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28 octobre 2012

pain perdu

 pain perdu.jpg

Conversation de médecins, dans une clinique privée de Paris, mardi soir, vers 19h : "Alors, ils ont signé, nos syndicats ? Il est à combien le plafond ? Ah bon, y'a plus de plafonnement ? Pour le bloc non plus ? Mais comment ils ont obtenu ça ?" Pour mémoire, deux fois et demi le tarif sécurité sociale, ça faisait 58 euros pour une consultation généraliste, 82 euros pour une consultation de spécialiste. Dans un mois, je suis bon pour une coloscopie, c'est de mon âge, avec dépassement d'honoraire à tous les étages : cardiologie, anesthésie et gastro-entérologie. Champagne ! Le changement, c'est maintenant, et il troue le cul !

Dialogue entendu derrière moi, lundi, Salle Pleyel, avant que les musiciens de l'orchestre ne s'installent. "- Les travaux pour la Philharmonie ont pris beaucoup de retard, il paraît". "Ah bon ? Mais ils la font où, cette Philharmonie ?" "- Ben du côté de Montreuil, je crois, là où il y a la Cité de la Musique..." "- Ah oui, c'est vrai qu'il faut aussi civiliser l'Est..." Qui dit qu'on n'est pas capable de compassion, avenue Foch ?

En attendant, comme je n'ai renoncé ni aux soins, ni à la musique, je reprise mes chaussettes. J'ai fait vœux d'abstinence sur les sorties-resto. Et les campagnes publicitaires contre le gaspillage alimentaire me glissent dessus, vu que je suis depuis toujours un maître dans l'art d'accommoder les restes. En trois ans, mes caddies hebdomadaires à Carrefour Market sont passés de 70 à 110 €. Et tout n'est pas à cause de ma simili-conversion au bio...

barbara hannigan dans lulu.jpgLe week-end dernier, mon ami d'amour et moi nous sommes tout de même offerts une nouvelle version de Lulu, à La Monnaie de Bruxelles. Barbara Hannigan, que j'avais admirée à Aix cet été dans le somptueux Written on Skin, de George Benjamen, y habitait le rôle titre avec maestria et sensualité.
 
L'escale à Bruges, avec son beffroi, sa promenade en barque, sa carbonnade de bœuf et son chocolat, fut romantique à souhait. Les champs boueux des alentours se voyaient labourés par la frénétique mise en pot des chrysanthèmes et leur chargement dans des dizaines de camions prêts à s'engouffrer vers les quatre coins d'Europe. J'y inaugurai ma toute nouvelle voiture, avec boîtier automatique, alors même que je peine à vendre ma Mégane précédente. Effet, sans doute, de la crise et du rétrécissement du marché. Je baisse le prix de 500 euros chaque quinzaine, et ça fait deux mois que ça dure. je vais finir par la vendre pour trois caramels mous, et j'y aurais laissé plus que ma chemise. Je suis peut-être parti pour faire pain perdu tous les jours de la semaine pour les trois prochaines années, s'il ne se passe rien...

West Side Story fait son retour à Paris, théâtre du Châtelet. J'ai des places, yeah!, Mais pas pour tout de suite. Les émeutes urbaines et les amours illicites s'y conjuguent dans une tension dramatique que j'adore. Notre gouvernement s'apprête, lui, à rendre toutes les amours licites. Parviendra-t-il à nous préserver des émeutes, à force de capituler devant les puissances d'argent ?

Mercredi soir, je descends rejoindre ma petite famille dans notre village du Lot. On va se serrer fort contre maman et tâcher de nous tenir chaud. Papa sera mort depuis vingt ans. Et des angoisses la tourmentent.

15 avril 2012

au printemps de quoi rêvais-tu ?

train5_c9m.jpg

J'aurais pu donner une autre titre à ce billet : "pourquoi je monte dans le train". Ou "résister au vertige".

Mais c'est le meeting sur les plages du Prado, hier à Marseille, sa conclusion que Jean-Luc Mélenchon a empruntée à Jean Ferrat, et le goût que j'ai retrouvé pour le rêve d'un printemps ininterrompu, qui m'auront finalement orienté.

Ma trêve berlinoise ne m'a pas éloigné de ma ferveur électorale revenue. Mais elle a constitué une respiration lyrique exceptionnelle de beauté. Outre le Schiller Theater, où j'étais déjà allé l'an passé voir La Walkyrie, de Richard Wagner, dans la mise en scène de Guy Cassier, et où je suis retourné cette fois, toujours sous la baguette de Daniel Barenboïm, pour y découvrir une version détonante de Lulu, j'ai pénétré dans le saint des saints de l'acoustique orchestrale, la Philharmonie, et le soir de Pâques dans l'impérial Konzerthaus pour y écouter religieusement la Messe en si de Bach.

