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18 octobre 2012

l'eau des rêves

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Ah !, tiens, puisqu'on parle art, laisse-moi revenir sur un événement littéraire. Un événement à moi, à nous. D'abord, arrête tout ! Va lire ce lien puis reviens par ici : c'est un billet que j'avais écrit l'été dernier, en 2011, après avoir découvert en avant première le brouillon d'un premier roman. J'avais enfreint une règle de discrétion, sans superstition ni goût pour la transgression, mais je n'avais pas pu m'empêcher ce signe d'amitié pour son auteur. C'était aussi une manière de rendre la monnaie du privilège d'avoir été admis dans le cercle des lecteurs d'un précieux manuscrit. Surtout, je crois que je ressentais la nécessité de faire quelque chose d'une densité haletante et bouleversante par laquelle je m'étais laissé happer.

C'est bon, tu es allé lire, ou relire, le billet en question ?

Alors je poursuis : tu peux aussi aller voir du côté de ce que Manu en dit, de son roman : son blog est toujours un merveilleux laboratoire d'écriture et de partage (quoiqu'il se laisse aller à une certaine paresse, lui aussi...). Je l'ai un peu délaissé, ces temps-ci. Mais c'est que j'avais un rapport à rendre - ce qui est fait d'ailleurs, depuis hier, quel soulagement !

Comme c'est bientôt la Toussaint. Que tu vas partir, te mettre un peu au vert, ou simplement marquer la pause, forcément. Alors c'est le moment : tu files à la librairie la plus proche de chez toi, et tu y achètes L'eau des rêves.
 
Cette parution est une première victoire de son auteur, même si question livres, il n'en est plus à son coup d'essai. J'ai manqué à tous mes devoirs en n'en faisant pas la pub dès que j'en ai été informé. C'est réparé. Reste maintenant à espérer le succès littéraire. Ce ne serait pas démérité.

31 juillet 2011

entre rêves et eau

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(...)(*) Je suis sous cette voûte, étendu sur l'eau, dans une apesanteur aigre, les pieds campés sur une marche, la tête à moitié immergée, les oreilles enfoncées pour échapper à la rumeur tamisée d'une sensualité qui m'échappe.

(Nous sommes lundi, et je ne sais pas encore que, revenu aux bains Rudas le vendredi suivant, donc avant-hier, à cause peut-être d'un soin du poil que je me serai opportunément prodigué, le gars le plus sexy du bassin, une icône bertoluccienne au profil de dieu grec et au buste d'athlète, Renauld de son prénom, un grand Hollandais circoncis à l'orbite profonde et rieuse, m’inclura dans un ballet d'effleurages suaves, m'offrant sans le savoir une réconciliation fragile mais inattendue)

Les lumières au dessus de ma tête ne dansent pas, signe que dehors, le temps est terne. Encore. (Vendredi, sous l'effet du soleil, elles seront projecteurs de théâtre, poursuites animées, faisceaux vivants, changeants, aux lignes nettes, droites, malicieusement soulignées par des vapeurs éparses) Selon leur inclinaison, derrière les petites ouvertures hexagonales qui traversent l'épaisse pierre du dôme, on distingue ou pas le ciel chargé. Je les fixe, je me les décris, me les décrie, je les compte. Je me replie hors des jeux qui m'entourent, m'efforçant de les trouver stériles, puérils. Je compte les couleurs de ce ciel hypnotique. Un tesson central, un premier cercle de neuf ouvertures, puis quatre cercles concentriques qui en ont tous dix-sept. Je recommence, puis encore. C'est bien ça, dix-sept. Neuf d'abord, puis dix-sept. Pour les quatre autres. Le chiffre dix-sept avait-il une signification chez les Turcs ? Je me dis qu'il faudra le vérifier avec Wikipedia (et j'oublierai de le faire). Cela nous fait soixante-dix-huit trous dans cette alcôve minérale, soixante dix huit-moyens de m'échapper, soixante dix-huit méridiens entre le ciel et l'eau, entre l'ombre et la lumière, soixante-dix-huit percées à travers la pierre et le cuivre, à travers l'histoire, à travers un temps qui ne passe pas. Mon esprit rejoint par leur biais les masses aqueuses rassemblées dans le ciel, désormais en orbite autour de Budapest. Aspiré, je somnole.

