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29 avril 2012

la chute

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J'avais troqué Kurt Masur pour jean-Luc Mélenchon. Et délaissé la grande Anne-Sophie Mutter dans le concerto de Dvorak. Il faut que j'y aie cru, à cette campagne. Mes billets sont même devenus des confettis, puisque je n'ai trouvé aucun repreneur : tous mobilisés pour le Front de gauche apparemment, ou découragés à l'avance, car il s'agisssait de billets à 10 euros, avec mauvaise visibilité.

Au grand meeting de clôture de la Porte de Versailles, la visibilité n'était pas meilleure, mais l'émotion était au rendez-vous, chargée de dignité et d'espoir. J'ai profondément imprimé en moi le regard de jeunes filles à la lèvre tremblante, fières d'entendre parler d'elles, la nuque d'un grand blond, drapeau vert et rouge du parti de gauche dans une main, l'épaule de sa copine sous l'autre.

Nous y croyions. C'était avant que ne se mette en marche le grand bulldozer idéologique, la machine à nier, à ignorer, le photoshop de la politique qui met le FN en sur-brillance, au centre de l'image, et entoure du flou des affaires les questions essentielles. Qu'est-ce qu'on s'emmerde, dans cette campagne du deuxième tour, depuis que le vote utile a fait son oeuvre...

J'ai un regret. Jeudi dernier, soit exactement une semaine plus tard, au même Théâtre des Champs-Elysées, le même Kurt Masur, chef affaibli par l'âge et la maladie de Parkinson, est tombé. Un pas de trop en arrière, et son estrade trop petite l'a perdu. Au milieu du 3ème mouvement de la 6ème Symphonie de Tchaikovsky. Evacué vers l'hôpital, il se remettrait doucement sans que l'on sache, à cette heure, si on le reverra à la baguette...

Mélenchon, de son côté, devrait garder le manche. Je l'espère. Son franc parlé a pu éloigner des électeurs sensibles, ou exigeants, mais il a su crever l'écran pour se rendre audible aux hommes et aux femmes du peuple, ce qui n'était pas gagné d'avance. Peut-on le lui reprocher sans renoncer à l'existence d'une autre gauche capable de reconquérir les milieux populaires et de peser ?

J'ai effacé de mon blog les commentaires agités et vengeurs d'un soutien à Marine Le Pen. Non que le débat m'insupporte, mais parce que l'arrogance haineuse ne fait pas partie des valeurs que j'accueille sur ces pages. Et si certains ont le pouvoir de faire dégager le Front de gauche et sa percée des écrans de télés, moi j'ai celui de garder de la dignité à mon blog. Que le 'david' concerné par ma censure aille cracher le venin de sa mesquine hystérie ailleurs. Le racisme et le fascisme sont mes ennemis jurés !

01 mars 2012

un temple de délicatesse

Rafał Olbiński - «Manon Pelleas et Melisande».jpg

C'est sur une note douce et mélancolique, que j'ai quitté Paris. La première de Pelléas et Mélisande, à l'Opéra de Paris. En fait, une reprise de la mise en scène de Robert Wilson, d'une épure totale, lente, presque statique, un théâtre de poses plus que de mouvements, où tout se joue dans l'occupation de l'espace et les jeux de lumière. Ses tableaux évitent les redondances, ce qui est dit n'étant jamais montré. Que servirait de toucher une main quand le chant le raconte, ou de donner des roses, ou de dérouler une chevelure aussi longue que la hauteur d'une tour quand le livret expressionniste de Debussy s'avère aussi explicite. Le chant et les compositions scéniques se font écho, dans le même registre soyeux et transparent, sans démonstration superfétatoire. Tout sonne juste.

C'est la troisième fois que j'assiste à un spectacle monté par Bob Wilson, après Madame Butterfly l'an dernier, et une version théâtrale de Lulu au théâtre de la ville en début de saison. Sa pâte m'est désormais reconnaissable entre mille. Ce gars a une signature. Soignée, travaillée, malaxée, débarrassée d'inutiles apparats, souvent emprunte d'un univers visuel asiatique. Mélisande, dans sa longue robe à traîne blanche, les bras toujours relevés, le visage blanchi tourné vers un soleil invisible, aurait pu être coréenne. Mon ami me dira qu'il y avait reconnu la technique du kabuki japonais. Debussy et Wilson forment un temple à la délicatesse.

