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24 août 2010

Mada (10) la petite mort

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Les feux sont éteints, le soleil est couché. Ici et là vibrent encore quelques rumeurs. Parfois le coeur y est gros, c'est le lot des départs.

Tu es en voyage comme en amour. Le désir te tient en haleine, au tout premier contact la fébrilité te désarme. Puis revenu, le manque te harcèle.

Entre les deux, c'est selon. Tu peux t'exalter d'un bout à l'autre, t'ennuyer au milieu de la fête, t'alanguir dans la houle profonde, retrouver en chemin celui des sursauts et des soubresauts, t'assoupir un instant et te réveiller ivre, débroussailler l'espace et le temps, y perdre ta monture, t'affoler ou te retrouver...

Madagascar nous fût une montée sans heurt au 7ème ciel. Chaque jour nous réservait un nouvel espace, un nouveau paysage, un nouveau mode de transport, une nouvelle aventure, et de nouvelles gentillesses bordées de sourires colorés.

L'émerveillement ne marquait pas la pause. Multipolaire. Sauf pour ma nièce, qui s'y trouvait, en plein milieu, un objet d'obsession. Passagère ?

Une fois passée la petite mort, au sens orgasmique du terme, les membres engourdis du chaos des voitures et de l'entre-choc des images, quand tes yeux s'entrouvrent sur le cadavre encore palpitant des souvenirs, tu hésites, redoutant l'inhumation dans l'oubli.

Alors tu prends la plume. Igor a mis la sienne dans sa langue, et nous avons chacun de notre côté soufflé sur des couleurs et fait s'envoler quelques volutes du sable des berges et des collines. Il fallait que les sourires survivent encore un peu. Nous survivent.

Il ne s'agissait pas par cette logorrhée de porter témoignage, ni même de soulager dans les tempes une pression trop forte de lumières rousses.

C'était juste que ces vacances furent plus belles que les autres. Que les portraits et les éléments faisaient corps et que les singulariser, les souligner, les élever dans mon coeur m'était d'une évidence impérieuse. Madagascar n'a pas plus de dignité ni de générosité que le Vietnam, la Thaïlande, Cuba ou l'Ardèche, j'étais juste mieux dipsosé à les recevoir.

Ou encore : j'avais juste enfin mûri assez pour admettre la supériorité d'un mode de vie presque primitif sur l'esclavagiste rêve occidental d'abondance.

Plaise à Landri de ne jamais venir de ce côté-là se brûler les ailes de la simplicité - sous la douce pression d'une famille qui se mettrait à rêver plus fort que lui - et s'enfermer dans l'obligation sociale de réussir un projet de migration devenu impossible dans l'Europe d'aujoud'hui. Plaise à ma nièce de retenir de ce voyage aux Antipodes l'extrême vertige de la condition de femme qu'elle est venue y trouver, sans tourner en rond dans la citadelle d'une promesse, belle sans doute, enchantée même, mais hideusement condamnée à son état de mythe initiatique.

Cette fois, je ne tourne pas la page. Je ferme le livre, encore humide de l'odorante semence que j'ai voulu y laisser pour prolonger la caresse des vents malgaches, et m'en vais retourner aux accents ordinaires de ce blog. Continuer à marcher dans le noir, au bord des piscines de la vie. Parfois nu, arborant de fières érections, parfois le ventre noué, la gorge pleine de gerbe des fonds obscures et xénophobes où nous entraînent nos dirigeants.

A bientôt. 

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(les Préludes malgaches, par le début : c'est là

22 août 2010

Mada (9) Vévé

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Tu pourrais croire à ce stade que je t'ai tout dit de Madagascar, tout de mes impressions et que les souvenirs sont là désormais pour être remisés. Il y manque pourtant un détail, de taille. Un personnage à qui notre séjour a beaucoup du, sa clé de voûte, en vérité : Vévé.

Vévé est guide pour une petite agence qui a son bureau dans un quartier cossu de Tana. Dans son bureau retiré, non loin du palais présidentiel, où nous avions ajusté les derniers détails de notre itinéraire et signé notre contrat d'engagement, nous n'étions pas certain que c'est lui qui serait notre accompagnateur. En trois phrases et cinq photos, il sut nous mettre en confiance, et au moment de régler, je préférai m'acquitter du solde plutôt que de m'en tenir à un acompte, c'est dire.

