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26 mars 2008

Dulcie, I loved you so much

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Samedi, ça fera 20 ans, jour pour jour. Le 29 mars 1988, une femme que j’aimais et admirais était assassinée à Paris près de son bureau dans le 18ème arrondissement. Elle s’appelait Dulcie September, elle était la représentante de l’ANC en France. J'ose espérer que tu auras l'occasion d'entendre parler d'elle ces prochains jours.

J’avais appris cette nouvelle d’une cabine téléphonique, gare de Lyon. Je revenais d’un voyage syndical étudiant à Lyon, ou à Saint-Etienne, je ne sais plus, c’était le milieu de l’après-midi, j’appelais un de mes camarades pour prendre des nouvelles et décider si je rentrais chez moi directement ou si je repassais par le bureau.

J’ai pris cette nouvelle en pleine poire. Je me souvenais des rencontres avec Dulcie, son discours apaisé mais construit, son sourire naïf mais son œil ajusté, sa patience et sa passion à parler de l’Apartheid, à convaincre en quoi le boycott, parce que voulu par le peuple, était le seul moyen d’isoler ce régime fasciste inspiré du nazisme. La France, elle, tergiversait, commerçait avec plus ou moins de scrupules, Total vendait le pétrole à l’armée sud-africaine, et la vente d’armes se poursuivait par des canaux détournés.

Bien sûr, Dulcie gênait. Visiblement, pas que le régime sud-africain. Elle se savait menacée, mais la police de Charles Pasqua se refusait à lui 1298133935.gifapporter une protection policière.

Nous nous étions retrouvés plusieurs milliers dès 18 heures, par le seul effet du bouche à oreille, pour manifester et hurler notre colère, la manifestation était si pleine d’émotion qu’à simplement l'évoquer encore en cet instant, je sens tout à la fois mon poing se serrer et des larmes me venir aux joues.

Pendant la manifestation, un bruit, non, un message circulait. Secret. Il fallait se le dire, mais rester aussi discret que possible. Nous n’en resterions pas là. Nous ne pouvions en rester là. Le soir, à la nuit tombée, nous allions nous retrouver, quelques dizaines, quelques centaines, et nous allions agir.

Nous étions trois cents finalement à nous retrouver dans les locaux de la Jeunesse communiste à Bagnolet. Nous formerions trois groupes : l’un attaquerait l’ambassade d’Afrique du sud, l’autre prendrait d’assaut l’Office du tourisme sud-africain, et le troisième s’en prendrait à la résidence de l’Ambassadeur.

Je ne sais pas comment un tel plan de guerre avait pu être échafaudé aussi vite. Peut-être était-il déjà prêt, dans les cartons. Mais tout était prévu, pensé. L’idée était simple : agir dans la fulgurance, chercher à faire le plus de dégâts possibles avant l’arrivée inéluctable de la police. Nous étions jeunes, nombreux, légitimes dans notre colère, nous serions arrêtés, mais forcément relâchés. Il fallait dénoncer jusqu’au bout l’inhumanité totale de ce système. Et dénoncer jusqu’au bout l’inacceptable complicité de notre pays.

458897417.jpgJ’étais dans le groupe qui allait à l’office du tourisme. Nous étions plus de cent, entassés dans une cage d’escalier. On entendait à l’étage des coups de bélier répétés, puis un grand fracas qui nous indiquait que la porte venait de céder. Un mouvement de montée se dessinait en même temps que nous entendions les sirènes de la police s'approcher. Mon cœur battait à 150, il y avait parmi nous de toutes jeunes filles, presque des enfants, l’adrénaline leur faisait monter les larmes. Il nous fallait ralentir au plus la montée de la police pour laisser à "ceux d’en haut" le temps d’œuvrer, mais il nous fallait aussi ne pas résister, ne pas nous exposer. En redescendant, une haie d’honneur de coups de matraques formait un corridor entre l’immeuble et le fourgon de police, des coups gratuits pleuvaient. Autant que je m’en souvienne, je n’en reçut aucun. Mais j'eus peur.

