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11 avril 2011

au refuge détourné de la confiance

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Parmi les nombreux témoignages du Japon arrivés jusqu'à nous, il y a ce texte de l'écrivain Ryû Murakami, écrit dans la semaine qui a suivi le tsunami et relayé par Courrier International. Ce qu'il dit de l'attitude qui est la sienne au cœur du chaos vaut sans doute mieux que mille longs discours pour tenter d'accéder à l'incompréhensible sérénité apparente de la société japonaise.

Au moment où ton immeuble tremble, la seule chose raisonnable est de t'en remettre aux messages de sécurité délivrés par les hauts-parleurs, et de te glisser sous une table avec une bouteille d'eau et un paquet de biscuits, en croyant dur comme fer que tout a été anticipé et que l'édifice résistera.

Et du même coup, quand une centrale nucléaire fuit, et avec elle toute une série d'informations contradictoires, tour à tour alarmistes et rassurantes, le mieux est encore de croire que les experts et les scientifiques sont ceux qui donnent les recommandations les plus raisonnables.

Ma foi, m'en remettre à une parole autorisée, au moment où tout est chamboulé, au milieu de la mère de toutes les crises, il me semble bien que ce serait mon attitude aussi. En tout cas c'est la seule qui serait en mesure de me rassurer. Vouloir avoir confiance pour garder de l'espoir.

La confiance est une belle valeur. On aimerait vivre en société en pleine confiance les uns envers les autres. Penser qu'une parole, un rendez-vous, un conseil, un engagement... sont a priori fiables. Je suis moi-même, je crois, considéré généralement comme fiable. Trop même, car il arrive que l'on me confie le travail d'un autre. La confiance est plus forte que la légitimité.

La vie nous apprend aussi la méfiance. Les menteurs, baratineurs et autres bonimenteurs courent les rues et il faut bien savoir s'en prémunir. La science vole alors à notre secours, car elle propose une méthode infaillible de connaissance : le postulat par la récurrence, et la vérification par l'expérience.

Nos sociétés modernes sont allées loin dans la connaissance du monde grâce aux progrès de la science - au passage, en évacuant, ou plutôt en éradiquant toute une série de connaissances locales, profanes, empiriques qui permettaient notre survie. Si dans bien des cas ceci nous a rendus vulnérables, insensibles aux signes avant-coureur des grandes catastrophes - mais c'est une autre histoire - on ne peut dénier à la science d'être vecteur de connaissance. Et donc aux scientifiques d'avoir une autorité morale, un ascendant sur le commun des mortels.

C'est ainsi que nous avons glissé vers une société d'experts : experts médicaux, experts les_experts_-_miami__02.jpgtechnologiques, experts économiques... et que l'expertise est devenue un parapluie universel. Plus une décision n'est permise sans expertise préalable : une expertise judiciaire, une expertise médicale, une expertise d'assurance... Tout notre système décisionnel est soumis désormais à cette obligation d'expertise, devenue règle de confiance aveugle. La bureaucratie galopante doit beaucoup à cette logique de l'expertise dans laquelle on a tôt fait de dissoudre sa responsabilité et de se satisfaire d'immobilisme. La haute fonction publique s'en repait.

L'expertise est ainsi devenue pouvoir. Les agences de notation, de sécurité - toutes plus indépendantes les unes que les autres  - et autres hautes autorités sont passées du statut de parapluie à celui de paravent, et désormais ce sont ceux qui devraient être contrôlés qui sont les contrôleurs, avec leurs comités d'expertise maison, et pire, avec leurs propres experts placés dans les organismes supposés les plus indépendants.

La société est invitée à dormir tranquille sous les regards bienveillants de ces paternels sourcilleux, elle ne se prive d'ailleurs pas de le faire.

Jusqu'au jour le Mediator lui pète à la gueule ! Mais qu'avaient donc dit les experts, se demande-t-on. Et plus loin : mais qui étaient-ils donc, d'ailleurs, ces fameux experts qui ont délivré ces autorisations inconsidérées ?