Je pense à l'eau des rêves.

Il y a quelques semaines, j'ai reçu sous Word, un futur nouveau roman, pour une lecture en avant-première... Privilège de l'amitié avec des écrivains. Enfin, avec un écrivain.

(Je me souviens, il y a longtemps, près de vingt-cinq ans, traversant en ferry la mer du Nord pour aller assister à Wembley au concert pour la libération de Nelson Mandela, Patrick Besson qui avait commencé une partie de scrabble avec un talentueux éditorialiste de l'Humanité - qui des années plus tard deviendrait mon chef malheureux - et quelques dirigeants des jeunesses communistes, abandonna la partie et me demanda de prendre sa place. Sur son chevalet était formé le mot "muse", et je me suis longtemps amusé à l'idée de m'être vu ainsi léguer la bonne fée d'un écrivain, que l'on pressentait de génie. Je n'ai jamais eu d'autres rapports avec Patrick Besson et je ne me rappelle même pas si sa muse a fini disloquée ou déposée sur le damier du scrabble.)

Patrick Besson n'est pas un ami. Ou il n'est pas écrivain. Ni l'un ni l'autre, si ça se trouve. Moi, j'ai un ami écrivain. Il s'appelle Manu.

Les choses étant ce qu'elles sont, c'est à dire mon rapport compliqué à la lecture, l'état instable de ma vue, mal corrigée depuis qu'est apparue la presbytie, la surcharge professionnelle et affective de ces derniers mois, tous les grands et les petits chantiers de ma vie... je n'ai imprimé ce précieux manuscrit qu'avant de m'envoler vers Budapest, sur le fil du rasoir. Et comme je prends toujours les choses dans l'ordre, il m'a fallu d'abord achever un roman commencé et délaissé, repris puis délaissé encore, un roman psy qui m'a plusieurs fois égaré, un Philippe Grinberg. J'ai ainsi fini, assez tard mais avant les deux mois de prescription, par me mettre au manuscrit, feuillet par feuillet.

J'ai été hapé.

Peut-on parler d'un roman qui n'est pas encore paru ? Qui sait, l'éditeur voudra-t-il lui donner un autre style, une autre fin, un autre titre. L'eau des rêves. L'eau des rêves, pourtant.

Manu m'a donné la permission. Comme je le sens, il m'a dit. Alors je le sens, justement. A moitié endormi sous la voute céleste, amidonné de mes aigreurs, emmitouflé de tiédeur dans la position de la planche, des mots me viennent. Les garder. Les mettre en boîte jusqu'à la maison. Ne pas les laisser s'échapper, eux aussi s'évaporer avec l'illusion de la séduction.

Manu a décidément une écriture qui me saisit, inventive, toujours à la limite de la rupture, une écriture automatique sous l'effet du diabolo-menthe - où le diabolo se fume et la menthe se sniffe, à moins que ça ne soit le contraire - où les sons viennent par si, par la, par mi, par ré, par sol, dans une musique qui tambourine, qui cogne, qui ne s'embarrasse pas de bémols, où les sons cassent, caisse de résonance à ceux d'avant ou à ceux d'après, en poésie percussive, déchirée, déchirante. Les mots s'enfilent les uns dans les autres, comme ils viennent, appelés les uns par les autres, aspirés par leur couleur, leur texture, l'odeur de leur peau ou la longueur de leur bite. J'adore ce sens que l'on croit perdre dans ce vagabondage tumultueux et qui t'apparaît haletant. J'aime sa matière, ses traits. On ressent une basse gronder dans la poitrine, on a hâte de découvrir quelle est cette déchirure, le secret apparaît en perspective dans la brume qui se lève, la tempête est annoncée. Et la musique ne s'arrête pas, c'est l'écriture intraduisible d'un gars qui vit pourtant de traductions.