C'est au soir du quatrième jour, dans l'hôtel baobab de Miandrivaso, qu'il vint frapper à notre porte, autour de 21 heures, pour nous expliquer comment les choses allaient se passer le lendemain.

Notre voyage sur le fleuve se ferait avec deux pirogues. Il me présenta Andréa et Simone, nos deux compagnones d'expédition, italiennes germanophones, à peine plus âgées que ma nièce S. Quelle chance ! Il s'entourerait de jeunes piroguiers, Edmond et Thierry, deux garçons rigolards, heureux et DSC05401.JPGfiers de partir en mission, et de Jean-Claude, son protégé, parce qu'habile pour monter les bivouacs et préparer les barbecues.

Il fut un guide épatant, patient, explicatif, soucieux de faciliter notre rencontre avec la faune sauvage, attentif à notre confort et à notre sentiment de sécurité. J'ai aimé surtout le regard qu'il portait sur les jeunes accompagnateurs qu'il s'était choisis, au soin qu'il mettait à ce que le voyage leur soit aussi une fête. Il misait beaucoup sur Jean-Claude, plus sérieux et débrouillards  que les autres, mais réservé, presque timide devant les vazahas à cause de sa maladresse en français. Vévé s'était mis en tête de lui payer une formation de langue pour lui permettre d'acquérir de l'autonomie et de dépasser sa timidité. Ce devrait être pour bientôt.

Dés notre première pause déjeuner, il nous préparait une salade de pommes-de-terre, avec de l'oeuf dur, de la betterave et de l'oignon, du maïs et du ton, quand d'autres touristes croisés sur le même site s'enfilaient, blêmes, des sardines en boîte dans une demie- baguette.

DSC05300.JPGIl pagayait contre le courant pour nous permettre d'observer des crocodiles, attendait que nos appareils photos soient armés pour provoquer d'un grand coup dans l'eau l'envol de sarcelles, s'attardait sous les arbres pour laisser descendre une colonie de lémuriens, nous grillait du pain au feu de bois pour les petits déjeuners, nous offrait une bouteille de rhum pour l'apéritif de nos dîners...

A mesure que le voyage se déroulait, il parlait de sa vie, de son parcours, de ses rencontres. Il était jeune papa, son garçon n'avait pas quinze mois, sa femme avait tenté de tenir une boutique d'objets artisanaux à Tana mais l'affaire n'avait pas marché, alors elle élevait l'enfant. Au cours d'une expédition, il s'était lié au riche tenancier d'une maison de retraite de Marseille qu'il accompagnait, lequel avait fini par le prendre sous son aile sans doute parce qu'il s'était épris de Madagascar où il s'était trouvé une jeune maîtresse, et investissait dans la reconstruction d'une école.

Vévé rendait à cet homme de menus services, suivait de loin en loin le chantier de l'école et lui en rendait compte, en contre-partie de quoi le fringant Marseillais lui avait facilité l'acquisition d'une Peugeot 605 d'occasion dont il payait encore les traites. C'était avant la crise politique de 2009 et la chute du tourisme. Vévé sortait à peine de cette longue traversée du désert et commençait à entrevoir une sortie du tunnel.

Il racontait la fois où il avait accompagné un couple relativement âgé durant la saison des pluies, les peurs de la femme pendant un orage et les disputes du couple qui s'ensuivirent. Le pêcheur qui se fit arracher l'épaule par un crocodile, sous ses yeux, il y avait déjà plusieurs années. Les jeunes routards plus en quête de leur barrette de shit que de sensations ou d'aventure.

Au delà de l'excursion standard - trois jours de pirogue, deux jours aux Tsingy, final à Morondava, sur la côte - nous avions convenu avec lui des variantes et des prolongations : un passage à la réserve naturelle de Kirindy, la visite de la côte et de villages de pêcheurs, puis un retour express sur Tana. Les  deux jeunes italiennes, devenues à la fois pour nous des amies et pour ma nièce des confidentes, furent tant charmées de leur escorte et de la qualité des prestations de Vévé, qu'elles finirent le séjour avec nous.