Où l'on découvre que l'aspartam - après avoir été interdit aux États-Unis - a finalement été autorisé à la suite d'une nomination à la Food and Drug Agency étroitement liée à des connivences politico-financières entre le laboratoire qui l'a mis sur le marché et le Président Bush...

Et que notre belle et fière Agence française du médicament est noyautée par tous les laboratoires pharmaceutiques coalisés...

Où il apparaît que l'on va confier une expertise sur la sécurité de nos centrales nucléaires à l'Autorité de sûreté nucléaire qui se trouve être au cœur du lobby atomique.

S'en remettre aux experts, c'est désormais être la proie des conflits d'intérêt, et c'est renoncer à l'alternative.

Car c'est comme ça, les experts se sont placés, moyennant quelques avantages confortables, au service du système oligarchique actuel. Ils sont en grande partie responsables des impasses de notre démocratie, bien que les politiques en soient plus responsables encore, qui s'en sont remis à eux du moment qu'on leur laissait un espace de communication suffisant pour exister.

gaz de schiste.jpgJe participais vendredi soir à un débat public sur l'eau, en présence d'industriels - fabricants et distributeurs d'eau potable - et ingénieurs de l'assainissement. Quelqu'un dans la salle a posé une question sur la prospection en cours de gaz de schiste en Région parisienne, dans des sites de Seine-et-Marne. Il exprimait une inquiétude à voir se déployer dans son voisinage une technologie encore peu éprouvée, qui consiste à projeter dans une roche située à trois kilomètres sous nos pieds, une grande quantité d'eau à haute pression mélée à du sable et à des produits chimiques. Déjà cause de catastrophes environnementales dans les États de Pennsylvanie et du Rexas, aux USA, elle menacerait très concrètement l'une des principales nappes phréatiques d'Île-de-France, la nappe de Champigny, sans qu'aucun débat préalable n'ait eu lieu pour demander à la population ce qu'elle en pensait.

Les industriels de l'eau, peu au fait de ce dossier en réalité, qui appartient plutôt au domaine de la prospection pétrolière, n'avaient aucune autre réponse à proposer que celle-ci : ne vous inquiétez-pas, les rejets d'eau dans le milieu naturel font l'objet en France d'une règlementation extrêmement rigoureuse. Les professionnels s'occupent de tout, en somme, ne vous souciez donc de rien !

Un peu comme si tout se valait. Tous les choix industriels, tous les choix énergétiques, toutes les technologies. Du moment qu'ils font l'objet d'une certification. Comme si le progrès ne pouvait avoir qu'un sens : celui de consommer toujours plus de ressources, dans des conditions toujours plus impactantes, avec ainsi la certitude d'ouvrir des marchés à de nouvelles technologies destinées à réparer les impacts, quitte à en générer de nouveaux qu'une autre technologie viendra à son tour réparer. Et ainsi irait la quadrature du cercle infernal de la croissance : confiance, expertise, impact et technologie. Et à chaque étape, des victimes expiatroires, et de fabuleux profits !

Jeudi, avant mon débat sur l'eau, je participais à un séminaire de cadres sur le management. Le formateur nous a ainsi parlé de la confiance et de l'espoir, dans la perspective des relations à établir avec nos collaborateurs : "pourquoi pensez-vous que malgré toutes leurs déceptions, les gens continuent à aller voter ? Parce qu'ils ont toujours besoin de croire. Quand on croit, on a de l'espoir. Même si vous avez déçu vos collègues, conservez des convictions, c'est comme cela que vous regagnerez leur confiance". Un homme politique de droite le disait autrement il n'y a pas longtemps : on peut toujours mentir sur un plateau télé, le tout est de le faire avec aplomb.

La confiance, non plus comme une valeur noble à cultiver, à construire, à soigner, non plus comme un trésor dans les relations humaines, mais comme un outil de pouvoir.

