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04 août 2011

les ailes bohêmes

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Budapest, la page 2011 est tournée.

je me souviendrai de Bougre et de sa famille, pour qui se transformer en guide touristique est un privilège,

de l'interdiction du naturisme proclamée par une météo folle,

de la proscription de toute visibilité homosexuelle dans les bains thermaux, revendiquée par les nouveaux règlements,

des névroses higiénistes de la soeur d'Igor,

mais du rire qu'elle en conçoit,

de mes névroses à moi que j'ai tues, sauf sur ces pages,

de l'entrain jovial et étonné de Bernard, au premier jour de son séjour et au premier de ses bains, pour qui je fus, à en croire l'oeil pétillant dont il me gratifia, une belle surprise - et lui le plus abouti de mes pis-aller. J'aurais pu engager plus de projets, pour orienter et accompagner sa semaine hongroise, mais je ne m'en sentais pas l'âme,

du sourire virtuose d'un violoniste aux ailes d'ange, Tomas, l'irradiant jeune homme des bains Király, le seul qui soit redescendu à moitié habillé de sa cabine pour me retrouver dans l'obscurité d'une douche et me remettre un papier comportant son nom et son adresse mail, avant de retourner au bras de sa jeune dulcinée, tchèque comme lui, attraper le train qui les ramènerait à Prague. Tomas m'a parlé du plaisir qu'il avait eu à se retrouver dans des bains qui n'existaient pas chez lui, les Turcs n'y étant hélas jamais arrivés, de son contrat qui prendrait fin avec le mois d'août au sein de l'Orchestre de la Radio nationale de Bratislava, du capitalisme industriel du XIXème siècle dans la condition duquel était à nouveau jetée la jeunesse-kleenex d'aujourd'hui, en dépit des talents, des auditions qu'il passerait prochainement à Oslo, avec l'espoir d'y intégrer l'Orchestre de l'opéra ou, pour retrouver "de l'estime de (lui)", celui au moins d'accéder à la phase finale de la compétition.

Je lui ai parlé d'Oslo, où j'avais voyagé quelques mois auparavant juste pour assister - justement dans cet opéra à l'accoustique subtile et à l'esthétique magistralement déstructurée - à la Lulu d'Alban Berg. De Schoenberg, Webern et Berg, il concéda de ce dernier qu'il fut le plus "compréhensible", et de son concerto pour violon, dit à la mémoire d'un ange, auquel il ne s'était jamais attaqué, des plus inspirés.

En me remettant son papier et dans un sourire de braise, il me précisa juste qu'il était peu fréquent de se découvrir des soutiens dans le métier qui était le sien, et qu'il me promettait, en cas de réussite, de me convier à ses programmes musicaux. L'ange partit par les airs, une heure après m'avoir trouvé auprès d'une fontaine d'eau chaude dans un échange de politesses.

Comme quoi, un semblant de culture n'est jamais vain. Associé à un brin de courtoisie, comme de l'union de l'eau et des rêves, il peut en éclore un instant magique. C'est à dire une rencontre.

Pour finir sur une touche sucrée et titiller les infatigables papilles de Bougrenette, je me souviendrai aussi du strüdel tiède aux griottes, et de sa boule de glace aux pavots de chez Menza. Une tuerie, comme elle dit.

02 août 2011

la proie, ce prédateur en puissance

naked man.jpg

Je suis retourné aux bains Király. Par acquis de conscience. Et aussi parce que l'ami de Renauld, rencontré à Rudas vendredi, m'avait assuré que bien que mixtes désormais, il arrivait, sous l’œil connivent d'un surveillant complaisant, une fois partie la dernière greluche et malgré le port obligatoire du maillot, qu'il s'y passât des choses... intéressantes. Lui-même d'ailleurs, pas plus tard que le mardi précédent...

Donc, un détour de curiosité s'imposait.

Bien mal m'en prit. Peu de monde, par rapport aux affluences orgiaques que j'y connus. Peu de femmes d'ailleurs. Sept, en vérité, samedi en fin d'après-midi. Deux Hongroises cinquantenaires, qui papotèrent ignorantes du reste du monde, comme elles l'eurent fait un jour réservé aux femmes. Et cinq moitiés de couples, toutes trentenaires, qui ne décollèrent pas de leur homme - hors-mis dans les pièces les plus chaudes ou les bains les plus froids, la témérité étant une vertu qui se suffit à elle-même -, se livrant sur eux à quelque massage du cuir chevelu ou des trapèzes. La plupart, des touristes en proie à l'ennui, dont tu pouvais prévoir le diagnostic mitigé : endroit étonnant, dommage que ce soit si sale...