En voiture, Vévé nous achetait des brioches de banane à la vapeur. Au village des  pêcheurs, il nous organisait une dégustation de noix de coco fraîches, puis un déjeuner convivial avec les poules des villageois. Il nous initiait aux rituels alimentaires.

En neuf jours, le guide devenait un ami. Tu réalisais que tu aurais pu négocier mieux sur le prix de ses prestations, comme le firent nos Italiennes, mais tu étais finalement plutôt heureux d'avoir contribué, si peu, à sa petite affaire, dans un respect intime et réciproque de l'autre et de ce qu'il est. Il fut un réel intemédiateur, décomplexant nos statuts respectifs d'occidentaux et d'autochtones, donnant sens, en définitive, à ce projet de voyage. Jusqu'à son accomplissement.

(lire ici : Mada 10 : la petite mort - la fin)

20 août 2010

Mada (8) l'amour

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Comment s'étonner, alors, qu'elle soit venue y chercher l'amour. Elle qui porte en elle, si fragile, encore incomplète, mais déjà, les maux de notre société, le souci de l'image de soi, la recherche de la performance.

Elle avait tant à se prouver, et ce voyage loin, loin du temps, loin des parents, loin de sa maladie, loin des pressions malfaisantes lui en offraient l'opportunité. Elle en avait envie. A moitié pour se sentir devenir femme, à moitié pour prouver au monde qu'elle avait en elle cette capacité. A moitié pour se libérer de l'enfance, à moitié pour s'enfermer dans toutes les quêtes qu'elle y avait forgées.

Landri était beau, bien plus que le chauffeur de 4x4 qui roulait des mécaniques, il était jeune et elle le prit comme un sésame, il était attentionné et plein d'esprit, ce qui lui donnait le charme du caractère.

Son rayonnement ne nous avait d'ailleurs pas échappé, ni à Igor ni à moi, comme le trahira nombre de photos prises avant de se douter que...

Ce flirt valait mieux qu'un autre. S. ne tenta pas une seconde de le dissimuler. Au contraitre, elle eut voulu qu'il s'étale aussitôt en première page des journaux. Elle l'avait recherché plus que lui, mais il ne s'y était pas refusé, autorisant de cette histoire une réécriture qui ferait de lui le charmeur. Une fois leurs mains vues, jointes, entrecroisées lors d'un transfert entre deux des sites que Landri nous faisait découvrir, il n'était plus question de reculer. Ni pour elle, qui vit enfler dans son coeur l'étouffant désir de connaître enfin le contact pénétrant avec le corps d'un homme, ni pour moi, le tonton, le porteur de chandelles, qui vacillait comme les flemmes qu'il entretenait au bout de son bras sur le rôle qui devait être le sien. Je me refusai à la coercition - qui étais-je, pour ça ? - et je pris le parti de ne veiller qu'à l'essentiel. Je lui demandais si, dans le cas où ce devait être plus qu'un flirt, elle avait de quoi se protéger. Elle me répondit que justement, elle voulait nous demander si... Nous n'avions rien non plus. Voilà belle lurette que nous ne baisons plus ensemble, avec Igor, et ce voyage en communauté ne pouvait comporter d'opportunité prévisible. Il te reste les Italiennes, lui dis-je. Et elles purent en effet la dépanner. Dès lors, qu'y pouvais-je ? Calmer sa fébrilité quand le soir venu Landri tardait à la rejoindre, trop occupé avec ses clients du lendemain, ou peut-être honteux de m'approcher, malgré le blanc-seing que je leur avais délivré quand, sous les derniers rayons du soleil couchant, je leur avais offert de les photographier ensemble.

La rencontre eut lieu le matin du 9ème jour et la séparation le matin du 10ème. Entre-temps, rien ne s'était passé en apparence : Landri fut un guide affuté, S. une nièce de bonne compagnie. Parfois le temps et les apparences ne comptent pour rien dans les mutations que traverse le coeur. Je me complais depuis à lui dire que ne se connaissant pas, ils sont l'un et l'autre plus amoureux de l'image qu'ils ont l'un de l'autre, de l'horizon qu'ils ouvrent l'un à l'autre, que de ce qu'ils sont vraiment l'un et l'autre. Mais ces paroles sont vaines. Elles me rassurent plus qu'elles n'influent l'avenir. S. ne parle que de retour. Landri a parlé de S. à sa famille. Mais l'avenir reste muet, nous sommes à l'orée de sa mystérieuse spéléologie.