Évidemment, j'ai parfois souffert. Chaque fois que j'ai reconnu le Manu poindre sous le Emmanuel, chaque fois que le dégoût de soi a transpiré sa race, la sienne autant que la mienne, chaque fois que manu causse-plisson,l'eau des rêves,écrivain,littérature,budapest,thermes,rudas,rudas gőzfürdőles doutes ont eu le dessus - et ils ont surtout le dessus. Il exprime un désabusement total, le rejet sans appel de l'existence, une autodestruction sans tain qui se vomit plus qu'elle ne se dit, empruntant des mots qui n'appartiennent pas à l'écriture. Il devient dingue. Tu lis à perdre haleine. A t'assoiffer. Et tu crains un impossible rebond.

L'eau des rêves, c'est l'histoire d'un type qui n'a pas de bouche et croise un fantôme dans un train. Voilà, la quatrième de couverture est faite. Ça se passe dans le sud, c'est écrit en Toulouse majeur, mais ça fleur bon la vigne et le terroir. Un secret de famille, des mythes d'enfant qui se brisent, et une incapacité à conduire sa vie qui n'en finit pas de s'analyser. Tu te dis que toi aussi, tu en veux à tes parents de ne t'avoir donné aucune raison de les détester. Paradoxe de la construction humaine d'où naissent les fantômes... Comme quoi on peut écrire un roman psy et ne pas être chiant.

La voûte t'hypnotise, et tu penses à tes parents, à tes fantômes. Moi à mon vampire...

La boîte n'était pas hermétique, certains se sont échappés, mais c'est bon, tu as pu garder quelques uns des mots venus dans l'alcôve. Assez pour rendre une partie des émotions ressenties. Pour reconstituer un peu de l'état où t'avais mis cette lecture. Tu peux signer ta note et la poster. Et puis attendre l'heure de la parution, en prédisant, ou en souhaitant un beau destin à cette écriture inventive et contagieuse, dépourvue de complaisance, écorchée, les vers à sang.

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(*) Ce billet est un peu la suite de celui-ci, ou de celui-là, mais de très loin, il n'est donc pas indispensable de s'y référer. Dis-toi juste que je suis dans des thermes, au milieu de créatures sensuelles et viriles, à demi-frustré, et que m'extrayant de toute quête, je me permets pour quelques minutes de revenir à mon état d'homme.
 

12 avril 2010

un bonheur d'eau et de pierres

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Puisque j'en parle :

"Lui aussi est fatigué, ça se voit. Des rigoles de sueur coulent de dessous ses boucles noires, le long de son nez, jusque dans sa bouche. Il grimace et les essuie avec son maillot roulé. Pour la première fois, j'ose penser qu'il n'est pas uniquement mon coéquipier, mais autre chose encore, peut-être un ami. L'entraînement a été épuisant. Nous avons ramé de toutes nos forces sur la rivière, sous un soleil brûlant et un ciel sans nuages. Le bateau vide est amarré au ponton, un peu plus loin, les tolets en cuivre lancent des flammes, les avirons sont croisés. Nous sortons le bateau de l'eau. Avec un chiffon nous essuyons son enveloppe de cédrat, nous le rentrons et retournons chercher les avirons. Puis, tandis que nous nous dirigeons côte à côte vers le hangar, chacun de nous portant un aviron, David met, un tout petit instant, son bras autour de mes épaules. Son geste n'est pas gentil mais amical. Pas moqueur mais sincère. Je suis si fatigué ! Je pince le bois dur de l'aviron et sens mes muscles se tendre encore une fois. Une vague de bonheur infini déferle dans mes mains, mes bras, mes épaules, ma poitrine et mes jambes. Je suis fatigué et heureux.

Bonheur ? C'est une chose dont il ne faut pas parler. Un mot de trop et il devient ridicule. Deux mots et il s'évanouit. Pourtant il n'est pas fragile le bonheur de cet été. Il est fait de chair, de muscles, de soleil et de bois, d'eau et de pierres. On peut le tenir dans ses mains et poser sa tête dessus. Je le tiens dans ma main pendant des heures et il ne s'envole pas.

