14 août 2008

Ode à Saiichi

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Alors, quel chemin prendre ?
Le vent souffle.

Santoka TANEDA

Seiji n'existe plus. C'était son souhait.

Il y a désormais Saiichi. Un prénom choisi dans un soigneux hasard. Une ressemblance. Une résonance. Une référence à un écrivain pacifiste, Saiichi Maruya, auteur de l’ombre des arbres, et à un prince de la musique blues japonaise, Saiichi Sugiyama.

Sans le savoir, Saiichi a été l'âme de mon blog. Il est à présent une rubrique, le gardien secret et anonyme de notre belle histoire. J’aurais pu censurer aujourd’hui des choses écrites hier pour les dissimuler et mieux le préserver. Mais je n’ai pas voulu faire Hara-Kiri à mon blog qui est une partie importante de moi, peut-être la plus belle… la seule qui me reste au bout du compte après qu'il s'en soit éclipsé.

J'ai balayé en quelques heures neuf mois de ma vie. Neuf mois d'engagement, d'écriture, j'ai du en relire presque chaque note pour en travestir le héros, trafiquer tes commentaires pour en rectifier les incohérences. Neuf mois d'amour et d'évidences, pourtant sans faux-semblants...

Saiichi. Quel déchirement ! J'ai l'impression de me trahir, de me glisser dans une burka, de regarder ma vie derrière un film grillagé, de devenir daltonien, ou de porter une prothèse. Saiichi m'est une prothèse, c'est ça. Un substitut. Il n'est pas que l'ange gardien de notre histoire, il exprime mon handicap. Je suis aveugle. Je dois désormais apprendre à vivre sans lui et commencer ma rééducation. Renoncer à me servir d'une main que je n'ai plus, m'affranchir de mes tentations et me convaincre qu'elles sont vaines. Je suis aveugle. Et ivre.

J'ai là, à un jet de pierres, une rue, un code d'entrée, un numéro d'étage, une porte familière, si familière. Quinze minutes en voiture depuis mon bureau. Des places de parking aléatoires. Un numéro de huit chiffres à composer sur un téléphone. Une main à tendre, un souffle à entendre. Il est juste là dans une proximité coupable. Mais il n'est plus là parce que j'ai perdu ma route. Saiichi est mon handicap.

Peut on chanter l'amour
quand on aime encore ?
Se consacrer à la mémoire
quand la pensée brûle ?
Ecrire une Evangile
quand la tête et le cœur
se perdent en une syntonie désespérée ?

Cet amour fou qui mine mon corps de toute part m'interpelle. Interroge tout mon être, toute mon histoire. J’y perçois soudain l’indomptabilité de la faiblesse humaine.

Celui qui en est la cause n’est pourtant pas à la hauteur de ce que ce doute porte d’universel. Il est d'une vulgaire banalité : artiste manqué, comme nos Assedic en débordent, bénévole dans un orchestre de pacotilles où il se gorge d'orgueil et d'illusions, médecin de papier, inaccompli, précaire parmi les précaires, immigrant sans attache, sans ambition, sans relation, sans valeur, sans attribut. C'est un petit qui se complait dans la souffrance, qui s'aime en martyr, qui nourrit ses jérémiades d'un pessimisme médiocre, incapable de dépassement sauf pour s’enfermer dans ce rôle creux, pour éprouver jusqu'au bout sa souffrance, pour se couper de ce qui lui arrive de bien, surtout de ce qui lui arrive de bien : d’un boulot, de projets, d’un amant... Tout chez lui appelle le dédain, l'indifférence et l'abandon. Un grand n'importe quoi qui te ferait prendre les jambes à ton cou.

On ne construit pas un monument pour l’éternité sans lui creuser des fondations profondes. Sans remuer de la boue, sans se frotter à la merde, aux déchets de toute sorte, sans en remplir des bennes et des bennes. Il n’y a en lui que ces tonnes de détritus humains, un dos sclérosé, des fesses flasques, des poils divagant, des phobies puériles, et je pourrais ne jamais finir de l’en dépouiller pour accéder à l’or. Lâcher enfin cette haine sournoise que je porte en moi, la libérer totalement pour qu’il l’entende et y perçoive l’extravagance de mon désarroi.

Pour que son monument soit solide à jamais…

Je pourrais même dire toute la saloperie qui est en lui, qui lui fait délivrer l’amour selon le débit de ses besoins. Aimer un Français quand il s’agit d'émigrer, aimer une bête de sexe quand il s’agit de baiser, aimer un combattant quand il s’agit d’obtenir le respect de ses droits. Aimer un être simple et naïf quand il s’agit de retrouver de la légèreté. Aimer sans scrupule celui dont il a besoin au moment où il en a besoin. Dire son infidélité brutale, sourde, impitoyable. Son égoïsme inavoué. Et froid.

Comment ai-je pu ainsi me perdre ? Qu'est-ce qui fait mal, alors ? D'être pris de haut par un tel va-nu-pieds ? Le fait est : j'ai été happé par ce minable. Et je m’interroge encore : qu’est-ce qui donne à cette pépite crottée, digne d'une pauvre Hélène, ses accents enchanteurs ?