A Fukushima, tout était prévu. Si si, tu peux lire des dizaines de rapports où la question de la sécurité était abordée, et les experts étaient formels. Comme à Onagawa. Comme à Fessenheim. Comme partout.

Il y avait eu des experts formels sur l'amiante, car il y avait des normes anti-incendie à satisfaire à moindre coût. Il y avait eu des experts formels sur les pesticides, car il y avait ce formidable défi alimentaire mondial à relever dans un contexte de guerre économique...shaddok2.JPG

On peut penser ce qu'on veut des José Bové et autres écolos, mais au moins nous invitent-ils à débattre, et desserrent-ils l'étau des techno-scientifiques qui ont conquis le landernau politique productiviste dans sa quasi totalité.

Moi, je veux bien passer sous la table avec une bouteille d'eau et un paquet de biscottes au moment où la terre tremble. Mais à condition de ne me soumettre à aucune confiance aveugle avant, ni après. Et que l'on considère que tous les modes de développement ne se valent pas, et que l'on me donne le pouvoir de m'exprimer avant que des choix ne soient faits.

L'énergie est chère, soit. Le nucléaire en réduit le coût ? En est-on si sûr, si l'on y inclue le prix de la réparation des Tchernobyl, Fukushima et Onagawa à venir ?

11 mars, 11 avril, un mois ce matin, mais on ne parle plus du Japon, tiens. Rien, absolument rien ce matin sur les grandes chaînes nationales. On parle de voile et de visage caché. Encore une histoire de confiance et de dissimulation ?

24 mars 2011

quelque chose en nous de Fukushima

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Respire, doucement, lentement, intensément, gonfle-bien ta poitrine ! Laisse entrer en toi l'air de la zénitude, détend-toi, tout va bien...

Nous avons tous désormais en nous quelque chose du Japon : des particules infinitésimales, dont les analyses en cours par la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) nous dirons demain, ou après-demain, à quelle famille elles appartiennent. Indétectables à ce jour, de toutes façons.

En plus de croiser les jambes dans la position du lotus, je crois que tu ferais bien aussi de croiser les doigts : la demi-vie du Césium 137 n'est que de trente ans, celle des isotopes 238 et 241 du plutonium de 24.000 ans, et celle de l'uranium 235 de 700 millions d'années. La demi-vie est le temps mis par une substance pour perdre la moitié de son activité radioactive.

Nous ne savons donc pas encore ce que nous commençons à recevoir, à respirer, ni comment cela va évoluer, ni même combien de temps cela va durer. Ce qui est sûr, c'est que les robinets sont encore ouverts, que le beau temps préserve nos sols pour l'instant, et que la fréquentation des restaurants japonais à Paris commence à décliner. Mais comme 90 % d'entre eux sont tenus par des Chinois, ils auront tôt fait de devenir des restaurant sénégalais ou créoles, car le business est toujours le plus fort. Dans l'hémisphère-sud, tout ira bien : les cloisons éoliennes sont étanches aux dernières nouvelles.

Moi, cela fait trois ans et des poussières que je trimbale en moi quelque chose du Japon, une onde irradiante et lumineuse, sur le mode de la clé de fa, demi-vie de durée indéterminée, dont je ne sais si elle se mesure en sievert ou en becquerel. Je suis la preuve vivante que l'on n'en meurt pas. Pas tout de suite.

Tiens, quelques données pour relativiser ce qui nous arrive grâce à des comparaisons rassurantes : 180 tonnes de combustibles radioactifs, prêtes à se réveiller à tout contact de l'eau notamment, c'est ce qui dort actuellement sous un sarcophage en train de rouiller et de se fissurer à Tchernobyl depuis 20 ans. L'eau potable est redevenue potable à Tokyo ce matin. Trois ouvriers viennent d'être hospitalisés pour exposition excessive aux radiations. Les légumes et le lait en provenance de quatre régions du Japon sont interdits à l'importation en Russie depuis ce matin.

Comme aurait dit ma grand-mère (à peu de choses près) : qu'il est bon de se sentir en sécurité, quand tout va mal autour de soi !

