16 septembre 2008

Laurent, l'épilogue (in)attendu

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Dédicace spéciale et multiple, accompagnée d'une reconnaissance que vous n'en avez même pas idée, à Azulamine, Olivier Autissier, Lancelot, JG, Manu Causse-Plisson et M.

Où je reviens vers Laurent. Plutôt : où Laurent revient à moi.

Laurent, tu t'en souviens ?

Une rencontre en 1986, dans un train, au fin-fond de la Sibérie. Un amour secret, enfoui au fond de moi, puis un perdu-de-vue comme la vie en fabrique parfois, mais des retrouvailles et des tentatives maladroites, dissimulées, de lui dire ma flamme dix ans plus tard, sans que je sache dire si c'était par amour sincère ou parce que me projetant en lui je croyais acquerrir le pouvoir de sortir d'un placard de plus en plus inconfortable...

Au bout de ce processus, des lettres, une lettre, surtout, entre ressentiment et provocation. Puis, derrière, l'attente, un silence, un long silence, qui me disait que je devais affronter seul la chose, en sortir seul, m'en sortir seul.

Te racontant cette histoire, et laissant à ces épisodes un goût d'inachevé, je t'ouvrais la porte et tu entrais. Pendant plusieurs semaines cet hiver, tu es venu imaginer la réponse que j'avais du attendre. Ou celle qu'il aurait pu me faire. Et je me mis, aussi, à écrire à sa place. Ce faisant, je crois que nul, ici, ne s'est autorisé à juger. Ni l'homme, ni son choix, ni son attitude, ni son embarras. Moi, j'ai grandi, j'ai compris cette période mieux que je ne l'avais jamais comprise, je me suis en partie découvert à travers ton regard (tu vois, M., c'est à ça aussi que servent les miroirs).

Un matin de la semaine dernière, je trouvais tôt au réveil un courriel dans ma boîte hotmail. En objet, cette inscription "après tout, parce que tu le mérites". Et puis dans le corps du message, une lettre. Sa lettre. Sa réponse. Douze ans après. Il avait trouvé mon blog dans la nuit, et avait lu. Tout.

Je ne dirai rien du contenu de sa lettre, par respect pour lui et par pudeur, car quelquefois il en faut.

Il y a je crois des amours profondes, intenses, trop évidentes pour être vécues autrement que sur le mode de l'amitié et du respect. C'est peut être la condition pour qu'elles durent la vie entière, et c'est très bien ainsi.

Ce matin, je pense à lui, et à son horizon qui vient de se trouver, quelque part à Montréal, un point d'accroche dont le sourire porte un peu de cette Sibérie où nous nous sommes connus.

Quant à la photo de Jake Gyllenhaal, en clin d'oeil à Brokeback Mountain, c'est aussi parce que j'ai comme l'impression de devoir contrebalancer un effet Dany Boon inopportun. Il me comprendra.

07 août 2008

reprendre possession de moi

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"Cher Olivier,

Cette lettre, je sais que tu l'attendais. Ton obsession à vouloir mettre des mots sur les choses ! Alors que les choses sont, point. Comme notre rupture est. Elle est aujourd'hui comme elle sera demain, comme elle était hier, inscrite dès le début dans notre histoire. Mais elle ne nie pas notre histoire. Notre histoire aussi est.

Ces mots que je te donnes ne sont pas les miens, puisque cette lettre, c'est toi qui l'écris. Mais tu ne l'écris pas sur du silence, comme tu l'as craint, tu l'écris sur des paroles que nous avons finalement échangées. Je la redoutais, notre rencontre, j'avais voulu y échapper parce que ton exaltation me faisait peur. Mais tu m'y as obligé. J'ai succombé une nouvelle fois à ta force de persuasion, notre échange m'a finalement rassuré moi aussi.

* * * * *

Je ne vais pas ici me contenter de restituer ce que je t'ai dit, je vais surtout tacher de décrypter certains de mes sous-entendus, et peut-être aussi livrer des tréfonds de mon âme, qui te sont restés inaccessibles durant notre relation.

Par où commencer ? Par le début, ce serait trop simple. Ou trop compliqué. Tellement je me suis acharné à te retrouver, à donner une suite à notre flirt avorté des bains Rudas, alors que je savais déjà nous entraîner ainsi l'un et l'autre dans une issue douloureuse.

