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06 novembre 2010

mes années chrysalide

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J'avais pressenti que ce serait un rendez-vous avec ma jeunesse, je n'avais pas anticipé tout ce que cela allait vouloir dire. Ma jeunesse ? C'est-à-dire mes années Liban, notre âge d'or. Ou plutôt notre âge meuble, celui où maléables, on prend forme sous la pression appliquée des événements et des premières passions. Et de quelques légitimes exaltations.

Cette page était tournée depuis belle-lurette, j'en gardais une nostalgie lointaine, et nos rencontres occasionnelles avec Menem et sa famille seules en perpétuaient le souvenir.

En retrouvant Ghassoub et Ghina, les deux patauds de la bande venus comme moi entourer Menem, les plus enrobés, les plus maladroits avec la langue française, mais aussi les plus doux et les plus généreux, les plus fidèles en fin de compte - comme en atteste leur présence aux obsèques de tante Margot, j'ai réalisé que ce que j'appelle mes années Liban est en fait constitué de deux strates distinctes.

Il y a d'abord eu ma vie à Marseille, la rencontre avec Menem, et dans son sillage avec les wagons d'étudiants libanais envoyés en France par la fondation de Rafiq Hariri - qui vouait sa colossale fortune constituée sur les chantiers pharaoniques de la péninsule arabique, à la construction de sa future clientèle politique.

De 1983 à 1988, je vibrais au rythme d'un Liban occupé mais en résistance, des pères morts loin de liban_angoisse.jpgleurs enfants, des cousins incarcérés et torturés, des espoirs naissant et des désespoirs s'installant. Je vivais la guerre par procuration, bien posté dans le camp d'une vision laïque, non-confessionnelle et démocratique de l'avenir. Il n'était pas si difficile, à vingt ans, d'être captif d'une fascination amoureuse pour ces jeunes garçons, riches d'une expérience infiniment plus mûre que la mienne. J'y sombrais et souffrais, me complaisais dans cette souffrance qui était devenue comme ma drogue. Une drogue secrète dont les ravages se dissimulaient dans un coin invisible de mon crâne. Il y avait Hadi, Khaled, Abdallah, Raoul, Joseph, et de nombreux autres. Ali, évidemment. Autant de prénoms qui ont refait surface par le seul miracle de nos retrouvailles avec Ghassoub et Ghina, parmi ceux de Soha, Rima, et bien-sûr de Soumaya.

Et puis il y a eu cette deuxième couche, qui vint recouvrir la première - je ne l'avais pas jusque-là complètement perçu - l'effacer, presque l'écraser. Entre 1991 et 1995, le Liban était enfin en paix civile, demeurait juste une parcelle de son Sud encore occupée dans ce qu'Israël appelait sa "bande de sécurité". Je vivais à Paris et le reste de la bande s'était également dispersée. J'avais participé à un camp de jeunesse près de Beyrouth durant l'été 91, le premier été de la reconstruction. Les jeunes Libanais, tous plus ou moins militants, dont la plupart avait porté des armes, étaient en proie, sans préparation, à la question de l'après. Comment entrer dans l'après-guerre, quand on n'a connu que la guerre ? Comment gérer le rêve "laïque, démocratique, non-confessionnel", quand c'est un autre projet qui se met en place, pétri de fragilités, d'injustices et de frustrations, mais quand les armes sont rendues ?

Les discussions que nous avions avec ces jeunes étaient d'une richesse inouïe, illuminées par leur esprit de l'accueil et leur sens de la fête. Quand je partis à Damas l'année d'après pour apprendre "sérieusement" l'arabe, retournant quelques fois à Beyrouth rendre visite à ces nouveaux amis, puis durant mes années d'étude à Saint-Denis, jusque vers mon départ pour Budapest où ma vie a pris un autre tour, c'est avec ces jeunes-là que j'ai entretenu mes relations les plus intenses. Sans charge amoureuse, d'ailleurs, mais avec une proximité affective profonde.

Ces visages, ces souvenirs, ces amitiés, se superposant à ceux de la décennie precédente, s'y substituèrent subrepticement. Hors-mis Menem, avec qui le fil ne fut jamais rompu - à peine distendu dans la période où il tenta, fort de sa nationalité française, de vivre en Israël avec sa nouvelle compagne - la première génération disparut de ma vie. Sans que j'y prenne garde, puisqu'elle avait ses successeurs.

C'est cette génération qui a repris vie dans la mort de tante Margot. Ces week-ends où nous campions dans son petit appartement de Miramas, matelas étendus dans le salon. Ses plats dont tout le monde vante encore l'exception, jusqu'au curé qui a prononcé son homélie jeudi. Ce dîner avec et autour du chanteur Zyad Rahbani, fils de la grande Feyrouz et lui-même génialissime musicien - qui a réussi avant les autres le mariage du jazz et de la musique orientale - lors de son concert à Marseille, dans la presque clandestinité de la Maison des étrangers. Les soirées d'anniversaire des uns, des autres. Mon été comme animateur d'un centre de loisirs dont le frère de Menem était le directeur - et où je squattais sans vergogne chez tante Margot - la jeunesse ne doute de rien ! Cette traduction, que Menem avait entreprise avec mon aide, parce qu'il avait vu dans un livre politique une contribution majeure à la Résistance libanaise contre l'occupation israélienne, et dont Ghassoub rit encore des maladresses. Nos déplacements en 2CV - mon dieu, même ma dedeuche, je l'avais oubliée...