Dommage qu'en arrivant à l'hôtel hier j'ai découvert avoir oublié ma carte d'identité dans l'avion ! Sans cet incident qui tracasse mon début de séjour, tout aurait été parfait : petit temps mort à l'aéroport, qui m'a permis de lire plus longuement le blog de Jean-Luc Mélenchon, qui ne finit pas de me surprendre pour la pertinence de ses approches, même sur des questions où on ne l'attend pas. Ponctualité du vol, Buda.jpggentillesse du personnel de bord, rapidité de la prise en charge à l'aéroport de Budapest. Et puis cette route en pleine lumière d'hiver, crue, transparente, écorchant les façades d'immeubles, réveillant leur patine désuète, et avec elle presque un siècle d'histoire européenne.

Après avoir écouté les émissions récentes de Daniel Mermet sur la Hongrie, je me suis surpris à regarder autrement les Hongrois. Qu'un rire soit gras, et j'y lis de la haine, la rondeur débonnaire des quadras m'apparaît suffisante. A bonne distance, j'ai l'impression de voir partout une transpiration nationaliste, un rejet confusément mêlé de l'étranger et du tzigane. L'Europe libérale - tu sais, celle qui devait assurer la paix du continent pour cent ans ? - a réussi à transformer le visiteur occidental en colonialiste. Vivement que je me replonge dans de vraies rencontres pour balayer cette lecture univoque et insupportable de la rue. J'espère ne pas être trop déçu...

J'ai nagé ce matin mes premiers deux-mille mètres, le dos n'a pas bronché. Je m'en vais de ce pas, une fois postée cette note, m'immerger dans les bains chauds de Rudas - un autre temple de délicatesse - avant de retrouver ma belle famille, que j'invite ce soir à l'opéra pour un Cosi Fan Tutte dont je te reparlerai sans doute.

Puis-je conclure autrement ce billet que par un tonitruant "Vivent les vacances !" ?

21 février 2012

entrée en campagne

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C'était l'âge d'or des blogs. Ils fleurissaient, prospéraient. Ils croyaient faire la pluie et le beau temps. La crainte du sarkozisme avait stimulé les plumes, et l'heure était aux prises de partie. Ils incarnaient la victoire de la communication numérique, la démocratie se vivait en web deux point zéro. Et en temps réel. C'était il y a une éternité. C'était il y a cinq ans.

J'étais arrivé sur le tard. Sans doute l'avènement de Sarkozy m'avait-il plongé dans un profond ennui, comme m'y avait préparé une campagne absurde, elle-même dépourvue d'espoir, marquée par le sourire en papier glacé de Ségolène et l'éparpillement si décevant d'une expression plus authentique de la gauche.

Perdant mes petits matins endimanchés dans de futiles séances de surf sur le net, à la recherche de sexe plus que d'idées, de sensations crues, j'étais par hasard tombé sur le blog de ce jeune de cité, limite racaille, jeune père de famille, vivant sa bissexualité virtuelle avec la même intensité fantasmée présidentielle2012,jean-luc mélenchon,front de gaucheque sur un ring de boxe. Il mêlait dans ses textes, avec ses mots de banlieue à l'orthographe écorchée, essemessée, l'amour des siens, une quête affranchie de tabous, un rapport singulier à son corps, très analytique bien que dépourvu de références, et un positionnement éclairé sur la société stigmatisante à laquelle le tandem Sarkozy-Hortefeux donnait son assise.

Tombé en addiction avec son blog dès mai 2007, je me shootais à d'insatiables interactions, pleines de politique, d'introspection, de fantasmes aussi, et je m'aventurais dans une relecture de ma propre histoire.