(lire ici Mada 9 : Vévé)

18 août 2010

Mada (7) nous

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Tu voudrais être là mais qu'ils ne te voient pas, te laissant à la contemplation de leur naturalisme, et dans l'illusion que nos deux mondes peuvent coexister sans se considérer. Tu voudrais que ta présence laisse inchangées leur vie et leurs habitudes. Que leur sourire soit sans contrepartie. Mais tu ne le peux pas. Alors tu essaies de te montrer réservé, au moins respectueux, tâchant de faire jeu égal. Mais la main qui se tend ou le sourire qui te sollicite te rappelle qu'à leurs yeux et quoi que tu fasses, tu es de l'autre monde, tu es du côté des vazahas, du côté du rêve d'abondance, inaccessible, et que ta seule présence leur est un don. Et comme il en est ainsi tu dois te rendre à l'évidence.

Tu vas alors leur offrir un sac de riz, un cahier, des stylos, parce qu'on t'a dit que c'était préférable à de l'argent. Et puis tu donneras des bonbons aux enfants, quelques vêtements, et puis les yeux, et puis les mains, et les sourires, et puis cette gentillesse nue qui t'entourent, insatiables, te rappellent que tu n'as pas les moyens d'étancher ta mauvaise conscience. Alors il te reste l'arrogance, démonstration de ton incapacité. Ils sont là sans rien face à toi mais c'est toi qui devient insolent avec ta bienveillance absurde qui confine à la condescendance des vazahas, de ceux qui t'ont précédé, de ceux qui te suivront.

Tu n'es rien, tu ne leur sers à rien. Et tu n'y peux rien.

Ta seule présence est cynique. Sans égard pour tes idées, tes intentions ou ton regard, tu perturbes des équilibres fragiles et leur rapport au monde.

Des décennies de colonisation l'ont perturbé bien plus grandement avant toi, certes, mais le seul voyage exotique parmi eux, nécessairement voyeur et aguicheur, perpétue la quête futile d'une voie inapte au bonheur, un chemin fantoche. Ils sont un peuple de l'être, tu viens du monde de l'avoir, et tu leur envoies un mirage.

Le pays est riche. Riche de savoir-faire, de connaissances de la nature, de médecines locales, d'un DSC05567.JPGrapport au monde réel que nos sociétés occidentales ont abdiqués devant l'ère industrielle. On sait tout y faire avec trois fois rien, quand nous sommes, nous, totalement dépendants des grands systèmes techniques qui aujourd'hui s'envasent dans le libéralisme économique mondialisé.

Ici évidemment, c'est la poussière qui fais partie de toi. Tu y grandis, elle colle à ta peau du matin au soir, tu t'y roules, tu t'en repais, elle te protège peut-être de démons irréels ou des parasites qui rôdent, tu t'en joues. Notre conscience hygiéniste s'en offusque. A côté pourtant, sous leurs pieds, les cultures en terrasse t'envoient à la figure l'extrême sophistication des systèmes d'irrigation, qui permettent une distribution contrôlée et équitable de l'eau, et surtout une gestion instinctivement économe de la ressource. Leur mode de vie caresse l'avenir tandis que le nôtre l'a déjà condamné, comme il a condamné notre présent au stress, à la solitude et à toutes les détresses morales.

(lire ici Mada 8 : l'amour)

16 août 2010

Mada (6) le feu

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"Nous les Malgaches, nous sommes des pyromanes." C'est Nina qui nous parle, mi amusé, mi résigné. Les paysages défilent aux teintes changeantes, mais toujours à l'horizon des panaches lointains trahissent les feux de brousse. Les flammes lèchent les bois, réduisent à rien les jeunes pousses. Et nous sommes frappés de voir partout les collines sans forêt. C'est un fléau qui te saute aux yeux. C'est d'ailleurs interdit. Mais les paysans y régénèrent leur champ, c'est un rituel fécond, sans alternative.

