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31 juillet 2011

entre rêves et eau

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(...)(*) Je suis sous cette voûte, étendu sur l'eau, dans une apesanteur aigre, les pieds campés sur une marche, la tête à moitié immergée, les oreilles enfoncées pour échapper à la rumeur tamisée d'une sensualité qui m'échappe.

(Nous sommes lundi, et je ne sais pas encore que, revenu aux bains Rudas le vendredi suivant, donc avant-hier, à cause peut-être d'un soin du poil que je me serai opportunément prodigué, le gars le plus sexy du bassin, une icône bertoluccienne au profil de dieu grec et au buste d'athlète, Renauld de son prénom, un grand Hollandais circoncis à l'orbite profonde et rieuse, m’inclura dans un ballet d'effleurages suaves, m'offrant sans le savoir une réconciliation fragile mais inattendue)

Les lumières au dessus de ma tête ne dansent pas, signe que dehors, le temps est terne. Encore. (Vendredi, sous l'effet du soleil, elles seront projecteurs de théâtre, poursuites animées, faisceaux vivants, changeants, aux lignes nettes, droites, malicieusement soulignées par des vapeurs éparses) Selon leur inclinaison, derrière les petites ouvertures hexagonales qui traversent l'épaisse pierre du dôme, on distingue ou pas le ciel chargé. Je les fixe, je me les décris, me les décrie, je les compte. Je me replie hors des jeux qui m'entourent, m'efforçant de les trouver stériles, puérils. Je compte les couleurs de ce ciel hypnotique. Un tesson central, un premier cercle de neuf ouvertures, puis quatre cercles concentriques qui en ont tous dix-sept. Je recommence, puis encore. C'est bien ça, dix-sept. Neuf d'abord, puis dix-sept. Pour les quatre autres. Le chiffre dix-sept avait-il une signification chez les Turcs ? Je me dis qu'il faudra le vérifier avec Wikipedia (et j'oublierai de le faire). Cela nous fait soixante-dix-huit trous dans cette alcôve minérale, soixante dix huit-moyens de m'échapper, soixante dix-huit méridiens entre le ciel et l'eau, entre l'ombre et la lumière, soixante-dix-huit percées à travers la pierre et le cuivre, à travers l'histoire, à travers un temps qui ne passe pas. Mon esprit rejoint par leur biais les masses aqueuses rassemblées dans le ciel, désormais en orbite autour de Budapest. Aspiré, je somnole.

Je pense à l'eau des rêves.

Il y a quelques semaines, j'ai reçu sous Word, un futur nouveau roman, pour une lecture en avant-première... Privilège de l'amitié avec des écrivains. Enfin, avec un écrivain.

(Je me souviens, il y a longtemps, près de vingt-cinq ans, traversant en ferry la mer du Nord pour aller assister à Wembley au concert pour la libération de Nelson Mandela, Patrick Besson qui avait commencé une partie de scrabble avec un talentueux éditorialiste de l'Humanité - qui des années plus tard deviendrait mon chef malheureux - et quelques dirigeants des jeunesses communistes, abandonna la partie et me demanda de prendre sa place. Sur son chevalet était formé le mot "muse", et je me suis longtemps amusé à l'idée de m'être vu ainsi léguer la bonne fée d'un écrivain, que l'on pressentait de génie. Je n'ai jamais eu d'autres rapports avec Patrick Besson et je ne me rappelle même pas si sa muse a fini disloquée ou déposée sur le damier du scrabble.)

Patrick Besson n'est pas un ami. Ou il n'est pas écrivain. Ni l'un ni l'autre, si ça se trouve. Moi, j'ai un ami écrivain. Il s'appelle Manu.

Les choses étant ce qu'elles sont, c'est à dire mon rapport compliqué à la lecture, l'état instable de ma vue, mal corrigée depuis qu'est apparue la presbytie, la surcharge professionnelle et affective de ces derniers mois, tous les grands et les petits chantiers de ma vie... je n'ai imprimé ce précieux manuscrit qu'avant de m'envoler vers Budapest, sur le fil du rasoir. Et comme je prends toujours les choses dans l'ordre, il m'a fallu d'abord achever un roman commencé et délaissé, repris puis délaissé encore, un roman psy qui m'a plusieurs fois égaré, un Philippe Grinberg. J'ai ainsi fini, assez tard mais avant les deux mois de prescription, par me mettre au manuscrit, feuillet par feuillet.