Si j'étais passé à côté de la campagne, l'avenir obscurci qui s'installait en torpeur du quotidien frémissait malgré tout grâce à ces nouvelles fenêtres. La sienne en particulier. Je me liais à certains de ses personnages et de ses commentateurs, tous encore très présents dans mon imaginaire, même si j'ai perdu l'énergie d'entretenir ce lien avec la ferveur qu'appelaient à leur début ces nouvelles amitiés.
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Mon blog est apparu comme une étape de ce cheminement. J'avais raté la veillée d'arme. Il me restait la gestion convalescente de la défaite. M'engager n'avait rien d'héroïque car la blogosphère était une foule qui exultait, se donnait des rendez-vous flatteurs, se jaugeait, se classait, reproduisait les hiérarchies traditionnelles, se linkait et se relinkait. On y perdait le sens d'une certaine réalité, mais qu'importait puisque nous nous en recréions une autre, à nous, et que notre société secrète savait aller à la rencontre des autres. Facebook était alors une rigolade pour happy few de salon, les ados en ignoraient encore les vertus, et tweeter sommeillait dans son placenta.

J'ai souvent dans ce blog livré mes états d'âme. Tu n'ignores rien de mes errances, toi qui passes ou es passé. Rien de mes désillusions. Si j'y fais de la politique, c'est par révolte car j'ai perdu mon âme partisane. La politique m'a autant déçu par ses fan-clubs que par les glissements irrésistibles de ses institutions publiques dans la médiocrité libérale. Mais les rafles d'enfants à la sortie des écoles, la réforme des retraites, Fukushima et les hypocrites plans de sauvetage de la zone euro sont passés par là. Alors je n'ai pas renoncé à m'engager.

Il s'est déjà passé quelque chose avec la primaire socialiste, qui a su réveiller mon envie de m'en mêler, vite retombée par le choix de François Hollande. J'ai pensé un temps qu'avec Europe-écologie, j'avais l'opportunité de faire un saut plus net vers l'urgence écologique, de donner un coup de pied au cul de tous les détenteurs du productivisme, dans leurs versions libérale ou ouvriériste. Mais refaire un 2 ou 3%, cela en vaut il vraiment la peine ? Puis j'ai été gagné par la peur d'un retour du fascisme, saisi par l'efficacité du discours haineux entretenu à coup de voile islamique, d'identité nationale et de viande halal dans le contexte de la crise.

Et maintenant, une chose est en train de se dérouler. Le Non de gauche au traité constitutionnel de 2005, les forces éparpillées et lassées de 2007, semblent en train de retrouver le chemin de leur rassemblement. Qui aurait pu penser qu'avec sa gouaille marchaisienne, Jean-Luc Mélenchon réussirait, deux mois avant le scrutin, à capitaliser près de 10% des intentions de vote, à remplir autant les salles lors de ses meetings, et à tenir, en fin de compte, des raisonnements aussi censés ?

J'ai bien cru qu'avec ses coups de colère calculés et son ton austère, il serait dans la posture plus que dans la conviction ou dans les idées. Son talent d'orateur ne me paraissait pas suffire pour incarner le 00.jpgpossible révolté que j'appelais de mes vœux. Mais force est de constater que derrière les effets de manche ou les formules à buzz,  il mène un combat d'idées non complaisant. J'ai été séduit par sa virulence de fond face à Marine Le Pen. Et puis, lorsqu'il se laisse aller à évoquer des sujets plus sensibles et la perception qu'il en a, ou le cheminement qui a été le sien sur des questions de sociétés, il ne manque pas de chaleur, comme en témoignent les dernières minutes de l'entretien ci-dessous.

J'ai donc fait mon choix. Un choix qui me rassure car il me ramène dans un giron familier. Mais un choix inédit où le rassemblement a primé sur les logiques d'appareil.

Et qu'on se le dise : si j'ai raté 2007, le blog ne ratera pas 2012. A deux mois du scrutin, il entre en campagne !
 


22 janvier 2012

démence

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Mais qu'est-ce qui lui a pris de parler de semi-démence ? Il y a beaucoup à en dire, de la fille Le Pen : qu'elle est un fleuron de démagogie, l'héritière d'une tradition profondément anti-ouvrière et anti-populaire, qu'elle construit son parcours sur la haine de l'autre, que son "immigration zéro" est dépourvue non-seulement d'humanisme, mais de toute efficacité économique, qu'elle est une dangereuse stratège, qu'elle est peut-être celle par qui le fascisme reviendra en France, au nez et à la barbe de ce qui ont voulu s'en jouer, qu'il y a à ce titre du démon en elle. Du démon. Mais pas de la démence. A trop chercher à faire le buzz, il a dérapé, le père Mélenchon. Dommage, parce qu'en dehors de ça, c'est à dire au delà de ses fanfaronnades, il semble que ce soit lui qui réussisse à incarner un petit début de rassemblement prometteur, à gauche. Qu'est-ce que ça va donner, d'ici les quelques mois qui nous séparent du premier tour de la présidentielle ?