Nous étions jeunes, nous étions beau, nous avions gagné contre Devaquet, en Afrique-du-Sud le nom de Mandela faisait trembler l'Apartheid, Israël doutait de plus en plus de son oeuvre au Liban, nous étions juste invincibles. Et il ne faut pas faire le reproche aux jeunes d'être présomptueux : c'est ce qui leur donne la force de faire avancer le monde.

C'est curieux, parce que si ces souvenirs s'étaient en partie éteints, en tout cas la précision des événements et des personnages, la meurtrissure, en revanche, la dissimulation, l'autre face de la médaille rongée de mes vérités inavouables, est toujours restée vive. Peu de mes amis s'en doutent, mais je me suis construit plus dans l'art de la souffrance et du secret, que dans l'affirmation ou le combat. Plus dans la lutte contre mes démons que dans celle pour changer le monde. On pourrait en rire, tant le fait homosexuel semble devenu banal.

Mais les chrysalides sont toujours récalcitrantes. Nous étions ensemble, dans ces belles années, virevoltant dans un champ de blé tendre au printemps, baignés de soleil et humant à pleins poumons le rouge vif des premiers coquelicots. Évoluant parmi eux, je tentais juste d'oublier parfois ma prison rose rouge.jpgouatée.

C'est peut-être ce petit morceau de ouate que je jetais sur le cercueil de Tante Margot, au moment d'y déposer ma rose, juste avant que la tombe ne se referme.

05 septembre 2008

Menem, Bachir, Alfadi et les autres

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Les doigts de pied en éventail, ils flottent paisiblement dans cette mer d'huile, dans cette nuit sourde.

Ils sont trois. De curieuses boules jaunes dans le ciel éclairent d'un blâfard troublant quelques immeubles environnants. Deux d'entre eux portent autour du coup une plaque militaire, ils sortent de l'eau avec calme. Nus, minces, jeunes, le regard hagard, leur silhouette se rhabille en contrejour de cet éclairage irréel. Ce sont des soldats israéliens, et tandisque que prend fin leur bain de minuit, à une encablure de là se déroule le massacre de Sabra et Chatila. Ce souvenir est trop ouaté pour être authentique. Dessiné plutôt que filmé, pour mieux marquer cette distance. Dans Valse avec Bachir, Ari Fomman cherche à comprendre cette image irréelle mais construite et répétée à l'infini dans sa tête, qui occulte à présent un vécu qu'il veut redécouvrir. Avec Fiso hier soir, j'ai replongé dans cette histoire tragique. Et par le biais de ce regard israélien, beau et rare, dans la cruauté de la guerre. ce film est à voir absolument.

Il y a comme cela des soirées de conjonctions.

1982, c'était l'année de mon bac. Cet été là, il avait fait chaud en Provence. Je garde le souvenir des journaux télévisés qui nous rapportaient par bribes les événements du Liban. Israël était allé jusqu'à Beyrouth, la ville avait été assiégée, je ne savais pas bien ce que cela voulait dire, sauf que les combats faisaient rage. La ville avait faim, la ville avait soif, mais aguerrie elle ne capitulait pas. Nous suivions cela d'une oreille distraite dans notre torpeur estivale. Et puis vint septembre et il y eut le massacre de Sabra et Chatila. Commis par les milices phalangistes, mais couvertes par Tsahal qui lançait des fusées éclairantes pour faciliter le travail de ce que l'on n'appelait pas encore de l'épuration ethnique. Ariel Sharon avait su et avait laissé faire. 3.000 Palestiniens périrent en 24 heures, principalement des femmes et des enfants, l'équivalent d'un World Trade Center.

C'est l'année d'après, en fac, que je rencontrais mes premiers amis libanais. Ces événements acquirent alors une autre résonance en moi. Menem fut mon passeur vers ce monde nouveau, et avant de devenir l'ami éternel qu'il est aujourd'hui, il fut cet amour fou et secret, grandiose et torturé, dont j'ai tant parlé au début de ce blog.

Conjonctions, dis-je.

Hier matin, j'ai reçu un mail de Menem : Rym, sa femme, vient d'accoucher : leur troisième fille.

Avant de rejoindre Fiso au cinéma, je suis passé leur rendre visite, toute la smala rassemblée, à la maternité, nous ne nous étions pas revus depuis cet automne. De ma faute, surtout, mes nouvelles amitiés bloguesques m'ayant entraîné vers d'autres rivages. C'était beau cette innocence, cette joie de la naissance, vue à travers les yeux et les mains des deux grandes soeurs.