Mon séjour berlinois m'aura aussi conduit vers les ruines du mur. Je me suis amusé de constater que berlin,lulu,mélenchon,présidentielle 2012pas plus que moi, la plupart des touristes ou des visiteurs, même les Allemands, n'était capable de comprendre laquelle, des deux parties de la ville séparées par ce lambeau, appartenait autrefois à l'est et laquelle à l'ouest. Autrefois. Il n'y a pas si longtemps. Même pas vingt-cinq ans.

J'avais 11 ans quand, à la faveur du jumelage qui liait Argenteuil, où j'habitais alors, à Dessau, je participais pour un mois à une colonie de vacances en RDA. Lever du drapeau au petit matin, hymnes nationaux ou révolutionnaires, mais aussi jeux d'enfants, sorties, amourettes... Les images que je ramenais de ce séjour resteront embrouillées, mais nourriront durablement un imaginaire défiant à l'égard de ce socialisme suranné et hors du temps.

Les anti-corps sont encore dans mon sang. J'en parlais vendredi soir avec un ami : notre socialisme à la française, dans ses traditions idéologiques les plus profondes, est parsemé d'accents libertaires. L'esprit de révolte est chez nous à la fois dirigé contre l'ordre établi, qui nous étouffe, que ce soit sous les traits d'un Sarkozy ou d'un autre, mais aussi contre le risque naturel qui nous menace à tout instant, dès lors que nous prenons part à un collectif, d'y laisser notre libre arbitre et d'encourager les dérives. L'Internationale ne clame-t-elle pas qu'"il n'est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni César ni tribun" ? Voir le succès des rassemblements populaires qui réunissent le peuple de gauche dans cette campagne, voir les sondages nous autoriser à espérer la reconstruction d'une nouvelle gauche de recours, peut donner le vertige, d'autant qu'on sait ce que ce succès et cette nouvelle espérance doivent au talent de son leader.

J'en entends autour de moi qui, mal à l'aise pour en rire, refusant de se voir en suivistes, ressentent le besoin de se rassurer. Proches de moi par les valeurs, par le parcours, par l’espérance, ils s'empressent de s'enfuir vers un vote minoritaire, ou marginal, se mettent à dénigrer la foule, comme pour s'immuniser de la toujours possible dérive sectaire. Il n'est forcément pas difficile, dans l'abondant programme du Front de gauche, de trouver ici ou là une proposition mal ficelée, énoncée un peu vite, où nourrir son scepticisme et en constater un désaccord. Ni de connaître tel ou tel leader de telle ou telle de ses composantes, peu en cohérence par ses actes avec ce que porte le programme "l'humain d'abord". Au fond, ça les rassure. Et chacun détermine ainsi où il situe l'équilibre entre cette part de clairvoyance, de liberté, voire de vigilance, même si elle signifie en la circonstance le choix de l'impuissance, et le fait de prendre part au mouvement en train de se faire, au moment où il écrit une page d'histoire.

Parmi les remarques les plus construites, celles qui n'insultent pas trop l'avenir, à mille lieu des caricatures de Jean-Vincent Placé ou de Daniel Cohn-Bendit, il y a celle-ci, où ce militant d'EELV explique pourquoi il ne monte pas dans le train du Front de gauche.

berlin,Lulu,Mélenchon,présidentielle 2012Et bien moi, les yeux ouverts mais le cœur battant, parce que j'ai connu assez d'occasions manquées, parce que j'en ai soupé des scores du Front national qui dénaturent les choix électoraux, parce qu'on doit au Front de gauche d'avoir vu les enjeux écologiques revenus au devant du choix de société, parce que pour la première fois depuis longtemps je me prends à croire que nous pourrons échapper au fascisme, je suis dans ce train. Sans état d'âme. Être dedans pour ne pas le regarder passer. Ni courir derrière, en suiviste.

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Au printemps de quoi rêvais-tu?
Vieux monde clos comme une orange,
Faites que quelque chose change,
Et l'on croisait des inconnus
Riant aux anges
Au printemps de quoi rêvais-tu?

Au printemps de quoi riais-tu?
Jeune homme bleu de l'innocence,
Tout a couleur de l'espérance,
Que l'on se batte dans la rue
Ou qu'on y danse,
Au printemps de quoi riais-tu?

Au printemps de quoi rêvais-tu?
Poing levé des vieilles batailles,
Et qui sait pour quelles semailles,
Quand la grève épousant la rue
Bat la muraille,
Au printemps de quoi rêvais-tu?

Au printemps de quoi doutais-tu?
Mon amour que rien ne rassure
Il est victoire qui ne dure,
Que le temps d'un Ave, pas plus
Ou d'un parjure,
Au printemps de quoi doutais-tu?