J'ai été hapé.

Peut-on parler d'un roman qui n'est pas encore paru ? Qui sait, l'éditeur voudra-t-il lui donner un autre style, une autre fin, un autre titre. L'eau des rêves. L'eau des rêves, pourtant.

Manu m'a donné la permission. Comme je le sens, il m'a dit. Alors je le sens, justement. A moitié endormi sous la voute céleste, amidonné de mes aigreurs, emmitouflé de tiédeur dans la position de la planche, des mots me viennent. Les garder. Les mettre en boîte jusqu'à la maison. Ne pas les laisser s'échapper, eux aussi s'évaporer avec l'illusion de la séduction.

Manu a décidément une écriture qui me saisit, inventive, toujours à la limite de la rupture, une écriture automatique sous l'effet du diabolo-menthe - où le diabolo se fume et la menthe se sniffe, à moins que ça ne soit le contraire - où les sons viennent par si, par la, par mi, par ré, par sol, dans une musique qui tambourine, qui cogne, qui ne s'embarrasse pas de bémols, où les sons cassent, caisse de résonance à ceux d'avant ou à ceux d'après, en poésie percussive, déchirée, déchirante. Les mots s'enfilent les uns dans les autres, comme ils viennent, appelés les uns par les autres, aspirés par leur couleur, leur texture, l'odeur de leur peau ou la longueur de leur bite. J'adore ce sens que l'on croit perdre dans ce vagabondage tumultueux et qui t'apparaît haletant. J'aime sa matière, ses traits. On ressent une basse gronder dans la poitrine, on a hâte de découvrir quelle est cette déchirure, le secret apparaît en perspective dans la brume qui se lève, la tempête est annoncée. Et la musique ne s'arrête pas, c'est l'écriture intraduisible d'un gars qui vit pourtant de traductions.

Évidemment, j'ai parfois souffert. Chaque fois que j'ai reconnu le Manu poindre sous le Emmanuel, chaque fois que le dégoût de soi a transpiré sa race, la sienne autant que la mienne, chaque fois que manu causse-plisson,l'eau des rêves,écrivain,littérature,budapest,thermes,rudas,rudas gőzfürdőles doutes ont eu le dessus - et ils ont surtout le dessus. Il exprime un désabusement total, le rejet sans appel de l'existence, une autodestruction sans tain qui se vomit plus qu'elle ne se dit, empruntant des mots qui n'appartiennent pas à l'écriture. Il devient dingue. Tu lis à perdre haleine. A t'assoiffer. Et tu crains un impossible rebond.

L'eau des rêves, c'est l'histoire d'un type qui n'a pas de bouche et croise un fantôme dans un train. Voilà, la quatrième de couverture est faite. Ça se passe dans le sud, c'est écrit en Toulouse majeur, mais ça fleur bon la vigne et le terroir. Un secret de famille, des mythes d'enfant qui se brisent, et une incapacité à conduire sa vie qui n'en finit pas de s'analyser. Tu te dis que toi aussi, tu en veux à tes parents de ne t'avoir donné aucune raison de les détester. Paradoxe de la construction humaine d'où naissent les fantômes... Comme quoi on peut écrire un roman psy et ne pas être chiant.

La voûte t'hypnotise, et tu penses à tes parents, à tes fantômes. Moi à mon vampire...

La boîte n'était pas hermétique, certains se sont échappés, mais c'est bon, tu as pu garder quelques uns des mots venus dans l'alcôve. Assez pour rendre une partie des émotions ressenties. Pour reconstituer un peu de l'état où t'avais mis cette lecture. Tu peux signer ta note et la poster. Et puis attendre l'heure de la parution, en prédisant, ou en souhaitant un beau destin à cette écriture inventive et contagieuse, dépourvue de complaisance, écorchée, les vers à sang.

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(*) Ce billet est un peu la suite de celui-ci, ou de celui-là, mais de très loin, il n'est donc pas indispensable de s'y référer. Dis-toi juste que je suis dans des thermes, au milieu de créatures sensuelles et viriles, à demi-frustré, et que m'extrayant de toute quête, je me permets pour quelques minutes de revenir à mon état d'homme.
 