IMG_3978.JPGMe faut-il parler de son regard naïf, presque apeuré, tendu et effacé ? De son œil noisette affaissé sous une paupière fragile ? De son sourire toujours un peu énigmatique ? De son crâne rasé à la Barthez qui dissimule la blancheur de ses cheveux ? De son grain de beauté au dessus de sa lèvre gauche, du lobe de ses oreilles fondant en bouche, et de son épaule courbée ? Est-ce son côté moine bouddhiste qui me l’a rendu attachant ?

Me faut-il aussi évoquer ce parcours atypique, qui l’a fait osciller de la musique à la médecine ? Pas de cette médecine superficielle qui compte les globules et prescrit les antibiotiques, mais de la médecine de l’intime, de l’âme, de celle qui dépoussière les sinuosités de la vie et qui cherche à éclaircir l’humanité au sein même de ses pires perversions, de cette médecine si proche de la musique, vibrante et ingrate, sensible au plus haut point, de celle qui t’échappe sans cesse parce qu’elle résonne trop, toujours, avec ta propre vie.

Ce parcours qui lui a fait choisir la France pour échapper à la honte, choisir de tout perdre pour tout gagner, et qui sans cesse le laisse livré à lui même, en peine avec son temps ?

Me faut-il encore évoquer son rêve d’amour, son rêve fou de recevoir sans cesse tout ce qu’il ne réclame pas, tout ce qu’il ne réclamera jamais parce qu’il a été élevé comme ça et que l’on ne peut pas se corrompre en tout ? Cette incroyable patience et insupportable réserve qui fait qu’on ne sent pas arriver le point de la rupture ? Son sens inné du symbole, l'attention fine dont il est doté pour te capter et dire d'une petite touche ce qu'il a perçu de toi ?

Saiichi, je l’ai aimé parce que je redevenais beau. Avec lui, je retrouvais un port altier, je retrouvais les goûts, les sens, le sens. Je voyais mon sourire comme un deuxième soleil et mes caresses acquerraient un pouvoir hypnotique. Ma peau se déridait, mon regard s’éclaircissait. Ma poitrine s’ouvrait au monde. Et lui, rassemblant en lui toutes les vertus de la beauté était mon magnifique miroir.

A ses côtés, je vivais. Dans l'amour pour lui, je vivais. Son amour me magnifiait. Nous nous reflétions l'un dans l'autre, nous miroitions ensemble les clartés de la lune, nous traversions les saisons, et les océans.

Auparavant, le Japon m’était indifférent, désagréable même, arrogant et soumis. Il m’a ouvert de nouveaux espaces de curiosité. J’ai mis le doigt dans des infractuosités voluptueuses, il me restait donc un monde à découvrir. Un alphabet, une nouvelle musique, des saveurs inconnues. Je n’étais plus blasé, plus aigri, plus apathique. Il y avait un avenir où se projeter. Etait-il beau ? Peu importe, il stimulait mes viscères et une vibration, une essence, s'était remise à sourdre en moi.

Saiichi, tu n’as pas voulu savoir jusqu’où j’étais prêt à aller par amour pour toi. Tu n’as jamais voulu le savoir.

Et moi aujourd’hui, je ne sais plus jusqu’où je suis en train de mourir sans toi. Je ne veux pas le savoir.

Mon dos se voûte à nouveau. A nouveau mes yeux hésitent face au regard des autres. Le monde se meurt et il m’en est indifférent. Je n’ai de pensée que pour mes pensées et mes pensées ne sont faites que de larmes. Il est inutile à présent de croire que je m’en sortirai. Parce que quelle que soit l’œuvre du temps, quel que soit mon lendemain, quelle que soit la forme que prendra mon souvenir, une source est désormais à sec et ne se rafraîchira pas.

Ton cœur battant, ton cœur câblé au mien pourrait sans doute lui redonner du rythme, amorcer un nouvel apprentissage. Ta peau sèche et chaude pourrait sans doute redonner à ma peau les souvenirs de ses pulsations. Ta détresse ou ton découragement pourraient sans doute réveiller des instincts de survie et de fierté. Seul toi, Saiichi, pourrait faire repartir la machine, mais ton cœur bat ailleurs. Ta peau vibre ailleurs. Ta détresse se perd ailleurs.

Tu t’es enfui sous mes yeux sans que je n’y puisse rien parce que tu te fuyais. Un jour tu reviendras vers toi, tu reviendras vers moi. Saiichi sera à nouveau Seiji. Et il se souviendra.

J’espère que je serai encore vivant.

12 août 2008

Seule la victoire est belle

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Au 4ème jour des Jeux, le Japon a acquis trois fois de l’or. Trois fois contre des adversaires français.

Je suis cette France terrassée par ippon, délaissée là au bord du triomphe. Je suis cette France dont l’argent ne vaut rien, que des larmes, parce que seul l’or était beau.

J’ai moins de 66 kg et je suis Benjamin Darbelet face à Masato Uchishiba. J’ai moins de 63 kg et je suis Lucie Décosse face à Ayumi Tanimoto. Je nage la brasse en grand basin et je suis Hugues Duboscq face à Kosuke Kitajima. Je suis comme eux, comme elle, beau dans l’effort et anéanti dans l’échec.

私は66キログラム以下を持っている、そして私は Masato Uchishiba と対戦するベンジャミン Darbelet である。 私は63キログラム以下を持っている、そして私は Ayumi Tanimoto と対戦するルーシー Decosse である。 私は大きいたらいで胸衝撃泳ぐ、そして私は Kosuke Kitajima と対戦するユーグ Duboscq である。 私は(彼・それ)らとして、彼女としてで、努力で美しくて、そして失敗で気が動転している。

Je suis cette France sur le dos de laquelle un Japon exulte.