Au printemps de quoi rêves-tu?
D'une autre fin à la romance,
Au bout du temps qui se balance,
Un chant à peine interrompu
D'autres s'élancent,
Au printemps de quoi rêves-tu?

D'un printemps ininterrompu

20 novembre 2011

la folie Lulu

 

lulu by lou reed & metallica.jpg

Le monde est converti à Lulu. Tout le monde est Lulu. Lulu par-ci, Lulu par-là. Lulu rend fou. L'Opéra de Paris a repris la production de Willy Decker, avec Laura Aikin dans le rôle titre. C'était si bien que j'y suis allé deux fois. Le théâtre de la Ville a programmé une version théâtrale, confiée au Berliner Ensemble de Bertold Brecht dans une mise en scène de Robert Wilson. C'était si tentant que je suis allé acheter mes places dès sept heures, un matin où le guichet ouvrait à onze. Daniel Barenboïm en dirigera une nouvelle lecture, à l'opéra de Berlin Unter den linden. C'est si irrésistible que je m'en retournerai outre-Rhin, à l'occasion du festival de Printemps au Schiller Theater...
 
Rien ne m'arrête plus pour Lulu. Pour elle, insaisissable, si loin de mes fantasmes, mais si intrigante. Innommable bien que nommée. Au passé imprévisible et au destin inéluctable. Aimée et égorgée. A la route d'amour et de mort. Au parfum de désir et de désespoir. Cette autre incarnation de l'impossibilité amoureuse. Cette jetée où viennent inexorables se dérouler et se fracasser les jeux de pouvoir et de possession. Cet hymne à la liberté, à la futilité, au tragique de la vie. L'éclairage qu'il manque aux affaires DSK.
 
Decker et Wilson l'inscrivent dans une épure, dans des lignes sobres où l'on espère la lire, quand lulu_02.jpgOlivier Py l'avait plongée dans un univers foisonnant, mouvant, enfantin. Ils l'entourent de silhouettes dessinées. Elle est là, matériellement présente à nos regards, et pourtant elle s'échappe, s'échappe sans cesse. Toujours authentique mais jamais sincère. Je m'imprègne de la musique, dense et exigeante, d'Alban Berg, j'en attends désormais les exultations. Et puis j'ai découvert cet objet théâtral non identifié, mêlant ombres chinoises et débits mécaniques, chansons de cabaret et estampes sophistiquées. C'est fascinant de voir comment une œuvre écrite il y a un siècle, inscrite au patrimoine, stimule une telle diversité d'approches. Comment une créature incarnée et désincarnée, désirable et désirée, esprit de la terre et boîte de Pandore, déchire toute raison !

Une des filles du Kitkat club s'appelait Lulu, dans Cabaret, hier soir, sur la scène du théâtre Marigny. Lulu investit aussi la musique métal, avec la sortie d'un album éponyme de Lou Reed & Metallica, chez Universal. Et Lulu Gainsbourg - oui, Gainsbourg nous avait pondu un Lulu, il y a quelques temps déjà, dont dont on avait à peu près tout oublié - un homme à la voix fragile, un fils de mordu de musique, il décide enfin de se faire connaître en enregistrant des chansons de son père...

Lulu ? Une folie, je te dis !

 

10 octobre 2011

quand je prends la queue en main

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C'est au petit matin que j'aime le mieux les queues. Je m'étais bien habitué, depuis deux ans, à mes aurores de la Bastille. Ma queue préférée. Nous commencions doucement, elle et moi, puis elle gonflait au fil du temps, réservant à chaque étape de nouveaux jeux. Parfois, elle battait froid, d'autres fois elle restait riquiqui jusqu'à la fin de la nuit. D'autres encore, elle atteignait des sommets dès la veille au soir. Mais, changement des règles... Les ruptures font parti de la vie, j'ai été triste de l'abandonner. Aujourd'hui, mes rendez-vous de Bastille me coûtent beaucoup plus cher, et il m'arrive de m'y ennuyer.


Alors je vais parfois draguer ailleurs. Je passe beaucoup par Internet. D'ailleurs, avec un peu d'organisation, et en sachant bien ce qu'on cherche, on y trouve encore des plans à 10 euros.

Mais bon, l'appel de l'aventure, l'adrénaline, le manque... tu connais. J'ai replongé et suis allé traîner à l'aube, vendredi, du côté du Châtelet. Au début, j'étais presque seul. Un autre gars, arrivé le premier, cinquantenaire mais apparemment inexpérimenté, semblait partagé entre réserve et excitation. Les queues, il n'en avait apparemment pas connues beaucoup. Il était du genre à attendre de voir ce qui se passe. A tromper sa gêne dans d'inutiles bavardages. Une troisième personne est arrivée, il était déjà 7h30, puis une quatrième, allemande, avec qui nous avons échangé quelques banalités sur Berlin et l'immobilier. Le cinquième gars qui arrivait était exactement mon type : jeune, œil rieur, décontracté, cheveux longs ondulés, tabac à rouler, un léger accent du sud...