23 mai 2010

le mot gelé

Manu causse.jpg

C'est l'histoire d'un garçon qui est sur la banquise
tout seul
souvent il se penche pour regarder la mer
il regarde des mots qui sont
pris dans la glace
qui flottent entre deux eaux
lorsque l'un d'eux fait surface
vite vite il le saisit
malgré le froid glacial
il l'emporte sur la banquise
loin loin
en le serrant contre son coeur
il marche longtemps sur la banquise
toujours dans la même direction
il grimpe sur la plus haute des collines
jusqu'à un trou dans la glace
dans lequel il glisse
le mot gelé.

Je ne sais pas ce qui se passe après

c'est une histoire,
le début d'une histoire
qui n'a rien à voir avec...


Et moi, je ne sais pas ce qui se passe avec Manu. Plus il devient môme, plus il gagne en maturité. Dans les mots, dans la voix, dans la musique. Dans le coup de pinceau. Il s'autorise tout. En plus, il joue avec les entre deux, ce qui n'est pas pour me défriser. Entre deux respirations, entre deux yeux, entre deux femmes... Ah non, trois, tiens !

Il parait que RadioLofi, c'est la dernière. Pour l'instant. Ce ne sera pas la fin de l'histoire, Manu est un aventurier d'une autre trempe. Il y a des fois, je regrette de ne pas habiter dans le grand Sud-ouest, aller entendre en direct live ses mots dégelés flotter entre deux airs de guitare et atteindre les cœurs ...

02 mai 2010

RadioLoFi, tome 2...

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Mon ami Manu n'en finit pas d'ajouter des cordes à sa guitare. Après l'écriture, le dessin, la chanson, le Rugby avec un r et des troisièmes mi-temps majuscules, l'enseignement, l'amour (mode exigeant et lucide, un truc de ouf), la traduction, la paternité, les vagues à l'âme, l'impro - inter, multi, pluri ou trans disciplinaire comme on voudra -, les séances de dédicaces quand Monsieur fait salon, les lectures publiques, des machins bizarres sur son épaule, j'en passe car ses cordes ne sont pas toutes avouables, il vient d'inventer la web-radio hebdomadaire du ouiken.

Au tome 1, on pouvait craindre une élucubration de plus, sous l'effet de quelque stupéfiant. Mais au tome 2, on a la preuve que ce n'était pas qu'un pari d'ivrogne.

Allez, cours y rafraîchir ton dimanche matin, le temps n'est pas au barbecue, de toute façon, et son histoire des amants du matin est, comment dire... un peu plus près du trou ?

D'ailleurs, cette nuit, vers une heure trente de la nuit, quelqu'un - une femme troublée, assurément - s'est connecté chez moi via cette recherche google : "un homme dit a sa femme "laisse moi exister", que veut-il lui faire comprendre ?"

Moi j'ai du travail pour la journée, donc je te laisse y réfléchir, voire disserter sur le sujet. C'est l'époque qui veut.

30 octobre 2009

les premières fois, comme s'il en pleuvait

les feuilles mortes par Luc Quinton.jpg

(photo collage par Luc Quinton)

Les premières fois se ramassent à la pelle,

tu vois je n'ai rien oublié...

Les premières fois se ramassent à la pelle,

les souvenirs et les regrets aussi.

Bon. Quine, Bougrenette, corto74 s'y sont mis : en deux temps trois mouvements. Manu, juste un train derrière, mais il en a fait une ribambellePrincess en a fait un sourire, dont j'avais failli ne pas voir qu'il fut son premier. Gicerilla en a traversé la mer. Olivier a presque joué les siennes aux dés. Rouge l'a déroulée sous une mezzanine... En fait de ramassage à la pelle, les souvenirs sont embrumés, épars, et il y faut un peu de décrassage. Ou alors ils se résument à l'essentiel : leur poésie.

Quant aux regrets, j'ai comme l'impression qu'elles en ont guère laissé, ces premières fois.

Tu trouveras celle de Zoridae, et une série d'autres qu'elle nous a rassemblées.

Autre chose, tiens. J'hésite à conclure la consultation pour choisir mon p'tit coin du paradis. Allez, je te laisse ta chance jusqu'à la fin du week-end, une issue se dessine, de toute façon. Lundi, j'envoie la sauce à mtislav, qui m'a laissé du sursis.

