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12 février 2012

Isabelle et la Cité radieuse

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J'ai vécu quelque années à Marseille. Ce segment de ma vie - bien que désormais relativement court au regard de ma quarantaine avancée - ne sera jamais anecdotique. C'est là que j'ai le plus douloureusement aimé, que j'ai le plus vaillamment combattu le démon homosexuel reclus dans ma grotte intime. C'est là que j'ai tissé, patiemment, ardemment, un paravent de valeurs, d'engagements, de relations, qui ont fait de moi ce que je suis. Et que je me suis endurci dans d'apparentes douceurs.

Cinq ans pour une licence de physique, la moitié d'une maîtrise, une première vie commune, de chaleureux rassemblements pour la libération de Nelson Mandela, un rôle de leader dans le mouvement étudiant contre la loi Devaquet, la rencontre avec un Liban chassé par la guerre et, au delà de tout ça, un goût pour le reste du monde.

Il y avait avec moi à la fac Saint-Charles, parmi le groupe d'étudiants communistes que je fréquentais, une jeune fille de caractère, très belle je crois, le teint blanc, le cheveux noir et court, le profil anguleux, l'allure fière, cigarette évidemment, un aplomb rassurant. Parents bourgeois, culture intellectuelle, esprit revêche... Une évidente maturité. On dirait aujourd'hui bobo de deuxième génération.

Avec Isabelle, on était sûrs d'avoir des discussions aiguisées. Elle avait une façon de rire maîtrisée mais plaisante. Ses fâcheries n'étaient pas feintes. Avec le recul, je pense qu'au delà des combats du moment, c'est le charme de Menem qui nous fédérait. J'étais jaloux de l'attention qu'il lui réservait. Elle étudiait les sciences naturelles.

A l'époque, Ronald Reagan semait la terreur en Amérique Latine, empêchant les révolutions d'éclore. latest-team-nicaragua-040811.jpgL'école que nous partions construire au Nicaragua, au cours de l'été 1984, était à la fois un acte de solidarité pour le petit village isolé de Mirazul del Llano, et un acte de guerre contre l'impérialisme américain. C'est dans ce projet que nous nous sommes le plus liés avec Isabelle : collecte de fonds, portes-à-portes, attente inattendue dans un hôtel de La Havanne à cause d'une erreur d'aiguillage, rencontre avec une pauvreté extrême où se lisaient dignité et espoir, et puis compte-rendus, fabrication d'un diaporama, réunions publiques...

Les parents d'Isabelle habitaient avec elle dans la Cité radieuse, un grand duplex que j'ai eu une fois, une seule fois, l'occasion de visiter : l'appartement était vaste, inondé de lumière selon mon souvenir, haut de plafond grâce à une configuration en mezzanine, sobrement meublé. Il dégageait le bien-être, à mille lieues de l'impression assez quelconque que me laissait la barre de béton - la maison du fada, comme disaient les marseillais - devant laquelle je passais chaque fois que je me rendais à l'autre fac, celle de Luminy. C'est ce jour-là, sans doute, que j'ai eu l'intuition de la différence de milieux d'où nous étions issus - mais ceci était peu de chose à côté de notre camaraderie.

Pendant et après le mouvement Devaquet, en décembre 1986, Lutte ouvrière était très actif et sa stratégie était de proposer des rendez-vous de discussion avec les militants étudiants les plus investis, et d'expliquer la lutte des classes, le capitalisme et la révolution mondiale. J'avais moi-même été séduit, un temps, par tant de pureté idéologique, et j'étais allé deux ou trois fois à un de ces entretiens menem,nicaragua,lo,solidarité,jeunesse,le corbusierparticuliers de purification idéologique. Avant d'y mettre un terme car j'avais eu peur non seulement de cette vision de l'action qui conditionnait tout à l'éveil des masses et de leurs consciences endormies, reléguait le changement à ce mythique soulèvement planétaire, mais surtout de ce mode de fonctionnement où l'éducation, les lectures, la préparation idéologique primaient sur le lien social et la vie réelle. Je m'étais vu glisser dans une secte. J'appartenais à une tradition qui avait depuis longtemps renoncé aux cités radieuses et aux lendemains qui chantent.

Je n'avais pas prêté attention au fait qu'Isabelle, de son côté, était entrée dans ce jeu, trouvait dans ces échanges éclairés des réponses à ses questions et peut-être une façon de satisfaire son goût pour une certaine radicalité intellectuelle. Ou peut-être avais-je cru que nos liens tissés dans l'aventure nicaraguayenne seraient forcément plus forts que les pichenettes sectaires de quelques urluberlus de circonstance.

