Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09 novembre 2011

lumineuse Porte de Kiev

Kandinsky - la grande porte de Kiev.jpg

La peau gardera longtemps inscrite dans le chaud de ses replis la vibration de ce final.

Nous sommes samedi soir, à la fin de près de deux heures de concert. L'oratoire du Louvre n'est plus le même. Non seulement pris de l'extérieur par un habillage de bois et de toile annonciateur d'une renaissance, mais inondé d'une invraisemblable clarté intérieure, il est plus impressionnant que jamais. Des étoles de couleurs reconstituent autour des pupitres l'arc-en-ciel emblématique de l'orchestre, contrastant avec l'impérieuse nudité de la pierre, la patine épaisse des boiseries, la dalle carrelée de motifs en noir et blanc.

L'orchestre est dense, sonore, mais clair malgré l'écho naturel de l'ogive. Les cuivres se surpassent, emmenés dans une sorte de perfection par le saxophone et les clarinettes qui viennent de dessiner d'un trait pénétrant et émouvant la légende du Vieux château, dans la version peinte en musique par Ravel et Moussorgski.

Sur les avant-bras et les nuques de mes voisins, les poils se dressent fébrilement. Avec lenteur, la porte, la Grande Porte commence à s'ouvrir, à laisser entrer la lumière, on entend le carillon en annoncer l'aubaine. La lourde majesté du monument, parfois éclipsée par des arrêts légers sur des détails ou des ornements, revient s'imposer aux corps. Les timbales battent sur le rythme d'une promenade emballée.

C'est au son de Saint-Saens que la fête avait été ouverte. Les dix ans du RSO valaient bien ça. Une interprétation encore brouillonne à mes oreilles, mais corrigée et totalement accomplie le lendemain pour sa seconde interprétation. Puis, le jeune pianiste Alfonse Cemin ayant rejoint l'orchestre, la Rhapsodie sur un thème de Rachmaninov avait commencé à illuminer l'assistance - au demeurant comble les deux soirs. Là encore, l'attaque aura été meilleure le lendemain, mais la rondeur des trilles, la précision des piqués, les sublimes ruptures romantiques de Rachmaninov encadrées d'accords graves, avaient su souligner le précis de l'orchestre. Le premier défi musical et technique avait été relevé avec classe, à l'instar de cette variation 18, commencée par le solo délicat et enchanteur du piano, pour gonfler lentement dans les cordes en densité maîtrisée, puis s'éteindre, apaisée.

La Porte s'ouvre grand, les poitrines sont désormais gorgées de cette montée d'air, brisée encore par une allégorie amoureuse assoiffée de préliminaires, insatiable et patiente, mais qui reprend encore, vaillante, à chaque fois davantage auréolée de puissance.

rso,rainbow symphony orchestra,ravel,moussorgski,rachmaninov,john dawkins,oratoire du louvreLes Tableaux d'une exposition étaient sans doute le pari le plus périlleux auquel s'était jamais attaqué le RSO. Entamés dans une parfaite maîtrise, sur un tempo un peu plus soutenu ce samedi qu'il ne le sera le lendemain, colorés, scintillants, ils submergent à présent corps et âmes prêts à cette confrontation. A la fin de chaque phrase, un gong invasif retentit, poussé par le poing levé de John Dawkins, l'impétueux chef qui ne pourra retenir une larme de gratification pour ce merveilleux cadeau de réussite et de tenue que lui fait l'orchestre, dont il est le père. L’œuvre à présent explose littéralement d'un ultime coup de tonnerre, accouche, orgasmique, inassouvible, d'un inextinguible éternel.

Il est de ces instants que l'on voudrait prolonger à l'infini, sans craindre de donner au point d'orgue son sens plein. Juste pour offrir à la milliseconde de silence qui précède les applaudissement son devoir de suspension, dans l'évidence des sourires qui s'affichent et de ceux qui ne se voient pas, encore retenus par la pudeur au fond des ventres.

A côté de moi, je sens la sourde exultation de mes amis, Véro et son nouveau compagnon, comme je la sentirai le lendemain chez Bougre, Fabrice, Gaël et son couple d'amis, et chez tous les spectateurs pris comme moi sous cette voûte extatique.