28 juillet 2008

le Japon rêvé

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Quand je me suis levé à cinq heure ce matin, il y avait bien longtemps que je ne dormais plus, pris entre le décalage horaire et mes pensées insomniaques. Pourtant, nous étions rentrés quelques heures plus tôt à peine, à 1 heure, après pile-poil vingt quatre heures de voyage, porte-à-porte, depuis notre hôtel de Bangkok.

En arrivant, on s'est lesté de nos bagages, j'ai jeté les denrées périmées que j'avais laissées dans le frigo plutôt qu'au congélo, au cas où il serait venu se reposer à la maison du chantier de son petit appartement parisien. J'ai constaté l'étendue des dégâts avec les plantes, mais comme je l'avais écrit à mon amie, je préférais les retrouver ainsi ratatinées, comme les témoins tragiques de mon amour qui n'en finit pas de se mourir, plutôt que fraîches et pimpantes comme si de rien n'était.

Au réveil, j'ai d'abord voulu me soulager de mes idées sombres en les couchant sur le clavier, mais je n'y suis pas parvenu, alors j'ai vidé les valises, remuant parfois des sacs plastiques ou des morceaux de papier de soie dont j'évitais qu'ils ne crissent de trop pour ne pas réveiller mes nièces.

Puis avant 7h, j'étais parti au travail. Finalement, ça me fait du bien de venir m'égayer au bureau et de prendre le large de ma petite famille pour la journée.

Nous avons voyagé avec Aéroflot, aux menus invariables et au personnel recruté chez les ours. Ça m'amuse de voir son emblème,  une faucille et un marteau aux ailes déployées, demeurer inchangé depuis l'ère soviétique.

Sur le tronçon Moscou-Paris, s'est assis à côté de moi un grand jeune homme frisé, au sourire plutôt sympathique, bavard et dégingandé. Il rentrait du Japon pour participer aux fêtes de Bayonne, et s'était bien fourni en saké et en vodka dans les boutiques duty-free de ses escales.

Il venait de passer trois semaines près de Tokyo pour y retrouver sa petite amie et partager une tranche de vie dans sa famille.

Bien qu'encore jeune, sans doute pas plus de la trentaine, Jérémy avait déjà bien roulé sa bosse à travers le monde. Yuko, il l'avait rencontrée à Sidney où il a vécu un temps il y a de cela près d'un an et demi, ils s'étaient déjà retrouvés en France pour une séjour amoureux et touristique, et leur avenir était incertain quant au et au comment.

Jérémy parlait et parlait, il disait sa fascination pour ce pays, pour son art de vivre, pour sa sophistication et sa créativité, pour le sens du service et du respect. Il décrivait des quartiers, des villages, des appartements, des costumes, des échanges. Il déroulait sans le savoir mon rêve évanoui. Il lui donnait des couleurs, des senteurs. Je voyais mon voyage promis se réaliser par procuration. Il avait été surpris par les effusions de sa belle mère au moment des adieux. Sortant de sa réserve coutumière, celle qui lui fit saluer le départ de sa propre fille soeur aînée de Yuko vers la Nouvelle Zélande d'un simple mouvement de la main, elle s'était mise à pleurer, deux fois, en l'enlaçant et le tenant fort dans ses bras.

Une larme me venait aux yeux en l'écoutant. J'ai toujours été bien aimé de mes belles mères, il faut bien que gendre idéal veuille dire quelque chose. Et je pense que j'aurais pu être également adopté par sa mère à lui. Lors de son séjour au Japon, fin janvier dernier, durant lequel j'occupais, je crois, ses pensées au point qu'il était allé prié au temple pour que je sorte de mon état grippal, il avait enfin fait son coming out auprès de sa mère. Elle n'avait rien dit, était montée se coucher, et le lendemain n'en avait pas parlé d'avantage, mais s'était efforcée de ne pas altérer d'un iota les marques d'amour qu'elle avait l'habitude de lui témoigner. Qui sait, j'aurais pu être aussi aimé de cette femme, ai-je pensé en écoutant Jérémy.

Pour dissiper la brume de mes yeux, je lui ai montré le livre que par coïncidence j'avais décidé de parcourir à nouveau durant ce tronçon du parcours : Confession d'un masque, de Yukio Mishima. Il m'a expliqué que Yukio était le masculin de Yuko, puis il m'a demandé si c'était bien et a lu la quatrième de couverture. Il a du comprendre que j'étais homosexuel, il m'a dit que ça avait l'air désespérant, je lui ai confirmé que c'était très introspectif, plein d'inassouvibilité, et que la présence de la mort et du sang étaient en effet parfois suffocantes. On en est venu à parler du suicide au Japon, et l'on s'est dit que derrière des abords séduisants, la société japonaise avait sa façon à elle d'être dure, intransigeante, impitoyable envers les détresses individuelles.

J'ai repensé à cette phrase lue au début de l'ouvrage de Jens Christian Grøndahl, Bruits du coeur, évoqué là : "(...) Yuki préparait le déjeuner. Ariane s'était interrogée sur son sang froid et son silence. Son silence paraissait plus hostile que lié au deuil, mais peut-être s'était-elle retranchée au fond d'elle-même".

