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19 mai 2013

l'art difficile d'être à la fois dans la vie et dans le blog

faune nijinski.jpg

Je suis à une encablure de l'échéance professionnelle qui me mobilise toute l'année, sans avoir renoncé à vivre d'intenses moments de vie. Le prix, j'en paye ma part : de la tension au travail, des dossiers qui s'enchaînent sans répit, de la fatigue et un sommeil troublé. Et puis je t'en fais payer la tienne : le silence qui se prolonge sur ce blog.

Donc dans l'ordre et sans détail, pour reprendre la pelote là où je te l'avais laissée...

J'ai retrouvé à Foix, la semaine dernière, ma maman d'autrefois, décidée, ordonnée, habile et sereine. Ferme sur ses jambes et dans sa tête. Les troubles cognitifs des trois mois passés semblent happés par un trou noir, mais l'absence de diagnostic nous tient en alerte : dénutrition ? Excès de Lexomil ? Nul ne sait du gouffre d'hier ou de sa sortie d'aujourd'hui lequel est l'appareil, lequel le passager d'une traversée incertaine.

J'ai ensuite rejoint à Carcassonne ma bande d'anciens collègues pour le rendez-vous qui nous lie chateau de Peyrepertus.jpgchaque année à un grand week-end de printemps. Les excursions n'ont pas manqué car notre hôte était érudit, féru d'histoire, et qu'il avait concocté un programme de visites palpitantes, parmi lesquelles celle du château de Peyrepertus n'était pas la moins spectaculaire.

Retour via Toulouse, avec une nouvelle escale chez Manu. J'en suis reparti avec L'Art difficile de rester assise sur une balançoire, le dernier roman d'Emmanuelle Urien, sa compagne - enfin, je dis ça, je dis rien - que je suis sur le point de terminer : je t'en reparlerai, notamment parce qu'elle y invente un terme, la doulhaine, contraction de douleur et de haine qui reflète assez bien les états avec lesquels ont flirté mon coeur et mon corps ces dernières années de déchirement amoureux..

Puis j'ai enchaîné.

Lundi, un merveilleux programme de musique de chambre à la Cité de la Villette, sur le thème de la musique en temps de guerre. Avec le Quatuor pour la fin du temps, de Messiaen. Michel Portal à la clarinette : le souffle court, à 77 ans - l'âge qu'aurait du avoir mon père - mais touchant de fragilité et de sensibilité. Akiko Suwanai au violon : c'est avec l'enregistrement de son concerto de Tchaikovski que mon ami d'amour accompagna ma tristesse à l'annonce de notre rupture. Une attention tendre qui m'avait rassuré sur le moment, mais n'avait suffi à désamorcer la doulhaine qui allait longtemps s'accrocher à mes basques. Henri Demarquette au violoncelle : assez mordant, et artisan du programme. Michel Dalberto au piano : un toucher percussif très personnel, un son qui s'apparente à celui de baguettes sur des verres plus ou moins remplis d'eau.

Mardi, Ariadne Auf Naxos, de Richard Strauss, à l'Athénée, par le jeune orchestre Le Balcon, très performant, et avec une distribution éclatante de jeunesse et d'espièglerie, au chant solide à l'exception de Bacchus, totalement vautré dans des cordes vocales poisseuses. Alfonse Cemin, qui avait été un brillant soliste pour le RSO l'année dernière, a cette fois efficacement assuré en directeur de chant. Raillerie d'une étonnante modernité sur les rapports entre art noble et art populaire, sur l'intrusion de l'argent et du pouvoir dans la culture, j'ignorais que j'aurais de cet opéra une livraison conforme, mais sonnante et trébuchante, au bureau, à peine trois jours plus tard.

