Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15 juin 2013

de l'inégale répartition des corps

livre_blanc_cocteau_1930_IV.jpg

Je n'étais pas comme Gilles au milieu du 4ème rang, ce mercredi, mais au milieu de l'avant dernier, juste devant la régie, dans une salle surchauffée, pleine à craquer. Mais le Théâtre de la Ville a l'avantage des grandes salles modernes : frontale, on y voit bien de partout et l'on n'est jamais trop loin. Mercredi, je m'y suis donc délecté de ce Kontakthof, de l'esprit professionnel et rieur que lui insuffle la compagnie du Tanztheater de Wuppertal, même en l'absence de son égérie disparue.

Peut-être te souviens-tu de cette pièce du théâtre du Campagnol d'où avait été tiré un film en 1983 : le bal. Il donnait lieu à toute une série de figures de style sur les comportements, les techniques d'approche, l'engagement dans la danse. Le parquet y était un miroir aux caractères, aux névroses, qui y éclataient toujours malgré les jeux de rôle qui voulaient en constituer le verni. C'est donc cinq ans plus tôt que Pina Bausch avait créé, sur de désuets tangos argentins et la valse triste de Sibelius le jean cocteau,rso,le livre blanc,kontakthof,pina bausch,théâtre de la ville,théâtre nout,rainbow symphony orchestra,homophobieconcept initial. L'oeuvre se déploie dans une langueur tranquille, l'espace y est carré, constitué d'angles droits, de chaises alignées, d'un écran derrière un rideau et de diagonales humaines, le public est le miroir des WC au dessus du lavabo où se rassurent les égos, les femmes y ont des tenues colorées quoiqu'une fois elles s'essayent au noir, les hommes ne se départissent pas de leur costard cravate. Sauf un jeune, timide audacieux, embarqué à distance dans un strip poker virtuel qui va le conduire, ainsi que sa partenaire cachée à l'autre coin, vers la nudité totale, enjouée plus que honteuse, au milieu d'autres intrigues indifférentes.

On dit la compagnie fatiguée, sur-sollicitée, sillonnant les salles du monde pour maintenir vivace le répertoire de Pina Bausch. C'est vrai qu'elle a une âme particulière, cette troupe. S'y mêlent des jeunes et des vieux, des figures historiques et de nouveaux danseurs, des hommes et des femmes de toutes langues. J'avais vu de Pina son Orphée et Eurydice, par le ballet de l'Opéra de Paris, l'an dernier. Ça avait été beau, léché, impeccable. Mais jouées par le Wuppertal, ses pièces ont un relief particulier, rugueux, les regards y sont généreux. Je n'y ai vu le signe d'aucune fatigue. Et il attire les foules, puisqu'il avait fallu se lever très tôt pour en décrocher le sésame, un mois plutôt. Grand organisateur de la queue, j'étais flatté de retrouver, dans certains sourires de la dernière rangée, la reconnaissance pour cette action. Notamment de la part d'un jeune homme au sourire enjoleur qui m'avait reconnu.

Avant-hier soir, j'étais parti voir un autre spectacle, d'une brûlante actualité pourtant. Dans le Livre blanc, jean Cocteau, son auteur d'abord anonyme, raconte son homosexualité et interroge la relégation que lui vaut sa différence. On lit dans la presse (en l'occurence dans le numéro de juin de La Terrasse) que la pièce est belle, que la mise en scène est audacieuse, que la distribution n'y a pas froid aux yeux.
 
Le petit Théâtre Nout, qui l'a inscrite à son programme et à son répertoire, a su créer dans ses murs 07.05-Cocteau-LeLivreBlanc.gifune atmosphère cossue, mélange d'années 20 et d'ambiance orientale, le chant d'Oum Kalthoum reliant ces ornements dans un même bien-être. Les comédiens de la pièce, jeunes et espiègles, habits, accents et maquillages apprêtés, t'y reçoivent avec délicatesse : un travesti t'offre ses services, le caissier flatte ta bonne mine, un prêtre bénit ta soirée à venir... Seulement voilà, l'Ile-Saint-Denis a beau être à quatre ou cinq minutes de la Gare du Nord en RER, le théâte se trouve de l'autre côté du périphérique. Pas loin, mais de l'autre côté. Dans le neuf-trois, circonstance aggravante. Et pour finir, jeudi était jour de grève à la SNCF : je me suis donc retrouvé, quoique bien entouré dans l'obsurité tamisée du théâtre, seul spectateur. Nous n'étions pas vingt, nous n'étions pas dix, même pas cinq ou deux. J'y suis resté absolument seul et la représentation a naturellement été annulée... Quel contraste avec le Théâtre de la Ville la veille !
 