15 juin 2008

prononcer mi-zu

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 Pause japonaise aujourd'hui. Saiichiest aux fourneaux pour une petite réunion de famille. Ça s'annonce raffiné. Tiens, ici, on parle "bruits de l'eau", et on l'écrit aussi...

31 mai 2008

grosse fatigue

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C'est toujours méchant, les lendemains de fête. Je n'aime pas leurs vents contraires.

D'un côté, tu as l'impression qu'une fois la partie dans le dos, tu vas avoir du temps pour reprendre ton souffle, tu vas être à nouveau disponible pour toi et pour les autres, mais tu réalises que tu as tellement repoussé de choses à plus tard, qu'elles se rappellent toutes à toi en même temps, et qu'au milieu des premiers bilans, tu n'as toujours le temps de rien...

D'un autre côté, à la première RTT venue, au premier vrai moment de relâchement, c'est le coup de blues qui s'installe. Pas vraiment de la tristesse, mais plutôt comme une grosse fatigue qui te submerge. Tu ne sais pas vraiment la nommer, tu ne sais pas vraiment quoi en faire, tu t'étais dit "chouette, je retrouve de l'espace pour faire ce que j'aime", mais le temps entre tes mains, tu le laisses s'échapper bêtement, et tu te rends compte que tu restes sec.

Ceci pour te dire que là, je me sens un peu con. Même les quelques bites qui se sont offertes à mon regard et à mes mains, hier, dans les recoins du vestiaires de la piscine, même les caresses d'un homme ou le sourire de l'eau chaude, même une éjaculation prise à la dérobée (tiens, c'est bizarre ce lapsus, j'avais d'abord écrit évacuation...), comme un sevrage qui échoue, m'ont laissé le moral dans les chaussettes.

Et puis il y a Saiichi, devenu mon tendre amant, avec qui nous commencions à prendre l'habitude de nous retrouver chaque soir, et que le retour de mon mec éloigne de mon quotidien.

Bon, je ne voulais pas vraiment me plaindre. Mais trop tard, c'est fait. J'espère qu'au moins tu me pardonneras ce temps mort, et que tu le laisseras filer avec moi, le temps que je revienne vraiment.

18 avril 2008

bander haut, bander bas

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Il y a des garçons, ils ont un avantage incroyable, et je ne sais pas s'ils s'en rendent vraiment compte : ils bandent invisible. Je veux dire qu'ils bandent, et que ça ne se remarque même pas, parce qu'ils bandent vers le bas. Le verge gonfle, se raidit, mais sans se redresser. Et dans certains cas, crois-moi, c'est un vrai avantage de pouvoir passer inaperçu. Il y a des circonstances où ça m'aurait rendu service. Car tout le monde n'a pas forcément cet art ni ce talent.

Je ne sais pas bien si ce mystère anatomique est à mettre sur le compte d'une particularité génétique, ou si leur teub s'est formée comme ça à force d'avoir été maintenue dans cette position trop longtemps, et notamment lors d'érections adolescentes réprimées dans un pantalon tro165743482.jpgp serré. Mais ça m'intrigue.

L'autre jour sous les douches, un garçon était nu à côté de moi, le regard un peu fuyant, il m'a fallu un petit moment pour percevoir qu'il bandait. Je n'en ai été certain que quand il s'est mis à se branler. Et à vrai dire, si la chose m'était étrange, empoigner cette bite avait quelque chose d'agréable : massive, pesante, elle gardait en main quelque chose de meuble, d'étonnamment soyeux.

Un de mes premiers amants hongrois était ainsi : Peter. J'en ai établi, à tort ou à raison, une corrélation entre cette façon de bander et une incapacité à vivre une relation dans la simplicité.

Tout le contraire de Saiichi. Lui, il bande comme un i, et quand tu fais l'amour avec lui, il ne débande pas une seconde. Son sexe onctueux aux goûts variables, selon ton humeur, si agréable au contact de tes lèvres comme au fond de ta gorge, appuyé contre ton sexe ou simplement caressé de ton regard ou de ta main, résiste à tout. Et il est aussi simple que tendre dans sa relation avec toi.

Mais du coup, je ne sais pas si ce sera un service à lui rendre que de l'emmener un jour aux nocturnes naturistes de Roger Legall...

03 avril 2008

Saiichi, la saison des Sakura

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Au Japon, c'est la saison des Sakura (les cerisiers). et Saiichi est devenu un sans papier.

Ordinaire ressortissant étranger quand je t'en ai parlé pour la première fois, Japonais d'origine et de nationalité, il menait une petite vie parisienne paisible, travaillant dans le secteur marchand, en CDI, plus pour justifier d'un emploi et sécuriser son statut de résident que par vocation. Il attendait le moment de rechercher une vraie activité, pleinement connectée à la musique, ou au médical, ses deux vocations et domaines de qualification.

Mais une brusque machine administrative s'est rappelée à lui, lui confisquant en deux mois tout statut : autorisation de travail, carte de séjour, emploi.

Il n'a plus rien.

Dois-je préciser qu'il n'a évidemment commis aucune faute, aucun crime, aucun délit ? Il a juste changé d'emploi, et perdu 50 euros de salaire : aussi incroyable que cela puisse paraître, ça a suffit à un fonctionnaire de la DDTE (Direction départementale du travail et de l'emploi) de Paris pour considérer qu'il avait connu une "modification substantielle de ses conditions d'emploi et de rémunération" justifiant l'annulation de son autorisation de travail. D'où a découlé le non-renouvellement de son titre de séjour et son arrêt d'expulsion.