J'ai désormais suffisamment d'expérience dans ce domaine pour savoir que les queues, il faut les prendre en main avant qu'il n'y ait foule, sinon elles partent en quenouille.

J'ai donc sollicité mes compagnons d'errance, ai récupéré des feuilles de papier, que j'ai soigneusement pliées et déchirées en petits coupons, et un stylo pour y inscrire "Lulu", suivi d'un numéro. De 1 à 32.

théâtre,lulu,théâtre de la ville,kurt weil,bertolt brecht,robert wilson,berliner ensemble,fisoCar nous ne fûmes, finalement, pas si nombreux. La guichetière du Théâtre de la Ville s'était évertuée ces derniers jours à décourager par téléphone tous les amateurs de ce spectacle attendu dirigé par Robert Wilson, qui fera venir à Paris la compagnie mythique du Berliner Ensemble, fondée par Bertolt Brecht. Même les abonnés n'avaient pas tous pu avoir de billet, c'est vous dire, ce serait la cohue, il faudrait venir avant six heures du matin, n'y comptez même pas mon brave monsieur... Apparemment, son sketch, répété à l'envie si j'en crois chacun des passionnés rencontrés ce matin-là, avait réussi, car il n'y eut ni foule ni émeute.

Dotée de ses numéros d'ordre, la queue est devenue une petite masse vivante et conviviale, d'où chacun pouvait s'échapper quelques instants pour un café ou une course. L'ambiance de Bastille avait rené. Mon cinquième gars du petit matin s'est avéré être décorateur aux ateliers de l'Opéra national de Paris. Il parlait des processus de fabrication et c'était passionnant. Ayant pu voir en avant première certains des spectacles actuellement à l'affiche, Tännhauser et Faust, il m'en a donné grande envie.
Et j'ai obtenu les deux places auxquelles j'avais droit.

(Pour ceux qui veulent s'y essayer, il y a mise en vente de l'ultime contingent de places vendredi prochain, le 14, et là, il est probable qu'il faudra encore se lever tôt et prendre son mal en patience. Prépare tes coupons !).

Quelques minutes plus tard, j'allais nager à Roger Le Gall - oh, juste quelques longueurs en dos pour me remettre en forme, et dans le vestiaire je pris une autre queue en main. Les yeux dans les yeux, celle-ci. Et je pris une main par la queue. Lui arrivait pour commencer sa séance, j'avais moi un rendez-vous professionnel à honorer, un sourire et un clin d’œil suffirent à nous dire au-revoir...

Poursuivi par les queues, décidément, un gros bouquin dédié surgissait dans la même soirée, au titre sans équivoque - "Big bites 3D" -  sous la forme d'un cadeau de ses amis espiègles à ma copine Fiso, qui fêtait ses vingt ou trente balais j'ai oublié, dans un café de la rue Richelieu. Des beaux spécimens, assurément, qui n'attendaient que des mains pour... Sauf que le copain espiègle en question racontait à l’intéressée que, question astiquage, il s'en était occupé avant de venir, on attendait donc de comprendre de quoi il en retournerait.

Tiens, pour les amateurs de Brecht et de Kurt Weil, je suis donc allé voir L'Opéra de Quat'sous à théâtre,lulu,théâtre de la ville,kurt weil,bertolt brecht,robert wilson,berliner ensemble,fisoSartrouville samedi. Ça valait largement le déplacement, belle mise en scène, étonnante symbiose entre les acteurs-chanteurs et les musiciens. A "l'homme est un loup pour l'homme", Brecht ajoute : "mais il oublie souvent qu'en fin de compte, il est un homme". Et moi : "doté d'une queue, pour le meilleur et pour le pire".

14 septembre 2011

rentrée musicale à couteaux tirés

la douleur.JPG

Ce soir, Salomé sera ma rentrée musicale. Une rentrée sauvage, forcément primale. Strauss, Wilde. L'impossibilité amoureuse transgressée à mort. Sauvage, Angelika Denoke que j'avais vue à Londres dans la mise en scène audacieuse et sensuelle de McVicar, reprendra son rôle.

Sauf qu'il m'en a coûté 55 euros. Finies les queues à quatre heures du matin pour obtenir des places à 20 pour les copains et moi : j'ai sombré dans l'abonnement, unique moyen de satisfaire mon addiction lyrique.