Au moment où j'allais repartir, une visiteuse surprise a surgi, une de mes amies de Damas que je n'avais plus revue, elle, depuis six ou sept ans, Stéphanie. Férue d'arabe, et brillante, bien plus que moi, traductrice littéraire confirmée, elle a fait le choix d'une tengeante plus engagée. Là, elle revenait de deux ans d'enseignement de français à l'Université de Naplouse, en Palestine.

C'est un peu sonné par ces retrouvailles que je m'en allais voir Valse avec Bachir.

Après le film, Fiso m'a invité à dîner chez un petit Libanais juste à côté du cinéma : Alfadi, du prénom de son patron. Alfadi nous a parlé, il venait de rouvrir son restaurant le jour même, après six mois d'absence car il avait été retenu au Liban. Alfadi est Druze, de cette minorité musulmane mal connue, et souvent déconsidérée pour la marginalité de son culte. Il nous a dit les déchirements confessionnels du Liban d'aujourd'hui, il a l'impression qu'entre pro et anti Hezbollah, entre pro et anti Syriens, les tensions confessionnelles ne sont plus très loin de ce qu'elles étaient au moment de la guerre civile. Il était inquiet, il n'a pas voulu nous entendre lui parler du film.

Conjonctions.

08 mars 2008

Ya baharyyeh !

La nuit fit d'abord tinter ses cristaux de lumière

sans souffle

sans saveur

Elle étouffait nos paupières

Mais peu à peu elle devint plus légère

La montée de l'aube accompagnait le chant du coq

Les criquets et les chacals se turent

 

A l'instant de la poussée irrésistible de l'aurore

Une voix s'éleva à la recherche tatonnante des étoiles

une voix étirée, fébrile, sans rythme apparent

Et la voix devenait plus limpide

Et le jour devenait plus limpide

Dans son élan elle rencontrait nos rêves

les percutait et les rompait

Soudain la place devenait libre pour que s'y installa la vie

 

Et quelle vie, ya baharyyeh !

Quel amour !

Comme moi, tu les as vus

ces regards pleins de lumière

qui s'accrochent au fil invisible de la complicité

Ya baharyyeh !

Tu as entendu ces claquements de mains intrépides

Ces pieds multicolores qui éprouvent ensemble le besoin de frapper

Et de frapper le sol entre deux pas de danse

Ya baharyyeh !

Ces rires pleins de souffle et de générosité

Tu les as vus, ya baharyyeh !

Ces corps qui se balancent avec l'assurance des gazelles

Ces visages qui ne ressemblent à aucun autre

Et tu as ressenti

Ya baharyyeh !

Comme moi

Leur contact fraternel

 

La mer et ses berges montagneuses sont leur pays

Vigne et oliviers poussent entre leurs mains

Leurs chants d'eau et de miel irriguent leurs vergers assoiffés

Leurs yeux déroulent d'interminables

vagues de tendresse au dessus de tes épaules fébriles

Et leurs coeurs

Sans cesse

scrutent tes joies et tes peines

 

C'est là, sur les flancs rocailleux de leur vie que se niche leur âme

leur sincérité et leur fidélité

 

Six ans

Août quatre-vingt cinq – août quatre vingt onze

Presque deux mille jours

Deux mille longues journées sans venir à votre rencontre

Votre sincérité est indemne pourtant

Et vous, toujours fidèles

Tels quels

Juste quelques rides – Là, comment ne pas les voir

Au coin de votre bouche

Et là, aux extrêmité de vos yeux

A cause du soleil bien sûr

mais aussi

Surtout

A cause de l'orage

 

Il faut faire la guerre

avait dit le roi de la montagne

Oui il faut la faire

avait répondu l'empereur de la mer

Et tuez-les

Et n'épargnez personne

Dirent mille seigneurs de pacotille en écho

 

L'appel du sang

quinze ans durant retentit

Sans se taire

Ou quand il se taisait Ariel Sharon reprenait le haut-parleur

Et hurlait plus fort encore

Vous deviez exploser

 

Il y a deux mille jours Rappelles-toi

Août quatre-vingt cinq

Le déluge

C'est si simple de cacher cent kilos de TNT dans

une voiture

Si simple de tendre un piège à des femmes et des enfants

Si simple d'être aveugle devant un marché de Beyrouth

Déclic pour l'enfer

Déluge

Fer feu sang

assourdissante agonie

Interminable humiliation

Et pourtant simple prélude

Vous deviez exploser

 

« Où vous cachez-vous Seigneurs de pacotille

Contre qui tirez-vous

Roi de la montagne

Empereur de la mer

Cessez le feu, Brisez l'obscurité

Vous ne gagnerez pas ! »

 

Ils n'ont pas gagné

Août quatre-vingt onze Vous n'avez pas explosé

Vos mains sont encore belles

Plus belles encore et plus fermes

Tendues en direction de vos frères

Et vos quelques rides vous ont rendu plus beaux

 

09/91

(ce texte, je l'avais écrit à une époque où je n'écrivais pas, au retour d'une expérience riche de rencontres au Liban, que je raconte là. Je venais de faire la connaissance de Issam. Je ne me rends pas compte de ce qu'il vaut, mais il m'est cher, et ça m'a fait plaisir de le partager avec toi)

08:24 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : poésie, liban, guerre, amitié, paix

24 février 2008

quelle connerie la guerre !