Une herbe verte repousse vite derrière un foin brulé. Le problème, c'est qu'à chaque fois les arbres y laissent de leur territoire, et que feu après feu, il ne reste plus guère de zones boisées. Vévé, sur le Tsiribihina, nous montrera une fois une berge rase :" tu vois, ici, il y a dix ans, quand j'ai commencé, c'était une forêt."

Une fois, au cours de notre trajet le plus chaotique, entre Belo et les Tsinghy, notre chauffeur a été pris de court par un feu de brousse qui stationnait le long de la piste. A son orée, une nuée de milans noirs traquaient les rongeurs en fuite. Il pila et s'arrangea comme il put pour faire demi-tour et s'éloigner. Rendu à bonne distance, il prit alors le temps d'évaluer la situation et opta pour une traversée rapide. Les flammes étaient à quelques mètres de nous et avançaient lentement. Le plus impressionnant alors fut leur chant, leur crépitement sauvage en marche vers la satiété.

Le feu fait partie de la vie parce qu'il porte la mort, alors on s'arrange.

C'est au feu que l'on cuisine, au feu que l'on se chauffe. Et ce n'est pas le cours du pétrole qui changera la donne. Pour des communautés entières, la récolte du bois et la fabrication de charbon, ou le transport des sacs à charbon, sont une subsistance. On y fond aussi l'aluminium pour y couler les marmites, on y chauffe la corne de zébu pour lui donner la forme des objets.

Le feu est aussi un partenaire de bivouac, pour sa lumière, pour sa chaleur, pour sa convivialité. Les piroguiers, dans leurs missions d'accompagnement, en font une fête, où est conviée l'abondance de chaire. Les reliefs des repas sont brûlés à même la plage au moment des départs.

Et ces foyers dévorent tout, même les inutiles emballages, marques de notre civilisation. Et jusqu'à notre propre condition, pauvres vazahas.

(à venir Mada 7 : nous)

14 août 2010

Mada (5) Landri

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Les Tsinghy sont un incontournable de Madagascar. Tous les touristes te le diront. Un ensemble rocheux acéré, né de la fossilisation d'un banc de corail, dans l'océan jurassique, relevé par le mouvement des plaques tectoniques, puis érodé, élimé, aiguisé par des millénaires de pluies saisonnières.

Il reste une roche gris-noir, aux impressionnantes pointes tournées vers le ciel, sur des hectares et des hectares : 100 km du nord au sud, 10 km d'est en ouest. C'est aujourd'hui un parc national, un site classé, prisé. On n'y accède qu'en 4x4, et dans le Grand Tsinghy, il faut compter de 4 à 6 heures de marche pour une visite aux crampons, à la lampe torche, au harnais et aux mousquetons.

Notre guide local s'appelait Landri. Il nous a expliqué qu'il avait été admis comme guide sur concours, DSC05448.JPGpuis qu'il avait reçu trois mois intensifs de formation : deux mois théoriques sur la faune et la flore de Madagascar, puis un mois sur le terrain. Il nous a raconté que le nombre de touristes avait baissé drastiquement depuis les événements politiques de 2009 - qui fut une année blanche. A la haute saison, le site accueille 200 touristes par semaine environ, contre 800 auparavant. En fonction de l'affluence, il peut ne travailler qu'un jour sur deux, laissant le relais à ses collègues. Il n'a pas de travail durant les quatre mois de la saison des pluies, de mi-novembre à mi-mars.

Quand Igor lui annonçait redouter la traversée du pont suspendu au dessus de la gorge, il s'en amusa benoîtement puis le rassura : nous prendrons le temps qu'il faudra, ne vous inquiétez pas. Il le prit malicieusement en photo avec l'appareil qu'il lui avait confié au moment de se lancer, puis le lui rendit d'un joyeux "c'est dans la boîte" une fois de l'autre côté. Plus tard, il nous révèlera qu'il arrive souvent, à ce stade de la randonnée, que des touristes cannent et fassent machine arrière. Bien lui prit de ne pas nous en parler avant : Igor aurait pu en concevoir un authentique projet d'abandon...