Un jour, elle est partie. Elle nous avait sans doute déjà quittés idéologiquement depuis plusieurs mois. Et elle est devenue une militante de Lutte ouvrière. Nous perdions une jeune femme de charisme, brillante, radieuse. Inéluctablement aussi une amie. Intellectuelement, j'étais inconsolable mais je n'avais plus de prise et de toute façon, je commençais à regarder ailleurs. Paris frappait à ma porte.

On m'a dit que lorsque s'est posée, récemment, la question du remplacement d'Arlette Laguiller comme porte-parole de LO, elle avait été pressentie, avant finalement que ne lui soit préférée Nathalie Arthaud.

menem,nicaragua,lo,solidarité,jeunesse,le corbusierMais il y a le feu à la Cité radieuse. Avec 0,5% des intentions de vote, la petite Arthaud, pourtant assez sympathique, a du souci à se faire.

Je garde une vraie nostalgie de ces années et des moments partagés avec Isabelle. Je regrette sans doute encore que nous n'ayions pas eu, à l'époque, une "maison de fada" à faire briller dans ses yeux impatients, qui nous aurait permis de la garder près de nous. Car avec le temps, j'ai aussi plus de détachement à l'égard de ce que sont les cultures politiques, les appareils et les stratégies, qui me paraissant tellement dérisoires à côté des réelles évolutions du monde, des souffrances humaines, et des utopies subversives.

06 novembre 2010

mes années chrysalide

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J'avais pressenti que ce serait un rendez-vous avec ma jeunesse, je n'avais pas anticipé tout ce que cela allait vouloir dire. Ma jeunesse ? C'est-à-dire mes années Liban, notre âge d'or. Ou plutôt notre âge meuble, celui où maléables, on prend forme sous la pression appliquée des événements et des premières passions. Et de quelques légitimes exaltations.

Cette page était tournée depuis belle-lurette, j'en gardais une nostalgie lointaine, et nos rencontres occasionnelles avec Menem et sa famille seules en perpétuaient le souvenir.

En retrouvant Ghassoub et Ghina, les deux patauds de la bande venus comme moi entourer Menem, les plus enrobés, les plus maladroits avec la langue française, mais aussi les plus doux et les plus généreux, les plus fidèles en fin de compte - comme en atteste leur présence aux obsèques de tante Margot, j'ai réalisé que ce que j'appelle mes années Liban est en fait constitué de deux strates distinctes.

Il y a d'abord eu ma vie à Marseille, la rencontre avec Menem, et dans son sillage avec les wagons d'étudiants libanais envoyés en France par la fondation de Rafiq Hariri - qui vouait sa colossale fortune constituée sur les chantiers pharaoniques de la péninsule arabique, à la construction de sa future clientèle politique.

De 1983 à 1988, je vibrais au rythme d'un Liban occupé mais en résistance, des pères morts loin de liban_angoisse.jpgleurs enfants, des cousins incarcérés et torturés, des espoirs naissant et des désespoirs s'installant. Je vivais la guerre par procuration, bien posté dans le camp d'une vision laïque, non-confessionnelle et démocratique de l'avenir. Il n'était pas si difficile, à vingt ans, d'être captif d'une fascination amoureuse pour ces jeunes garçons, riches d'une expérience infiniment plus mûre que la mienne. J'y sombrais et souffrais, me complaisais dans cette souffrance qui était devenue comme ma drogue. Une drogue secrète dont les ravages se dissimulaient dans un coin invisible de mon crâne. Il y avait Hadi, Khaled, Abdallah, Raoul, Joseph, et de nombreux autres. Ali, évidemment. Autant de prénoms qui ont refait surface par le seul miracle de nos retrouvailles avec Ghassoub et Ghina, parmi ceux de Soha, Rima, et bien-sûr de Soumaya.

Et puis il y a eu cette deuxième couche, qui vint recouvrir la première - je ne l'avais pas jusque-là complètement perçu - l'effacer, presque l'écraser. Entre 1991 et 1995, le Liban était enfin en paix civile, demeurait juste une parcelle de son Sud encore occupée dans ce qu'Israël appelait sa "bande de sécurité". Je vivais à Paris et le reste de la bande s'était également dispersée. J'avais participé à un camp de jeunesse près de Beyrouth durant l'été 91, le premier été de la reconstruction. Les jeunes Libanais, tous plus ou moins militants, dont la plupart avait porté des armes, étaient en proie, sans préparation, à la question de l'après. Comment entrer dans l'après-guerre, quand on n'a connu que la guerre ? Comment gérer le rêve "laïque, démocratique, non-confessionnel", quand c'est un autre projet qui se met en place, pétri de fragilités, d'injustices et de frustrations, mais quand les armes sont rendues ?