C'était Fukushima, J+14.

Respire, doucement, lentement, intensément, gonfle-bien ta poitrine !

18 mars 2011

le monstre, le fétu, et les apprentis-sorciers

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C'est un monstre. On croit qu'il dort, mais il attend son heure. Fafner est son nom. Il est le gardien de l'anneau d'or du Nibelung, qui assure le pouvoir éternel, tant convoité qu'il conduit ses possesseurs à une mort certaine. Il est la démence-même. L'impossible absolu. La preuve du néant. La vacuité de l'arrogance.

Dans sa mise en scène de Siegfried, Günter Krämer lui a donné l'allure d'une armée d'hommes nus. fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosoD'hommes alignés, soumis au signal, sachant à la demande brandir des armes ou se mettre au repos et ne sachant que ça. Au dessus de cette foule servile, une forêt bat, enfle et se rétracte, et ce cœur souverain est annonciateur d'un débarquement à venir, de l'assaut. On croit qu'il dort, mais il est encore brûlant.

Le monstre se réveille à l'heure du combat, puis se rendort, terré dans sa caverne. Et l'on n'entend que son souffle et sa forêt battante.

Jeune et intrépide, et parce que seul à ne pas connaître la peur, Siegfried a eu le pouvoir de se forger l'épée de l'invincibilité :Nothung . Avec elle, il viendra à bout du monstre, laissant derrière lui une forêt rendue à la terre et jonchée de corps nus enchevêtrés et sans vie, les organes du démon terrassé.

Image de désolation, de guerre, de terreur nucléaire. La peur, il la connaîtra plus tard quand, se cherchant un compagnon il rencontrera l'amour avec Hilde la brune. L'amour et la peur - de la perdre, ou de s'y perdre - ces grands indissociables.

L'Opéra de Wagner a duré plus de cinq heures ce mardi à Bastille. Je me le suis payé de 30 euros et d'une nuit entière à faire la queue. J'avais été privé de la Walkyrie par les obsèques de mon oncle, en juin dernier, j'ai enfin eu mon grand Wagner, ma revanche. Un enchantement musical et visuel. Et j'en ai d'autres dans ma besace qui viendront clore ma saison...

Beaucoup ont été déroutés - moi-même au début - par la légèreté des options de mise en scène et le renversement des personnages : le perfide forgeron, père adoptif de Siegfried, rendu efféminé et travesti en ménagère de cinquante ans, une cuisine vintage en guise de forge, Siegried en salopette portant les dread locks d'un adolescent rebelle. Mais finalement, cette futilité colorée et décalée, cette mise en distance, donnait un relief exceptionnel à la confrontation au cœur de l'œuvre, à son enjeu, et ramenait l'amour à son véritable statut, celui de la perpétuelle sortie de l'enfance, et de l'affirmation. Ou de l'existence.

A propos de décalage, j'ai offert peu de répit à ma frénésie lyrique, cette semaine : j'étais samedi au Théâtre des Champs-Élysées, à occuper une soirée d'abandon dans une autre furie, celle d'Orlando, l'opéra baroque de Vivaldi, puis hier, encore à Bastille, pour un Luisa Miller où Verdi proposait un véritable festival baryton. L'amour encore, l'amour toujours, qui défait plus qu'il ne fait, mais sans qui quoi ?

Cette séquence se conclura par des retrouvailles avec la violoniste Goto Midori. Après le concerto de Beethoven à Paris il y a un an et demi, puis celui de Mendelsohn à Londres l'an passé, c'est le 2ème de Bartok qu'elle livre à Pleyel ce soir. Avec l'orchestre philharmonique de Radio-France, qui interprètera également l'apprenti-sorcier, de Dukas, ils ont décidé de dédier le concert au Japon et aux victimes des catastrophes en cours.