Mercredi à Garnier, c'était ballet. L'oiseau de feu de Béjart, sublimé par les deux magnifiques étoiles Mathias Heymann et François Alu, dont je ne manquais rien du bout de mes jumelles. Deux chorégraphies successives du Prélude à l'après-midi d'un faune, le Nijinski éternel, et celle de Jérôme Robins, dont je n'ai pas compris l'intention. Puis un Boléro de Ravel recréé par Cherkaoui et Jallet, entêtant, tourbillonnant, hypnotisant, avec des danseurs ivres de leur ronde et de cercles concentriques stromboscopés au sol, le costume macabre. Je ne crois pas que ce boléro-là restera dans l'histoire, mais l'ensemble fut une soirée merveilleuse.

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Vendredi, une réunion de chiotte avec mes chefs. Pour parler d'avenir. Un mésaccord. Ironie rédhibitoire comme en écho à Richard Strauss. Queue basse.

Samedi, le mariage pour tous était promulgué, les premiers bans publiés, la première fête annoncée pour le 29 mai à Montpellier. Je réponds à des SMS endiablés que "ce gouvernement aura au moins servi à ça, à défaut d'autre chose". De mon côté, j'avais des invitations pour la Générale du Crépuscule des Dieux. J'en ai partagé le privilège avec Joël, l'un de mes anciens compagnons de queue à l'époque révolue de l'opéra démocratique. La boucle était bouclée, ma semaine musicale et lyrique parachevée de la plus belle des façons, la Tétralogie de Wagner conclue d'un monument invraisemblable, joué avec tact, doté d'une distribution exceptionnelle, lyriquement et dramatiquement, et auréolé de tableaux scéniques forts à la fois par le sens et l'esthétique.

L'opéra est ainsi : on y croise la passion et la médiocrité, l'inceste et la pureté, le drame s'y noue, le sexe s'y joue, le gouffre n'est jamais loin mais jamais éteinte non plus la lueur d'une sortie. C'est la vie en condensé où le sublime côtoie l'inutile laideur. Un monde insensé où - seule chose qui vaille - la quête de sens vient réparer l'avidité cupide des puissants.

On a beaucoup parlé de Wagner avec mes anciens collègues. Ils n'y sont pas rentrés et les clichés y font écran. J'ai été moqué, mais ce jeu était plaisant. On a promis de se retrouver tous ensemble pour Written on Skin, de Georges Benjamin, lors de sa prochaine programmation à l'Opéra comique, en novembre prochain : une émotion esthétique et historique qui m'avait emballé au dernier festival d'Aix, l'été dernier, et qui devrait faire consensus.

24 avril 2013

un mariage et quelques enterrements

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Voilà, c'est fait. Maintenant, il faut choisir : se marier, ou pas. C'est le début des emmerdes, mais celles-là valent la peine...
 
Au moins, les politiques et les clergés vont pouvoir nous lâcher la grappe et laisser la vie s'occuper de nous. S'arranger avec la vie, c'est déjà bien assez compliqué comme ça... A quand le premier divorce pour tous ?

Bravo Christiane Taubira, vous avez été lumineuse d'humanité, brave, digne. Vous avez franchi la porte de l'histoire par le sens le plus grand, celui de Simone Veil, de Robert Badinter, de Stéphane Hessel. Vous pouvez passer celle du gouvernement dans l'autre, maintenant, vous échapper par la lucarne, avant que le décès de Petroplus, l'inhumation de Florange, la crémation du code du travail ne se referment sur vous. Il y aura toujours un grand peuple de gauche pour vous accueillir à bras ouverts.

J'ai reçu hier mon formulaire de déclaration de revenu. Il n'y avait pas de lettre de Jérôme Cahuzac : les services de Bercy ont évité le pire. Mais ils n'ont pas eu le temps de se retourner pour en glisser une de Pierre Moscovici, tant mieux. Sauf que pour la première fois, personne ne nous dit à quoi vont servir nos impôts. Comme s'ils ne servaient à rien, comme si la dépense publique était trop honteuse - en soi - pour qu'un ministre en parle. Comme si les administrations et les services publics n'étaient qu'une épine dans le pied, une croix à porter, le grand fardeau de l'économie.