Et en ce moment, c'est pareil. : cet été est resté gravé non seulement dans ma tête, mais aussi dans tout mon corps, du bout de mes doigts raidis jusqu'à la pointe de mes pieds. Cet été-là, où la rivière était à nous, de même que le club nautique, la ville, les prairies et les roseaux du bord de l'eau. Le bonheur n'existe que si on peut le toucher, et je le tenais, je le tiens encore, cet été de 1939, ici, maintenant, cette nuit. J'entends encore le doux murmure de l'eau et je sens la chaleur des planches dans mes os."

H. M. van den Brink, Sur l'eau. Traduit du néerlandais par Anita Concas. Gallimar, 2000.

11 avril 2010

sur l'eau

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Puisqu'on en est à écrire sur l'eau, restons-y. Je vais te parler d'un texte magnifique. Ça fait longtemps que je voulais le faire, mais tu sais bien, moins les choses te sont futiles, plus tu as peur de les aborder, de les confronter à tes exigences. Les échéances en pâtissent.

Il s'agit d'un livre que m'a offert, au sortir de l'été dernier, un lecteur de ce blog. Un lecteur fidèle, arrivé là par les massacres de Gaza, apportant de l'intérieur des témoignages que je reproduisais, et qui nous suit désormais depuis l'autre côté de la Méditerranée, apportant parfois sa touche. Il se trouve que nous nous sommes découvert un autre petit bout d'histoire en commun, un petit bout de banlieue traversée par la Marne où il fait bon se promener, où jadis on se baignait, et où le nautisme connut des heures de gloire.

Le roman de H. M. van den Brink parle de nautisme, justement. Il s'intitule tout simplement "Sur l'eau".

Nous sommes avant la guerre, en Hollande. Une petite ville industrieuse de Province, ou un quartier d'Amsterdam. A sa manière déjà ravagé par la crise. La ville a ses cloisons, dans les conditions sociales, dans son organisation géographique, dans ses saisons, dans les têtes. Des castes qui ne se nomment pas au nom de la civilisation. Tout y semble figé. Comme l'eau qui dort.

Sur l'eau raconte l'amitié de deux adolescents. Une amitié silencieuse mais qu'importe, puisqu'elle n'aurait pu se dire.

C'est un club d'aviron. Une société d'aviron, pardon. Une paire est prise en main par un entraîneur en disgrâce. Anton, fils de pauvre, n'a rien à y faire sauf accomplir sa fascination pour l'eau et pour les corps musculeux qui la domptent. David, fils de riche dont on ne sait rien, sauf qu'il n'en serait sinon pas sociétaire, se laisse extraire de la jeunesse désinvolte de ses pairs pour basculer dans la besogne et la compétition. Leur destin les lie l'un à l'autre, sans calcul, sans préméditation. Condamnés à s'entendre, à se comprendre, à acquérir jusqu'à l'intuition de l'autre, jusqu'à se fondre l'un dans l'autre.

J'ai retrouvé dans Sur l'eau, dans le personnage d'Anton, à peu près tous mes stigmates.

9782070756537.gifLe sentiment d'usurpation, l'altruisme de celui qui a tout à prouver, une jouissance de l'effort répété, jouissance des séquences fugaces où l'on perçoit le palier franchi, la rude déception de la séance d'après où la sensation ne revient pas, la lutte pour marier puissance et synchronisation, comme l'on voudrait rapprocher les deux pôles opposés d'un aimant.

Il y a dans ce livre je crois les plus belles descriptions de l'eau qu'il m'ait été donné de lire. Une vision contemplative de l'eau, des souvenirs festifs, des réminiscences, des bruits, des lumières, des odeurs. L'évidence des corps qui s'y frottent.