Car mon cœur, et malgré les émerveillements lyriques d'ici, c'est surtout là-bas qu'il a battu ces derniers jours, dans l'effroi de ce qui s'est passé et d'images irréelles qui me hantent. Dans l'attente anxieuse des événements de Fukushima, qui perturbent mes nuits et mes repères.

Un monstre. Ils ont créé, nous avons créé un monstre. Un monstre qui dort mais qui attend son heure.

La technologie nucléaire n'est pas que l'ultime avatar du délire techno-scientifique, du rêve de domination absolue de la nature, de la soumission des hommes aux hyper-réseaux. Elle est l'anneau du Nibelung, l'illusion morbide de la possession éternelle du pouvoir, c'est un démon dépersonnifié. Qu'un cœur se mette à fondre comme une forêt battante à s'abattre sur la terre ferme, et plus rien n'est sous contrôle. Même un réacteur à l'arrêt pour maintenance, dont les combustibles finissent tranquillement fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosode se refroidir dans une piscine conçue pour ça, peut de lui-même se remettre à chauffer, menacer de fusion, et cracher ses gaz meurtriers. En guise d'épée invincible, nous avons un fétu : des hélicoptères largueurs d'eau, des lances à eau, et peut-être, promesse ultime et dérisoire, un câble électrique pour remettre sous tension des pompes à eau et croire au rendormissement de la bête.

Sinon, ce sera la cloche de béton, comme à Tchernobyl.

Tchernobyl avait l'excuse du soviétisme, donc de la bêtise et de l'incompétence technologique. Fukushima a l'excuse de la double catastrophe naturelle, la méchante. Le nucléaire en tant que tel ne peut pas, ne doit pas être mis en cause. Le monstre a des gardiens fous.

Certains parlent de la création d'une zone d'exclusion de trente, soixante, ou quatre-vingt kilomètres de rayon pour plusieurs centaines ou milliers d'années. On dit officiellement qu'il est probable que nous connaîtrons pire que Tchernobyl. Cette technologie porte en elle-même l'apocalypse. Nous avons créé l'outil de l'apocalypse, certains que le sommeil du Titan était notre victoire ! Et il serait indécent, indécent, indécent encore, indécent toujours, indécent vous dis-je - combien de fois et dans combien de bouches ne l'a-t-on pas entendu au cours de la semaine écoulée - de parler de démanteler la bête avant qu'elle ne nous démantèle !

Et si le démon, c'était nous. Nous, cette foule nue et décervelée, actrice et victime de la fin du monde ? Le choix de l'apprenti-sorcier pour le concert de ce soir a quelque chose de prémonitoire.

08 juin 2009

le virtuose de la mise en bière

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Il jouait du violoncelle. Depuis gamin. Et il venait d'incorporer un orchestre, ce qui constituait le début de l'accomplissement de son rêve : devenir  musicien professionnel. Mais de salles à moitié pleines en salles à moitié vides, le patron leur annonce un jour qu'il jette l'éponge. C'est le début du film. L'orchestre est dissous, et Daigo ne se sent pas suffisamment talentueux pour rechercher un autre ensemble.

Endetté, fraîchement marié, il part avec sa dulcinée, Mika, dans le village de sa mère décédée tenter de reconstruire sa vie.

Il y trouvera un emploi honteux, embaumeur, qui lui vaudra la déconsidération de son entourage, mais dans lequel aux côtés d'un vieux maître il deviendra virtuose. Il y retrouvera aussi des souvenirs, celui de ses premières mesures à l'archer, des bains chauds, celui de son père parti, abandonnant une mère désemparée et la musique de Pablo Casals, impardonnable.

Nous sommes au Japon. Cette tradition de l'embaumement public, en présence et devant l'attention de la famille et des proches, est un peu déconcertante. Elle donne lieu à des quiproquos et quelques épisodes croustillants. Mais surtout, c'est une belle parabole sur soi et le regard des autres. Sur les échecs et les réussites, finalement interchangeables. Sur la transmission, sur ce qui reste quand on s'en va, sur ce qu'on emmène avec soi qui ne se dissout jamais, même quand la musique explose.