[édit du 30 octobre : plus de sursis, dixit mtislav ! And the winner is : l'Usurpateur !]

31 mai 2009

le vaste ravissement bordélique

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J'aurais aussi pu titrer ce billet : transcender le désespoir ontologique. De toute façon, il s'agit des mots de Manu Causse.

Il s'est à son tour livré à un jeu de questions-réponses sur le sens de l'écriture dans sa vie, et sa fonction, et les intéractions avec son quotidien, son entourage, sa façon de gérer ses sentiments avec l'écriture... Bel exercice de sincérité.

Comme d'habitude avec Manu, je me sens proche de ce qu'il exprime. Et je suis envieux de ses capacités - même si je ne suis pas sûr qu'il porte en lui moins de souffrances.

A la question "Lorsque vous avez connu des « crises » dans votre vie (deuil, séparation, doute, maladie, chômage…), vous avez écrit plus que d’habitude, moins que d’habitude, ni l’un ni l’autre ?", il répond "ni l'un ni l'autre", en précisant :

"Je serais tenté de penser que l’écriture permet de mettre ces crises à distance (...) je me méfie de la surécriture, du mélodrame, (...) j’essaie d’accueillir les crises et la tristesse au même titre que les autres émotions.

En résumé, pendant les moments difficiles, j’écris différemment (comme d’habitude…)
". Contrairement à moi, lui écrit.

Avec, au delà de cette habituelle différence, cette capacité d'auto-distance, derrière laquelle je cours.

25 décembre 2008

tester encore l'adamantin du lien

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Il y a plusieurs façons de marquer la trêve des confiseurs, de s'éloigner de l'écran pour se consacrer à autre chose, de s'immerger dans l'esprit de la fête, d'être tout entiers à ses proches, avec du temps non compté, de s'extraire du monde et de ses hiérarchies suffocantes.

Plutôt que dix jours de jachère, j'ai préféré parsemer, en version préprogrammée, cet écoulement paisible de retours en arrière, revenir avec toi sur des billets qui m'ont touché, les mettre en regard d'émois à moi, parfois déjà lourdement partagés avec toi.

Tu vas donc retrouver ici, jusqu'à l'année prochaine, des choses déjà lues ailleurs, et tant mieux si s'y trouvent aussi pour toi des découvertes.

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"Ensuite, vous abordiez le chapitre des amitiés amoureuses. Sujet scabreux s'il en fut - et pourtant vous saviez devoir tester encore l'adamantin du lien lorsqu'il restait ouvert. Des mains se frôlaient sur la table, sous la table des pieds se heurtaient ; et votre colère équivoque fleurissait sur cette tranche - lier, renouer, effacer, prendre et donner, désirer, croire.

Le jour se leva sur la défaite des obscures raisons."

Manu Causse-Plisson

Dans ton blog, le 10 décembre 2008

L'adamantin du lien. Longtemps j'ai médité cette expression, rencontrée un jour sur le blog de Manu Causse-Plisson. L'adamantin, ce qui, dans le lien, relève donc du diamant, ce qui en a l'éclat, la dureté. Tentant le pari de l'amitié amoureuse, m'aventurant sur ce sentier sans trop savoir où il me menait, j'étais donc parti pour ne garder de l'amour que son diamant brut, sa pureté absolue parce que je l'en aurais dépouillé de tout le reste : la banalité, le quotidien, les habitudes, mais aussi la jalousie, la possessivité, la vanité...

Voilà ce que me disait Manu : avec l'amitié amoureuse, le lien restait ouvert, je n'avais pas d'autre choix que d'en éprouver l'éternité, malgré ses ambiguités douloureuses et ses heurts.

Et depuis j'attends le lever du jour pour que s'y dissipent ces énigmatiques "obscures raisons". J'attends. Sans y croire vraiment.

20 novembre 2008

ma visite au purgatoire

juik258.jpg

Ce serait comment, le purgatoire, si je croyais au Jugement, celui avec un grand J, à l'ultime Adjudication, si ces notions avaient le moindre sens... Quel pourrait bien être mon sort, quand ma dernière heure aura sonné ?