Les scandales à répétition, financiers, sanitaires, fiscaux, s'invitent chaque jour dans l'actualité, convoquent des émois aussi véhéments qu'éphémères, mais dès qu'il faut parler moyens et effectifs, c'est toujours trop. Le cheval dans les boucheries, les gels industriels dans les implants mammaires, la fraude aux comptes bancaires à l'étranger, mais aussi la sécurité dans les rassemblement publics, la qualité des eaux dans les hôpitaux ou les cantines scolaires... il n'y aura bientôt plus aucun fonctionnaire, plus aucun service préfectoral, plus aucun laboratoire public, pour s'atteler à ces obligations, déceler les abus ou prévenir les risques, mais personne n'a l'air de vouloir faire le lien.

Alors voilà, c'est de ça qu'il faut s'occuper, maintenant. Fermer la morgue du déclin social, et en ouvrir une pour les politiques libérales.

Mais bon, pardon. N'en parlons pas maintenant, on a la vie, pour ça. Aujourd'hui, c'est la fête. Une vraie et belle fête. Une Saint-Valentin à la Saint-Fidèle, et ça, ça ne s'invente pas !

 

27 mars 2013

mariage pour tous : François m'a tuer

mariage pour tous

Et si le mariage pour tous venait à se fracasser sur François Hollande lui-même. C'est à dire sur la déception et le rejet qu'il suscite désormais.

On n'aurait pas pu y croire, même pas en cauchemar, il y a de cela encore deux mois, mais ce scénario devient de plus en plus probable : entre l'effilochage de l'électorat socialiste sur le sujet, la radicalisation de la droite, et les incidents planifiés par les groupuscules fascistes, la soi-disant "manif pour tous" fait le buz, et les médias ont beau agiter le hochet de la violence et de la manipulation, inviter les porte-parole les plus sulfureux sur les plateaux, le supposé élargissement populaire de la mobilisation est devenue de dont on parle le plus.

De fait, ce gouvernement porte en lui, dans ses entrailles, dans son placenta encore étroit, la promesse de la catastrophe homophobe annoncée. L'échec des visées économiques du Président, l'absence de toute considération pour les gens modestes et pour les services publics, l'envolée du chômage, l'abandon de l'emploi industriel, l'inconsistance sur la scène européenne... ramènent le mariage pour tous au rang d'une futilité de circconstance, limite indécente.

Du pain béni pour les culs bénis.

Il se murmure qu'en tenant bon face à l'adversité, Hollande se draperait des vertus qu'on lui prête le moins : la résistance et la décision. Un coup de com, en somme. Mais il se dit aussi qu'il ne prendrait pas le risque de rouvrir un débat sur les questions familiales une fois la loi votée : adieu donc la PMA pour toutes, c'est à dire ce qui aurait pu être la première conséquence concrète, authentique, pratique, incarnée, la seule voie réelle de parentalité pour au moins certains couples homo, tant on sait que pour l'adoption, entre la lourdeur des procédures en France, et l'interdiction pour les couples gays à l'étranger, qui va perdurer longtemps, ça restera un phénomène rare et marginal.

On peut aussi ne pas exclure une capitulation finale en rase campagne, habillée du vœux de pieux consensus à venir... Le syndrôme du fameux droit de vote des étrangers aux électiosn locales. Un serpent de mer, et des couleuvres à avaler.

Christiane, reviens ! Vivement le débat au Sénat, qu'en t'entende à nouveau défendre avec simplicité et conviction les principes qui fondent cette avancée de société et d'humanité, et que tu fasses taire ce brouhaha.

Voilà, j'ai fait mon papier. Le premier depuis dix jours. Ma flemme pour écrire est impardonnable. Il y a en moi un grand vide, un abyme. Mais c'est un autre sujet, chargé de peines. J'y reviendrai forcément.