Mais que faire ? Ce fut un coup de foudre, un vrai. Tu sais ce que c'est, Olivier : quand le garçon qui te plaît s'intéresse à toi. Quand en plus il s'avère joyeux et entreprenant. Quand d'un sourire il ouvre un possible. J'étais resté désespérément excité de cette rencontre. Ton audace, ton opiniâtreté à nous trouver un recoin pour nous amuser, et, déjà, ton réconfort après notre sortie honteuse. Tout toi était déjà là. Les rêves naissent d'une fulgurance : quand tu m'as dit aussitôt devoir rentrer pour rejoindre ton ami, j'ai senti le sable me glisser sous les pieds, et j'ai regretté comme un idiot que tu ne sois pas célibataire. Il ne s'était pas passé une heure.

Il m'avait fallu aller au bout de cette rencontre, j'avais tant repensé à toi ensuite, tant de fois tu avais animé mes "mauvaises habitudes". Je te sentais moins impatient que moi, mais néanmoins tu restais à portée de main.

Pendant des mois, tu répondais sans te presser aux mails que je t'envoyais. Tu ne venais pas à mon concert de septembre mais tu me demandais des nouvelles de mon boulot. Et de mon titre de séjour. Si tu étais resté plusieurs semaines sans répondre, à ma relance tu t'excusais dans la minute, et c'était touchant.

J'eus entre-temps des tentatives de rencontres avec d'autres garçons - pas trop, la période d'essai de mon nouveau travail me procurait trop de stress - mais elles n'effaçaient pas l'image que je m'étais faite de toi. Alors j'ai intrigué. Il a fallu plus de trois mois pour que je réussisse à te revoir. Je t'ai retrouvé tel quel. Je te connaissais déjà mieux, presque bien car tu venais d'ouvrir ton blog et tu m'en avais donné l'adresse pour que j'y retrouve une description des bains de Budapest, et le récit de notre premier contact.

* * * * *

Ton blog. Te dire qu'il a été à la fois une matrice à notre amour, et son fossoyeur. Il te reflétait, aussi fidèlement que possible. Il me permettait de te voir en démultiplié, de me voir embelli, de transfigurer notre amour. Oui, je m'en suis servi, oui je t'ai testé à travers lui, oui j'ai eu besoin d'y être, d'y palpiter. Tu sais combien j'étais flatté d'être cité, d'être nommé. Et surtout, surtout, la précision avec laquelle tu traduisais les choses que je te racontais prouvait la profondeur de ton écoute et de ton intérêt pour moi. La part de révolte qui accompagnait tes récits, ton engagement politique me rattachaient à une histoire plus grande et m'aidaient aussi à comprendre et à supporter mieux mon calvaire.

Quand on s'était vus, j'attendais avec impatience de découvrir ce que tu allais en faire sur ton blog, puis j'étais curieux de la réaction de tes lecteurs. Je t'envoyais des pensées, personnelles et intimes, et les voir resurgir, parfois ornementées, ou mises en contexte signifiait que j'étais important pour toi. Ça comblait les vides entre nos rencontres. Parfois il s'écoulait trois-quatre jours avant que ton blog ne reprenne notre histoire, et je me voyais disparaître dans ton coeur.

Nous nous voyions peu, au début. J'attendais beaucoup. Et je souffrais beaucoup. Finalement - tu te rappelles, je te l'ai dit un jour - l'acharnement de la préfecture à me faire basculer dans l'illégalité avait eu du bon : elle nous avait rapprochés, en fréquence comme en intensité. J'avais des scrupules à te parler de mes problèmes, mais tu les manipulais avec tellement d'aisance !

C'est en même temps le moment où je pris peur de ton emprise, et où il m'apparut évident qu'il fallait y mettre fin d'urgence.

* * * * *

Il faut là que je te parle de fascination, et que j'évoque mes démons.