Où en est-il aujourd'hui ?

Avec son avocate, un recours a été introduit auprès de l'affreux Brice Hortefeux, ministre de l'immigration et de l'identité nationale, contre l'annulation de son autorisation de travail. Puis un autre recours, auprès du tribunal administratif celui-là, contre l'arrêt de la préfecture de Paris qui l'obligeait à quitter le territoire français sous un mois.

Le premier recours n'est pas suspensif, donc il reste sans autorisation de travail jusqu'à l'aboutissement du recours (normalement deux mois 993830486.jpgmaximum). Le second est suspensif, donc il n'est pas expulsable mais reste sans papier. Enfin, une procédure de licenciement a été engagée, il est donc en période de préavis jusqu'au 11 avril, après quoi il n'aura pas droit aux ASSEDIC car en situation irrégulière.

Un sans papier en situation de non droit. Voilà ce qu'ils en ont fait et où il en est...

Bon, il tient le coup malgré tout. Avec des hauts et des bas. Les hauts, il les tient surtout des soutiens qu'il reçoit. Une sénatrice de Paris est intervenue, deux députés, dont le vice-président du groupe d'amitié France-Japon, un maire adjoint de Paris, des contacts ont été activés auprès des directeurs de cabinet de ministres par le biais d'amis ou d'amis d'amis... la filière entre2eaux lui a valu une petite dizaine de courriers (merci de tout ce que tu as déjà fait - même si apparemment quelques lettres se sont perdues, parce que pour couronner le tout il y a de graves problèmes de distribution de courrier avec La Poste dans son quartier), et les amis de son orchestre sont très mobilisés. Les bas, il se réveille souvent avec quand sa situation lui saute à la figure, ou quand il peine à communiquer avec son avocate.

Jusque là, la compréhension des procédures, la préparation des recours, leur relecture, leur correction, la collecte et l'organisation de ces soutiens l'ont beaucoup occupé et l'ont aidé à tenir bon. Il entre maintenant dans une période difficile, où il doit s'inscrire durablement dans la précarité et l'absence de ressources. Il doit attendre le résultat des démarches. Son avocate l'encourage à rechercher dès à présent un nouvel emploi, mais tu imagines, toi, convaincre un employeur de te faire une promesse d'embauche quand tu es sans papier, sans autorisation de travail, en cours de procédure judiciaire ?...

Mardi soir, je passerai la soirée et la nuit avec lui, ma deuxième nuit. J'ai hâte de ce nouveau moment de tendresse, et il a hâte aussi. Parce qu'entre nous, même si tu me gloses, il y a plus que simplement des "jets d'oreiller."

21 mars 2008

Saiichi, mon havre

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Saiichi, c'est mon havre dans le tumulte. Mon aire de repos sur l'autoroute. Il traverse des tourments invraissemblables en ce moment. Toute sa vie, tout ce qu'il aime, tout le sens qu'il a choisi de donner à sa vie est désormais sous la menace d'une expulsion. Il souffre de son dos, de sa terre d'exil, de son patron sans scrupule, il a tout pour exploser et se fracasser en mille morceaux. Le tenir debout au milieu de ça devrait être une tâche redoutable, du genre qui te sollicite, qui t'accapare, qui t'accable toi même, qui t'absorbe dans la révolte et l'impuissance. Et pourtant, au milieu de la connerie humaine qui croise ma route du bureau, et des heures que j'y passe malgré tout par conscience, je m'y apaise comme nulle part ailleurs.

Oh! Bien sûr, il est triste, éprouvé, inquiet. Anxieux, même. Il fait des cauchemars, comme la nuit d'hier. Mais pourtant, au coeur de tout, près de lui, dans l'activité pour lui, je me ressource, je me restaure, je me libère.


L'un et l'autre, côte à côte, dans des contacts toujours rassurants, nous passons d'un mail de son avocate à de longs baisers tendres, d'explications sur les prochaines étapes de son recours à des caresses intimes, du toucher mat de nos peaux aux corrections de traductions hasardeuses, de son ordinateur à nos corps nus étendus l'un contre l'autre, de mains caressées sous la table à mon ordinateur. Rien ne pèse, rien n'est craint quand nous sommes l'un avec l'autre. Nulle impatience. Nulle oppression. La tendresse accompagne tout, comme un bien nécessaire. L'anxiété n'écrase rien.

Son dossier avance, l'avocate a envoyé hier le recours hiérarchique. A l'heure qu'il est, il est sur le bureau de l'affreux Brice Hortefeux. Une liasse, quelques pages qui démontent toute l'absurdité, et toute l'illégalité, de l'annulation de son autorisation de travail pour 50 malheureux petits euros de perte de salaire.

Dimanche, nous avions relu ensemble le document pour relever les erreurs et coquilles qui s'étaient glissées sous la plume de l'avocate. Nous avons fait l'amour divinement. Son dos encore fragile ne lui a pas permis de me pénétrer. Pas encore. Mais nous l'avons simulé. Si fort que j'en ai joui jusqu'à l'oreiller loin au dessus de son crâne rasé. J'ai eu mon premier endormissement près de lui. Une courte sieste, prélude à une première nuit ensemble ? Bientôt ? Moi aussi, j'ai des enfermements et des limites.