Sur des façons de passer des messages, sans user de mots, pour transcender l'imaginaire et traverser les générations.

C'est peu dire que ce film m'a déchiré le cœur. Ce violoncelle aux mains agiles, confronté à l'éclatement de son orchestre, qui y perd le sens de la vie, qui se redresse en s'affranchissant du regard stigmatisé porté sur son métier, à affronter jusqu'à celle qu'il aime parce que derrière se cache une quête intime... Qui aime aussi se purifier dans les eaux chaudes d'un bain public, par réminiscence et parce que son corps est truffé de nœuds à défaire. J'ai beaucoup entendu renifler dans l'obscurité de la salle de cinéma, et moi je laissais glisser mes larmes, le long de mon cou, sur ma poitrine, et je jouissais de ce débordement.

Dans le silence mortifère qui se formait autour de moi, les larmes ont occupé tout mon week-end, jusqu'à la déraison. Des larmes de deuil, pressentant la mise en bière de mon amitié amoureuse, et de mes espoirs. J'ai très peur de demain. Mais ne me dis pas des paroles sages.

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Departures. Oscar du meilleur film étranger 2009. En salle depuis le 3 juin.

02 juin 2009

un violoncelle sur le Fujiyama

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Tu ne me convaincras pas que ce n'est pas fait exprès : mercredi sort en France Departures, l'Oscar 2009 du meilleur film étranger.

A cette occasion, s'affiche partout dans Paris, un violoncelliste japonais sur fond de Fujiyama. Si ça, ce n'est pas fait que pour me faire tourner la tête, pour me faire virer bourrique, pour animer au fond de ma tête une petite musique douce, tendre, complice et éternelle quand je suis dans les up, ou pour agiter dans le sens des aiguilles d'une montre le couteau dans la plaie quand je suis dans les down, c'est fait pour quoi, alors ?

Donc du coup, je pars pour me l'offrir dès sa sortie (c'est fait, va voir là). D'autant que derrière le violoncelle, se cache un petit côté six feet under qui ne sera sans doute pas pour me déplaire.

Et à part ça, tu vas comment, toi, avec ton ami d'amour ?

07 avril 2009

l'autel des sakura

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Ce sont de petites fleurs de cerisier - de sakura, plus précisément. L'une est grand ouverte, l'autre presque encore fermée. Les queues resserrées, comme portées par la même tige. Mais là piégées dans un petit bloc de verre aux arrêtes arrondies. Selon la face par où tu regardes ce gros dé bizeauté de résine transparente, la grande te jette aux pupilles un dévolu écarlate. Ou se détourne de tes paupières, négligente et amère. C'est de profil qu'elle te parle le mieux : flanquée d'une fine dentelle de lumière, elle te fait don de pistils resplendissants. Sous tous les angles, l'autre n'est que le faire valoir de ses cinq pétales nacrés.

J'ai aménagé un petit coin chez moi, sur un pan de mûr souvent exposé à mon regard. J'y ai mis en cadre l'estampe d'Hiroshige reçue en carte postale, la prière bouddhique et son écrin de soie, et une petite bougie, pour faire miroiter les fleurs de sakura. C'est un autel à mon amour. J'y dépose tantôt des sourires patients, tantôt des souvenirs tristes, parfois quelques larmes, l'important est qu'il soit là, toujours dans mon champ, et qu'une flamme y vacille au souffle de mes serments. Hier soir, au terme d'une longue séquence d'amitié amoureuse, je contemplais leur profil, histoire d'y voir le jeu encore ouvert.

Avant cela, mon blog en fut un autre autel. Longtemps l'an dernier, j'y faisais mes dons et lui les siens. Je viens d'en visiter quelques reliques, comme pour raviver d'inutiles lueurs. Quel fatras ! Les sakura y eurent aussi leur floraison. Avril en fut la plus belle saison : j'y livrais ma vision d'un amour au grand A qui depuis se dérobe. Il y passait comme un rituel et j'y misais tout. Tous mes espoirs, tous mes rêves, tous mes combats. Il est dommage que je ne sois qu'infâme mécréant, parce que dans les préparatifs de cette messe, je comprenais comment la dévotion pouvait rendre invincible.