Les discussions que nous avions avec ces jeunes étaient d'une richesse inouïe, illuminées par leur esprit de l'accueil et leur sens de la fête. Quand je partis à Damas l'année d'après pour apprendre "sérieusement" l'arabe, retournant quelques fois à Beyrouth rendre visite à ces nouveaux amis, puis durant mes années d'étude à Saint-Denis, jusque vers mon départ pour Budapest où ma vie a pris un autre tour, c'est avec ces jeunes-là que j'ai entretenu mes relations les plus intenses. Sans charge amoureuse, d'ailleurs, mais avec une proximité affective profonde.

Ces visages, ces souvenirs, ces amitiés, se superposant à ceux de la décennie precédente, s'y substituèrent subrepticement. Hors-mis Menem, avec qui le fil ne fut jamais rompu - à peine distendu dans la période où il tenta, fort de sa nationalité française, de vivre en Israël avec sa nouvelle compagne - la première génération disparut de ma vie. Sans que j'y prenne garde, puisqu'elle avait ses successeurs.

C'est cette génération qui a repris vie dans la mort de tante Margot. Ces week-ends où nous campions dans son petit appartement de Miramas, matelas étendus dans le salon. Ses plats dont tout le monde vante encore l'exception, jusqu'au curé qui a prononcé son homélie jeudi. Ce dîner avec et autour du chanteur Zyad Rahbani, fils de la grande Feyrouz et lui-même génialissime musicien - qui a réussi avant les autres le mariage du jazz et de la musique orientale - lors de son concert à Marseille, dans la presque clandestinité de la Maison des étrangers. Les soirées d'anniversaire des uns, des autres. Mon été comme animateur d'un centre de loisirs dont le frère de Menem était le directeur - et où je squattais sans vergogne chez tante Margot - la jeunesse ne doute de rien ! Cette traduction, que Menem avait entreprise avec mon aide, parce qu'il avait vu dans un livre politique une contribution majeure à la Résistance libanaise contre l'occupation israélienne, et dont Ghassoub rit encore des maladresses. Nos déplacements en 2CV - mon dieu, même ma dedeuche, je l'avais oubliée...

Nous étions jeunes, nous étions beau, nous avions gagné contre Devaquet, en Afrique-du-Sud le nom de Mandela faisait trembler l'Apartheid, Israël doutait de plus en plus de son oeuvre au Liban, nous étions juste invincibles. Et il ne faut pas faire le reproche aux jeunes d'être présomptueux : c'est ce qui leur donne la force de faire avancer le monde.

C'est curieux, parce que si ces souvenirs s'étaient en partie éteints, en tout cas la précision des événements et des personnages, la meurtrissure, en revanche, la dissimulation, l'autre face de la médaille rongée de mes vérités inavouables, est toujours restée vive. Peu de mes amis s'en doutent, mais je me suis construit plus dans l'art de la souffrance et du secret, que dans l'affirmation ou le combat. Plus dans la lutte contre mes démons que dans celle pour changer le monde. On pourrait en rire, tant le fait homosexuel semble devenu banal.

Mais les chrysalides sont toujours récalcitrantes. Nous étions ensemble, dans ces belles années, virevoltant dans un champ de blé tendre au printemps, baignés de soleil et humant à pleins poumons le rouge vif des premiers coquelicots. Évoluant parmi eux, je tentais juste d'oublier parfois ma prison rose rouge.jpgouatée.

C'est peut-être ce petit morceau de ouate que je jetais sur le cercueil de Tante Margot, au moment d'y déposer ma rose, juste avant que la tombe ne se referme.

18 octobre 2010

les portes de l'histoire

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Il y a dans l'air comme quelque chose de 1995. La grève commence à peser, mais elle plaît. La pénurie de carburant fait entrer dans le quotidien une gêne. Mais on l'accepte avec philosophie. Avec jouissance. Presque heureux de voir ce mouvement, jusque-là indolore, impacter sa vie. Et donc l'économie. Mettre le gouvernement dans une impasse d'où il ne peut plus sortir. Sauf à attiser les tensions et parier sur la violence.