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J'ai besoin d'inventer un nouveau mot pour écrire ce qui va suivre. Indélébilité. L'indélébilité de la guerre, c'est ça qui me vient après ma soirée d'hier.

Ce samedi, c'était théâtre et retrouvailles. Ca me rend toujours fier de connaître des artistes, et encore plus d'être leur ami, je crains toujours de n'en être pas digne.

Mon ami Issam Bou Khaled présentait donc au théâtre du Tarmac, dans le Parc de la Villette, une adaptation française de sa pièce Archipel, qui fit un tabac à Beyrouth à sa sortie, il y a dix ans.

Parlons donc d'abord théâtre. Archipel se définit comme une comédie noire futuriste. Les personnages sont des zombies, rescapés ou victimes d'une guerre du Liban. D'une guerre, oui, car nous sommes au 22ème siècle, et les guerres du Liban, on ne les compte plus. A chaque guerre, les destructions d'immeubles permettent de rejeter à la mer de telles quantités d'immondices, de béton, avec au milieu des cadavres, que les remblais sont à une guerre de relier le Liban à Chypre. Et de réaliser le mythe d'un Liban, pont entre l'orient et l'occident. En guise de mythe, les personnages de ce théâtre expérimental et absurde, comme tirés d'une bande dessinée, se vivent comme des déchets de l'histoire et évoluent dans l'univers glauque d'un égout.

L'adaptation française a un peu perdu de l'humour noir et caustique des premières scènes, et je me suis un peu noyé 80ea5da932c00903be548e444e721df3.jpgdans la frénésie du début, puis la poésie et le sens se mettent en place, et c'est un magnifique travail qu'il présente là (jusqu'au 15 mars - relâche dimanche et lundi).

Issam Bou Khaled, je l'ai connu au Liban l'été 1991, juste au sortir de la guerre. C'était à l'occasion d'un camp de vacances organisé entre jeunes communistes français et libanais. Pendant 15 jours, nous avons partagé l'accueil et la convivialité dont sont capables les orientaux, mais surtout connu de tout jeunes gens qui, c'est ainsi, avaient fait la guerre. Avaient grandi dans la guerre. N'avaient connu que la guerre. La plupart avaient porté le fusil, notamment dans la résistance contre l'occupation du Sud.

Cette phase de paix, si nouvelle, était complètement déstabilisante pour eux, leur équilibre se cherchait. Ils devaient faire leur deuil de la guerre. Il devaient faire leur deuil du projet démocratique et laïque qui les avait portés. Il y a ceux qui voulaient continuer comme si rien n'avait changé, parce qu'il restait au Sud cette "bande de sécurité", toujours occupée. Il y a ceux qui réfléchissaient à l'accompagnement dont auraient besoin tous ces ex-miliciens pour se reconvertir dans une vie normale. Ils se posaient mille et une questions sur l'avenir, et nous étions au coeur de leurs débats.

C'est étonnant, mais beaucoup envisageaient des carrières artistiques, comme s'ils ne voyaient que l'art et la création comme moyen de témoigner, de continuer à dire des valeurs, comme pour échapper au côté petit buiseness à qui la paix faisait désormais la part belle. Comme pour ne pas se trahir. Issam, qui était l'amuseur public au sein du groupe, avec un art sans pareil de raconter des histoires, une expressivité exceptionnelle du visage, des mimiques à se tordre, rêvait de commencer des études de théâtre.

Ce séjour avait été particulièrement intense en émotions et en amitiés. Pour moi qui connaissais déjà le Liban et son histoire, notamment à travers mes amitiés avec Menem ou Ali, et pour tous ces jeunes Français qui se prenaient un petit bout du monde en pleine tronche. Il y eut des histoires d'amour fulgurantes et des amitiés qui allaient durer. Issam et moi, on fait partie de celles-là.

Au cours de mes études d'arabe à Damas l'année d'après, j'ai eu la chance de pouvoir revoir régulièrement plusieurs de ces jeunes. Presque chaque mois, pendant un an, je m'échappais de la chape aculturelle syrienne pour passer quelques jours dans la liberté et la joie de vivre libanaises. Et c'est chez Issam et ses parent que j'étais hébergé à chaque fois. Il connut aussi plusieurs de mes copines de Damas, parmi lesquelles Agnes et Faridé, qui prolongèrent quelques années de plus que moi des séjours d'étude ou de travail au Liban ou en Syrie, et qui contribuèrent à entretenir la relation malgré la distance.

Samedi soir, donc, après la représentation, on s'est retrouvé comme autrefois. Et c'est vrai qu'on aurait dit que rien n'avait changé. Sauf qu'il y avait Bernadette, sa femme et premier rôle dans la pièce, et leurs deux enfants. Et que je leur ai présenté Igor. Il y avait également la soeur de Issam, Bouchra, que j'avais plusieurs fois rencontrée chez eux, et avec qui l'on a découvert hier que nous étions nés le même jour, le même mois de la même année. A neuf heures d'intervalle.