05 février 2013

nous les gueux

christiane-taubira-defend-le-projet-de-loi.jpg

Puisque la poésie de Léon-Gontran Damas a surgi du coeur du Parlement, invoquée pour diviser par la droite, alors qu'il est question d'abolir l'une des discrimination dont est encore entâchée l'institution du mariage, puis reprise avec brio, citée avec éclat, par notre infatiguable passionaria Christiane Taubira, voilà la part de dignité et de combat dont sont issus les vers qu'elle a fait entendre dans l'hémicycle. Hommage

damas.jpgnous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Nous à qui n'appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens

Nous les gueux
nous les peu
nous les riens
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Qu'attendons-nous
les gueux
les peu
les rien
les chiens
les maigres
les nègres
pour jouer aux fous
pisser un coup
tout à l'envi
contre la vie
stupide et bête
qui nous est faite
à nous les gueux
à nous les peu
à nous les rien
à nous les chiens
à nous les maigres
à nous les nègres

30 janvier 2013

"aucune différence ne doit servir de prétexte à des discriminations d'Etat"

Olivier, lecteur-veilleur de ce blog, m'a permis de découvrir en léger différé le discours de Christiane Taubira à l'Assemblée Nationale, hier. La ministre y a sobrement donné une belle leçon d'histoire et de dignité. Et Olivier d'ajouter :"C'est ce qui s'appelle poser le débat, ça fait du bien, ça change des invectives"

Je ne résiste pas au plaisir de partager ces 28 minutes de grande clarté. Chapeau!

 


27 janvier 2013

redevenir l'entier de soi même

Mannequin-Half-Body-.jpg

J'ai reçu vendredi un courrier du service des permis de conduire. Après six mois à carreau, un point perdu en mai vient de m'être restitué. Outre ce mouvement, presque anecdotique, le courrier contenait une information importante : mon permis compte actuellement six point sur douze. Un demi-permis, voilà ce dont je suis titulaire !

Les trois premiers points, je les ai perdus il y a dix ans, aux premières heures des radars automatiques et des radars volants. Pris à 56 km/h, comptés 51, un soir en sortant du travail sur une quatre voies limitée à 50. A l'époque, la notion de "petit dépassement" n'existait pas. On perdait trois points illico, et il fallait demeurer sans récidive pendant trois ans pour les retrouver. Depuis, la même infraction ne vaut plus qu'un point, et la prescription sur la récidive est passée à six mois. Mais ce nouveau tarif ne s'applique pas aux points perdus alors, selon le principe de la non-rétroactivité de la loi. Les autres trois points, je les ai perdus un ou deux ans plus tard, une histoire de téléphone portable que je tenais en main. Trois ans de rédemption également.

Depuis cette date, cela fait donc huit ans, je perds chaque année 1 point, que je récupère l'année d'après - ou le semestre d'après désormais - mais je ne parviens pas à aller au bout de mes trois ans sans violation. Le maximum que j'ai tenu, c'est dix-huit mois...

J'ai compté l'autre jour que je passais chaque jour devant 6 radars routiers. Sans compter les occasionnels ou ceux qui sont sur la route de mes week-ends ou de mes vacances. Ça m'en fait 2.000 par an environ. Et sur 2.000, j'ai donc en moyenne 1 faute d'inattention dans l'année. 1 fois sur 2.000. Je suis à 99,95 % de respect des limitations de vitesse. J'ajoute que je ne dois ce résultat qu'au fait qu'à l'aide de mon régulateur de vitesse, je respecte les vitesses non pas dans les zones de radars, mais bien partout, partout et partout. Sauf une fois, une maudite fois en moyenne chaque année, de 1 ou 2 km/h seulement, mais qui m'oblige à demeurer amputé d'un demi-permis. Avec la moitié d'une autorisation à conduire ma Mégane, je suis ainsi à deux doigts de bourdes plus graves, qui me priveraient du tout.

La peur est mère de toutes les soumissions. C'est bien comme ça qu'ils nous obligent à accepter de n'être que la moitié de nous-même.