Ils sont deux et ils ne sont qu'un. Ils sont deux et font plus que deux fois un. Livrés chacun à eux-même et soumis à l'autre. Empêchés de nuire l'un à l'autre. Interdits l'un et l'autre, en raison même de ce qu'ils sont, l'intrus et l'enfant chéri, d'apparaître comme le faible de l'autre. Leur connivence dite, la faiblesse, leur droit à la faiblesse y aurait place. Leur admiration tue, ils n'ont droit qu'à l'excellence.

Le récit de Van den Brink est écrit à hauteur d'eau. Les événements s'enchaînent au fil des jours et des préparations, et des émotions, et des sentiments, la perspective se dessine pas à pas, à coups d'avirons. Le contexte est majeur mais à peine dépoli. Il s'impose mais n'a pas de sens. Pas plus de sens que pour un ado de l'époque, plus soucieux de comprendre sa place dans la vie que celle de sa petite histoire dans la grande. Dans un présent ignorant des calamités à venir.

Et puis le rapport au corps y est emprunt de mystère. L'enfant chétif se façonne dans l'effort, devient adulte, fuit la ressemblance d'avec son père, se laisse gagner par la fascination d'un univers qu'il s'interdit pourtant, parce que plus qu'un autre il lui paraît réservé à l'autre rang, à ses amusements et à ses solidarités propres : celui des douches et des vapeurs d'après les entrainements. Il y accèdera finalement, dans la violence intime d'un cordon que l'on coupe - qui aurait pu être celle d'un coming out - à travers son lien singulier à David, mais la barrière de la pudeur demeurera inviolée, et la sensualité latente.

Voilà. Un beau texte, vraiment. Dépourvu de sophistication. Que j'ai pris grand plaisir à lire.

Je remercie mon ami d'y avoir pensé, flatteur, en me lisant moi parler de mes sensations aquatiques.

12 juin 2009

l'homosexualité ? Ce sont les hétéros qui en parlent le mieux

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Franck Garot tient un blog littéraire. Il y a donc peu de chance que je réussisse à le fréquenter longtemps... (ça, c'est à cause de mon rapport difficile à la littérature). Mais il vient de publier une chronique sur le recueil de nouvelles de Manu Causse, dont je t'avais déjà parlé ici, et mon attention a été attirée par ce passage, à propos de l'un des textes du recueil : Atlas. Je ne crois pas partager son avis sur la visibilité (*), mais du moins sur l'universalité.

Il te donnera peut-être plus envie que moi de faire l'acquisition de ce livre au plus vite, et de l'emmener avec toi en vacances.

"Parlons d'un sujet que je ne maîtrise pas. Atlas, c'est l'antithèse de la gay pride, c'est parler d'une relation homosexuelle avec finesse, sans cliché, sans provocation. La gay pride, c'est "je suis pédé et je t'emmerde", certainement une réaction à l'homophobie, pas le meilleur moyen de la combattre. Manu, quant à lui, se place dans la normalité, voire l'universalité, analyse la douleur de la perte, fût-elle celle d'un homme pour un autre homme. Et je suis flatté que cette douleur-là s'appelle Franck, prénom somme toute commun mais peu utilisé en littérature. Je suis persuadé que les homosexuels n'aspirent qu'à l'indifférence, je veux dire qu'on ne considère plus leur sexualité comme un critère (pour un poste, une adoption, un logement, etc.), et je pense que des textes comme Atlas peuvent y contribuer, lentement. Finalement, Atlas ne parle pas de relation homosexuelle, il parle du deuil, de ce monde qui s'écroule face à la perte de l'être aimé, et seul Atlas peut soulever ce monde."

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(*) Parce que je crois que la provocation, par la visibilité et l'outrance, ont constitué le meilleur moyen de lutter contre l'homophobie, de manière concrète, c'est à dire par la conquête de droits. Le film Harvey Milk illustre cela parfaitement, même s'il y faut également une culture politique du rassemblement pour permettre à la portée universelle de ces conquêtes d'être perçue. Parce que chacun a droit a l'extravagance sans être stigmatisé, ni même jugé, ou à d'autres formes d'affirmation de son identité : ça fait partie du droit à la différence. Et pour autant, il est essentiel que l'homosexualité soit présente, de façon banalisée, dans la littérature, dans le cinéma, dans la bande dessinée, dans les jeux vidéo, dans les livres scolaires, dans la publicité... même quand, surtout quand elle n'est pas l'objet du propos, juste comme un élément de vie, un bout de paysage - aujourd'hui presque toujours gommé. Et c'est ce qui est bien, avec Atlas.