J'ai appris que la guerre de 33 jours d'Israël contre le Hezbollah, durant l'été 2006, avait provoqué trois fois plus de destruction que les seize années de la guerre civile.

J'ai découvert un Issam pessimiste, résigné à de nouvelles guerres - parce qu'il pense qu'un exemple libanais démocratique et de coexistence interreligieuse est de toute façon insupportable aux pays voisins, à Israël et aux Américains - et prêt à fuir pour épargner à ses enfants ce qu'il a lui même enduré.

Issam, c'est un chrétien, avec un nom de musulman. Bernadette, c'est une musulmane chiite, avec un prénom chrétien. Leurs enfants ne sont ni l'un ni l'autre, mais la société ne fait plus de place aujourd'hui aux ni l'un ni l'autre. Libanais, tu es sommé de choisir ton camp ! Chrétien ou musulman, pro-syrien ou anti-syrien, pro-Hezbollah ou pro-Israël... Le Liban a souvent été comme ça, sans quoi il n'y aurait sans doute pas eu de guerre, mais au moins existait-il des espaces de respirations, des passerelles, y avait-il aussi un mouvement laïque porteur d'un Liban non-confessionnel. Leur couple et leur famille témoignent à eux seuls de ce rêve. Cet espace n'existe plus et il étouffe.

Et pourtant, son oeil est resté si clair. Et comme j'ai aimé qu'il me parle, et qu'il me parle, pendant des heures, plongeant dans mon regard son accent sans pareil. Quelle connerie la guerre !

18 décembre 2007

mes amours secrètes (2) Ali

 

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Voici l'une de ces parenthèses sentimentales, au coeur de mon amour pour Menem (voir là).


Il s'appelait Ali. Ce devait être en 84, ou en 85. Ali, il faisait parti de ces wagons de Libanais à qui le milliardaire Raffik Hariri - qui n'était pas encore Premier ministre du Liban dans cette période de guerre, mais préparait le terrain avec son fric - offrit des bourses pour venir étudier en France. Parmi tous ceux-là, auprès de qui Menem, ma copine Soumaya, et d'autres Libanais de Marseille un peu engagés essayaient d'apporter du réconfort, des jeunes échouèrent à la fac Saint-Charles. Apparemment, tous n'avaient pas de projets d'étude très précis, c'était le cas de Ali. Curieusement, il y avait souvent beaucoup de légèreté, chez ces jeunes, qui se manifestaient avec une exubérance toute méditerranéenne, ou parfois jouaient de leur statut de victimes de guerre. Chez Ali, il n'y avait pas ça, il était comme décalé, il renfermait une sorte de nostalgie, une indécision, il était venu là, en France, mais ne savait pas bien pourquoi. D'emblée, on sentait qu'il souhaitait repartir. Qu'il allait repartir. Il passait beaucoup de temps avec tous les autres, c'était sa communauté, f04cbaf99fc94de9e0e3dadfb82fbf19.jpgparfois au delà même des clivages, mais il était différent. Menem avait fui la guerre à ses débuts. Ali, lui, l'avait vécue. Il était du Sud, son village était occupé. Je crois qu'il ressentait comme de l'irresponsabilité à être là, et son malaise toulours mal verbalisé le rendait attachant.

Est-ce parce que j'avais perçu tout ça à travers ses grands yeux clairs, ou est-ce par mimétisme, Menem l'ayant pris lui-même sous son aile ? Toujours est-il que je me sentais attiré par ce garçon. Et plus il apparaissait évident qu'il ne resterait pas, pas plus que quelques mois, plus j'éprouvais violemment le besoin de me lier à lui. Et lui me renvoyait de l'amitié forte en retour, me confiait ses souffrances, ses faits d'arme aussi, me montrait la photo de sa copine, il me transcrivait les textes de chansons et m'aidait à les apprendre. J'avais pourtant la même retenue que j'en avais eu avec Menem, j'avais appris à rester tendu comme un arc pour ne jamais aller trop loin. Je m'interdisais certains jour de passer le voir dans sa chambre de cité-U, pour laisser croire presque à de l'indifférence, pour que la demande d'amitié semble toujours venir de lui. Nous nous voyions ainsi souvent en présence de Soumaya, ou au sein de tout leur groupe. Je ne me souviens pas avoir jamais bandé pour lui, ni ne m'être jamais branlé en pensant á lui. Encore aujourd'hui, je serais incapable de me le représenter nu. Ali, c'était un visage, un regard, un rire plus qu'un sourire, une voix.