Tu vivais avec un homme dans une fidélité rare depuis 10 ans ; tu courais les garçons, et ta réussite dans ce domaine brillait de mille feux ; tu t'astreignait à des longueurs de piscine presque chaque jour ; tu avais un boulot qui te prenait, t'exposait, plein de sens, et je voyais la manifestation que tu organisais s'afficher sur tous les mûrs de Paris... Pourtant chaque jour, tu prenais le temps de suivre mon calvaire, de te plonger dans mes papiers, mes courriers, de corriger mes lettres, d'en rédiger les plus délicates, tu soupesais l'utilité du juridique et du politique, tu mobilisais du monde, tes amis, des connaissances, des parlementaires, tu te glissais avec onctuosité dans mes caresses, tu aimais mon corps, mon sexe. Et puis surtout tu étais là pour me rassurer, pour me relever quand tu me trouvais par terre au comble du découragement... Tu devenais tout, et j'ai eu peur de ne plus m'appartenir. Encore aujourd'hui, avec cette lettre, où tu t'autorises sans vergogne, une fois de plus, une fois de trop, à parler à ma place !

Oui, Olivier, il m'a fallu beaucoup cheminer, et beaucoup serrer les dents pour l'admettre et m'y résoudre. Mais je devais reprendre possession de moi-même.

Tu sais, Olivier, que très profondément, ce à quoi j'aspire, c'est construire avec un homme une vie de couple stable, c'est de vivre avec une homme une relation fidèle. Je porte au fond de moi une forte culpabilité pour ce que je suis, même si vivre en France est une façon d'y échapper. Je n'ai pas ton aisance pour parler de sexe, même si tu as pu lire de moi des SMS coquins. Je n'ai pas ton assurance pour m'exhiber face à un homme, même si je t'ai dit envier tes sorties nocturnes à Roger Legal. Je n'ai pas ta liberté de passer ainsi de l'un à l'autre, même si j'ai souhaité partager tes expériences.

J'ai vécu tous tes récits sexuels, même la description de tes petites branlettes en solitaire, dans l'excitation et la douleur. Je me projetais en toi, je rêvais d'être toi. Je ne te disais que mon excitation, en fait je ne vivais que la douleur. Je ne t'en parlais pas parce que je ne voulais pas que ça s'arrête. Ou peut-être parce que j'espérais sans y croire qu'avec l'amour pour moi, ça s'arrêterait tout seul et que je deviendrai l'Unique.

Cette fascination que j'ai eue m'a conduit loin. Loin de mes valeurs et de mes principes. Loin du rêve de vie que je m'étais bâti et qui me permit de m'assumer. Loin de moi.

Des amis, en France et au Japon me mettaient en garde. J'ai pris peur plusieurs fois, mais te retrouvant j'étais rassuré, j'étais bien tout simplement, et je n'avais pas le courage d'y mettre fin.

Notre relation allait crescendo, jusqu'à cette dernière quinzaine de mai où tu vins t'installer chez moi. Ton travail t'absorbait particulièrement à cette période, mais les nuits nous appartenaient, le week-end aussi, j'eus un aperçu de ce qu'aurait pu être une vie ensemble.

Le retour de ton ami a cassé ce dessein et dans ce retour à la solitude, j'ai compris que le temps était venu. La vie est ainsi cruelle que c'est au même moment qu'aboutissaient les démarches pour mon titre de séjour, que la préfecture annulait mon obligation de quitter le territoire. Tu pourrais ainsi croire que je ne me suis que servi de toi, tu pourrais même penser que mon amour était feint. Je comprendrais que tu en arrives à relire ainsi notre histoire.

* * * * *

Ai-je cru que nous pourrions rester amants ? Ai-je su dès le départ que l'au-delà de notre amour ne pouvait être au mieux qu'une amitié singulière, au pire que le vide sidéral ? J'avais besoin que tu m'aimes parce que je t'aimais. J'avais besoin d'être sûr que tes sentiments pour moi relevaient vraiment de l'amour. Je te demandais toujours, quand tu m'avais dit "je t'aime" si c'était vrai. Je n'aurais sans doute pas supporté que ce ne le fut pas. Je souffrais d'ailleurs de te lire dans les bras d'un autre. De te savoir avec ton ami, bien sûr, parce qu'il y avait là un obstacle indépassable, que je m'interdisait à dépasser puisqu'il avait été généreux avec moi et que je m'étais pris d'affection pour lui. Mais surtout dans les bras d'hommes de passage. J'avais besoin que tu m'aimes pour relativiser leur place à eux par rapport à la mienne, même si je t'en voulais d'avoir encore, bien que m'ayant moi, des besoins si triviaux. Inconsciemment, j'avais donc aussi besoin que tu m'aimes pour être sûr que tu souffrirais à ton tour quand j'aurais décidé d'en finir.