DSC05533.JPGLa marche fut sportive, escarpée, il fallait souvent se faufiler dans des cheminées étroites. Ma nièce S. marchait devant fièrement, au contact du guide. Igor et moi ne le perdions pas de vue non plus, tant pour ses explications que pour ses yeux espiègles. Avec lui, nous rencontrâmes les trois espèces diurnes de lémuriens, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Nous fîmes connaissance avec le pachipodium, un cactus qui, prenant de l'âge et de la force, devenant un arbre solide, se dépare de ses épines. Nous découvrîmes le stratagème des fourmis mangeuses de serpent.

Lui tombait dans un autre stratagème, celui que lui tendait ma jeune nièce. Si je fus surpris de voir dans l'après-midi leurs mains s'enlacer lors d'un transfert entre deux sites, je compris qu'il n'y avait lieu ni d'endiguer le flot de l'envie qui affluait en elle de ses tréfonds mystérieux, ni de m'en offusquer. J'étais plutôt rassuré que son choix se soit arrêté sur lui plutôt que sur un autre. J'eus juste préféré que sa première fois ne tombât pas sur moi, pour m'épargner de ramener à ses parents, qui me l'avaient confiée en responsabilité quoi qu'elle fut majeure, l'image du piètre chaperon que j'avais été.

Landri avait connu l'amour mais allait le faire découvrir à une ingénue, ignorant sa fragilité, projetant sans doute en elle à la fois son désir d'homme et son insondable rêve d'extraction d'une condition austère.

Il ne lui fut pas simple, le lendemain matin, de venir me saluer comme chef de famille pour nos ultimes adieux. Il avait au fond des yeux le remord géné de la transgression. Mais il laissait en S. une petite flamme, une braise, que ravivent depuis les photos, les vidéos, ou de courtes conversations téléphoniques.

C'est cette nuit-là, qu'il eut ses 25 ans.

Qui peut dire aujourd'hui si un feu naîtra de ce charbon incandescent, ou si une pluie imprévisible viendra l'éteindre ?

(lire ici Mada 6 : le feu)

12 août 2010

Mada (4) l'eau

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L'eau : le souvenir le plus intense que je garderai de Madagascar et de ces vacances trépidantes, en particulier notre excursion de trois jours en pirogue sur le Tsiribihina. Trois jours de vie sur le fleuve, au bord du fleuve, au rythme de son courant, de sa dérive, la rencontre furtive avec les peuples de l'eau.

J'ai été injuste d'écrire d'abord sur la terre. L'eau devait être la première matière, le premier élément, le premier mythe, c'est évident.

Nous étions arrivés la veille, au crépuscule, à Miandrivaso. La ville de nos adieux à Nina. Et le lendemain, de bonne heure, avions procédé à notre enregistrement à la Mairie et auprès des services de police, comme il est d'usage. Nous avions aussi acheté quelques packs d'eau, deux bouteilles par jour et par personne, avait dit notre nouveau guide Vévé, plus quelques bouteilles pour les besoins alimentaires.

Dans un certain chahut, joyeux, nos bagages avaient été embarqués, ajustés pour constituer nos dossiers, recouverts des matelas de mousse qui allaient faire le confort de nos bivouacs, puis nous étions montés nous installer.

Nous n'étions pas encore sur le Tsiribihina, mais sur l'un de ses affluents : le Mahajilo.

La première heure du voyage fut ralentie par des bancs de vase. C'est que la rivière est vivante. A la saison des crues, elle occupe son lit majeur, pétrie de courants impétueux qui déplacent par paquets volumineux le sable et la terre. Peu à peu, son niveau baissant, elle révèle un lit transformé, resserré, se morcelle en deltas intérieurs, les passages navigables fluctuent. En juillet déjà, à hauteur de Miandrivaso, ils sont difficiles à déceler. Plusieurs fois, nous avons du mettre les pieds dans l'eau et charrier la pirogue pour la remettre à flot. En septembre et octobre, l'embarquement se fera plus bas et les embarcadères se rejoindront en voiture.

Puis la descente s'était faite douce.