Qu'elle était drôle, Christine Lagarde, Madame 2%, affirmer les yeux dans les yeux dimanche, derrière un petit sourire narquois et des pommettes saillantes : "Vous êtes bien gentils avec vos histoires, comment pouvez-vous parler de pénurie ? 2% des stations service seulement sont fermées !", alors que les automobilistes en étaient déjà à se refiler des tuyaux, par voie de radio ou d'internet, sur les endroits où il restait de quoi se remplir le réservoir.

Ce soir, c'est Bussereau qui, sur le même registre, brandissait au journal de Pujadas sa carte de France des départements en état d'alerte, histoire de bien montrer que la situation était pleinement sous contrôle...  Voilà à quoi nous en sommes réduits : être gouvernés par Monsieur Météo. Dommage que météo-France ait ses radars en panne. Ou en grève.

Nous avons un gouvernement de guignols, qui s'agitent derrière un castelet transparent, sans plus l'ombre de la moindre crédibilité. Morbides, aveuglés par leur propre aplomb.

oskraeq2.jpgFigure-toi que je suis rentré dans la grande histoire sociale de la France il y a vingt-quatre ans. Le projet que je combattais s'appelait Devaquet. Chirac était Premier Ministre. Il jurait pendant des mois qu'il n'y avait rien à faire, que jamais il ne retirerait ce projet, qu'il en allait de la compétitivité de la France, qu'il fallait moderniser nos universités, qu'une minorité de manifestants n'aurait pas la peau de sa détermination.

Il envoyait même Pasqua et Pandreau, ses deux ministres aux dents de tigre, lâcher leurs bataillons de CRS provoquer et mâter la jeunesse rebelle. Il fallait faire peur. Il fallait décourager. Ils ne voyaient pas la force de la détermination gagner en assurance tranquille. Et quand un beau matin, on trouvait Malik Oussekine mort sous le porche d'un immeuble de la rue Gay-Lussac, terrassé par des coups de matraque de trop, ils pensaient bien que c'en était fait, que les rangs allaient enfin se rompre. Mais ce furent au contraire les derrnières digues de l'incrédulité qui cédèrent. Et un soir, pathétique mais non sans grandeur, au 20 heures d'une grande chaîne de télévision, Chirac vint en personne annoncer qu'il se rendait.

Et si les jeunes d'aujourd'hui entraient à leur tour dans l'histoire sociale de la France par la grande porte ? Par celle de la victoire ? De la conquête ?

Je m'en vais perdre demain ma cinquième journée de paye depuis l'été. Mais c'est quoi, cinq jours, à côté des deux ans qu'ils veulent me voler ? Et surtout, surtout, à côté de l'entrée de la nouvelle génération dans l'expérience initiatique de l'utilité de la lutte ?

Ça, c'est préparer l'avenir ! Et ils ont beau jouer les météorologues, ce n'est pas la pluie annoncée pour demain qui m'arrêtera !

26 novembre 2009

la fin du risque zéro

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Le cap des deux millions de contaminations à la grippe A h1n1 a donc été atteint en France. Hier débutait la campagne de vaccination pour les lycéens et les collégiens. J'ai été frappé, en entendant des jeunes interviewés à la radio et à la télé, par la tournure que prenait cette affaire. Une révolte germe. La plupart ne veut pas entendre parler de vaccin, et pas seulement en raison d'effets secondaires encore mal connus. Les plus récalcitrants se sont mis en tête, comme s'ils en faisaient une question révolutionnaire, de pousser les plus dociles à y renoncer également, même contre l'avis de leurs parents. Ils y mettent du challenge. Ca devient un combat, leur combat. C'est étrange, non, de voir ainsi la jeunesse en train de se mobiliser contre... un vaccin ?

A mon avis, cette rébellion en dit long.

Sur l'impatience des jeunes à se mobiliser. Ils en ont gros sur la patate, et les sujets ne leur font pas défaut : réforme des lycées, chômage, précarité, hadopi... Manquait juste peut-être un déclic fédérateur.

Sur la perte totale de crédit de notre gouvernement. Bachelot peut s'époumoner, convoquer les images les plus compassionnelles, évoquer des mourants sur leur lit d'hôpital, leur dire, les yeux dans les yeux et la larme à l’œil "des gens mourront parce qu'ils n'auront pas été vaccinés"... son discours glisse, empreint d'inavouables doutes. Elle et son guvernement sont suspectés de vouloir coûte que coûte écouler un stock déraisonnable de 94 millions de doses de vaccin imprudemment acquis, de couvrir une collusion malsaine avec l'industrie pharmaceutique, ou simplement une bien chère campagne de communication au profit de Sarkozy.