Marine Le Pen, c'est une vulgaire courtière de casino : si tu te fies à elle, tu es à peu près sûr de tout perdre. Elle prétend détenir le secret de la combinaison magique qui t'assurera la prospérité : trois mesures pour abolir le code du travail, sept obsessions contre les libertés publiques et syndicales, et puis surtout le Graal, la préférence nationale, qui promet la fin des droits sociaux pour les étrangers, la lutte absolue et définitive contre les immigrés. Le trio d'un poker étincelant, trois dés en 421, la lame d'un couteau.
 
On ne sait pas encore à quelles tragédies cette mise nous promet, on ne sait pas si au bout d'une trajectoire que rien ne viendrait interrompre il y aura des camps, des trains ou des fours, mais on sait déjà que des enfants seraient privés immédiatement d'allocations familiales, des jeunes interdits d'emploi et des familles entières de logis. Cela s'appelle une œuvre civilisatrice. On sait aussi, même si elle s'attache à faire croire le contraire, qu'elle ne veut pas se défaire de l'oligarchie de l'ultra-richesse, mais qu'elle veut juste y accéder, y conduire son camp, et s'accaparer de sa part du gâteau.

Le temps de ce billet, appelons-la la Dame de Pique. Juste pour souhaiter que ses promesses - son secret d'opulence, trop de fois proclamé - ne l'emporte elle, comme dans la nouvelle de Pouchkine dont Tchaikovsky a fait un mémorable opéra, plutôt que nous autres, pauvres misérables asphyxiés par la crise et tout juste distraits de nos authentiques désirs par l'attrait pour l'aventure du jeu.

Lev Dodin en propose une lecture originale - par l'approche plus que par la nouveauté puisqu'il s'agit d'une reprise - à l'Opéra Bastille ces jours-ci. J'étais, jeudi, à la Première, en présence du metteur en scène russe qui s'est fait copieusement huer, sans doute parce qu'il a tronqué le cadre léger des jardins publiques de Saint-Petersburg ou de ses salons volages pour celui d'un hôpital psychiatrique, avec ses fous et ses nurses. Le héros de la pièce n'en est plus le jeune homme impétueux, partagé entre son amour pour l'inaccessible Lisa déjà promise à un Prince, et sa fascination pour le secret que détient sa grand-mère, mais l'état de semi-démence - nous y voilà - où le conduit cette double addiction.

Les amis de Herman, qui dans la pièce de Pouchkine se gaussent de sa puérilité amoureuse, et titillent son goût pour le jeu, le poussant malgré eux à la déraison, sont ici des docteurs, testant leur malade pour en tirer des observations médicales. Une modernité que les classiques n'auront pas appréciée, sans doute.

C'est drôle, cette tradition des huées, à l'Opéra. Coline Serreau aussi a été huée, à la Première de Manon, le 10 janvier. A mon avis, pas pour la modernité de ses partis-pris scénographiques, mais  plutôt pour leur inaboutissement. Pas facile, de passer du cinéma et de ses plans serrés à la scène d'un théâtre, vaste, dont le public ne se rapproche jamais !

Pour Manon aussi, le jeu était une expression de liberté. Sa façon à elle d'échapper à la misère, quitte à entrainer son chevalier Des Grieux sur le terrain de l'illusion et de la dépersonnalisation.

Tous et toutes ont perdu à ces jeux-là. Lisa se jette dans la Lena gelée, et Manon meurt d'épuisement dans sa fuite en plein désert. Herman et Des Grieux ne connaissent pas de sort plus enviable.

Moralité : en littérature comme en politique, détourne-toi des Dames aux recettes miraculeuses : elles piquent. Moi, je les hue !

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