J'ai du coup un peu discuté avec le metteur en scène et directeur de ce petit théâtre de banlieue, Hazem El-Awadly, qui monte Pinocchio pour les enfants et Cocteau pour les adultes dans la même semaine, dont le théâtre est comme un jardin public où les familles qui s'y pressent en journée ne se doutent pas des corps qui secrètement s'y frottent une fois la nuit tombée, et avec elle toutes les déviantes obscsénités.

Le programme du spectacle établit un parallèle entre les douloureuses esquives de Cocteau à l'époque, et le martyre toujours imposé aux homosexuels d'Egypte, dont 50 viennent d'être à nouveau déférés devant la justice égyptienne pour "débauche" et "insulte à la religion", auxquels l'on comprend que Hazem El-Awadly s'identifie.

Je suis donc bon pour y retourner, accompagné cette fois d'au moins deux partenaires pour y sécuriser ma représentation, à laquelle je n'ai pas renoncé même si cette banlieue-là se trouve à l'exact opposé de la mienne.

llnconnu-du-lac2-tt-width-604-height-400-attachment_id-402045.jpgEn ces temps de réveil homophobique, où peut même être interdite l'affiche anodine d'un film qui aborde le sujet de la drague ailleurs que dans une salle des fêtes hétérosexuelle un soir de bal, il fait bon soutenir les initiatives audacieuses.
 
Au moins, les Eglises réformées de Paris acceptent-elles encore de recevoir en leur sein les concerts de musiciens ouvertement gays, lesbiens, ou engagés dans la lutte contre l'homophobie. Ce n'est déjà plus exactement le cas en Hongrie, par exemple, d'après deux amis que j'y avais emmené au concert dimanche.

Ah, car cela, je ne t'en ai pas encore parlé. C'était pourtant le week-end dernier : le RSO tenait ses ultimes concerts de la saison, avec à l'affiche une Ouverture romantique de Weber et la Symphonie inachevée de Schubert. Entre les deux, des pièces courtes, modernes pour la plupart, jouées alternativement par les cordes ou les vents. Car après les fastes de l'année dernière, Salle Gaveau ou Palais de l'UNESCO pour marquer les dix ans du RSO, l'orchestre avait opté pour un programme plus introspectif. Le Temple des Batignoles a une voute assez basse. La réverbération est directe, les sons sont projetés très bas, ce qui n'est pas forcément simple pour les musiciens. Débarrassé d'un écho encombrant, le spectateur jouit en revanche d'une puissance sonore exceptionnelle sans perdre la clarté accoustique des pupitres.

Le programme donnait sa place à la singularité instrumentale. Le chef John, dont l'accent fait craquer invariablement les amis et amies qui m'accompagnent, jouait de surcroit d'une partition pédagogique pour rendre plus digeste les petites pièces de Roussel (Sinfonietta) et de Darius Milhaud (Petite symphonie de chambre n°5). C'est agréable et efficace, car chacun sort du concert à la fois réjoui et heureux d'avoir mieux compris de quoi la magie musicale est l'amalgame.

Outre la remarquable performance des musiciens, les soli de Jean-Christophe au hautbois, dans la Symphonie inachevée m'a beaucoup touché, tout comme cette composition, pourtant fort connue, dont il ne m'était encore jamais apparu que la mélodie était annoncée à chaque fois par les basses, avec à la clé une magnifique partition pour les violoncelles.

L'Eglise n'était pas vraiment remplie, ni samedi ni dimanche, mais il y avait dans l'air tourmenté de ce faux printemps, idéologiquement maussade avec ses invraissemblables giboulées fascistes, un petit quelque chose de l'ordre de la convivialité.
 
D'ailleurs, John, qui partageait sa baguette avec Alexis, l'autre chef du RSO, s'est offert d'accueillir et d'installer lui-même les spectateurs à leur arrivée. Une petite touche d'hospitalité, de proximité et de tendresse, sécurisante dans ce monde de brutes épaisses.