Cette cruauté ne me ressemble pas, mais sans elle il m'aurait été impossible d'avancer alors. Pour survivre j'avais besoin de m'échapper, j'avais besoin d'être le seul artisan de notre fin, j'avais besoin de reprendre ma part de pouvoir.

* * * * *

Je dis "inconsciemment" parce qu'au fond les choses n'étaient pas si claires dans ma tête. Je me disais que quand j'aurais rencontré quelqu'un avec qui tenter mon rêve de vie commune, j'arrêterai forcément de voir en toi mon amour. Je pensais, bien que n'en ayant pas parlé avec toi, ça t'était néanmoins évident, que ça ne te pèserait même pas, habitué que tu étais à passer d'un amant à un autre. Ne me disais-tu pas, toi, surtout au début de nos rencontres, quand je te gémissais mon amour et mon manque au creux de ton épaule, que ce que ce que nous vivions toi et moi devait surtout me donner confiance dans ma capacité à rencontrer quelqu'un et à vivre heureux avec lui ?

Cela, tu ne me le disais plus depuis longtemps, mais j'en étais resté là. Je n'avais pas perçu que tu parlais désormais surtout de m'accompagner à un concert à Londres pour porter mon  violoncelle, d'un voyage à venir au Japon, que tu construisais désormais dans ta tête, sans forcément m'en parler parce que tu étais incapable de concevoir comment cela pourrait se mettre en place, de semaines de vacances dans ta maison de famille, chez tes amis proches, et puis bientôt un projet fou de vie à trois... Ou bien au contraire : je l'avais trop compris, j'ai vu ton amour pour moi devenir essentiel, démentiel, mais si je voulais mon châtiment exemplaire, je ne voulais pas qu'il fut vital, il fallait donc en finir maintenant. Exactement maintenant. Juste après nos plus belles vingt-quatre heures, juste après nos promesses de quotidien.

* * * * *

Olivier,

je ne suis pas sûr de connaître avec d'autres la vie heureuse que j'ai rêvé d'avoir avec toi. Je pense ne pas trouver ailleurs la même intensité de l'amour. Mais au moins je peux espérer me retrouver, me réconcilier avec moi même. Tant pis pour les échanges sur Sibelius ou les interprétations de Tchaïkovsky, au diable notre abandon l'un contre l'autre à rêver d'un temps qui s'arrêterait ! Je renonce aussi à ce bâton de vieillesse d'avant l'heure. J'ai besoin de moins rêver pour reposer mes pieds sur terre. J'ai moi aussi besoin de légèreté. Tu as bien voulu me faire exister. Maintenant, laisse-moi exister. Laisse-moi ne plus t'aimer et savoir enfin que tu n'étais qu'une chimère."

Saiichi

09 juillet 2008

son prénom commençait par un S

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"Cher S.,

La nuit s'est installée depuis longtemps déjà. Son ciel est clair, prometteur pour ta longue route vers l'Aveyron. Dans quelques instants, j'embarquerai pour La Havane. Je ressens fortement la fatigue et écris avec peine. La journée a été lourde, mille contrariétés et une angoisse tenace m'ont accompagné. Mais il a fallu produire, être là, serrer des dents.

Comment en suis-je arrivé à me mettre dans cet état de douleur ? Je glissais en paix, sur une pente douce, un air de violon m'égayait, léger. Un rapport de séduction se construisait, sans volonté particulière, sans recherche, sans contrainte temporelle ; il avait son propre rythme. Et il restait virtuel, dépourvu d'enjeux. Ma semaine à Budapest, pourtant ardue et chargée de travail, était passée sans stress. De ma part, des signaux avaient été lancés : en toute clarté, ils livraient les sentiments d'un moment, sans se demander s'ils allaient susciter le plaisir ou la peur, sans appeler de réponse particulière. Il n'y avait alors pas d'oppression. Ni dans ma démarche, ni dans tes silences. Je glissais en pente douce, le violon était limpide. La chute n'avait pas d'importance. Nous nous étions charmés, c'était assez pour avoir envie d'en vivre d'avantage, ce n'était pas assez pour jouer le bonheur à pile ou face.