Puis, la vie changeant, des notions aussi perverses que la pudeur et le respect m'ont conduit à remiser l'autel dans les catacombes. Les cierges y brûlent désormais en secret.  Je n'ai plus guère l'espoir qu'il y dépose un morceau d'éternité, mais s'il lui en venait la déraison, il saurait en trouver la clé. Le blog continue donc autrement, l'essentiel des salles de ma chapelle sont encore ouvertes, et accueillent les visiteurs complaisants ou curieux. Mes doigts y écrivent simplement plus souvent que mon cœur. Le sanctuaire est ailleurs. Sur un coin de mûr, dans mon cœur, justement, dans l'effroi de mon corps sec, sous les replis de ma peau vieillissante. C'est là que désormais, et malgrè tout, je formule mes vœux secrets, l'œil rivé à l'autel des sakura.

Il sait tout de l'amour que je lui porte, sans avoir à passer par là. Il accepte tout de cet insupportable fardeau. Et moi, dans cette antre incertaine, j'accueille ce qu'il me donne, ce qu'il ne me donne pas, ce que je voudrais qu'il me donne, ce que je ne voudrais pas qu'il me donne, et ses silences, et sa liberté. Parce que si je n'ai plus la force de faire l'amour, j'ai encore celle de prier et de croire.

23 mars 2009

vivre sans clé à Yokohama

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Cet article (que je reproduis ici moyennant une petite complicité à la volée de ね式(世界の読み方 - il faut cultiver son jardin) est paru dans l'édition du Monde du 13 mars dernier :


Ils sont de plus en plus visibles. Mais les passants les croisent sans apparemment les voir. Indifférents, gênés. Leurs ombres furtives, miséreuses, çà et là dans les gares ou les parcs, rappellent inopinément à beaucoup leurs propres difficultés. Leur souffrance semble désincarnée. Ils ne mendient pas et survivent des rebuts de la société de consommation. Cette société les ignore et, eux, les sans-abri des grandes villes japonaises, ils s'en sont détournés. Deux mondes se côtoient et font mine de ne pas se voir.

D'autant plus troublante, une voix s'élève de ce monde des "naufragés" de la prospérité. Depuis la fin de l'année 2008, le quotidien Asahi publie des courts poèmes d'un auteur sans abri resté anonyme. Et, sans doute pour la première fois, les lecteurs de ce journal découvrent à travers ses mots ce "peuple d'en bas" qui, la nuit, dort dans des cartons aux pieds de ceux qui se pressent pour ne pas rater le dernier métro.

Comme d'autres journaux, Asahi a une rubrique poétique dans laquelle sont publiés des poèmes du genre classique waka, courts et à la beauté austère et mélancolique, envoyés par des lecteurs qui ont été sélectionnés par un jury. Les concours de poèmes relèvent d'une tradition millénaire au Japon. Et les quotidiens l'ont poursuivie. Au nombre de lettres d'encouragement que reçoit l'Asahi, les poèmes de cet homme déchu, à la rue, ont ému plus d'un lecteur :

- "Habitué à vivre sans clés, je passe la nouvelle année. De quoi d'autres dois-je encore me dessaisir ?" 〈鍵持たぬ生活に慣れ年を越す 今さら何を脱ぎ棄(す)てたのか〉

- "Cette rue s'appelle la rue des enfants infidèles. Moi je n'ai ni parents ni enfant." 〈親不孝通りと言へど親もなく 親にもなれずただ立ち尽くす〉

- "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais moi je passe ma journée avec le pain distribué..." 〈パンのみで生きるにあらず配給の パンのみみにて一日生きる〉

