant de devenir l'ami éternel qu'il est aujourd'hui, il fut cet amour fou et secret, grandiose et torturé, dont j'ai tant parlé au début de ce blog.

Conjonctions, dis-je.

Hier matin, j'ai reçu un mail de Menem : Rym, sa femme, vient d'accoucher : leur troisième fille.

Avant de rejoindre Fiso au cinéma, je suis passé leur rendre visite, toute la smala rassemblée, à la maternité, nous ne nous étions pas revus depuis cet automne. De ma faute, surtout, mes nouvelles amitiés bloguesques m'ayant entraîné vers d'autres rivages. C'était beau cette innocence, cette joie de la naissance, vue à travers les yeux et les mains des deux grandes soeurs.

Au moment où j'allais repartir, une visiteuse surprise a surgi, une de mes amies de Damas que je n'avais plus revue, elle, depuis six ou sept ans, Stéphanie. Férue d'arabe, et brillante, bien plus que moi, traductrice littéraire confirmée, elle a fait le choix d'une tengeante plus engagée. Là, elle revenait de deux ans d'enseignement de français à l'Université de Naplouse, en Palestine.

C'est un peu sonné par ces retrouvailles que je m'en allais voir Valse avec Bachir.

Après le film, Fiso m'a invité à dîner chez un petit Libanais juste à côté du cinéma : Alfadi, du prénom de son patron. Alfadi nous a parlé, il venait de rouvrir son restaurant le jour même, après six mois d'absence car il avait été retenu au Liban. Alfadi est Druze, de cette minorité musulmane mal connue, et souvent déconsidérée pour la marginalité de son culte. Il nous a dit les déchirements confessionnels du Liban d'aujourd'hui, il a l'impression qu'entre pro et anti Hezbollah, entre pro et anti Syriens, les tensions confessionnelles ne sont plus très loin de ce qu'elles étaient au moment de la guerre civile. Il était inquiet, il n'a pas voulu nous entendre lui parler du film.

Conjonctions.