Oh! la vache, j'en fais des tonnes, là...! C'est que la tension, l'émotion étaient trop forts ce samedi soir. En rappelant le contexte dans lequel le RSO naquit il y a dix ans, comme un rêve de gosse, comme un trip d'ado - la proposition d'un ami timbalier, tu sais, celui du fond de l'orchestre qu'on ne voit jamais vraiment : "pourquoi pas, après tout, s'essayer à fonder un orchestre gay ?" - John ne put dissimuler un léger sanglot. Que de chemin parcouru ! On voudrait pouvoir en être. Manier de la timbale ou du hautbois, pouvoir se glisser au cœur de la fonderie au moment où l'émotion fusionne, ne pas rester extérieur à la cuve, même si c'est de l’extérieur qu'elle résonne le mieux.

Les prochains concerts du RSO seront à l'espace des Blancs manteaux, fin janvier. Je n'en connais pas encore le programme, mais parions qu'ils seront à la hauteur de la fête.

24 novembre 2010

de mer profonde

houle de mer profonde.jpg

Barcelone, j'y reviendrai plus tard, quand j'aurai digéré. Trop beau, trop riche. Trop loin des souvenirs sombres que j'avais gardé de mes derniers passages. Trop lumineux sans doute pour se dire en deux coups les gros. Trop somptueux aussi, tendre. Ce n'est pas tant de Barcelone que je me dois de te parler d'ailleurs, mais de ce séjour empli de son meilleur. Promis, j'y reviendrai, donc, dès que la vie m'aura laissé un petit répit.

Avant de passer à côté de tout, je voudrais juste évoquer le dernier concert du Rainbow Symphony Orchestra. Ou plutôt ses derniers concerts, puisqu'il vient de se produire triomphalement à l'Oratoire du Louvre dans trois représentations ce week-end, assemblé pour l'occasion au magnifique chœur d'hommes des Mélo'men et au chœur féminin de Torcy, offrant à un public comblé une interprétation très réussie de la Messa di Gloria, de Puccini. Une performance qui doit beaucoup au chef commun à ces trois ensembles : John Dawkins.

J'assiste ravi depuis quelques années maintenant, au petit bonhomme de chemin de cet orchestre coloré - qui, tout de noir vêtu, avait cette fois offert son camaïeux à l'ensemble choral. Le programme du concert comprenait l'ouverture méconnue d'un compositeur français oublié - auteur pourtant de 50 opéras, pas un de moins, juste jamais montés nulle-part ! - mais qui a donné son nom à une des stations les plus fréquentées de la ligne A du RER : Auber. Sa Sirène, sortie de la Seine au dernier festival de l'Oh! pour intégrer le répertoire du RSO, est ma foi plutôt agréable. Jouée tout en fébrilité lors de la Première vendredi soir, elle avait déjà une belle maturité samedi, pour friser la perfection dimanche lors de la représentation de clôture, quand John sut imprimer à l'orchestre un tempo étiré et assumé, qui donnait tout leur relief aux petites pirouettes aiguës de la partie dansée.

Les mouvements lents servent à ça : atteindre le cœur, mais surtout servir d'écrin aux envolées légères. Comme l'orchestre se pare de noir pour souligner le bigarré d'un chœur.

Avant l'entracte, le thème fut décliné à l'anglaise, avec une pièce due au compositeur Hubert Parry, Blest pair of Sirens, qui justement vit les choristes entrer en scène. Pas ma tasse de thé, même si après plusieurs écoutes il me faut lui reconnaître une certaine capacité d'émotion !

66907_concert-messa-di-gloria-de-puccini.jpgLe clou du concert était donc cette messe de Puccini - une œuvre de jeunesse, d'avant qu'il ne se consacre totalement à l'opéra - mélodieuse à ravir, grandiose sans être grandiloquente, qui te prend dans d'incroyables moments d'extase mais te laisse souvent respirer dans des tonalités graves, plus proches de la méditation que de la transcendance.