11 mai 2009

le convoi de l'eau

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C'est un hameau promis à la perdition. Dans un creux de vallée retiré du monde, il a développé un mode de vie spécial, le toit des chaumières y est recouvert de mousse, sans doute pour tirer partie de l'humidité du lieu, et les rites y sont étranges. Du moins aux yeux des ouvriers débarqués là pour participer à la construction du barrage.

Parmi ceux-ci, il en est un venu s'oublier, tourner une sorte de page faite de trahison amoureuse, de crime et de prison. Il ne sait pas encore qu'il est en quête d'expiation lorsque le drame survient : le viol d'une jeune mère du village, sa pendaison énigmatique, puis l'assassinat vengeur de l'ouvrier fautif.

A travers la confrontation brutale de deux univers, hostiles l'un à l'autre, dont le sang et la culpabilité sourde sont le seul fil, perce une culture riche, faite de savoirs locaux et d'enjeux symboliques uniques, mais inaccessibles et programmés pour être anéantis. Le paradigme de la biodiversité des cultures humaines menacée, déjà pour une large part dévastée par notre société technicienne.

Le roman de Akira Yoshimura nous immerge dans l'univers ingrat des chantiers lourds où des pans de montagne explosent à la dynamite, dans des préparatifs de départ mystérieux de villageois désemparés. Au cœur de cette rustre vallée, l'escale arrogante de la négociation des indemnités compensatrices par la société d'électricité, la duplicité des cheffaillons du chantier, sonnent comme d'insupportables anachronismes, que l'écriture neutre et légère de l'ouvrier-narrateur embarqué dans son propre cheminement nous permet d'enjamber pour accéder au cœur de ces gens simples avant qu'ils ne soient définitivement niés.

On y découvre - ce qui m'avait été d'ailleurs récemment raconté par un ethno-sociologue malien qui a travaillé sur ce sujet - comment la mort, ou plus précisément les morts, les tombes, les lieux dédiés à la mémoire et à la commémoration, là où nichent les esprits, sont souvent le principal sujet de préoccupation des populations qui se voient imposer des mesures de déplacement, surtout dans le cas de la construction de barrages, parce que la notion de submersion est symboliquement l'une des plus violentes qui soient.

Enfin, ce roman acheté au Salon du livre m'a mis de superbes images en tête et m'a procuré de belles émotions. Il continue d'instiller en moi un sentiment presque nouveau : qu'on pourrait appeler le plaisir de la lecture ?

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Le convoi de l'eau, de Akira Yoshimura. Traduit du japonais par Yutaka Makino (174 pages, Actes Sud, 2009)

17 avril 2009

je devrais voir quelqu'un

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Me voilà bien, moi, à devoir me mettre le chagrin dans la poche pour écrire la critique d'un livre. Bon, quand on a écrit sur un opéra, on doit bien pouvoir parler d'un livre, non ? Surtout si on l'a aimé, qu'on s'y est vu, enfin, qu'on y a reconnu quelques unes de ses piteuses évidences. Et ses peurs.

Encore plus si c'est celui d'une amie.

silly - Copie.jpgUne amie. Justement, c'est sa meilleure amie qui conseilla un jour à Sarah d'aller voir quelqu'un. Quel cliché ! Elle pourrait s'en gloser encore, tiens ! Sa meilleure amie... Enfin, l'amie parfaite, quoi, l'exemple, l'irréprochable, la plus-que-parfaite, donc la plus-qu-insupportable, le contre-modèle total - et qui s'ignore comme tel, forcément.

