31 mars 2008
mes racines et mes ailes

Je n'ai pas de racine, mais j'ai une terre. J'avais cinq ans quand j'ai quitté la cité pour un pavillon (je le racontais là), à treize ans nous avons quitté la région parisienne pour la Provence, j'ai fait ma scolarité à Aix-en-Provence, le début de mes études universitaires à Marseille, puis à vingt-trois ans, je suis remonté à Paris pour vivre dans la banlieue nord, d'abord à Nanterre, puis à Colombes. Entre temps j'ai vécu un an en Syrie pour apprendre l'arabe, et quatre ans en Hongrie pour le travail. Pour finir, je suis rentré en France, ai vécu deux ans à Paris intra-muros avant que l'on achète un pavillon de village en grande couronne... Bref, plus de quarante ans de vie, un peu comme dans une roulotte. Je ne me suis attaché à rien ni à personne, j'ai multiplié les adieux, la vie m'a brinqueballé. Mes bagages se sont alourdis à chaque étape, j'ai laissé peu de choses et peu de gens derrière moi, j'ai balayé beaucoup de terres, mais les racines n'ont jamais pris. Je parle sans accent. Ou plutôt, je déteints de tous les accents, de tous les dialectes en fonction de là où je me trouve. Un peu caméléon, un peu passe-partout. Je ne suis pas si fier d'être ainsi - insipide.
J'ai pourtant un repère, un point stable dans ma vie, qui a jalonné tous mes âges : Puybrun.
Puybrun, c'est le village de ma grand-mère, dans le Lot. Les confins nord du Lot, presque en Corrèze, presque dans le Cantal, une région magnifique, une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle de France. S'y côtoient le causse
rocailleux et aride, jonché de patrimoines rugueux, et une vallée verdoyante où coule la Dordogne, aux abords vallonnés, une campagne patinée de petits champs à dimension humaine, avec des haies, des bosquets, des vaches, des odeurs, des rosées, des clôtures en barbelé, des tas de fumier, des horizons... La devise mise au point par les services de la communication du Conseil général dit "une surprise à chaque tournant". En fait, c'est bête, ça fait un peu marketting, mais c'est vrai, les villages sont tous d'une beauté incroyable, on ne compte pas les châteaux, dont de magistraux, comme celui de Castelnau. Les corps de ferme sont sublimes, avec leurs toits à deux ou trois pentes, la tuile traditionnelle, cette petite tuile plate, couverte d'une petite mousse, donne des
toits de toute beauté qu'on ne se lasse pas de regarder. Encore suffisamment enclavée malgré l'autoroute A-20 qui passe à Brives-la-Gaillarde, cette région n'a pas subi le boom touristique, ni la flambée immobilière d'autres régions. Il y fait donc toujours bon vivre.
A la mort de ma grand-mère, lors de la canicule de 2003, ma mère a pu racheter les parts de la maison à son frère et la conserver dans le giron familial. C'est désormais notre maison de famille. Une grande maison, la seule maison que j'ai toujours connue dans ma vie. Tous mes étés d'enfant se passaient là, à m'y faire traiter de parigot, tête de veau, mais à intégrer les doublettes des copains pour les concours de boules. A y apprendre des valses de Chopin sur le piano de la vieille tante, dans la maison voisine. A y vivre mon unique expérience d'enfant de coeur, au
mariage de ma cousine, à aller voir "les mystères de l'Ouest", certaines après-midi, en cachette de ma grand-mère, chez mon complice Domi, à partir pour d'interminables parties de ricochets sur la Dordogne, à visiter, revisiter, et revisiter encore, en barque, le fameux gouffre de Padirac, ou partir en vélo vers Rocamadour, Collonges-la-Rouge, à nous faire des virées jusqu'aux peintures rupestres des Eyzies de Taillac...
La conserver, l'entretenir, c'est son challenge. Ça lui donne des cauchemars, à ma mère. Mon frère et moi lui versons un petit pécule chaque mois pour faire face aux frais, mais ça ne suffit pas, il lui faut la louer, mais elle n'arrive pas à s'y résoudre. Elle ne supporte pas l'idée que la maison ne soit pas disponible l'été car elle y voit des occasions ratées pour des réunions familiales, ou simplement pour d'éventuels séjours entre amis. Alors elle hésite, cherche des solutions pour la louer hors saison, tergiverse. Ces trois dernières années, elle a dû être louée, quoi, cinq ou six semaines environ, à peine de quoi financer de menus travaux, les peintures notamment. La formule n'est pas encore au point, mais au moins la maison connaît une
deuxième vie. Ou plutôt une troisième, puisqu'au tout début, c'était une grange attenante.
Voilà, Puybrun, c'est mon nid. Le seul endroit où j'ai su replier mes ailes. Le seul endroit où j'oublie que je n'ai pas de racine. Merci de t'y être laissé emmener le temps de ce billet.
22:03 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : lot, vacances, location, maison familiale