S'enfileront à la suite Lulu - une autre "tueuse" - pour deux nouvelles interprétations et une virée à Berlin au Printemps, à l'occasion de ses fiançailles avec Barenboïm, Pelléas et Mélisandre, sans trop savoir si je finirai par y adhérer, une Flûte enchantée aux Champs-Élysées, et une bonne vingtaine d'autres concerts qui me balanceront de terrains de connaissances vers des nuages inconnus : pour le coup, je me suis vengé sur les billets à 10 euros de la salle Pleyel, dont ils n'ont pas encore eu la peau...

J'avais rarement aussi bien approvisionné mon panier musical au 15 septembre d'une saison. J'en connais qui vont encore me reprocher de ne pas être dispo pile le soir où ils organisent une soirée... Mais c'est ça, ou la ruine musicale, alors.

Ah! et puis j'ai l'intention de viser un peu du théâtre - version chantée ou non. Beaucoup de choses me tentent : la rencontre amicale déchirée par la guerre entre le Richard Strauss de Salomé et le Stephen Zweig de l'Ivresse de la métamorphose, qui me bouleversa en son temps ; une Douleur qui porte bien son nom, où derrière Dominique Blanc et Patrice Chéreau se cache un magnifique talent, à qui mon cœur et ce blog consacrèrent une rubrique émue ; une version allemande, jouée et chantée de notre éternelle Lulu, par le Berliner Ensemble de Brecht himself ; quelques Genet ; et pourquoi pas une comédie musicale puisqu'il paraît que Cabaret revient à Paris !

Le traitement de mon talon, à hautes doses d'anti-douleur, a fini par soulager mon dos. Mes pannes de cœur sont éclipsées derrière mes peines de sexe. Et la Fête de l'huma viendra me rappeler qu'on peut s'ouvrir à l'art vivant, lui consacrer une place qu'on n'aurait pas imaginée, et demeurer quelqu'un du peuple.

Après tout, s'accrocher à l'art quand tout te pousse vers la sortie, c'est déjà une façon de résister.

02 décembre 2010

entre deux B

underwaterbutts.jpg

J'ai donc quitté hier soir les bains Rudas sans avoir touché un homme. Je ne sais pas bien si en me caressant, je fixais dans les yeux l'homme qui me faisait face ou la cabine dans laquelle il se trouvait, si c'est sa queue, dans son inconsistante croissance qui me faisait bander, ou la réminiscence des attouchements que j'y eus lorsque j'y rencontrais l'ami d'amour qui me poursuit - déjà trois ans et demi, mon Dieu ! - si le dégoût qui me prit venait de la bedaine du bonhomme ou de l'idée qu'il y soit, depuis, venu y rencontrer des rivaux, qu'il en rêve encore ou en conçoive l'inépuisable projet... Mais qu'étais-je, moi-même, venu y faire d'autre ?

Je suis rentré par le 86, comme autrefois. Dans la même nuit humide et pénétrante. Je suis descendu à Császár-Komjádi, comme avant. Comme avant, j'ai marché vers le feu, ai traversé la large avenue qui longe le Danube, ai continué sur le parking où samedi prendra place un petit marché misérable. J'avais face à moi l'immeuble où durant quatre ans j'ai habité, à la fin des années 90, et j'ai bifurqué vers la gauche, pour casser une petite graine dans un restaurant que je connaissais bien.

Le Poco Loco est devenu le Pata Negra. Effet de mode, sans doute. La déco aux tons chauds a laissé place à de sobres céramiques aux motifs bleus, les murs sont habillés d'affiches de corridas, on y sert à présent tapas et flamenco. J'y ai commandé une tortilla, puisqu'à Barcelone, j'étais passé à côté.

Ma foi, en dehors de quelques clichés en guise de référence, l'ambiance avait peu à voir avec celle des bars à tapas où nous sommes allés nous régaler à Barcelone le mois dernier. Mais puisque j'y ai été ainsi replongé par hasard, et que tu m'y as invité... partons d'un B à l'autre, de Budapest à Barcelone !

Vérification faite, Barcelone ne porte bien qu'un "n", même si mon index droit s'obstine à en taper deux, et je crois avoir trouvé l'origine de mon erreur : c'est Barcelonnette : là où mon frère a fait son service chez les chasseurs alpins, là où ma cousine a vécu pendant près de dix ans, là où ado nous allions faire un peu de ski... Rien à voir, donc !

Barcelone, j'y étais allé déjà trois fois. La première peu de temps après que mes parents eurent quitté IMG_4565.JPGla région parisienne pour revenir s'installer dans le sud. Sans doute à la toute fin du franquisme. J'en garde les souvenirs d'un ado traîné par ses parents : un soleil accablant, de la fatigue, de la soif, une lumière quasi aveuglante, quelques noms aussi de lieux mythiques auxquels il fallait rendre hommage et qui me sont restés, sans que je n'y trouve alors rien de véritablement sublime : Gaudi, Parque Guel, Sagrada Familia...