Sur le refus de l'injustice, de ce déséquilibre obscène entre les moyens alloués à nous même, au Nord, en raison de risques somme toute limités, face à l'incurie totale dont font preuve les gouvernements des pays riches à l'égard de populations, pourtant confrontées, au Sud, à des fléaux bien plus sûrement mortels comme la malaria ou le sida.

Faut-il que la fracture soit profonde pour que sur un sujet aussi sensible et consensuel que la santé une telle défiance se soit installée. C'est peut-être aussi que la certitude scientifique doctement assénée, se confond de plus en plus avec le pouvoir, comme un de ses symboles brûlants, et se retrouve ainsi emballée dans le même rejet.

Depuis Pasteur, le vaccin représentait le progrès, le geste préventif de base, l'emblème de la fin de la mortalité infantile et de la longévité. Il a donc perdu cette place dans l'imaginaire collectif, il devient atteinte à l'intégrité physique, vecteur de trouble, moyen pour les puissantes corporations pharmaceutiques de se faire de l'argent, fut-ce - les rumeurs les plus folles trouvant écho dans pareil contexte - en inoculant à dessein d'autres maladies plus pernicieuses... Il n'y a plus aucune confiance dans les laboratoires, et moins encore pour ceux qui leur ouvrent les coffres des deniers publics.

Ce qui est intéressant, c'est qu'en refusant les vaccins, les jeunes se départissent d'un mythe devenu structurant dans nos sociétés : le risque zéro. Ils préfèrent accepter l'existence d'un risque lié à une maladie, plutôt qu'être ramenés à un rang de bétail, voire de cobaye. Et ce changement de vision pourrait bien préfigurer, par la jeune génération, un dépassement des pires dérives que connaissent aujourd'hui nos sociétés, faites de normes, de judiciarisation et de bureaucratie... au service de la libéralisation économique.

16 mars 2009

laissons nous pousser les tifs

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Les enfants, je crois qu'il va être temps de se laisser repousser les cheveux. Il ne fait à nouveau pas bon être jeune, par les temps qui courent... Le tabac, la vente d'alcool, le téléchargement de musique... il n'y a plus trop grand chose de permis, et la semaine écoulée n'a pas été tendre avec nos ados. La coercition est de retour, en force, qu'on se le dise !

A côté de ça, l'école se met au garde à vous du B-A-BA. Benoît 16 réintègre les intégristes. Et Sarko 1er le commandement intégré de l'OTAN.

De l'héritage de 68 - remarque, il l'avait promis - il ne va bientôt plus rester grand chose.

Pourtant - comment avais-je pu passer à côté de ça ? - Hair est à l'affiche à Paris. 40 ans après Julien Clerc, une bande de joyeux drilles nous redit la révolte de la jeunesse et sa quête de liberté. Dans une version adaptée et modernisée, assez proche, paraît-il, de l'esprit de la comédie musicale originale, mais qui parle à notre temps et assume ses quarante ans d'âge. Avec une distribution du tonnerre, pleine de beaux jeunes gens pétillants, crédibles en diable dans chacun de leurs rôles, à la voix belle, au corps de rêves, et dans des chorégraphies qui assurent sans se prendre démesurément au sérieux.

Il doit rester quelques places d'ici la dernière, le 28 mars. Ça en vaut la peine.

On dit de Hair que c'est un spectacle culte. Mon enfance et mon adolescence étaient pourtant passés complètement à côté. J'ai interrogé un peu ma mère à ce propos, en sortant du Trianon, samedi soir, puisque je l'y avais emmenée, et que je l'ai vue se laisser fasciner. Comment,  ayant grandi dans une famille si profondément pacifiste, antimilitariste même, si fondamentalement investie dans la jeunesse, à côté de ça si admirative en général pour les comédies musicales américaines, comment ma jeunesse avait-elle pu cotoyer Hair sans la voir ? Papa, qui avait été déserteur pour ne pas faire l'Algérie, qui fut emprionné pour son combat anticolonialiste, n'avait-il pas tout lieu de se reconnaître dans  Claude Bukowski, le héro menacé d'incorporation (et admirablement joué au Trianon par un très sexy Fabian Richard aux cheveux longs) ? J'étais troublé, je le lui ai dit.

On a regardé les dates, ça ne collait pas : la pièce fut montée aux USA en 1967, un an après que De Gaulle fasse quitter à la France le commandement intégré de l'OTAN, un an avant mai 68. Elle fut produite en France en 1969. Le film de Milos Forman sortit en 1979, pour mes quinze ans. Je n'étais pas en révolte. J'étais dans un lycée bourgeois d'Aix-en-Provence.