Comment donc ai-je perdu pied, à Paris, en trois jours ? Sans m'en rendre compte, j'ai chargé seul notre relation d'impossibles attentes. C'est qu'au charme flottant et discret, au flegme, au faux détachement s'est soudain ajouté le concret de ton vécu : de l'humanisme, du doute, une confluence étrange des hasards, une forme d'engagement individuel à laquelle je suis sensible. Le vélo offert pour ton anniversaire, tes élèves en échec au bac, ton amour singulier pour Laurent : en trois traits, tu avais pris de la chair et la chair était sensible, aimée, aimante.

Ça a suffit pour que l'intrusion déclenche la panique, la glissade est devenue dérapage incontrôlé. Le violon s'est emballé, je n'avais plus prise. T'échappant, au moment même où tu prenais corps, tu es devenu objet de crispation hystérique. J'ai tenté de dominer ce que je donnais à voir, mais la métamorphose avait opéré. C'était trop tard, et trop futile au regard de ce que je n'ai pas accepté de voir : ce que tu construisais à côté, donc tes propres investissements, avec tes propres objets.

J'ai perdu. Entre harcèlement et abandon, je choisis l'abandon. J'en éprouve une tristesse infinie d'adolescent. Je suis tellement convaincu que nous avions beaucoup à partager. T'accompagner dans ta découverte du monde arabe m'était beau, et m'était plaisante l'idée de retrouvailles avec Marianne sous ton patronage. Le violon a pris de la matière, il est redescendu dans les graves, étiré, déchirant. Il a je sais, pour toi, un autre timbre. Mais nous sommes mal partis pour trouver l'accord.

Je pars donc avec au fond de la gorge un goût amer. La présence du rival m'a désarmé, puis m'a déformé. Je me suis vu, impuissant, m'engager sur une voie destructrice. J'en éprouve une honte sans retenue.

Il va falloir à présent panser l'être. Cuba va y aider, j'en suis à peu près certain. Je ne chercherai pas à t'oublier, juste à t'écarter de la zone brûlante de mes pensées. Tu as fait en peu de jours une entrée dans le cercle très restreint des hommes qui depuis quinze ans ont animé des passions. Tu y entrais au moment où je me libérais et m'assumais. La passion pouvait être dite. Le drame, donc, partagé. C'est ce qui a été le plus nouveau. Je m'en veux d'avoir bon gré mal gré associé Laurent à cette affaire. J'espère que ni tes relations avec lui ni les miennes n'en  seront affectées. Je ne le crois pas.

Mais la parole m'a aidé. Je crois en la parole, en la chose dite, en la clarté. Peut-être parce que j'ai trop vécu dans l'interdit, imposé par le plus profond de la conscience.

C'est le sens de ce message.

J'aimerais que ces mots simplement nous mettent l'un et l'autre à l'aise. Car au fond tu as raison de faire d'abord le choix du bonheur. Le reste se gère au bout du compte. Et se résout.

Je serais sensible à un geste de ta part : si tu prenais le temps de m'écrire un message. Juste pour me livrer tes sentiments, sans fard. Sans chercher à m'épargner ou me protéger. Fais-moi juste partager la façon dont tu as vécu les moments que j'évoque. J'ai trop l'impression d'avoir été seul à me mettre à nu dans cette histoire. J'éprouve donc ce besoin essentiel de ramener mes interprétations aux tiennes. Si tu avais cette gentillesse, elle aurait pour moi valeur d'amitié, elle serait un soulagement. Du moins je le crois (...)

Profite de l'été, du soleil, des chevaux et de la tendresse qu'on te donne.

Je t'embrasse affectueusement.

O.

le 11 juillet 1997"

Voilà, ç'aurait pu être le 9 juillet 2008, la Havane aurait pu être Bangkok, Budapest Saragosse, j'aurais changé peu de mots. J'avais encore peu vécu, ou vécu peu de choses, mais finalement, avec ou sans l'épaisseur du vécu, je suis toujours le même. A quoi me sert-il d'avoir mûri ? S. alors était Stéphane.