J'imagine un patriarche, dans une longue robe à crinoline, sans âge - je l'imagine grand, avec une belle carrure - me regardant d'un oeil circonspect, toisant mon mètre quatre-vingt, plongeant longuement son regard dans le mien, le rivant au mien, même, l'air sévère, lançant, après quelques minutes, à l'attention du greffier, un gnome à la pommette maligne accroupi à ses côtés : "Mal rasé ! Enfer !"

Ou s'adressant à moi, la robe-entre-ouverte et le sourire entendu, constatant mon allure encore svelte, et refermant la porte derrière lui : "Tu suces ?"

Ou magnanime, la main droite levée au dessus de son épaule, l'index légèrement tendu vers l'avant, énumérant des attendus, la mécréance en tête de chapitre, puis la pédérastie, suivie de près par les infidélités, énonçant syllabe après syllabe : mil-leu-qua-treu-cents-qua-treu-vingt-huit, le nombre témoin des queues passées par ma main ou ma bouche - tiens, j'aurais dit que c'était davantage -, énonçant le numéro de ma carte du parti, rappelant des antécédents familiaux, exhibant quelques traces de sperme relevées sur mon blog, concluant sur des preuves évidentes de narcissisme pervers, de flagrante usurpation et, circonstance aggravante, murmurant mon goût récent mais prononcé pour la bite japonaise. S'apprêtant à rendre son verdict... et là, lâchant dans un grand soupir :"Mais non, Ducon, c'est pour rire, qui voudrait de vous, en enfer ? C'est pas un endroit pour les coincés du cul" Et à son gnome :"Allez, occupe-toi de ça ! Au suivant !"

Ça doit être bizarre, le purgatoire. Ça te tente pas, toi d'aller y faire un tour ?

08 11 16V 042.jpgPour te dire la vérité, j'y ai fait un petit tour discret, le week-end dernier. Grâce à Manu Causse, et à son dernier ouvrage paru (son premier recueil de nouvelles, si je ne me trompe pas).

La nouvelles c'est un genre littéraire un peu particulier. On est à la limite de la fable. La morale à peine moins explicite.

En nouvelles, cette année, j'ai lu Romain Gary, "Les oiseaux vont mourir au Pérou". Parce que Fiso me l'avais prêté. Et Manu Causse : "Visitez le purgatoire (emplacements à louer)" (*), parce qu'il en a fait la promo sur son blog.

Je ne vais pas t'en faire une critique, hein, parce que critique littéraire, ça ne s'improvise pas, c'est un métier. Et il y faut une culture, des références, et je n'en ai pas. (Tu en trouveras une vraie, de critique, )

Par contre, j'ai des impressions de lecture, horriblement déformées par l'immense sympathie que j'ai pour l'auteur, et la fascination que j'ai pour l'écriture fictionnelle. Le recours à la première personne du singulier pour se raconter femme, pédé, illuminé du cerveau, quand on est soi même hétéro, rugbyman, porté sur la franche camaraderie, les souliers bien posés sur le sol... je ne saurais pas faire. Je viens de m'y essayer en début de note, sur deux paragraphes, et tu vois le résultat !...

En plus, c'est ingrat, un peu, la nouvelle. Enfin, je trouve. Tu as peu de pages pour poser un décor, camper des personnages, nouer une intrigue, construire l'affect du lecteur, parsemer le tout de rebonds, et de miroirs, et aller à la chute. C'est peut-être ce qui fait que la nouvelle est un rien à part. Un peu comme le court-métrage au cinéma. Il faut toujours rester près du propos, chaque mot doit y ramener. L'air de rien.

C'est donc plutôt de cet air de rien, que je vais te parler à brûle-pourpoint. Parce qu'il le manie à merveille. Comme sur son blog.

Les personnages de Manu sont comme ça, tous très différents, réels ou carrément improbables : jamais totalement victimes, toujours un peu coupables, à peine atteints par la rugosité de la vie. Ils vont se trouver confrontés à l'idée de la mort plus qu'à la mort elle-même, à sa mémoire, à la fascination de l'entre-deux. C'est peut-être cet entre-deux, justement, qui me parle dans ses récits, ils sont comme le fil de son recueil, des états suspendus.

On y trouve entre autres des homos, des graffitis de drague dans les chiottes d'une ère d'autoroute, un bel homme nu sur une île déserte, rien que pour ça, j'ai été tenu en éveil. Les histoires d'amour finissent ensevelies dans le sable. La quiétude familiale emportée par quelque démon lumineux. Les cauchemars d'enfants perfusés à la psychédélique. Les mâles certitudes devenues fragiles et vacillantes solitudes...