Pour son départ, nous avions organisé une soirée à la maison. Il y avait Menem, Soumaya, deux-trois autres amis libanais. Et j'eus cette incroyable audace, toute honte bue, de lui remettre un poème écrit pour lui. Devant tout le monde, que je m'efforçais de ne pas regarder mais que je supposais stupéfait. Le lui remettant, et pendant tout le temps où il le lut, en silence, puis quand il circula de main en main, ayant l'impression que le masque était tombé,  je m'étais fermé à toutes les réactions, y en eut-il ? Peut-être que tout le monde avait compris et qu'on ne pouvait que se taire. Ali me remercia. Ce n'était pas un poème d'amour, non, je l'ai retrouvé récemment et le publierai peut-être bientôt. C'était un hommage à un "jeune homme du Sud, qui de sa sève couleur de miel éclabousse le sein des humbles".

4abadc0d7e1af886c9db894693166285.jpgVoila ce sont ces deux amours-là qui m'ont fait. L'un a duré cinq ans par épisode, l'autre a duré trois mois comme un tsunami. Avant, je n'étais rien. Pas de vie, pas d'envie, pas de choix, pas d'horizon. Et là, O. devenait Abou-Zeitoun, comme Fiso dans un autre contexte nous disait avoir été l'Africaine. D'un coté, dans la grande histoire de ma vie telle qu'elle s'est déroulée au grand jour, ces années d'empathie pour  la civilisation arabe, de pénétration fusionnelle avec cette culture et cette langue, m'ouvraient grand les portes du monde. Et se dessinait là un itinéraire qui aurait pour moi d'importants prolongements professionnels. Dans l'autre histoire, secrète, précieuse, inviolée, qui tourbillonnait silencieuse en moi, se jouait autre chose. Les efforts pour plaire tout autant que les épreuves pour échapper à la monstruosité de l'aveu façonnaient, forgeaient là dans mon être, une retenue, des inhibitions, mais aussi une façon de marcher à l'instinct, de poser des jalons pour avancer sans être vu vers des territoires cachés.

Je n'en étais pas encore rendu à mes 31 ans. Des souffrances, dues à des amours inavouables, j'en aurais d'autres : Francois-Xavier, Karim, Laurent... Elles ne seraient pas moins terribles, mais n'auraient plus la puissance constructrice de ce don total que j'avais eu avec ces deux-là.

17 décembre 2007

mes amours secrètes (1) Menem

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Me voila donc rendu. C'est le plus difficile, parce que le plus intime, et probablement le plus secret. Le plus fondateur, aussi. Mais dans mon souvenir ce sont surtout les moments les plus douloureux.

L'histoire officielle de ma vie, c'est que je me suis découvert gay à l'age de 31 ans, sous l'effet croisé de la distance qui me séparait de ma petite amie (j'étais alors installé à Budapest) et de l'immersion soudaine dans un monde nouveau dépourvu de pudeur. Jusque là, je n'en aurais rien su, l'aurais refoulé, classiquement et très inconsciemment. C'est avec cette thèse que j'ai accompli mon coming out devant la terre entière au printemps 97.

Or je le savais, je l'avais toujours su - je ne l'avais jamais accepté, j'avais toujours souhaité que ça me passe, j'aurais prié Dieu pour ça - mais je l'avais toujours su très profondément. Dans mes rêves de môme déjà, les cohortes d'enfants qui m'apparaissaient dans la nuit, nus sous l'effet des lunettes magiques que je m'étais inventées, finissaient toujours par n'être que des garçons. La volupté que j'éprouvais dans le secret de mon lit, lorsque pour la première fois le plaisir de la caresse se trouva fortuitement prolongé par le jaillissement d'un liquide visqueux inconnu, puis dont je me mis à me gratifier chacune des nuits suivantes, n'était habitée que de garçons, de ma classe ou du lycée. Quand je consultais l'Encyclopédie de la vie sexuelle, que mes parents, dans leur modernité, tenaient discrètement á notre disposition, mon frère et moi, c'était pour y regarder les hommes nus, la photo de cette érection adolescente, même si pour me rassurer, comprenant ma différence, c'est sur les photos de couple que je m'efforçais de jouir.

Et parce que j'étais gay, même durant ces quatorze années de vie sexuelle passées exclusivement avec des femmes, j'ai aimé des hommes jusqu'au plus profond de moi-même, mais si secrètement, si seul, si désespérément, que la souffrance que j'en ai éprouvé m'a 1fc0885beb19f393a11484968c509fbb.jpgchangé, a façonné ma personnalité, ma vision du monde et de la vie.

Curieusement, je n'ai pas souvenir de telles intensités émotionnelles dans mes années lycée à Aix, même si j'ai bien en mémoire au moins deux garçons sur lesquels j'essayais sans grand succès de me calquer. C'est en fac que je connus ce premier amour, sans doute le plus long et le plus intense.

Il s'appelait Menem, il était libanais. J'avais 18 ans, il en avait 23, quand on s'est connu. Il était grand, il était beau, il avait une personnalité solaire toujours tournée vers les autres et cultivait son art de la séduction. Son torse, mon Dieu son torse !, il était comme tout droit sorti de la mythologie grecque. Il militait pour des causes tiers-mondistes et anti-impérialistes, ce qui rejoignait ma culture familiale, et je me mis à militer avec lui, entre autre pour sortir du petit cercle mesquin et étroit de mes anciens camarades de lycée avec qui je m'étais retrouvé en fac à Marseille. Nous étions en janvier 1982, et après trois premiers mois sclérosants (études de science, tu imagines comme ça pouvait etre chiant), je commençais à respirer.