Je te laisse donc pour quelques jours. Ce blog va contiuer à vivre, avec queqlues notes moins amères dont la publication est programmée. Porte-toi bien.

04 février 2008

Laurent (4) écrire, pour te faire parler

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Cette lettre à Laurent, je n'avais pas prévu de te la montrer. Elle présente peu d'intérêt. Ce n'est pas encore celle où je lui fait ma déclaration (ce sera finalement la suivante). Ici, il s'agit de simples voeux, voilà. J'y parle aussi de ma maman, que j'aime tant, plus que tout peut-être (c'est l'occasion d'en glisser une photo récente - ci dessous). C'est donc un peu un interlude, à la façon de Zoridae.

Mais elle aborde une question qui finalement, surtout ces derniers jours, recommence à me perturber. J'écris pour faire écrire, mais écrivant je fais peur. Comme si j'établissais un standard où j'attendrais que l'autre se situe. Tu produis pour plaire, et plaisant tu rebutes. Tu prends de l'élan pour sauter loin, et tu obliges l'autre à reculer plus loin encore, et finalement à se prostrer.

Ce que je ne sais pas faire, c'est être simple pour t'autoriser à le rester. Je te harcèle alors que j'ai besoin de toi et de ta simplicité. Entends simplement celà, s'il-te-plait : de toi et de ta simplicité.

[Laurent (1) une cicatrice au-delà du regard

Laurent (2) à côté de l'essentiel

Laurent (3) retour de Calcutta

et sur le pourquoi, j'ai conservé ces lettres, c'est ici.]

_________________________

Budapest, le 4 janvier 1996

Mon très cher Laurent,

D'abord – puisque je n'ai pas encore eu l'occasion de le faire, je te souhaite une très bonne nouvelle année. Plus qu'une concession aux conventions d'usage, c'est le souhait que 96 soit une année fructueuse pour toi, tes projets, tes amours. Qu'elle nous réserve à tous de vrais moments de bonheur, chacun de notre côté, ou ensemble parfois.

Rentré du bureau vers six heures et demi, je me suis installé sur la grande banquette verte du salon, toutes lumières alumées. Signe que le moral est bon. D'habitude, après la journée de travail, je me cantonne dans ma chambre, investis mon grand lit, comme une armée en déroute se replie vers sa base arrière. Besoin de sécurité. Le grand séjour m'est inhospitalier, il est trop sombre. Alors je ne quitte la chambre que pour la cuisine, le temps d'une bolée de pâtes et de deux oeufs au plat. Puis retour sur le lit, leçon d'anglais, puis un peu de lecture sur fond musical, et dodo bonne heure. Ce soir par contre, je me suis senti attiré par le grand séjour. C'est la chambre que j'ai crainte. Tous mes lustres - du plus mauvais goût post-moderne – sont alumés, sans que j'y prenne garde. Et j'ai choisi Bach pour m'accompagner. La Passion selon Saint-Jean. Splendides choeurs qui te transpercent de toute part. La façon dont leurs envolées te pénètrent, t'envahissent, t'enveloppent... quelle belle évocation de l'emprise amoureuse. Moi, la religiosité de ces musiques m'échappe complètement, je ne m'intéresse pas aux textes tirés des Evangiles, et de toute façon dits en allemand. Seuls m'attirent les élans passionnés, l'émotion – les tourments ? - qui les charpentent, les douleurs qui s'enroulent autour d'un violon, qui s'y hissent et explosent tout en haut d'un accord suraiguë, pour être absorbées par la chorale. C'est un peu comme dans la vie : les plus grandes souffrances finissent digérées par la société : c'est sa façon de ne pas les regarder. Rares, finalement, sont ces traumatismes qui conduisent aux drames de la mort. Le plus souvent, il y a des mains – sans visage – pour tendre un drap devant celui qui s'apprête à sauter. C'est comme ça que la société tient bon. Comme ça que les cantates de Bach s'achèvent en apothéoses. Sans n'avoir rien résolu des tortures infligées. Mais en les ayant toutes transgressées.