Nous sommes restés au commissariat deux ou trois heures, nos identités furent relevées. "Ceux d’en haut" nous racontaient tout ce qu’ils avaient pu détruire : les ordinateurs jetés par la fenêtre, de la paperasse en pagaille, des meubles. Presque tout avait pu y passer, nous en étions fiers.

A l’Ambassade, seul le mûr extérieur avait pu être peinturluré, mais c’était déjà ça, tout comme à la résidence de l’Ambassadeur.

Les manifestations suivantes rassemblaient des dizaines de milliers de personnes. La jeunesse de France était entrée dans le grand combat contre l’Apartheid. Le 11 juin, j’allais à Wembley assister, avec d’autres militants, au grand concert de soutien à Mandela.

L’Apartheid n’en avait plus que pour quelques années. En rencontrant Walter Sisulu, compagnon de bagne de Nelson Mandela, bien des années plus tard en 1995, à la faveur d'une conférence où nous l'avions invité, c'est à Dulcie que je pensais très fort.

14 janvier 2008

Laurent (1) une cicatrice au-delà du regard

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Bon ! Ça fait longtemps que je veux te parler de Laurent. Et puis là, coup sur coup, j'ai retrouvé des lettres d'une correspondance passée, tu m'obliges à l'évoquer, avec tes questions sur les bi, et maintenant, c'est lui qui m'envoie un mail, un peu anodin, pour en finir avec un an de brouille.

J'en conclue que l'heure est venue.

Laurent. Il fait partie de ces hommes que j'ai aimés en silence, en souffrance, dans mes 20 ans. Il est le troisième après Menem et Ali. Il y eut même deux périodes distinctes, à près de 10 ans d'intervalle, où je l'ai aimé.

La première, c'était en 1986, l'été, au mois d'août je crois, dans une aventure que peu de jeunes de 20 ans ont la chance de vivre : nous partions en voyage de groupe à travers la Sibérie, avec ce train mythique qu'on appelle le transsibérien.

De Moscou à Novossibirsk, puis de Novossibirsk à Irkoutsk, au bord du Lac Baïkal. Il s'agissait de découvrir un pays, sa 2a511ebfa3c07994b369e647d7e1955d.jpgculture, son immensité, et puis, pour les jeunes communistes que nous étions, de comprendre ce qui se glissait derrière ces mots exotiques de Glasnost et de Perestroïka, qu'on entendait de plus en plus et qui nous faisaient espérer que le régime soviétique, qui n'avait déjà plus beaucoup de crédibilité à nos yeux, saurait se réformer sans avoir à se vendre au capitalisme le plus sauvage.

J'aimais le train, je l'aime encore. Mais il y a quelque chose de très différent entre prendre un train pour relier un point à un autre, et s'y installer pour y vivre. Pendant plusieurs jours, nous allions y vivre, tendrement bercés par son cahin-caha. J'avais comme compagnons quelques livres (Aïtmatov, Boulghakov, pour être dans le bain), une flûte alto (avec laquelle je m'étais assemblé, par mimétisme avec mon ami Menem, un petit répertoire simple mais convaincant).

Je vivais encore à Marseille, à l'époque, avec ma copine Soumaya. J'y étais un "leader étudiant", mais pas encore celui qui allait s'affirmer dans les mouvements contre la loi Devaquet. J'avais une barbe, comme Menem, et des cheveux bouclés.

un bad-boy avec des bretelles

Laurent avait un côté mauvais garçon. Cheveux blonds, courts, regard bleu, une petite cicatrice de l'enfance sous un oeil. Je me souviens qu'il portait des bretelles et que ça le rendait sexy.

Nous ne nous connaissions pas avant ce voyage. Et au départ, nous n'étions pas dans le même compartiment. Lui il était avec une rousse qu'il avait l'air de connaître depuis toujours, Florence, et avec un gars qui allait d'emblée se voir affublé du joli surnom de Kalachnikov, parce qu'il s'était enfermé dans le compartiment avec une fille avant même que le train ne démarre, dès le premier jour.