La seconde fois, j'étais déjà quelqu'un et je fus invité aux Jeux Olympiques, avec quelques centaines d'autres jeunes. Je logeais dans un hôtel de la Costa Brava, dans un immeuble avec piscine au milieu des baraques à saucisses pour touristes allemands alcoolisés. Je n'allais en ville que pour les compétitions et mon seul souvenir un peu fort, c'est la médaille d'or de Marie-José Pérec. Je ne me souviens même pas avoir reluqué des garçons lors de ce séjour-là.

La troisième fois, c'était à la fin d'un été humide, avec Igor et nos deux mamans. Une courte escale et deux nuits d'hôtel. Je me souviens avoir galéré pour garer la voiture, marché dans des ruelles sales, trouvé par défaut un resto sordide, mal dormi, et n'avoir rencontré dans la Sainte-Famille qu'un chantier étriqué et une ballade vertigineuse. Souvenir gris. Avec un Igor qui depuis dix ans cultive cette mémoire d'une ville à la réputation surfaite, au fond profondément sale et arrogante.

C'est donc finalement la première fois que j'allais vraiment à Barcelone. L'âme libre et le cœur en éveil. Plein du désir de trouver la ville belle et aimable. Et de m'y laisser surprendre. Certain d'y voir de belles choses.

IMG_4273.JPGLa plus belle de toutes fut sans aucun doute le Gran teatre del Liceu, en plein centre, où était donnée la nouvelle mise en scène de Lulu par Olivier Py, avec Patricia Petitbon dans le rôle titre, et un casting génial d'où il n'y avait aucune voix à jeter. Je m'y étais préparé pour recevoir ce spectacle comme un événement. J'en avais dompté les accents ingrats, j'avais pénétré l'intrigue, et chacun des personnages, je m'étais violé d'une certaine façon pour ne pas passer à côté de cet opéra, mythique bien que très ardu.

Je n'ai pas été déçu, ni de ces efforts, ni du monument. Magnifique ! Patricia Petitbon incarnait à merveille cette Lulu, femme libre et esclave à la fois, cruelle et rebelle, insouciante et dominante, tour à tour triomphante et décadente. Plus qu'un opéra de plus, ce fut une expérience, unique, dans un lieu chargé d'histoire, en plein coeur de Barcelone. Je crois que ce n'est pas demain que je vais oublier cet épisode de notre tourisme lyrique ! D'ailleurs, je le poursuis : samedi à Budapest, forcément plus classique, ce sera La Bohême et ça tombe bien, car depuis la Messa di Gloria du mois dernier, je commence à écouter Puccini autrement.

Le Musée Picasso était intéressant. J'y ai compris à quel point l'artiste avait passé sa vie à apprendre à dessiner comme un enfant. Fils de peintre, il avait acquis enfant, sans doute par mimétisme, toutes les recettes de l'académisme. A treize ans, il peignait des Rembrandt, et tout son parcours apparaît comme un désapprentissage. Avec des déstructurations obsessionnelles, comme celles qui lui firent dénaturer dans cent caricatures les Ménines de Vellasquez, dont beaucoup sont exposées à Barcelone. Mais l'Arleqin étant parti pour Los Angeles, l'absence de pièce maîtresse rendait la visite une peu décevante.

Le Palau de la Musica est un chef d'oeuvre de l'art nouveau, dont Barcelone est décidément une digne IMG_4332.JPGcapitale, mais c'est un piètre auditorium. D'ailleurs la programmation est plus le prétexte à l'accueil des touristes de passage que l'écrin à de vraies événements musicaux.

Notre séjour fut égréné de la visite de la Pedrera, d'un passage près des arènes, du croisement imperceptible des traces de Miro déposées dans la ville. Nous nous sommes offerts une petite tranche de flamenco un soir, dans une Bodega sans prétention où sont données trois représentations par soirée : si la nôtre fut brève, il y avait une exceptionnelle sincérité dans le chant déchiré et la guitare torturée de cette petite compagnie. Évidemment, au marché central, sur la Rambla, nous nous sommes dégustés des fruits de mer, accompagnés d'une mémorable poëllée de champignons au persil et à l'ail.

Après l'opéra, mais tout aussi majestueuse, ma plus forte impression de Barcelone reste la Sagrada IMG_4499.JPGFamilia. Vue de loin, toujours entourée de grues qui sont comme sa deuxième peau, je pensais retourner dans un chantier sans fin. Quelle erreur ! On y entre désormais comme dans une cathédrale, elle s'ouvre au visiteur dans une déferlante de lumières et de couleurs, les voûtes sont comme en déséquilibre, mais se confondent avec le ciel, pareillement constellées.