L'été suivant, Israël a occupé le Liban, déjà bien éprouvé par sept années de guerre. Plus seulement le Sud, mais jusqu'à 9471ffac10f826203d9df5344d455b54.jpgBeyrouth. Le siége, la faim, les réfugiés, la peur, Sabra et Chatila. De cet été-là, chez Menem a commencé à renaître une identité libanaise brûlante, qui l'extirpait de ce qu'on pourrait appeler, pour faire politiquement correct, le parcours d'insertion ordinaire auquel il s'astreignait de bonne grâce depuis qu'à l'age de 17 ans il était arrivé là. Sa famille, chrétienne maronite, qui vivait dans la montagne du Nord de Beyrouth, avait du fuir dés le début de la guerre, les engagements politiques de ses aînés l'ayant rendue indésirable aux yeux des milices fascistes qui contrôlaient leur région.

Son histoire serait un roman à elle seule. La découvrant, et m'apercevant, à mesure qu'il devenait un ami, que derrière son allant se cachaient des plaies, dont certaines étaient encore béantes, un attachement d'un genre nouveau commença à me lier à lui. Je commençais à le regarder autrement. Peu à peu, et s'en m'en rendre vraiment compte, je devenais sensible à chacune de ses marques d'affection, d'estime ou de reconnaissance. Je n'aurais pu refuser aucune de ses invitations à m'attarder avec lui, ou à le rejoindre chez sa mère pour un week-end à Miramas. Tout en lui avait une noblesse incroyable. L'admiration que je lui vouais n'avait pas de limite.

Il devenait un modèle, un maître à penser, un maître à bouger, un maître à tout. Il n'écrivait jamais dans un cahier, comme moi, mais exclusivement sur du papier libre, j'optais pour les feuilles blanches, j'imitais son écriture que je trouvais plus limpide et plus claire que la mienne. Il avait la barbe, je me laissais pousser la barbe, sa copine était étudiante en médecine, je m'empressais de me trouver une copine, libanaise de surcroît, et résidant dans la même cité-U. Il aimait le foot, je me mis à m'intéresser au foot, il avait l'habitude de dormir nu, je me mis à dormir nu, il écrivait de la poésie, j'écrivis des niaiseries, il admirait Maïakovsky, j'en achetais l'œuvre intégrale, j'apprenais des chansons en arabe, des proverbes, des expressions du quotidien. Souvent introduit, par un hasard qui disait notre complicité, dans son intimité, je remarquais qu'il s'asseyait pour pisser afin d'éviter les éclaboussures, et qu'il s'essuyait le cul par devant, en se relevant le paquet de la main gauche. J'adoptais ces usages, qui sont encore les miens aujourd'hui, tout comme ma manie de prendre des notes sur des feuilles blanches.

Quelques fois, sans doute assez rares, mais que j'ai tellement vécues en démultiplié que je pourrais dire des dizaines de ad4e6f3838178daa79229243537baf7c.jpgfois, notamment quand nos copines étaient de garde, il nous arrivait de dormir sous le même toit et dans la même chambre. J'ai souvenir d'un été où nous étions à Miramas. Il y avait du monde chez sa mère et nous dormions sur deux matelas resserrés dans le séjour, nus, recouverts chacun d'un simple drap. Cette nuit-là, je n'en avais pas fermé l’œil.

J'étais à l'affût d'un retournement, d'un contact, d'un soulèvement du drap, j'étais attiré mais prenais garde à éviter tout frôlement. Ma nuit entière passait à guetter la parcelle de peau qui se découvrirait, à deviner la position de son sexe sous les plis du drap, à attendre qu'il se lève boire ou pisser pour l'observer par silhouette dans la nuit. J'étais dans une haleine incroyable parce qu'il m'avait ouvert son lit, mais c'était tellement insignifiant pour lui que ça faisait mal à mourir.

Un été, en 1984, nous sommes partis, avec une bande de six copains de fac, participer à un chantier pour construire une école au Nicaragua, c'était notre façon de soutenir la révolution sandiniste contre Ronald Reagan. L'été d'après, ou le suivant, il m'avait sollicité pour l'aider à traduire en français un livre sur la résistance libanaise. Une confiance incroyablement solide s'était construite entre nous, que j'ai su au prix d'incroyables souffrances, conserver indemne longtemps, très longtemps. Trahir mes sentiments, c'était irrémédiablement la casser, donc briser mon amour. Comment révéler à quel point me faisaient mal toutes les confidences dites à un autre, tous les moments passés avec sa copine, ou tous les instants où je le croyais avoir trouvé meilleur ami que moi ? A chaque instant, je m'interdisais moi-même de le chercher ou de le solliciter pour ne pas me révéler, mais son silence à lui m'était assourdissant.