Mes parents étaient-ils apeurés devant cette jeunesse hippie, rétive à tout, profondément libertaire, irrécupérable ? Était-ce à cause de la drogue ? Craignaient-ils que l'on s'écartât, nous, leurs enfants, d'un chemin plus rassurant pour eux et pour leur projet éducatif ? Ou leur projet politique ? Maman était embarrassée. Elle m'a parlé un peu de 68, de leurs rapports avec "les gauchistes", d'un certain dédain pour la sous-culture de variété, de leurs regards suscpicieux envers les mouvements hippies, sur les communautés parties vivre une expérience sur le plateau du Larzac... Ils avaient bien-sûr beaucoup à partager, elle l'admettait, avec ces mouvements comme eux réfractaires au capitalisme, aux dérives autoritaires, au militarisme. Leur engagement communiste d'alors les empêchait-il sans doute d'adhérer à des discours perçus comme nihilistes, anti-productivistes, et peut-être à cause de ça anti-sociaux. Ils sont passés aussi, et moi avec, à côté du combat de Harvey Milk. Mais ça, c'est une autre affaire, dont je te reparlerai bientôt.

Bien-sûr, de l'eau a coulé sous les ponts, des rapprochements se sont fait, le combat anti-capitaliste et le combat écologiste semblent aujourd'hui étroitement liés l'un à l'autre, pour ne pas dire indissociables. Quoique : Buffet et Bové n'ont pas réussi à s'entendre lors des dernières présidentielles, et Besancenot continue de faire lit à part...

C'est le moment : jeunesse, belle jeunesse, fais-toi entendre. Hair est de retour, et la gauche a besoin de ton coup de semonce !

De 15 à 50 euros - Du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h30 - Le Trianon, 80 bvd de Rochechouart, 75018 Paris - Renseignements : 01.44.92.78.04. Jusqu'au 28 mars.

03 août 2008

le bonheur d'être jeune

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J'ai donc une nièce, A., qui a eu 18 ans en mai dernier. Son séjour avec nous en Thailande était son cadeau d'anniversaire.

Le jour ou A. est née, Saiichi fêtait son 26ème anniversaire quelque part au Japon, enfin je suppose, et je participais à Paris à la grande manifestation de printemps des jeunes communistes.

C'était une tradition dans notre mouvement. Chaque année, au printemps, il y avait un rassemblement qui permettait d'inscrire la plupart des activités que nous organisions pendant l'année dans une finalité, avec un temps de convergence, de visibilité, de prise de confiance.

Quatre ans plus tard, je me souviens, notre initiative annuelle avait été baptisée "le festival pour le bonheur d'être jeune". Joli nom, non ? Quand l'organisation de cette manifestation avait été lancée, on l'avait d'abord appelée la festival de la jeunesse contre Maastricht, du nom du traité européen qui introduisait déjà les standards de l'économie libérale dans la construction européenne, avec en particulier les fameux "critères de convergences". Mais anti-Maastricht, ça faisait pas beaucoup de place au rêve, ni à l'avenir : un objet de résistance, c'est un horizon un peu limité, alors que - sans jeunisme excessif -, l'aspiration à une vie épanouie, la reconnaissance de son rôle et de sa créativité, c'est quand même ça qui compte quand on est jeune. Enfin, moi je dis ça...

Est-on déjà, à 18 ans, dans le bonheur d'être jeune ? J'en doute en fait. Avec le recul, je ne crois pas que les 20 ans soient l'âge du bonheur. C'est plutôt celui des doutes, du positionnement incertain par rapport aux autres, de l'affirmation péremptoire mais précaire, on est encore chargé des replis de l'enfance, et on commence à s'ouvrir aux autres, sans grande vision de la place qu'on occupe dans le monde.

Si je fais de mon cas une généralité, je dirais que 20 ans, c'est l'âge où l'on recherche, tâtonnant, les accès pour sortir de soi, d'un soi difforme et étriqué. 30 ans, c'est l'âge de la libération, l'âge où le corps exulte, expérimente, où il ne voit pas de limite, dans un bouillonnement générateur de stress. 40 ans, si j'avais eu à écrire ça il y a plus d'un mois, j'aurais dit que c'est enfin l'âge de la sérénité, de la paix, de l'assurance, quand l'expérience devient une matière exploitable. Enfin, évidemment, je découvre aujourd'hui que ça ne prémunit pas forcément des déchirures. Quant au bonheur d'être jeune, ça je ne peux pas encore le dire, mais c'est peut-être bien à 50, ou même à 60 ans, qu'on finit peut-être par le rencontrer.