Dans le mail à l'avocate, nous avons ajouté des questions. Pour être sûrs qu'elle avait tout compris des ultimes précisions envoyées par Seiji sur son salaire, ou pour comprendre quel rôle pourrait avoir le soutien de ses amis. Pour demander un rendez-vous. Nous restions nus tout l'après-midi dans sa chambre. Des villes basculaient à gauche dans le secret des isoloirs, et dans le secret de son studio, nous nous aimions sans calculer. Dans le secret de sa douche, il jouissait une seconde fois. Dans le secret de notre combat nous nous disions de gentils mots d'amour.

Je l'ai laissé en milieu de soirée pour un rendez-vous important. Je quittais mon havre pour la pleine mer, pour une Méditerranée impétueuse mais familière et chaude.

J'ai d'autres havres. Sur une rive de la Méditerranée notamment. Je m'y arrime autrement, comme dans le port d'attache de mes débuts de journée.

Comment vivre l'amour ?

 

10 mars 2008

Saiichi, retrouver nos matins clairs

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Dimanche matin, Saiichi dort encore. Je descends le rejoindre. Dans l'obscurité. Il m'attendait dans son sommeil. Il finit sa nuit et je connais mon deuxième réveil. Je suis content qu'il soit venu à la maison prendre un peu de repos, de réconfort et de soutien.

Je t'en ai parlé de Saiichi, de sa belle âme, du regard si délicat qu'il porte sur la France, malgré ce qu'il endure pour exister. Tu as beau le savoir, tu as beau avoir même manifesté contre ces nouvelles lois sur l'immigration, quand tu te retrouves confronté à leurs conséquences concrètes, tu sombres dans une abîmes de perplexité et tu te dis : mon Dieu, comment avons-nous pu laisser faire ça. Tu penses à Matin brun. Désormais donc sur le territoire de notre bonne vieille France, si tu es étranger, tu ne vaux pas plus qu'un chien. Quand bien même tu y vis depuis plusieurs années, tu participes à sa vie sociale et culturelle, tu y as des amis et des amants, et tu y travailles en CDI. Même japonais, tu n'es plus excusable d'être étranger, c'est dire où l'on en est...

Mon récit s'était arrêté sur les dents serrées de Saiichi, deux mois durant à la fin de l'année dernière, pour ne pas mettre exposer sa demande de renouvellement de titre de séjour aux aléas d'un arrêt maladie. Et par son inévitable hospitalisation de janvier, parce que'on ne dissimule pas impunément un lumbago à son propre corps. Il venait alors de recevoir un "récépissé" - ce terme est barbare, mais c'est un trésor - accompagné de l'invitation à venir retirer sa carte de séjour à partir du 27 février. Seulement voilà, un fonctionnaire zélé a rattrapé son dossier. Il l'a examiné, non pas à la loupe, d'un oeil plutôt distrait semble-t-il, au contraire, mais à repéré une chose. Une toute petite chose. Entre l'emploi qu'il occupait au moment où lui fut accordée la première fois une autorisation de travail, non pas comme travailleur temporaire, mais comme salarié, et celui qu'il occupe aujourd'hui, au moment du renouvellement de son titre de séjour, il perçoit un salaire inférieur de 250 euros.

C'est dur, quand on vit à Paris, de perdre 250 euros par mois. Ça oblige à faire des choix de vie qui peuvent-être drastiques, ça implique des renoncements, un changement de train de vie, des sacrifices. Ça rend la vie plus difficile. Le cinéma et les concerts, il faut moins y penser. Les retours au pays, il faut les espacer. C'est dur, mais quand tu as ta vie en France, tu patientes, tu te dis que viendra le temps où tu réussiras à décrocher un boulot plus intéressant, où tes connaissances seront reconnues. Tu sais qu'il faudra du temps, mais tu t'organises et tu y crois.404083052.jpg

Seulement voilà, les lois Sarkozy de juillet 2006 prévoient une chose : en cas de "modification substantielle des conditions de travail et de rémunération", la DDTE (Direction départementale du travail et de l'emploi) peut te refuser le renouvellement de ton autorisation de travail. Elle en a le droit. Un fonctionnaire a le droit de décider que, puisque tu gagnes moins d'argent, tu n'es plus légitime à rester vivre en France. Qu'importe ta vie, qu'importe tout. Un chien, je te dis !

Et là, une machine infernale se met en route: le 25 janvier, on te convoque en urgence à la préfecture pour te confisquer la lettre d'invitation par laquelle t'apprêtais à aller retirer le sésame attendu. Le 15 février, la DDTE t'informe de sa "Décision" de ne pas te renouveler ton autorisation de travail, en raison de "modifications substantielles etc...". Et le 29 février, la préfecture t'informe en recommandé que, attendu du refus de renouvellement de ladite autorisation de travail, le Préfet a rendu un arrêt qui t'oblige à quitter le territoire sous un mois.
Sous un mois.

Saiichi a un mois pour faire son deuil de cinq années de sa vie, de cinq années de construction de relations sociales, un mois pour sécher les larmes de ses amis, de ses amours, de ses amants, de ses camarades d'orchestre... un mois pour tout plaquer !