Pour des raisons que tu connais, il se trouve que j'ai assisté aux trois représentations - après avoir suivi l'avant-première à Torcy. Tantôt avec un billet acheté - il faut bien soutenir le travail des ensembles amateurs - tantôt avec une invitation en bonne et dûe forme, ou un soir, ne le dis à personne, en resquillant un strapontin dans les coulisses.

La fusion du chœur et de l'orchestre était impeccable. L'exécution orchestrale s'est d'ailleurs avérée parfaitement maîtrisée. Si elle avait été encore un peu aléatoire à Torcy, la subtile attaque du Kyrié, le premier mouvement de la messe, tiré par des cordes légères, douces et lentes, accrochées dans les aigus, soutenues ensuite par des basses harmonieuses, a lancé l'œuvre sur d'excellents rails.

Le chœur ensuite est arrivé, presque imperceptible, sur un régime de marée montante avec ses déferlantes et ses ressacs. Puis, des frissons dans les membres, il t'appelait comme un grand bleu dans ses profondeurs. C'est samedi et dimanche que les canons, comme une houle de mer profonde, furent le mieux chaloupés. Quel résultat !

L'Oratoire du Louvre ayant fait salle comble chaque soir, j'étais samedi dans une tribune de l'arrière scène, juste au dessus de la lisière entre le chœur et l'orchestre, face au chef.

Déjà frappé, en auditeur attentif, par la maîtrise de John sur ces trois groupes réunis, l'avoir face à toi durant toute une représentation t'en aurait donné des clés. John est un garçon plutôt agréable, mince, élégant, souriant, l'oeil clair, une petite houppette à la tintin, et un accent so british à tomber. Mais devant ses musiciens et ses chanteurs, il dégage un charisme exceptionnel. Regards, mouvements, simple expression du visage, il donne et il donne sans compter à ses ouailles, rattrapant d'un geste ample, d'un sourire dessiné de la main sur son visage, ou d'un simple clignement de sourcil, la tendance au repli de certains chanteurs arcboutés à leur partition.

Sans ce don, l'œuvre n'existerait tout simplement pas. Mais cette générosité faisait de 150 quidams, dont le chant ou la musique n'est qu'un hobby, les artisans d'une émotion grandeur nature. Partagée, née d'une rencontre improbable entre des bourgeoises de banlieue, des garçons pimpants au talent choral éprouvé Oratoire.jpget d'un orchestre plus divers et ouvert à tout que franchement gay ou lesbien, par ailleurs en constant progrès, la messe de Puccini en fut majestueuse sous les voûtes de cette Église réformée, à l'acoustique sur mesure.

John était formidablement beau dans cette réverbération, face à ces artistes comme face à un miroir, obtenant tout d'un sourire, ne relâchant jamais son emprise.

Je ne pense pas que beaucoup d'ensembles amateurs puissent jamais aspirer à gravir de tels sommets musicaux. Mais avec du travail, et sous la baguette de John, ils le purent. L'attaque en chasse-neige des cors, le hoquet du tuba, ou même le démarrage précipité du premier violon en ont été des incidents insingnifiants. Et la joie des spectateurs était finalement assez mince à côté de celle des musiciens, des chanteurs, et surtout des chanteuses - qui reviennent de loin m'a-t-on dit - mais qui ont réalisé une admirable prouesse.

Ce sont les deux sollistes Guillaume et Frédéric, le ténor à barbichette et le baryton à chignon, qui ont naturellement rafflé la mise des applaudisements et des bouquets de fleurs, c'est la loi du genre et ce n'était pas démérité. Mais l'on aurait voulu les couvrir tous et toutes de leurs pétales bariolés.

Vivement que l'on connaisse le programme à venir de tous ces fabricants de bonheur.

En attendant, moi, ce soir, je m'offre grâce aux conseils avisés d'une fée qui doit encore enrager d'envie frustrée, Le condamné à mort de Jean Genet, dit et chanté par Etienne Daho et Jeanne Moreau. Deux représentations seulement, pour un album événement. Peut-être y suis-je, au moment où tu me lis...

Oui, je sais ce que sont les privilièges !