Je suis incapable de dire aujourd'hui par quel chemin ma relation à lui s'est peu à peu apaisée, en est revenue à un état d'amitié non pas ordinaire, mais dépourvue d'ambiguïté. Au point où nous sommes encore - même à ne nous voir, parce que nos vies sont ainsi, que deux ou trois fois dans l'année, avec sa femme et ses deux petites filles qui sont comme mes nièces - ce que l'on appelle des meilleurs amis l'un pour l'autre. Sans doute parce qu'il y eut des temps morts, des parenthèses, des éloignements d'où nous ne revenions jamais, ni l'un ni l'autre, dans le même état sentimental. Jévoquerai bientôt l'une de ces suspensions, particulièrement intense.

Encore aujourd'hui où nous nous revoyons pour des moments de bonheurs simples et familiaux, il ne sait rien de ce que fut autrefois ma passion dévorante pour lui.

19 novembre 2007

Ces femmes que j'ai malmenées

Alors ça, ça reste le truc qui m’intrigue vraiment : la bisexualité. Elle rentre pas dans mes cases. Quand je dis ça, attention, ça ne veut pas dire que j’y connais rien. Quatorze ans, je suis resté quatorze ans avec des meufs : deux relations. La première, elle a duré six ans. b05a9f4aeea1e31a14bcc67d871cf5b9.jpgUne Libanaise. Ma première expérience sexuelle, pour elle aussi, puis une première longue vie de couple. Je sais aujourd’hui – et au fond de moi je l’ai toujours su – que j’étais avec elle pour être en fait avec ces jeunes et beaux Libanais que la guerre crachait vers nos facs au milieu des années 80. Ils étaient sensibles, à fleur de peau, mais pétris d’un vécu qui me fascinait. Auprès d’eux, j’ai appris beaucoup de la vie, et me suis ouvert aux cultures arabes. Avec elle, je croyais me lier à eux pour toujours.

Ma deuxième expérience, c’est avec ma Bretonne : huit ans elle a duré, quand je suis venu m’installer en région parisienne. On a rompu quand je lui ai annoncé que j’avais découvert que j’étais homo et que seuls les garçons m'attiraient. Elle a souffert, mais a accepté, et au fond ça l’a soulagée parce que ça battait de l’aile depuis longtemps, surtout au lit. Du coup elle n’était plus en cause.

Evidemment mon attirance soudaine pour les garçons était une fable. C’est vrai qu'à notre rupture, mon passage à l’acte était encore récent, mais j’avais depuis tout petit fantasmé sur les mecs nus. J’avais lu dans une Encyclopédie de la vie sexuelle, que mes parents - c'était des modernes - laissaient discrètement à notre disposition, mon frère et moi, que si ce genre d’attirances existait, généralement, elles passaient. Alors j’attendais que ça passe. Et ça durait, et je souffrais. Et je m’obligeais, en me branlant, à me représenter des meufs, et chaque fois un mec s’immisçait dans ma rêverie, mais au moins, tant qu’il y avait une meuf, je pouvais me croire sur la bonne voie.

ff217c22a1013f3f3f9e0611bfa48fb8.jpgBref, il m’a fallu 15 ou 20 ans pour m’assumer, dont quatorze ans en couple… Des enfants, j’ai toujours résisté : et là, la pression a été forte à chaque fois : de l’entourage, et surtout de mes compagnes. C’est d’ailleurs cette pression qui a accéléré la fin, dans les deux cas : j’aurais eu l’impression qu’ils auraient été les enfants du mensonge. Ou qu’ils auraient rendu à tout jamais impossible ce coming out, certes tardif, mais qui tout au long de cet enfermement restait néanmoins possible tant qu’il n’y avait pas de môme. Aujourd’hui que je m’assume, que je vis en couple avec un autre homme, je regrette de n’avoir pas d’enfant. J'en reparlerai. J’aurais aimé voir grandir un p’tit bout. Lui permettre de comprendre, à travers le parcours de son propre père,  qui l’aurait aimé comme personne, toute la complexité de la vie, des sentiments, des sexualités. Fiso a écrit un beau billet (ici) sur l'homoparentalité.

Quand je dis que ça rentre pas dans mes cases, c’est peut-être là que je me plante, et que je suis prisonnier de mon vécu  à moi : je me dis, dans le bi, y’a la partie sociale, le paravent qui permet l’intégration, la socialisation, l’acceptation de soi – d’un soi faux, mais d’un soi quand même - par tous, familles et cercles divers ; et y’a la partie vraie, où y’a l’éclate, parce qu’il faut bien que le corps exulte… Boby a parfois semblé dire le contraire, mais ça reste pour moi une énigme, et je ne peux m’empêcher de penser que la bisexualité – assumée comme dans son cas, ou cachée comme dans celui de WajDi – est surtout le prétexte à conserver une branche de normalité sur laquelle s’asseoir, le résidu, en quelque sorte, d’une homophobie intériorisée, d'un conformisme de façade.

Je me suis déjà pris une volée de bois vert à ce sujet avec WajDi, donc je le lui redis par précaution : oui, tout celà n'est qu'une lecture, fausse comme toutes les lectures, induite par ma propre histoire.