Laurent, je ne vais pas faire une lettre trop longue. D'abord parce que je n'ai pas grand chose de neuf à évoquer depuis notre dîner chez Sébastin et toi après Noël. Mais surtout parce que je crains, soudain, qu'à trop te sentir obligé de produire, à ton tour, des pages et des pages, tu continues à renoncer à m'écrire la moindre ligne. Ca me rappelle mon année en Syrie. J'envoyais à ma mère de longues lettres (j'en envoyais à Armelle de plus longues encore, mais ce n'est pas mon propos). Papa venait de mourir. Un arrêt du coeur, brutal et inattendu. J'avais dû rentrer quelques jours en France. Moments pénibles et en même temps pleins de réconfort mutuel. A mon retour à Damas, je faisais face à des sentiments que je n'avais pas connus avant. Et mes pensées allaient souvent vers ma mère. Je n'arrivais pas à l'imaginer seule : l'anéantissement dans lequel je la voyais dans mes pensées m'était insupportable. Alors j'avais un grand besoin de lui écrire. Pour elle, d'abord. Et aussi pour ce besoin vital d'extérioriser mes a9438e8cd1ec0dbbe988302f457e00ad.jpgsentiments. Je savais que mes lettres lui arracheraient des larmes, mais j'avais besoin de lui dire combien je l'aimais, que je la trouvais admirable : je trouvais la mort de papa si injuste. Et j'étais convaincu – je le suis toujours – que le pire était l'oubli, ou le silence, ou les "comme si"... Alors je lui envoyais de longues lettres. Et elle me répondait. Mais parce qu'elle se faisait un devoir d'y mettre beaucoup de contenu – et qu'elle avait besoin d'y faire passer ses sentiments les plus profonds – elle écrivait avec lenteur : un bout de lettre un jour. Une suite le lendemain. Une troisième partie quelques jours plus tard. Et elle m'envoyait le tout quand un long moment était passé. Alors que j'avais besoin de quotidien. Quitte à écrire par épisodes - avais-je envie de lui dire – autant envoyer les épisodes au fur et à mesure. C'est comme ça lorsqu'on est à l'étranger, le lien épistolaire vaut de l'or. Parce que la minute de téléphone se compte en kilos de diamants. Et parce qu'à travers l'écrit on se dévoile toujours d'avantage. Comme dans un semi état d'ivresse, mais sans alcool.

Tout ce détour pour te dire : n'attends pas d'avoir aligné dix pages pour m'envoyer ta lettre ! N'attends pas non plus qu'après une cinquième relecture tu cesses de trouver mauvais ce que tu as écrit. Si on faisait tous ça, la Poste pourrait mettre la clé sous la porte. Finalement, en se relisant, on trouve ça mauvais, mièvre, sans contenu ni intérêt, fade, ou déplacé. Ou facile... Impressions ordinaires ! Alors fi de l'orgueil, et fi du Lorenzaccio qui est en toi ("crois-tu donc que je n'ai plus d'orgueil parce que je n'ai plus de honte ?"). Je veux du laurent brut-de-décoffrage. Du premier jet ou pas, mais du jet. Du qui sort du bide !

Par exemple là, en me relisant, je me rends compte que je parle encore de la mort. Pour la deuxième fois en trois lettres. Ce n'est pourtant pas une obsession chez moi, mais j'envoie quand même. Ou le coup des douleurs qui s'enroulent autour des violons. Ca passe ou ça casse, j'envoie quand-même. Dire que j'écris sans honte ? Non, car mes contradictions sont bien plus terribles qu'il n'y paraît. Il y a du Lorenzaccio en moi aussi, et j'écris bridé, hélas ! Mais au moins en écrivant, je dissipe mon orgueil. C'est presque une thérapie. Avec ses bouteilles à la mer.

Donc : écris ! En fait, j'insiste, mais je suis indulgent. Je sais qu'il est dix fois plus facile pour moi d'écrire – car je suis loin de tout, et de toute vie sociale quand je suis à Budapest – que pour toi qui restes à Paris, avec forcément d'innombrables sollicitations pour sortir, recevoir, ou faire autre chose.

(...)

A très bientôt. Salut à Sébastien.

Bises à tous et meilleurs voeux !

O.