Renault fait pareil avec ses salariés, tiens ! Un "contrat de productivité" qu'ils l'appellent, où l'on renonce à ses congés, à ses primes, à ses RTT, où l'on accepte de travailler plus pour gagner moins, en échange d'un hypothétique plan de maintien des sites industriels... Un chantage odieux, qui coupe les congés en deux, ampute la vie de ce qu'elle a de plus beau, les temps partagés en famille. La peur comme moyen de voler la moitié des vies tout en sauvant les dividendes. L'accord "tout bénef pour le médef", arraché à une poignée de syndicats de poules mouillées, va généraliser ce système, abattre les protections qu'apportent la loi et les conventions collectives en donnant la primeur à des accords obtenus sous le chantage par branches ou par entreprises.
 
Être la moitié de soi-même, ce doit devenir la règle. Il en est là, notre monde, elle en est là, la France-de-maintenant-et-du-changement, notre civilisation : des vies amputées de moitié.

md1.libe.com.jpgJe sais bien pourquoi j'y étais, même dans le froid, à la manif pour le mariage pour tous. Les mêmes droits, ça ne fait pas bien lourd quand les droits rabougrissent. Mais même dans le monde injuste et impitoyable où l'on est, être égaux, c'est au moins nous permettre de nous regarder dans une glace en entier, sans avoir à en soustraire une moitié ombrageuse, par honte, peur ou simple confort. Ça en évitera peut-être à beaucoup, encore jeunes, d'avoir à s'enfoncer dans des vies en impasse, où leur moitié d'authenticité demeurera cachée et menaçante.

Voilà. Un peu laborieuse, ma complainte ! Mais il faut me pardonner : je suis rentré de la manif à moitié grippé...

15 janvier 2013

MPT, PMA, MGB et autres bons enfants

manif pour tous.jpg

Le pire, c'est ça. Ces bons enfants, là. Sourire, famille, décontraction. Juste la vie ordinaire. Juste la vie rêvée. C'est ça le pire. Ils auraient eu des figures hirsutes, ils auraient eu les oripeaux de la bondieuserie ratatinée, le faciès fascisant, au moins, on aurait su qu'ils ne nous aimaient pas. Même pas mal, en prime : on le savait déjà ! Mais non, ils étaient là, avec des ballons bleus, des pancartes roses, des mouflets sur les épaules. Ça dansait la carmagnole, c'était joyeux. Et du coup, c'était violent. Affreusement violent. Ils ne s'en rendaient pas compte, ivres de la foule qu'ils étaient, mais du coup, c'était quasi-criminel. Ils nous aiment bien, hein. Mais juste à notre place. Juste pas avec les même droits. Juste parce qu'on menacerait la famille, l'équilibre de la société, voire la paix mondiale. Mais ils nous aiment bien. Ils sont même prêts à nous laisser le PACS, tiens, tout exprès, même s'ils ont oublié qu'ils n'avaient pas voulu en entendre parler il y a quinze ans. Ils nous aiment à notre place. En souffrance, même. C'est bon pour la compassion, la souffrance !

Un enfant, c'est un père, et une mère, voilà. Le maximum filial comme minimum vital. En dehors de ça, on ne sait pas, prions pour eux.

Pourtant, j'attends encore les statistiques : les statistiques des salauds, par exemple. Les fils de putes : combien sont donc fils de pédés, ou de lesbiennes, les fils de pute ? Les Staline, les Hitler, les Mussolini, les Polpot ? Allez ! Dans ces quatre-là, juste ces quatre, a-t-on un seul fils de pédé ? Élargissons la liste alors : Prenons les Ben Laden, les Georges Ibrahim Abdallah, prenons les Khadafi, Kim Jung Il et autre Pinochet. Prenons les tueurs en série, tiens, ces jeunes fous venus tirer à bout portant dans les écoles elephant-splash1.jpgaméricaines pour les mémorables carnages de ces dernières années... prenons les tous, tous, et voyons voir : combien de fils de pédés, combien de fils de gouines ? On a les statistiques ? Non, rien ? Dommage !