Pour en revenir à A., son séjour en Thailande a été cette belle et grande expérience de jeunesse que nous voulions lui offrir : la confrontation avec des gens simples, des rapports humains doux, un premier contact avec des normes de vie, des notions d'hygiène, une valeur des choses profondément différentes des nôtres, en apparence moins d'individualisme et plus de solidarité. Pour la première fois, elle avait en main une autre échelle pour jauger notre société.

Elle a joué le jeu, elle était ouverte à ça, elle s'est imprégnée, avec parfois la naïveté de l'enfance, avec une facilité d'émerveillement excessive, mais elle a acquis de nouveaux repères et se construit ainsi sa grille de lecture de la vie.

A part ça, elle nous a confié au cours du voyage, elle qui va commencer cette année à Toulouse des études de musicologie, que Bartok était son compositeur préféré. J'avais voulu y voir un signe. Mais c'est une autre histoire.

00:05 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : saiichi, thailande, jeunesse

25 février 2008

Eddy, Oscar, et Fidel

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Fidel castro vient donc de décider de passer la main. Avant l'arme à gauche. C'est sage. J'ai du respect pour cet homme et son oeuvre, mais je ne le porte pas aux nues. J'ai eu la chance de le rencontrer, et je suis lucide sur ses profondes dérives totalitaires. Je ne méconnais pas, en particulier, la façon dont les homosexuels sont parfois traités (je te recommande la lecture d'Avant la nuit, livre autobiographique de Reinaldo Arenas, et le film qui en a été tiré, dont la bande annonce est visible là).

Mais tout schlérosé qu'il puisse être, ce régime n'a jamais pu empêcher la société d'avancer dans le débat, la parole, que j'ai toujours trouvée étonnamment libérée, et au fond un vif pluralisme de fait.

C'était en 1997, l'été. Mon premier été après ma sortie du placard. Je courais derrière tout ce qui bougeait, je tombais amoureux pour un oui, pour un non. je touchais une bite, et c'était la bite de ma vie. Une bite se refusait, et je perdais l'horizon.

Cet été-là, j'étais ainsi tombé amoureux de Stéphane, un grand copain de Laurent (qui avait à dessein provoqué la rencontre quand nous nous étions réconciliés après notre année de silence). Il m'avait semblé que c'était réciproque. Nous ne nous étions rien dit, portés par de grandes conversations où nous mettions à nu de vastes étendues de connivences. Mais le temps d'un retour chez moi à Budapest, il avait fait une autre rencontre.

Cette nouvelle m'avait chamboulé, je n'entrevoyais pas encore les futilités d'une certaine vie gay, mais je m'en voulais d'avoir une vie qui me rendait au fond assez peu disponible pour construire, et décourageait par avance toutes les promesses ensoleillées.

J'étais en partance pour Cuba où allait se tenir le festival mondial des jeunes et des étudiants, et j'emmenais avec moi au fond de ma gorge cette boule de frustration de n'avoir pas vu, pas pu, pas su le conquérir ou le retenir, ni de n'avoir été libre pour me consacrer à cette relation.

A Cuba, cette fois-là j'y étais resté un peu plus de deux semaines. Une pour régler les derniers détails avant le début du festival, l'autre pour le festival.

Là-bas, je n'ai pas oublié Stéphane. Je lui avais posté une lettre avant de partir, et je lui avais donné les moyens de m'y répondre par "voie rapide". Mais à Cuba, il y a dans l'air quelque chose de spécial, un goût de la vie, une liberté étonnante du verbe et des corps, qui d'un coup t'absorbe et ne laisse pas de place à tes tourments.

Dès la première bouffée de chaleur, à la sortie de l'avion, je crois que mon corps svelte et mâtiné s'était remis à radier, tout comme mon oeil et mon sourire espiègles. J'étais redevenu beau au contact du tarmac, et de tout côté les regards flattaient mes trente-deux ans.

1cdd346ec4d98f55157bf73f2b29d10e.jpgDès le premier soir, je m'en étais allé traîner en plein centre ville du côté du Copellia, le fameux glacier de Fraise et chocolat, parmi une foultitude de jeunes gens qui parlaient, riaient, tous beaux et métissés, attendant de savoir à quelle adresse allait être organisée la grande teuf gay du soir. C'était un rite : en l'absence d'établissement identifié, les soirées s'improvisaient, et l'on se retrouvait toujours au même endroit. Les passants connaissaient ce rendez-vous et le regardaient amusés, connivents. Un soir même, Alicia, notre guide-interprète m'y vit, et comprit sans rien dire.