Au fil des étapes, nous allions de désillusions en désillusions, la corruption suintait de partout, mais nous trouvions dans les rencontres avec des jeunes intègres, animés de convictions généreuses, des raisons d'espérer. Après tout, la glasnost, nous n'en étions qu'au tout début.

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Je suis incapable de me souvenir par quel enchaînement nous nous sommes retrouvés à former avec cette Florence, avec un autre Laurent, avec lui et moi, un petit groupe un peu soudé qui cherchait ensuite à se retrouver dans le même compartiment, à la même table, dans les mêmes programmes.

Laurent avait toujours un regard un peu ironique et nous aidait à lire autrement les situations. Il venait d'une famille modeste des Ardennes, sa mère était malade, et ce n'était pas un cadeau, il était venu vivre à Paris pour échapper à ça. Il partageait un appartement à Fontenay, avec un certain Jean-Pierre, un jeune militant communiste, dont il me disait qu'il l'avait tiré du trou. Il avait parlé de prostitution, un truc dans quoi il aurait pu tomber sans cela. Et comme toujours, un parcours d'écorché, une gueule d'ange, et un semblant d'empathie, et je m'étais pris dans le filet. Et comme toujours, une fois magnétisé, je dissimulais, je m'inhibais de peur de me révéler.

Je me souviens d'une étape, en ville, où nous étions allés nous doucher au même moment. Il oscillait entre pudeur et provocation, usant d'un vocabulaire cru, mais ne m'offrant jamais son corps à voir entièrement nu. J'ai longtemps fantasmé ensuite sur ce caleçon orange qu'il n'ôta finalement pas dans les parties communes.

Au retour, avant de redescendre sur Marseille, je restais deux jours supplémentaires à Paris, et il me fit découvrir la Place des Vosges, le quartier du Marais.

Il m'est évident aujourd'hui que tout, dans son discours, dans ses confidences, dans ses postures, me testait, disait ou cherchait à me dire qu'il était homo. Soit pour me séduire, soit pour simplement se faire accepter comme tel, mais 9ceb7fabdb52c782bfffc601a5740378.jpgj'étais incapable de le voir, de le concevoir. L'homosexualité n'existait pas, c'était une chose bizarre, dont on savait qu'elle pouvait être, mais que l'on ne rencontrait pas. Un truc pour les autres, simplement pour les autres, comme un avion qui s'écrase. Une maladie, une monstruosité qui couvait trop violemment en moi pour que je lui laisse la moindre place, ou une phase qu'il fallait laisser s'éteindre - nous avions des livres à la maison qui me rassuraient comme ça. Les homos étaient de vieilles folles, mais ne pouvaient être de beaux garçons à bretelles. Ses provocations n'étaient donc que des expressions de virilité, que j'enviais, mais qui jamais ne m'invitaient.

Quand je suis monté vivre en région parisienne, nous avons continué à nous voir, comme entre amis. L'intime ne faisais pas partie de nos conversations, je n'avais pas avancé d'un iota sur la sexualité, j'étais devenu dirigeant syndical étudiant, c'est moi qui l'impressionnait, et moi qui me délectait des marques de cette admiration. Puis nous nous sommes perdus de vue. Jusqu'en 1995.

Entre temps, il y eut l'annonce de la mort de Jean-Pierre. Du Sida. Des questions, puis la certitude que Laurent était donc homo, peut-être lui-même malade ? Et la reconstruction patiente de notre amitié, nouvelle, avec son homosexualité maintenant connue de moi, mais cette honte, toujours, devenue ma compagne, ma siamoise. Alors je me suis raccroché à lui, un peu sournoisement, percevant en lui, peut-être, la possibilité de sortir de cette prison où j'étais. Je m'y suis raccroché comme un désespéré. J'ai cru que c'était ça, l'amour.

Je crois que je vais te proposer bientôt de lire certaines de ces lettres que je lui ai écrites, à l'époque où j'éprouvais le besoin de laisser transparaître mon trouble. Jusqu'à celle où j'ai pris le risque de tout perdre - peut-être mon vrai coming out - mais à laquelle il ne répondit jamais.

Oui, je vais te donner à les lire, bientôt...