A la belle étoile, cette chanson de Juliette Gréco dont les paroles sont de Jacques Prévert et la musique de Joseph Kosma, a bercé son sommeil : "M'endormant sous un ciel étoilé, j'ai entendu la chanson de Gréco. Ce n'était qu'une illusion..." 〈美しき星座の下眠りゆく グレコの唄(うた)を聴くは幻〉

Le poète anonyme signe ses textes du pseudonyme de Koichi Koda, mais la rubrique "adresse" qui accompagne la publication du poème, normalement obligatoire, comporte la simple mention : "sans". L'auteur vit probablement dans le quartier de Kotobuki-cho, à Yokohama, l'un des bivouacs aux minables hôtels pour journaliers, l'une de ces trappes de la ville vers lesquelles refluent les sans-abri.

L'écriture soignée et la référence à la chanson de Juliette Gréco (qui date des années 1950) donnent à penser que l'homme est cultivé et doit être âgé de plus de 70 ans. A la suite de la publication de ses poèmes par Asahi, l'anonyme poète en a envoyé un autre : "Lisant l'article à mon propos comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre, les larmes me sont montées aux yeux." (訳注;残念ながらネットに原文見つからず。意は、自分についての記事を読んで、まるで他人のことのように、思わず涙した、というもの。)

Le quotidien l'a appelé à se faire connaître, ne serait-ce que pour lui remettre la petite rémunération qui accompagne la publication d'un poème. "Je suis touché par votre gentillesse, mais pour le moment je n'ai pas le courage d'entrer en contact avec vous", a-t-il répondu.

Philippe Pons, correspondant du Monde à Tokyo

(et mon correspondant à moi, c'est aujourd'hui qu'il devait revenir - s'il n'y avait pas eu à l'aéroport de Tokyo, au petit matin aujourd'hui, ce crash d'un avion cargo américain ! Mais qu'est-ce qui porte donc autant de poisse !. Au fait, aura-t-il reçu mon petit message personnel ?...)

13 novembre 2008

Hikikomori / ひきこもり

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Leur porte est fermée. Ils sont reclus. Ils ne veulent plus voir personne, le monde extérieur leur est hostile. Ils restent ainsi des mois, des années coupés du monde. L'approvisionnement en pizza et en papier Q est leur seul point de contact. S'alimenter et déféquer : voilà ce qui les raccorde encore au monde.

On dit qu'au Japon, ils sont des millions à vivre ainsi dans l'isolement total, surtout des jeunes vivant chez leurs parents qui ne quittent plus leur chambre. On les appelle les hikikomori. Ils seraient 1% de la population, mais un jeune sur dix serait concerné, et ce trouble irait croissant.

Mon ami, aux tendances hikikomorimaniaques - on s'en est amusé - relève la tête et recommence à sortir. Ensemble, nous sommes allés voir, samedi dernier, Tokyo, un film assemblage, fait de trois moyens métrages, qui propose trois visions différentes de Tokyo par des réalisateurs étrangers, trois regards surréalistes sur cette ville-mégalopole qui fascine.

Dans le premier, de Michel Gondry, une femme ne trouve sa place dans cette ville exigüe et turbulente qu'en devenant une chaise à barreaux pour approcher l'intimité des hommes. Dans le second, Leos Carax a imaginé un "homme-merde" sorti des égoûts qui terrorise la population. Dans le troisième, du coréen Joon-ho Bong, un hikikomori s'emmourache de la petite livreuse de pizza, et ne trouve l'énergie de sortir de chez lui qu'en apprenant qu'elle ne le livrera plus, étant elle même devenue hikikomori. Après dix ans de cet isolement, il découvre une ville totalement changée, déserte, morte. La ville entière est devenue hikikomori. Il s'était extrait d'un monde et d'une violence qui s'étaient éteints.

Nous avons bien ri pendant ce film, encore programmé dans quelques salles art-et-essai de la capitale.

Et puis surtout, le voilà lui affublé d'un nouveau surnom, long, certes, cinq syllabes, mais qu'il ne réprouve pas.