Ou alors, nous avons un mois pour empêcher ça. L'avocate n'est pas pessimiste. La DDTE a commis moultes erreurs dans sa "Décision" de non renouvellement : dans les libellés, ils se sont planté de date de naissance, de nationalité (ils ont fait de Saiichi un cambodgien), de numéro d'étranger, et même de sexe. Et puis quand on travaille dans un même secteur d'activité et que ta baisse de salaire n'est pas telle qu'elle te fait basculer dans la précarité, avec impossibilité de payer le loyer par exemple, c'est plaidable. Plaidable. Mais en attendant...

Il faut se préparer à affronter une perte d'emploi, à vivre quelques semaines, quelques mois, en situation irrégulière, à se cacher ou au moins à faire attention. Il a de la chance, Saiichi, il n'est pas noir, il n'est pas arabe, il n'est pas chinois non plus. Et pourtant, comme eux, si nombreux à connaître ce calvaire sans disposer de soutien, il doit apprendre désormais à vivre comme un chien.

407617794.jpgDans le lit ce dimanche matin, l'espace de quelques caresses et d'un baiser, le temps d'une parenthèse d'amour, sexe tendu et peau ardente, l'espace d'un matin clair, il a échappé au rêve qu'il fait désormais chaque nuit depuis que la lettre de la préfecture lui est arrivée : il y descend de son appartement parisien, deux flics l'accompagnent, il a les mains menottées dans le dos.

27 janvier 2008

endurer en silence, mais jusqu'où ?

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Raconter les mésaventures de Saiichi est en soi une aventure. Son histoire personnelle, ses goûts et ses choix, ses épreuves, les méandres administratifs où il se perd, où je me perds, où je m'en vais te perdre... Tout cela est tellement imbriqué... Alors si tu m'accompagnes, accroches-toi !

Saiichi, c'est d'abord quelqu'un d'immensément gentil (je te le présentais là). Il parle un français posé, doux, au débit contrôlé. Il te regarde d'un oeil sincère. Qui pétille. Il n'exprime jamais de reproche, il prend ce que tu lui donnes. Il fait l'amour avec délicatesse, et un plaisir visible.

C'est aussi quelqu'un de fort. Son arme, sa première arme, c'est la patience, une patience incroyable, qui lui permet d'endurer en silence, d'expliquer sans s'énerver, d'attendre sans rien en attendre.

Saiichi, il a mon âge. Lorsque je l'ai rencontré la première fois, aux bains Rudas de Budapest, avec son crâne rasé et sa peau glabre, je lui avais donné dix ans de moins.

Du Japon, il est venu en France pour suivre son ami d'alors, Alexis, oenologue, parti depuis vivre sa vie en Province.

Saiichi a fait le choix de rester en France, principalement pour une raison : sa liberté sexuelle. L'exil, et tous les renoncements qu'il comporte, c'est le prix qu'il paye pour pouvoir voir, caresser et aimer des hommes.

Parce que j'allais oublier de le signaler, mais c'est quelqu'un de brillant : diplôme de médecine, spécialisé en psychiatrie (s'il-te-plaît), musicien (il joue du piano et, principalement, du violoncelle), et musicologue : il a soutenu une recherche 417deed6fa2888a30a72c6a8ccab1434.jpgen 2000, à Tokyo, sur un compositeur français, Henri Dutilleux (que je ne connaissais pas, qui a composé à partir d'émotions ressenties devant des toiles, Van-Gogh, la Nuit étoilée, notamment ; alors il m'en avait parlé après que j'eus raconté, ici, notre excursion en Arles en compagnie de Boby à Noël dernier).

6d7a2a30221d98fc409f6e5f3f408cf5.jpgPour venir en France, il a du faire un choix, forcément difficile : renoncer à l'exercice de son métier de psychiatre.

A Paris, il a d'abord été étudiant, pour perfectionner son français. Depuis, il travaille principalement pour des magasins de musique. Une première société l'a remercié après qu'il eut, en deux ans, établi tout un réseau avec des partenaires commerciaux japonais : à 1.500 euros par mois, ses compétences étaient devenues superflues, les choses étaient en place, il coûtait trop cher, on lui a préféré moins qualifié.

Depuis septembre, il travaille dans une autre boutique, pour le Smic. Il accepte ça parce que de toutes be99551bf12ceb7550367ad62bbe3a94.jpgses priorités, la carte de séjour vient en première place, et que le chômage est le pire des scénarios. La dernière fois qu'il avait été convoqué pour retirer sa carte de séjour, on ne la lui avait remise que pour trois mois. Il était encore en période d'essai. C'est pour le 15 janvier que lui avait été donné un nouveau rendez-vous à la préfecture, pour la carte suivante. D'un an ?

l'obsession de la fiche de paye

19239e482c9e45efd395651fff39b94c.jpgPendant 3 mois, sa seule obsession, ça a été de ramener à ce rendez-vous trois fiches de paye consécutives, trois fiches de paye intégrales, sans trou, sans arrêt de maladie, sans aucun indice de fragilité d'aucune sorte : juste pouvoir dire : "Voyez, je suis en CDI, et tout marche normalement."

Alors quand ses douleurs au dos l'ont pris, au magasin, pas question de lever le pied. Il a juste serré les dents.
Parfois, quand la douleur était trop vive, il faisait mine d'aller ranger des partitions dans l'arrière boutique, oh! juste une minute ou deux, comme ça, et pas en position assise, pour ne pas être vu, simplement les reins appuyés contre une rangée d'étagères, comme ça, une minute ou deux. Puis il retournait vers la clientèle. Ne pas être vu, souffrir en silence, être irréprochable. Tenir au moins jusqu'au 31 décembre, pour pouvoir produire trois fiches de paye intégrales.