Un beau voyage dans l'angoisse essentielle de l'homme. Un dialogue impossible entre l'immédiat et l'éternel. Entre le toujours et le plus jamais. Vas donc y faire un tour, tu n'en rentreras pas bredouille : à ce qu'il paraît, il reste quelques emplacements à louer...

Un jour, j'ai eu à répondre à cette question : "mais qu'est-ce que tu lui trouves, toi, à ce Manu-là, à son blog ?". J'ai du dire - un peu surpris, tellement ça me paraissait évident - un truc du genre : sa décontraction, sa façon assumée de dire qu'il jalouse la liberté sexuelle des pédés - comme pour se la vivre par procuration - et la manière décalée qu'il a de parler de lui. L'air de rien.

Après avoir lu ses nouvelles, j'ajoute ceci : je crois que j'aime sa façon d'être en écriture.

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v_book_16.jpg(*) Manu Causse. Visitez le purgatoire (emplacements à louer). Editions D'un Noir Si Bleu. 168 pages. Il se commande ici.

20 juin 2008

parce que l'enfance

Il y a quelques jours, à un billet sur ma rencontre fortuite avec le petit Alexis, Manu Causse-Plisson laissait ce commentaire. Tu l'as peut-être déjà lu, ou peut-être pas. Ce n'est pas un commentaire, d'ailleurs, c'est un récit, et une réflexion, sur l'échec et l'enfance. Et sur comment ces termes peuvent se conjuguer...

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obin1_850_1_1.jpg"Monstrueux ou pas, les gosses, est-ce vraiment le problème ? Qu'est-ce qui fait dans leur comportement que nous nous mettons, nous les adultes raisonnables, à les plaindre, à les aimer ou à les détester plutôt qu'à les voir comme ils sont - des débuts, des ébauches, et pourtant des êtres complets ?

J'accompagne petit F. à la piscine (il est dans la classe de mon fils). A sept ans, il parle difficilement, semble incapable de s'habiller seul. Aux mots qu'on lui adresse - dépêche-toi, enfile ton pantalon - il répond à côté, parfois même de façon agressive.

Et nous voudrions avoir le temps de l'aider (quitte à se faire accuser de pédophilie ?), nous voudrions qu'il nous comprenne ; mais 15 autres nains en chaussettes mouillées s'agitent sur les bancs du vestiaire, et, à chaque fois, c'est F. qui finit en dernier - ou qui ne finit pas, d'ailleurs, comme quand nous l'avons sorti dans le couloir avec le pantalon aux genoux et les chaussures en bandoulière, parce que oui, cette fois, nous n'en pouvions plus.

F. reste debout, son slip qu'il ne sait pas mettre s'enroule comme un élastique ; comme il pleuvait tout à l'heure, et bien qu'on lui ai dit de faire attention, il a jeté sa veste dans une flaque. Il est trempé.

F. reste debout - non, il ne met pas ses chaussettes ni son T-shirt (systématiquement à l'envers) ; il préfère aller bousculer A., pousser J., dire des choses à voix basses à C.

L'autre parent et moi devenons fous, à force. Et F. n'est qu'un môme - mais un môme si loin, si fermé, si dur, si mal à l'aise, que nous ne pouvons même plus nous laisser attendrir.

F. est mauvais élève, F. redoublera cette année - même si sa maman est contre, elle qui refuse de parler à l'institutrice, elle qui la traite souvent de conne, de méchante.

F. à sept ans est déjà en échec scolaire, social, relationnel. Il ne prendra pas l'avion, évidemment ; mais s'il le prenait, et se trouvait assis à côté d'un gentil monsieur (...), il ne lui faudrait que quelques minutes pour se faire détester.

F. a de grands yeux noirs ; quand il te regarde, tu aimerais l'aimer. Tu aimerais dire que c'est la faute à - à son caractère, à son comportement, à une éducation insuffisante ; à la société, pourquoi pas, qu'elle est pourrie à la base. Et tu sais que, même si c'est vrai, cela ne change pas grand-chose.

Ce jour-là tu te dis que tu en as marre d'accompagner les enfants des autres à l'école, ou d'être prof, ou que la simple empathie soit si difficile."

...