Ce premier soir, donc, j'ai rencontré Eddy au détour d'une salsa-techno. Un grand garçon blond aux cheveux longs, à la voix rocailleuse. Nous nous sommes beaucoup embrassés, puis nous nous sommes retrouvés plusieurs soirs pour boire un coup, parler, marcher ou retourner danser. J'ai perçu à travers lui le foisonnement de la vie gay de La Havanne. J'ai aussi découvert un autre discours sur l'île et sa politique. Mais il y avait toujours quelque chose qui nous empêchait de conclure, jusqu'au jour où j'ai compris qu'il y avait une histoire d'argent. Pris à froid, j'ai ravalé ma déception et nous nous sommes quittés bons amis.

Au début de la deuxième semaine, alors que les délégués du festival arrivaient par avions entiers, et que toute La 333fa397d5ce7f4248a7048f931091a0.jpgHavanne s'était mise aux couleurs de l'événement, j'ai rencontré Oscar. Avec Oscar, c'était plus simple, plus spontané et plus direct. Il me montrait sa carte des jeunesses communistes et il riait. Il était brun et caverneux, beaucoup moins désinhibé qu'Eddy. Le premier soir, nous nous sommes pelotés, astiqués, sucés, sous un porche non loin du grand hôtel international Havana libre. Il y avait toujours avec nous deux copains à lui, plus jeunes, qui s'amusaient de notre relation, mais restaient à bonne distance, discrets. A deux reprises, Oscar est même venu à l'Hôtel Juventud où je logeais (l'hôtel de la jeunesse communiste), pour passer la nuit avec moi. Son répertoire de jeux était étroit, il finissait vite par me prendre puis nous dormions ensemble, avant d'organiser son évasion discrètement au petit matin.

Stéphane me fit parvenir sa réponse par les moyens que je lui avais indiqués. Elle me confirma que notre histoire était morte dans l'oeuf, mais elle m'apaisa. Ça fait partie du patrimoine épistolaire que je serai amené à te livrer sur ces pages. Comment appelle-t-on, en météorologie, ces tourbillons violents, brefs mais dévastateurs ? Les tornades ?

J'avais assez peu de temps, j'étais très occupé, pas tant par des questions d'organisation prises en charge par d'autres, mais par des discussions politiques, des rencontres diplomatiques et quelques moments de représentation. Vint le fbfc643bea04e762dcc73316e45c227c.jpgmoment où les chefs de délégation furent invités à une réception offerte par le Lider Maximo. Je ne me souviens plus, cette fois-là, s'il y eut un discours ou non. Le seul moment qui me reste en mémoire de cette soirée, c'est lorsqu'il demanda à rencontrer le président de la fédération. Je me suis alors retrouvé face à lui, immense, dans le treillis qu'on lui connaît, il me toisait de haut et d'un regard incroyable de profondeur.

On peut appeler ça comme on veut, mais ce n'était pas du protocole. Nous avons échangé quelques phrases : il était question de l'avenir du mouvement, de valeurs anti-impérialistes... Je savais bien ce qu'il y avait dans chacun de ses mots : durant les deux années d'organisation de ce festival, nous avions eu des conflits avec nos hôtes cubains : tantôt ils se montraient ouverts à des organisations de type mouvementistes, représentatives des combats contemporains, y compris d'organisations anti-sida, de lutte contre les violences faites aux femmes, d'anti-racisme, pour les droits des homosexuels, et tantôt ils se refermaient sur des approches étroites, ne reconnaissant que les organisations politiques au sens strict.

Me clouant son regard dans le mien, Fidel délivrait son message du moment : la lutte anti-impérialiste suppose qu'on rassemble d'abord les mouvements qui se revendiquent de ces valeurs. Vous, les Français, on vous tient à l'oeil, attention à pas trop sortir du rang. Fermez le banc !

J'ai du acquiescer bêtement, et balbutier quelques mots de respect et de reconnaissance. Et je suis reparti avec l'image de ce regard à jamais fixé en moi.

Une fois terminé le festival, j'ai revu Oscar et ses deux copains. Avec ma petite voiture de location, nous nous sommes d9c61b477ee8ee42af10d08dc53fc86c.jpgmême offert une petite virée à la plage, et ils en étaient joyeux.

Avant de repartir, j'ai vidé ma valise avec eux et leur ai laissé quelques uns des vêtements qui me tenaient le plus à coeur et j'en fus heureux.

Avec Oscar, c'est la première fois que je prenais un vrai plaisir à être enculé.