Ce soir, une neige épaisse tombe sur Budapest comme sur la moitié de l'Europe. L'immeuble a été en proie à une longue coupure d'électricité qui m'a renvoyé dans le couloir assister, depuis les grandes fenêtres de l'hôtel, à des entraînements de water-polo. J'étais dans ce même bain ce matin, pour mes premiers deux-mille mètres. Puis j'ai rendu visite à belle-maman, qui en était émue et m'a couvert de compliments, puis le gendre idéal est allé se perdre aux bains Király, où les rencontres sont moins aléatoires qu'au Rudas, bien que l'on passe son temps à y courir derrière des garçons qui en poursuivent vainement d'autres. Raccourci de la vraie vie. Lulu ! Je me demande parfois s'il est bien utile de s'acharner à reproduire ainsi, à petite échelle, les inconstances de la grande.

J'ai cette fois touché des hommes. Quatre. Pour quelques minutes ou juste quelques secondes. L'un d'eux a joui dans ma main sans que je m'en rende compte, deux m'ont écarté et un m'a ennuyé. Récitant, les yeux fermés, de récentes caresses échangées avec mon ami, je me suis fini tout seul. Ça tombe bien, c'est comme ça que j'avais conçu ce voyage !

10 novembre 2010

à la poursuite de Lulu

Agneta-Eichenholz-as-Lulu-001.jpg

Lulu, prototype de la femme fatale. Indomptable. Insondable. Libre. Partie de rien, finie comme rien, elle a tout connu sur le grand cycle du néant, jusqu'au meurtre. Elle est celle derrière qui l'on court à en mourir, sur l'échine de qui l'on se fracasse. L'objet du désir par excellence.

L'opéra d'Alban Berg en a fait un animal de foire, presque une princesse hottentote, quand la pièce de Wedekind en avait fait le paratonnerre à tous les fantasmes.

Je l'écoute et l'écoute à m'en repaître, ces jours-ci. Sous les baguettes de Pierre Boulez ou de Karl Böhm, enregistrements mythiques, paraît-il. Cultes, dirait-on aujourd'hui. Inaudible aux premières écoutes, puis encore aux suivantes, la partition d'Alban Berg prend finalement forme à mes oreilles, la dramaturgie s'anime peu à peu. La pièce de Wedekind, montée au théâtre de la Colline et que je suis allé voir dimanche, m'a permis d'y ajouter des images, des nuances aux personnages - épaisseur ou futilité - et certaines grilles d'interprétation.

Depuis, la musique m'en apparaît plus juste, plus intense encore.

Donc je suis prêt. Prêt à filer sur Barcelonne, courir à mon tour - c'est cocasse - derrière Lulu, et ce 189626-patricia-petibon-pavol-breslik-pendant.jpgfaisant assister à mon premier monument lyrique : Patricia Petibon dans le rôle titre, et Olivier Py à la mise en scène !

A la clé un week avec celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, me laissait m'asphyxier dans mes propres frustrations, et aujourd'hui me tient par la main pour m'introduire dans ce sanctuaire réservé.

Avant de revenir de ce pèlerinage vers le futur, et d'en partager avec toi mes impressions, forcément belles, je te signale que la version théâtrale qui vient de m'enjouer à la Colline sera en tournée en janvier (*) : à Toulouse, à Grenoble et en Bretagne (hé hé ! - clin d'œil à quelques uns de mes blogo-lecteurs préférés).

Et vraiment, c'est à voir.

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(*) Grenoble MC2 du 7 au 13 janvier 2011, Nantes Le Grand T du 19 au 22 janvier 2011, Toulouse TNT du 27 au 30 janvier 2011

03 octobre 2010

au bord de la fosse

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Vois-tu, on peut se croire novice, jouer aux humbles, tâcher de ne pas trop la ramener quand le niveau s'élève, placer un "pour moi, vous savez, c'est tout nouveau" histoire d'éviter les questions embarrassantes... un jour, malgré soi, on se retrouve sur le devant de la scène. Bah, la scène dont je te parle, elle est toute petite. Elle se trouve du côté de l'Opéra Bastille, certes, mais côté trottoir. Là où, le jour de la mise en vente des spectacles au guichet, on se rassemble à la fin de la nuit, à quelques fous furieux, pour prendre son rang dans une file d'attente et, sur le coup de midi, décrocher le Graal version low cost : une place acceptable, avec vue sur les surtitres - primordial - pour seulement 20 euros.

