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07 juin 2013

printemps sacrificiel

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J'ai entendu le nom de Pina Bausch pour la première fois il y a une trentaine d'année. Il avait sonné comme un glas. A cette époque, la danse contemporaine avait droit de citer. Jacques Chancel animait le Grand échiquier et l'on y voyait des orchestres symphoniques en prime-time. Maurice Béjart, régulièrement invité du plateau, mais aussi de la grande scène de la fête de l'Humanité, était une figure populaire.

Un jour, mon frère a donc sorti le nom de Pina Bausch. Je ne sais plus bien dans quelles circonstances ni ce qu'il en dit, mais dans sa bouche, c'était la mise à mort de Béjart : il était question d'une audace plus forte encore, une intensité nouvelle, sensible, encore inconnue mais qui surpassait tout. Mon frère est comme ça : très absolu dans ses jugements, prêt à ringardiser le plus moderne que tu viens d'adopter. Je l'ai toujours vu avec une avant-garde d'avance et il s'est rarement trompé. Avec lui, Pina a fait parti des personnages que j'ai vénérés par procuration. Sa véhémence m'autorisait le désintérêt et l'oubli.
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J'ai oublié Pina Bausch et j'en avais le droit puisque mon frère avait installé sa statue dans un coin de mon imaginaire. Elle était loin de mon itinéraire, j'étais loin du sien, loin de l'art, réfugié dans un confort domestique précaire, illusoire, où je me protégeais d'un engagement politique vertigineux. Avec Agua, elle a surgi une première fois sur mes plate-bandes au début des années 2000. Puis il a fallu sa mort pour qu'elle commence à vivre vraiment dans mon champ de pensée. Et la sortie du magnifique film hommage de Wim Wenders, avec les extraits saisissants en 3D de son Sacre du printemps, pour que le mythe acquière un visage.

Enfin, il a fallu ce mercredi pour que je comprenne d'où venait son magnétisme. C'est une des choses les plus belles et les plus puissantes que j'ai vues ces dernières années. Une humanité ramenée à son essence, jetée à même la terre, vierge comme elle. Avec ses peurs grégaires, ses communautés primales de refuge, ses pulsions de mort et celles de la survie. Une terre qui d'abord roule sur les peaux glabres, puis s'y accroche à mesure qu'elles perlent de sueur, se mêle à l'eau, badigeonne les cuirs haletants d'une boue fine. L'humanité avance vers sa bestialité, à la recherche des regards protecteurs tout en approchant l'autre. Un ballet sublime, un coeur battant aux regards éperdus, où la sophistication tribale tient lieu de sacrifice, et qui rappelle que là où se trouve la civilisation la barbarie n'est jamais loin.

La Compagnie Wuppertal de Pina Bausch sera au Théâtre de la Ville à partir de la semaine prochaine, après avoir commémoré dans une même série de représentations les 100 ans du Théâtre des Champs-Elysées et ceux de la partition de Stravinsky. J'y serai encore mercredi prochain pour Kontakthof, un autre de ses ballets, et c'est un privilège : il n 'y avait que 288 places disponibles le jour de l'ouverture de la vente, il y a un mois. J'y étais allé au petit matin, sous une pluie froide et pénétrante. Instruit par ma jeune expérience de l'Opéra de Paris, j'avais préparé quelques tickets numérotés, ce qui permit à chacun de connaître son ordre de passage sans avoir à guetter les resquilleurs ni s'interdire une pause café, au chaud, de temps en temps. Car commencée vers 7h du matin, à 3 ou 4, la queue était conséquente à 11h, à l'ouverture des caisses, avec plus de 180 amateurs qui ne seraient pas tous servis. Il s'est trouvé une jeune fille pour déplorer l'infantilisation du procédé. La plupart des autres étaient reconnaissants de ne pas avoir eu à jouer des coudes pour espérer le graal et faire respecter la règle du premier arrivé.

J'ai vu souvent des queues tourner au cauchemar, et les êtres les plus civilisés virer en vulgaires barbares, juste parce que manquait l'outil du respect et de la confiance, la petite touche d'organisation qui change tout. Des bouts de papier avec un numéro, c'est la feuille de papier à cigarette qui sépare la solidarité de la sauvagerie, l'humanité de la bestialité, la joie des frustrations.

Il suffit d'une pichenette pour anéantir la civilisation, changer l'amour en haine, le goût de la famille en homophobie rampante, l'homophobie crachée en signal de violence et en déchaînement fasciste.

Le coeur bat toujours sur une terre vierge et d'un regard, d'un mot, un jeune de 18 ans peut y laisser sa peau.