Évidemment, ça se paie cash, des efforts pareils. Tout début janvier quand la gastro le rattrape, il n'y prête pas suffisamment attention, se déshydrate, au point de devoir être évacué par le SAMU. Il sortira de l'hôpital cinq jours plus tard, avec cinq kilos en moins, mais juste à temps pour aller récupérer à la préfecture son récépissé de demande de carte de séjour (un premier sésame !), et une invitation à retirer son titre à partir du 27 février. Sur ce plan au moins, les choses avaient avancé.

Parce que c'est ça, vivre en France pour les étrangers : un premier déplacement pour obtenir un rendez-vous, un rendez-vous pour déposer les papiers demandés, ou simplement en obtenir la liste, une convocation pour apporter des pièces complémentaires, un rendez-vous pour la délivrance d'un récépissé, puis, normalement, le rendez-vous pour retirer la carte de séjour elle-même.

Quand tout va bien, on te remet alors une carte d'un an, sauf que la date d'émission date déjà du mois, ou des deux mois précédents, donc ça en fait une carte de dix mois en fait.

Mais de plus en plus, les préfectures ne délivrent que des cartes de trois mois (donc valables à peine deux), comme pour chercher à te faire basculer dans le vivier des sans-papiers, des expulsables. Les célibataires sans enfant sont une proie en or : au moins on est sûr qu'il n'y a pas d'attaches scolaires qui feront casser les arrêtés administratifs...

porte-à-faux

Je ne parle même pas du certificat de travail qu'il faut, entre temps, aller faire établir par la DDTE. Une première fois, quand tu passes du statut d'étudiant à celui de travailleur, au titre de l'emploi précis que tu occupes. Puis une deuxième fois, pour établir ton statut définitif de salarié. Je ne parle pas des 168 euros que l'entreprise doit débourser pour avoir le droit de t'embaucher parce que tu n'es pas français, des papiers qu'elle doit t'établir pour te permettre d'obtenir ces certificats, et qui font que, forcément, tu te sens redevable. Je ne parle pas des dossiers égarés, des documents demandés par les services de l'immigration à une autre administration mais jamais reçus... Je ne parle pas non plus, pour les préfectures de Bobigny et de Créteil, des files d'attente qui commencent dans le froid, dans la nuit, dans la pluie parfois, dès la veille au soir pour chacune de ces démarches, où l'on se partage des thermos de café pour se tenir chaud. Triste spectacle, qui m'est offert chaque matin quand j'arrive à 8 heure au travail !

Je sais que cette note commence à être longue, mais je dois encore préciser ceci : Saiichi a prévu de rentrer une semaine au 5e8dc5706092c90b393c3f1d63f68d23.jpgJapon à la fin de ce mois. Il n'a pas pris de congés depuis septembre, et il a des journées à récupérer de la période de Noël. Pour lui, ce séjour est important parce qu'il doit lui permettre de participer à une journée obligatoire de formation pour les psychiatres, comme il y en a tous les cinq ans, faute de quoi son diplôme perdrait sa validité. Il a donc décidé d'y aller malgré tout, pour ne pas insulter l'avenir. J'aurais pu aussi parler de sagesse, pour le qualifier.

Sauf qu'avec ces quinze jours d'arrêt maladie, ce départ le met en porte-à-faux vis-à-vis de son patron, exploiteur sans vergogne. Et s'est ajouté à ça (je sais l'imbroglio est terrible) que deux jours après son rendez-vous de la préfecture du 15 janvier, celui où on lui remit le récépissé, il reçut chez lui un courrier pour un nouveau rendez-vous à la préfecture dès le 25 janvier. Pile le jour de sa reprise de travail, histoire d'envenimer un peu plus la relation avec son patron. Lequel, du coup, évoque une possible procédure de licenciement...

Et le pire, c'est que c'était pour lui annoncer que son invitation à retirer la carte de séjour à partir du 27 février était caduque, et qu'on lui écrirait plus tard. Le voilà à nouveau plongé dans le doute et dans le trouble.

Comment fait-il, comment font-ils, ces étrangers, astreints à tant d'humiliation, pour aimer encore notre beau pays ?

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Une anecdote pour finir

Quand il est arrivé aux urgences de l'hôpital, étendu sur un brancard, il fut traité comme tout le monde, c'est à dire qu'il a attendu dans le couloir, dans les courants d'air, tremblant et fébrile, pendant plus de quatre heures.

A un moment, on est venu le chercher, on l'a emmené dans un box, au chaud. Mais ce n'était pas pour le soigner, pas encore. Un homme venait d'être conduit là par la police, menotté, un Japonais, hirsute, en état de démence, qui ne parlait pas le français. La police, et le personnel de l'hôpital lui ont demandé de bien vouloir aider à traduire quelques questions à cet homme. Il avait 40 degré, aucune énergie, il tremblait, mais il s'appliqua à traduire les questions, à traduire les réponses. Avec ses connaissances en psychiatrie, il livra des éléments d'explication sur la nature des troubles de l'énergumène. Ça dura une demi-heure, environ. On lui dit merci - le lui dit-on ? - puis il fut reconduit dans le couloir.