Ce n'est pas qu'elle n'a pas cherché à s'en débarrasser, de ce petit monsieur tapis dans l'ombre, légèrement en arrière de l'orbite, avec son feutre noir. Avant finalement de se résoudre à s'en jouer. Alors maintenant qu'elle l'a domestiquée, sa folie, tu parles qu'elle va aller la brader sur un divan !

Il y a dans ce roman, fluide, trois personnages. Enfin, il y a toi, moi, elle, lui, tous ceux qui se sont frottés aux aigreurs de l'amour jusqu'à s'y perdre, et ceux qui ont cru atteindre le bonheur en s'affranchissant de ses escarpements. Je n'ai pas arrêté d'y voir des gens connus, et d'y croiser mon imbécillité d'homme. Dans Julien, tiens, qui a tout mais se silly - Copie (5).jpgperd dans... comme moi je m'écorche sur... Il y a aussi ce pouvoir magique de l'écriture, qu'en fait tu ne maîtrises jamais puisque c'est lui qui dicte sa loi. En écrivant, tu crois donner vie à un personnage, mais c'est lui qui prend possession de toi. Tu as le pouvoir de lui ouvrir toutes les voies, jusqu'au loufoque, mais c'est hors d'aspect qu'il construit son réel. Le tangible ne s'anime qu'une fois écrit, sinon l'intangible prend toute la place, et la folie s'instille, et les preuves s'inversent, attestant de ce qu'elles sont mais surtout de ce que tu es.

Ce trio te dis la vie et l'impossibilité de l'amour, comment n'y aurais-je pas été en résonance ?

silly - Copie (6).jpgJ'ai hésité à commencer cette note plutôt comme ça : il faudrait que moi j'aille voir quelqu'un. J'y pense sérieusement. Quelqu'un qui m'aiderait à comprendre pourquoi je laisse l'amour m'envahir et me détruire. Qui me ferait admettre que les hommes ne sont que ce qu'ils sont, et jamais ce qu'on voudrait qu'ils soient, quelqu'un qui me ferait digérer, intégrer, assimiler, une fois pour toutes, une bonne fois pour toutes, que je n'aime pas celui que j'aime, mais simplement l'idée que je m'en fais, que ç'eut pu en être un autre, et qu'au fond cette figure de l'homme aimé n'est qu'une chimère - fût-elle bien plantée là dans le champ de vision, ou juste un peu à l'écart. Une intrusion qui n'a d'autre fonction qu'aiguiser ton orgueil. Que te démettre la raison. La souffrance est son alibi.

Quelqu'un qui non seulement me dirait avec le poids de la science tout cela que je sais déjà, mais qui me ferait trouver absolument absurde et loufoque de persister, qui me ferait rire de moi, rougir de honte, me fendre carrément la poire, et ne laisser à la spirale destructrice que la liberté de s'absorber elle-même.

Je vais y aller, d'ailleurs, voir quelqu'un, avant d'être définitivement amouraché de ma folie. Avant qu'un de mes meilleurs amis ne me le silly - Copie (4).jpgsuggère, histoire de lui épargner cette incongruité.

Tout cela, donc, pour te dire - car je m'égare : file lire Tu devrais voir quelqu'un, le premier roman d'Emmanuelle Urien (Editions Gallimard). Heureux en amour ou pathétique dans les tourments, files-y, tu y trouveras ton enfant de Bohême. Et un réel plaisir de lecture.

9782070123568.jpeg(Une version sonore du chapitre premier s'écoute ici, performé avec la complicité de Manu Causse)

(Pourquoi ces illustrations ? C'est que, pour moi qui ne me suis remis à lire qu'à la faveur de mes aventures en blogosphère, je lui ai trouvé, à l'intrus du roman, avec sa silhouette noire et son chapeau sur la tête, une étonnante allure de Balmeyer. Y compris sous les traits du jeune homme naïf et lumineux qu'y dessinera Sarah tantôt. Parce que je connais aussi l'original. Voilà un avatar qui m'a accompagné tout au long de la lecture)

12 mars 2009

à livre ouvert

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Il me faut encore te faire un aveu. Parce que c'est l'ouverture aujourd'hui du salon du livre, qu'il est de bon ton de lire, de mauvais goût de ne point le faire, et que je me traîne donc une honte que je m'en vais, une fois de plus, affronter devant toi. Comme ça, ce sera fait : je ne lis pas. Enfin, presque pas. Depuis des années. Juste comme ça, un ou deux livres par an, en général des Van cauwelaert, à l'occasion des vacances d'été, pour tuer le temps sur des plages naturistes de Budapest, ou pendant de longs voyages en train.