Alors partons sur autre chose. Si les homos, ça ne fabrique pas des criminels, il doit bien y avoir autre chose, une autre raison de s'y opposer, à ce foutu mariage gay, non ? Ça fait des malheureux et des malheureuses, c'est ça. Des paumés peut-être. Des asociaux. Ou des homosexuels encore... Ça fait des dépressifs. Des anorexiques. Des suicidés... Ah, là on a des chiffres ? Comment non, rien ? Rien de rien ? Ah si, 59 études ont été menées en Amérique ces dernières années. Leurs résultats ont été compulsés, et ils sont édifiants. Même taux de normalité, même taux de difficultés. Un peu moins d'homosexuels chez les fils et filles d'homo. Un peu moins de mariage aussi à l'âge adulte, mais un peu plus de vie en couple. Un peu moins de suicides aussi... Bien sûr, les lobbys catho ont financé les contre-expertises qui s'imposaient, la technique des marchands de doutes est bien connue : l'homo-scepticisme, après le climat-scepticisme. La ficelle est bonne pour tous les sujets, suffit d'y mettre le prix, et le référencement sur Internet ! Mais les fais sont têtus, et eux, ils n'ont pas de prix, même s'ils n'ont pas de réseau !

Alors le suicide, parlons-en ! Ils y pensaient, ces bons-enfants du tout-Paris, au suicide, quand ils étaient dans la rue ? Ils y pensaient à tous ces mômes, qui traversent dans la souffrance la découverte de leur homosexualité, qui se sentent hors du monde parce que leur monde les rejette, le monde en rose et bleu, le monde des bons-enfants ? Le monde qui ne leur veut pas de mal, hein, qui est même prêt à les tolérer, pourvu qu'on reconnaisse bien qu'ils ne sont pas pareil, qu'ils n'ont pas droit à la famille, peut-être même pas à l'amour ?

Ils y pensaient à l'envie de mort qui les taraude, ces jeunes, tant ils n'ont ni la force ni l'envie de se révolter contre tant de gentillesse, tant compte l'amour des leurs et tant ils ont peur de le perdre qu'ils ne voient pas d'autre issue que celle de disparaître sans laisser de trace au milieu de la joyeuse carmagnole ?

Un jour de printemps des années quatre-vingt, au milieu d'une joyeuse fête dominicale dans le patio de notre maison, au milieu d'une franche rigolade j'ai entendu mon père lancer à la cantonade "le jour où je te vois une boucle à l'oreille, je te déshérite, mon fils !" C'était une boutade. Si loin de sa pensée, de son amour et de sa tolérance. C'était les années quatre-vingt. C'était une bouffe entre quarantenaires avancés. Un peu de vin et beaucoup de rires. Ce jour-là, personne n'a rien vu, peut-être même pas moi, mais j'en ai pris pour dix ans. Dix ans à ne pas imaginer possible un coming out. Dix ans à espérer la mort comme une délivrance. L'ambiance avait été bon enfant. Sur le moment, le coup ne m'avait pas fait mal. Les ballons auraient pu être bleus et roses, il y avait du monde et des rires. C'était juste ça, le pire, que mon père ne m'offre rien contre quoi me révolter. J'étais lâche et il ne me restait que le ravalement. De salive, et de façade.

Moi, je m'en suis sorti, mais je n'arrête pas de penser à ceux qui ont le courage d'aller au bout de leur désespoir. Leur seule arme contre les bons enfants. Et la seule statistique qui justifie qu'on aille au bout de l'égalité des droits.

Allez, le 27, on reprend notre revanche. Pas dupe de l'opération diversion que cela représente pour Hollandréou et son gouvernement à l'heure de toutes les capitulations sociales. Les socialistes ont renoncé à inscrire la procréation médicalement assistée dans la loi, alors qu'elle se pratique légalement en France depuis trente ans - histoire sans doute qu'on continue un peu à culpabiliser, quand même. Normaux, oui, mais pas tout à fait tout à fait...

Je suis content que ce soit Marie-George Buffet qui tienne bon sur ce coup-là, j'espère qu'il y aura du monde à gauche pour soutenir son amendement en faveur de la PMA...