Je ne sais pas si décrire ce qu'inspire l'eau, la proximité avec l'eau, le contact physique avec l'eau, sa simple contemplation quand elle prend la forme d'une rivière, est à la portée des hommes. L'eau rafraichit, elle miroite, elle scintille, elle irise, elle tangue, elle berce, elle nourrit, elle relie, elle purifie. Elle te transforme. Et pendant trois jours nous étions dans cette magie-là, portés par la plus spectaculaire prestidigitation de la vie.

DSC05246.JPGDe l'aube au soir, nos piroguiers payaient de leur personnes, en inlassables mouvements de pagaie et en sourires réconfortants. Par acquis de conscience, je m'éreintais quelques fois dans un relais où j'éprouvais l'énergie sournoise qu'il fallait mettre pour mouvoir pareille embarcation. Le kayak sur la Dordogne, c'est une sinécure.

Nous étions cinq, dans notre pirogue : notre équipée d'origine - Igor, ma nièce S. et moi -, notre guide Vévé et le jeune piroguier Edmond. Nos bagages, le matériel de camping fourni par l'agence, des victuailles parmi lesquelles deux poules vivantes, finissaient de nous lester.

Nous croisions des pirogues qui remontaient le courant poussées par une longue gaule, des pêcheurs qui rabattaient le poisson vers leurs filets à grands coups de bâtons dans l'eau, ou qui relevaient leur prise - il nous est arrivé une fois de leur acheter notre friture en route, dans une transaction qui se fit au milieu du fleuve. Près des villages, des femmes et des enfants lavaient du linge, de la vaisselle ou faisaient une toilette voluptueuse. A l'écart, des hommes se baignaient nus, surpris par le sillon silencieux de nos barques, comme le furent parfois des crocodiles étendus sur des branches au soleil.

En route, nous vîmes plusieurs fois des crocodiles, des caméléons, des lémuriens, des chauves-souris. Au rayon ornithologique, il y eut des hérons, des martins-pêcheurs, des guêpiers, des sarcelles, des faucons, des milans noirs.

A la surface de l'eau, une fine poussière portée par le vent ou tombée d'une digue formait une pellicule rougeâtre qui dans le courant devenait une écume sur laquelle se fixaient de jeunes pousses de jacinthe d'eau.

Le dernier jour, alors que nous déjeunions sur une berge, un nuage de criquets dont nous avions auparavant observé les ravages, passa longuement à proximité de nous tandis qu'un riziculteur tentait de dissuader les bestioles de se poser sur son champ en tambourinant sur une marmite en aluminium. Igor fut pris d'une de ses crises d'hystérie dont il a le secret. Les insectes, c'est sa phobie.

Nos deux nuits sur d'étonnantes plages de sable furent des moments de grâce, baignés de pleine lune. Tout semblait s'y être arrêté. Aux commandes sur deux braseros, se faisant chef, Vévé nous préparait des filets de zébu à l'ail et aux légumes sautés, ou grillait nos poulets plumés. La deuxième nuit, comme envoyés par la lune, des enfants vinrent chanter et danser sur le sable, au son d'une cabosse, la guitare artisanale malgache. Ils nous initièrent à une danse que nous baptiserions plus tard Sur la route des Tsinghy, en référence à la piste défoncée qui y mène et au déhanchement fort semblable qu'elle impose. Ils se moquèrent d'un rire embarrassé des trois sacs de riz que leur offrit ma nièce, nous signifiant que là aussi, une fois éclipsé l'enchantement céleste, le souvenir aurait sans doute eut meilleur goût aux saveurs de l'argent...

A Madagascar, il n'y a pas une eau. Il y en a plusieurs. Au moins deux. La leur, c'est celle de la pluie DSC05135.JPGqui irrigue les terrasses, stockée, distribuée avec l'intelligence de la vie ; c'est celle de la rivière avec laquelle tout se lave ; c'est celle des puits ou des ruisseaux, que l'on boit, dans laquelle on cuit le riz.

Et la nôtre, celle du vazaha, qui se vend en épicerie 1200 aryari (45 centimes d'euro) le litre et demi dans des bouteilles en plastique.