Sans doute par ennui. Par flemme aussi, c'est sûr. Sans doute aussi parce que je passe mon temps au travail à lire des notes et des rapports, et que je pensais atteint mon seuil de saturation.

Depuis un an, j'ai commencé doucement à m'y remettre. Avec des blogs, bien-sûr. Mais pas seulement, des rencontres m'ont fait ouvrir un peu plus de livres que je n'en avais pris l'habitude, et m'ont entraîné sur des territoires où je ne me serais probablement pas aventuré.

C'est donc toi qui m'y as invité, finalement. Qui m'as parfois presque forcé la main. Et c'est sans regret.

Il y eut d'abord Les oiseaux vont mourir au Pérou. Des nouvelles prêtées par Fiso pour me dire sa passion de Romain Gary, qui nous conduisit dans les premières semaines de notre rencontre à aller voir aussi La vie devant soi au théâtre.

Puis il y eut Yukio Mishima et sa Confession d'un masque, qui accompagna ma campagne amoureuse en terre japonaise. Et s'y fracassa.

Ce choc fut paradoxalement prolongé par ces opportuns Bruits du coeur, du Danois Jens Christian Grøndahl, offerts par un de mes lecteurs préférés, riche d'une sensibilité perspicace, que je retrouve souvent tout près de mon coeur même si ses pas se sont tristement éloignés de ces pages. Par acquis de sagesse, je crois.

A la rentrée d'automne, je me suis plongé dans les chroniques de Bénédicte Desforges devenue à son tour une amie. Avec Flic, je m'immergeais dans un univers étrange et étranger, et trouvais de l'humanité là où je n'étais pas préparé à en reconnaître.

Puis titillé depuis longtemps par le style détaché et tendrement sarcastique de Manu Causse, je saisis l'occasion de la parution de son recueil de nouvelles, Visite au purgatoire, pour découvrir quel auteur se cachait derrière le blogueur, et ne fus pas surpris d'y retrouver cette plarton11860.jpgume mâle si jalouse de sa féminité. J'y ai donc loué un emplacement.

Et m'apprête, à l'occasion du salon, à me plonger dans l'univers de sa compagne Emmanuelle Urien, qui vient de publier chez Gallimard son premier roman, Tu devrais voir quelqu'un, parce que quelque chose me dit que j'entendrai scintiller du talent de ce côté-là encore.

Je viens aussi de finir un Thriller, J'ai épousé un inconnu, de Patricia MacDonald, parce que Laurent me l'avais offert à la suite d'un dîner mémorable à Paris, en présence de la traductrice, par ailleurs sa grande amie.

Et puis, à l'invitation de mon ami d'amour, à travers d'abord une adaptation théâtrale, puis surtout, quelques heures après, l'écoute audio d'une lecture par Mickaël Lonsdale, je me suis laissé glisser dans la prose d'Albert Camus, par la porte de L'étranger. Que dis-je, glisser. Je m'en suis laissé pénétrer, et là je suis au comble de ma honte en t'avouant n'avoir découvert cet incontournable qu'à l'orée de mes quarante-cinq ans.

Mais qu'importe la honte. Seul le plaisir, le transport comptent. Le verbe léger de Camus, son mot acéré, son personnage dépouillé des inutiles fioritures morales, brut et par ce fait étranger au monde et à ses codes. Splendide. Je comprends qu'il ait enjambé le siècle, dommage qu'il ait eu à passer par la case "école", qui m'a éloigné de lui. "C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait de toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur."

Faut-il me plonger dans La chute à présent ?