Bref, pas de quoi me rasséréner d'une visite au Palatinus où dans la journée, sous des rafales de vent violentes et glaciales, hors mis deux kilomètres de crawl et autres nages, je n'eus rien de mieux à me mettre sous la dent qu'un retraité californien qui prolongea charnellement les anecdotes dont fourmille le City Boy, d'Edmund White, que je suis en train de lire. Un peu de chaleur pour un mauvais coup, je n'y perdais pas au change, pardi ! J'ai juste évité de m'interroger sur la responsabilité de sa pension vis à vis de la crise grecque et des instabilités monétaires de la zone euro. Après tout, il n'avait pas son fonds spéculatif en bandoulière.

Depuis la semaine dernière, j'expérimente quelque chose. Je me laisse pousser le bouc. Juste autour de la bouche. Je teste, on verra bien. Je sens que j'arrive au bout d'un glissement et qu'il me faut agir. Entre trahir mon âge d'un poil grisonnant et arnacher mon visage du trait de caractère qui lui manque, je cherche à me redonner un semblant de charme. Je tente. Comme dans un protocole médical. Je prendrai une décision esthétique à la fin du mois.

Tous ces bains, le Gellért, le Rudas, surtout le Király, ont connu avec moi un âge d'or. Ou plutôt, j'y ai eu mes heures de gloire. J'avais trente et un ans. Je pénétrais dans un établissement et les regards convergeaient. Je sentais la convoitise. Je n'en ressortais jamais bredouille. Parfois, je me croyais déjà király,király gőzfürdő,thermes,gay,les crocodiles du király,hongrie,tourisme gayvieux, étant passé à côté de mes vingt ans. Mais m'initiant à un tout nouveau style de vie, mon charme était à son zénith. Il y avait alors dans les bains ces hommes âgés, ventripotents, que l'on appelait les crocodiles et que je ne voyais pas, sachant d'instinct clouer mon regard sur une pêche prometteuse, qui ne m'échapperait pas, et me fermer au reste. Seul leur visage dépassait de l'eau, au niveau du nez et des yeux, ils circulaient lentement, silencieusement, en cercles qui se resserraient autour de toi, les mains trainantes sous l'eau, espérant effleurer - ou empoigner pour les plus audacieux - la partie de toi qui les ferait vibrer. Une fois attrapé ainsi un bout de fantasme, ils se retiraient dans le bain d'à-côté, petit et chaud et se paluchaient entre eux, sans te perdre du regard, pour finir rassasiés. Les jeunes, sans considération pour une condition qui pourtant nous menaçait tous, glosaient sur ces prédateurs inoffensifs.

J'y suçai ou caressai des queues par dizaines, auxquelles je ne sais plus donner de prénom. J'y éperonnai des morceaux magistraux, de toutes nationalités. J'ai été ainsi troublé, samedi, de retrouver sur le banc supérieur de la salle des vapeurs un de ces jeunes couples en maillot de bain, là-même où je fis ma première pipe à Péter, il y a quinze ans, inaugurant ma première vraie liaison homosexuelle.

J'ai plaint ces jeunes couples, livrés à l'ennui, d'être si peu à leur place, d'ignorer tout de leur usurpation, d'être incapables de se fondre dans les scènes dont ils occupaient pourtant la scène, d'en concevoir même de la répugnance.

La page Király semble bien tournée... Le Rudas, tout en regards tamisés, lui a pris la place, c'est évident. Mais je ne suis plus le même.

Désormais, les garçons qui me plaisent m'esquivent sans même me toiser. J'essuie dans l'eau des revers à répétition. En quinze ans à peine, j'ai basculé, changé de rayon. Ventripotence et mains-qui-traînent en moins. A quel moment s'est opéré le glissement ? L'été 2007 fut tendre et truculent. J'y cueillis l'impossible amitié amoureuse. 2009 avait pu encore être un été de jubilation tranquille. Même l'hiver 2010... Quand ai-je franchi la ligne ? Ai-je basculé, ou en en ai-je simplement pris conscience ? Ai-je perdu ma grâce, ou plutôt ma confiance ? La fin du Király, le seul bain où les jeux étaient ouverts, pèse-t-elle sur ma perception ?
Il y a bien-sûr eu Renauld, du bout des doigts, Bernard, l'ingénieur du bâtiment, gouailleur, rieur et rondouillard, à l'audace bien française, un Magyar solide, qui hier m'a pris avec violence tandis que je philosophais seul sous la douche du Rudas sur ma vigueur disparue, Steve, ce vieux beau californien, rapiécé aux tatouages et aux piercings de couturière... des pis-aller.

Budapest ne m'est pas qu'un marigot, ça m'est surtout une paisible retraite, et j'ai su en profiter. Demain, c'est le retour.
Mais mes prochaines chroniques s'intituleront peut-être "mémoires d'un crocodile".