Nina, notre premier chauffeur, s'amusait à nous dire : "Vous les vazahas, vous avez un estomac de bébé. Nous les Malgaches, nous avons un estomac de zébu". De fait, notre eau ne les intéressait pas. Le contenant avait plus de prix que son contenu. On nous en a réclamé souvent, des bouteilles, mais vides, pour en faire des candélabres ou des gourdes. Pour rien au monde, ils n'auraient voulu de notre eau...

Notre eau, la leur, le marchand et le sacré, l'utile et l'inutile... Qu'ils prennent bien garde à ce que notre modernité et ses perversités ne les rattrapent trop vite !

(lire ici : Mada 5 : Landri)

08 août 2010

Mada (2) la terre

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Si une chose te frappe, quand tu parcours Madagascar, c'est la terre. Sa couleur, sa texture, son grain, sa présence. La terre y est belle, épaisse, dense, intense, affirmée. Rouge et argileuse, verte et ferrugineuse, noire et féconde. Rouge, surtout.

Les paysages sont modelés par l'ouvrage agricole, les terrasses et les canaux façonnés dans cette argile - si souple que la bêche malgache en forme de large couteau, ou de pelle en demi-lune, y pénètre docilement. Le sol gorgé est égalisé d'une charrue tirée par une paire de zébus.

DSC04947.JPGPrès des villages, dans la région centrale du plateau, certains champs sont transformés le temps d'une récolte en briqueterie. On y découpe des pavés de terre qu'on laisse sécher, à plat d'abord, à même le sol le temps qu'ils durcissent, puis en pyramides aérées. On les cuit ensuite sur place, dans des fours de circonstance construits de cette même terre. Parfois, mélangés à de la paille de riz et à de la bouse de zébu, autrefois aussi à des blancs d'œuf, on en fait l'enduit extérieur des murs d'habitation, d'un brun rouge sombre, presque basque.

La terre première et la terre transformée se côtoient, unies dans la même destinée par la main de l'homme qui n'en conjure pas le sens. Le paysan est aussi le maçon et de ce labeur il entretient son champ, draguant en deçà de son ourlet la terrasse que trois ou quatre saisons de pluies avaient encombrée de sédiments.

Les coteaux sont habillés de ces usages, d'où résulte un patchwork dont les motifs épousent le relief. DSC05145.JPGLes cultures, rizicoles ou maraîchères, se dessinent en courbes de niveau.

Sur la route d'Antananarivo à Antsirabe, durant notre hiver austral de juillet, y dominait le vert tendre des jeunes pousses. Au delà d'Antsirabe, vers l'ouest, les teintes de ce manteau se faisaient plus paille. Nous éloignant encore  par la Nationale 7, les terrasses se concentraient dans le creux des vallons. Les courbes douces des friches rases étaient parfois scarifiées de sillons sanglants, laissant à nu des canyons précaires de sable rouge. Au loin, des panaches opaques zébraient le ciel d'auréoles ombrées, révélant une pratique d'écobuage largement répandue quoique formellement interdite.

La terre est aussi la poussière dont les corps se parent, soulevée par les troupeaux de zébus ou d'intrépides 4x4 touristiques. Elle est consubstantielle. Ici, on ne s'en prémunit pas, on s'y vautre, sensuelle, annonciatrice du bain que l'on prendra nu au bord de la rivière ou dans un canal d'amenée.

DSC05399.JPGCette terre si prompte à prendre les sols, les corps, les murs est surtout généreuse. Sa prodigalité remplit les greniers à riz et les marchés. Quatre mois avant la fin de la saison sèche, elle ne nous disait pas si les réserves suffiraient cette fois à attendre le retour de la pluie, ou si - effet probable des bouleversements climatiques - les pluies seraient encore retardées cette année, laissant certains villages en situation de disette.

C'est drôle parce que, vois-tu, de tous les objets d'artisanat, certains dans des arts magnifiques, qu'il nous a été donné de voir, en raphia, en corne de zébu, en bois sculpté, en pierres précieuses, en aluminium de récupération, en broderies... aucun n'était fabriqué en terre. Trop sacrée sans doute pour être mise au service de la futilité et livrée à la dépravation touristique.

(lire ici Mada 3 : Nina)