Tu te rappelles peut-être que je me suis inscrit, il y a un an et demi, au blogo-groupe des Prosélytes lyriques, grâce auquel, à quelques uns, nous nous soulageons de la corvée à tour de rôle. Selon les aléas de mon courage matinal, j'ai tour à tour obtenu les rangs 36, 19, 31, 50, 27, 61 et 5, et grâce à ces efforts, des billets généralement bien placés. Ce sont des queues très organisées, avec appel par numéro chaque heure, et entre deux la possibilité de vaquer, autour d'un café, par exemple. Organisées donc, mais de façon informelle, par des amateurs. Dans tous les sens du treme.

Vendredi, c'est pour l'obscur Mathis, le peintre, du ténébreux post-romantique Hindemith, que je m'étais levé. Jamais montée en France, cette œuvre se traîne surtout la réputation d'avoir eu ses représentations interrompues au Liceu de Barcelonne, en janvier 1994, après l'incendie du Grand Théâtre catalan - on en apprend des choses, dans ces queues ! Cette œuvre est maudite.

C'est peut-être pour ça qu'à cinq heures du matin, cinq heures moins vingt pour être précis, ce vendredi, je me suis trouvé être... le premier. Avec personne pour me donner mon ticket, donc, quatre-vingt premières minutes d'attente dehors, dans le froid, au milieu d'un ballet d'hommes en jaune-fluo, ouvriers du BTP attendant l'arrivée de leurs camions de chantier, ou d'agents de police en civil jouant à Starsky et Hutch avec des jeunes de banlieue.

C'est bien 45 minutes après moi que Michel est arrivé, avec sa petite boîte magique contenant les tickets numérotés. Gilda, prosélyte devant l'éternel mais impressionnée par l'exploit, n'a pas pu résister, plus tard, à la tentation de prendre mon ticket number one en photo et d'en faire une note : la preuve de la performance est à voir là, avec un extrait de l'œuvre en vidéo.

Me voyant lire le livret de Lulu dans cette attente nocturne, Michel s'est mis à me parler opéra. C'est là Agneta-Eichenholz-as-Lulu-001.jpgque j'ai pris peur. Number one, fallait-il tenir le rang ? Lire Lulu, aller voir Lulu, se préparer à Lulu, c'est déjà un deuxième signe d'esthétisme, non ? Je lis Lulu, donc je suis esthète. En plus numéro 1 pour Mathis !... Mon Dieu, à quelle question allais-je être soumis ?

"Ah bon, vous irez à Barcelonne. C'est Petitbon qui tiendra le rôle, c'est ça ?" Oui c'est ça. Là, je savais, ouf ! "Elle a été très bonne dans ce rôle à Genève." Oui, il paraît en effet. C'est Olivier Py qui en assure la mise-en-scène. "Ah oui ?" Là, c'est moi qui prenais la main. Je ne sais pas comment il fait : monter Mathis à Bastille, Lulu à Genève puis au Liceu, mais comment fait-il ? "Oui, surtout qu'il vient de mettre en scène La vraie fiancée, à l'Odéon dont il assure par ailleurs la direction artistique, ça paraît dingue, non ? Il y faut du génie."

C'est bien pour ça que je m'étais levé si tôt, d'ailleurs. Je n'ai personnellement jamais encore rien vu de joué, d'écrit ou de monté par Olivier Py. Mais son nom laisse rarement indifférent. Il plait, ou il énerve, mais j'avais l'impression que sa réputation sulfureuse attirerait les foules.

"Pour en revenir à Lulu, c'est quand-même une musique très difficile. Moi, ça ne fait que six ou sept ans que je m'intéresse à l'opéra, et je dois vous dire que lorsque je suis venu voir Lulu à Bastille en 2004, je suis sorti à la fin du premier acte."

Tiens ? Notre amateur en chef était donc novice, il y a si peu de temps encore... Finalement, c'est prometteur. Je sais bien que je m'attaque à un gros morceau avec Lulu, je peux même dire que c'est pour ça que je ne cesse de l'écouter depuis un mois, et de le lire, pour y être bien préparé. "Vous avez raison. D'ailleurs, il sera monté à nouveau à Paris, la saison prochaine."

En fait, nous n'étions finalement pas plus de quatre-vingt à l'ouverture de la caisse, à 11h 30, et alors que le nombre de places autorisées à l'achat par personne présente, le premier jour de la mise en vente, est généralement limité à quatre, il n'y avait ce vendredi aucune limite. Gilda a profité de mon aubaine pour ne pas attendre l'appel du 21, et a pu retourner vite travailler dans sa bibliothèque de prédilection.

Et moi, je me retrouve maintenant comme un con, sans plus de marge de progression : un pas de plus, et je tombe dans la fosse !

(la photographie qui ouvre ce billet est d'Arnaud Frich, à qui je l'emprunte sans autorisation préalable. Son portfolio est à consulter ici)