23 juin 2009
la montagne
Bon ben voilà, je suis triste, là !
La belle affaire ! Tu ne t'en étais pas aperçu...
Oui, je sais, la tristesse, ça pue et ça dérange. Parfois aussi ça miroite. Je te jure, je préfèrerais faire la mariolle et te raconter quelques conneries bien senties, une partie de pattes en l'air ou la dernière pétition à la mode contre la vacuité destructrice du discours de Sarkozy au Congrès... Seulement voilà, je suis triste.
Cette nouvelle vague dépasse une simple bouffée, sans doute parce qu'elle résulte d'une conjonction : les un an d'une journée sous le signe de la musique où culminait l'amour, les un an d'un billet imbécile, où je racontais une partouze assassine, les un an de sa carte de séjour, fruit d'une bataille chargée d'angoisses et de solidarités, les un an de sa rencontre avec l'autre, par vengeance et pour se libérer, les un an de sa décision d'arrêter notre liaison, les un an du début d'un chagrin par lequel je n'aurais jamais pensé pouvoir me laisser à ce point submerger... les un ans d'une confluence qui a vidé de tout sens les signes les plus explicites de l'amour, de la confiance et fait du monde une illusion mortelle.
Alors voilà, oui, je suis triste, là ! Et plein de regrets hauts comme une montagne, impossible à escalader.
Pourtant, je reste en guerre auprès de lui contre les sinistres lois de l'immigration qui le cantonnent encore et encore dans l'éternelle prison des récépissés et des attentes administratives humiliantes. Hier, nous étions encore à la préfecture, et cette histoire là... elle est sans fin.
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(image d'illustration empruntée à Frédéric Gaillard)
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22 mai 2009
les hommes à l'histoire niée
C'est à toi que j'écris. A toi seulement. Sans savoir si tu liras ces lignes, en sachant que tu ne les liras pas. Ce blog a quitté depuis longtemps ton univers alors que tu en restes le coeur et les reins. Et s'il t'arrive d'y passer, je suppose que ce n'est ni par nostalgie, ni par curiosité. Ni par simple amitié, ni sur un reste d'amour. Car alors tu m'en parlerais. Si tu t'y aventures, à pas feutré, je suppose que c'est en agent de surveillance, pour être sûr qu'aucune bribe de notre intimité n'y est plus égratignée, je me trompe ?
C'est dur d'être ainsi nié dans ce qu'on a de cher.
Mais sans doute n'y viens-tu simplement plus jamais, parce que ton caractère est ainsi fait qu'une fois les pages tournées, tu n'aimes pas revenir t'y perdre...
Les choses inutiles sont parfois les plus importantes, c'est donc pourtant à toi que j'écris aujourd'hui.
Tout juste un an après.
Je sais, tu répugnes aux dates anniversaires. Futiles symboles ! Mais où n'y a-t-il pas de symbole pour se représenter le monde ?
Moi je préfère les souvenirs aux voyages dans le noir.
Je me souviens combien tu étais tremblant en entrant dans le bureau de la préfecture, ce jour-là. Au Bureau des Affaires réservées, c'était un signe, mais ça n'avait pas suffi à te rassurer. La dame en face de toi expliquait que ton autorisation de travail et de séjour avait été rétablie par le ministre, mais tu n'étais pas sûr de bien comprendre. Tu étais tendu, à l'affût, tu aurais voulu embrasser dans le même regard la fonctionnaire, ton avocate et moi, pour être certain que les questions posées n'étaient pas des pièges. Que cette fois, l'histoire était vraiment finie, que tu pouvais respirer. Depuis trois mois, devenu sans-papier, tu t'étais tant de fois imaginé reprendre ta valise, et retourner sans projet ni envie dans le pays d'où tu étais sorti pour échapper à... A quoi, d'ailleurs ? Une pression sociale devenue trop forte ? En quoi ça les regardait ? C'était ton histoire, voilà tout.
Je n'oublierai jamais cette demi-heure passée à tes côtés dans ce petit bureau. L'aboutissement d'une bataille partie d'une incroyable injustice, si semblable à celles que vivent, dans toutes les couleurs, les migrants dont on nie l'histoire et leur singularité pour n'y voir que des affres à anéantir. Ou des statistiques-épouvantail. Faciles bouc-émissaires.
Je n'oublierai pas les trois mois qui avaient précédé, les angoisses terribles qui avaient accompagné tes jours et tes nuits, le choc de la lettre assassine, d'abord, la confrontation avec un néo-esclavagiste à ton travail qui n'avait cure de tes problèmes de dos et de papier, ces dents que tu gardais serrées.
Et puis surtout, et celà est désormais pour toujours inscrit sur ma peau et dans mes larmes, je me souviens de comment nous menions ce combat pour dépasser l'étreinte injuste : ensemble, entre deux caresses, entre deux jets de sperme. Moi entre deux amants, ignorant de ta souffrance, toi entre concerts et commentaires laissés sur mon blog, dans la proximité et la reconnaissance réciproque.
Je me souviens aussi que si nos rendez-vous étaient toujours tendres, attendus et fructueux, si tes caresses étaient toujours magiques, c'est dans le regard connivent de nos amis que nous étions solides.
Je ne les oublie pas, eux non plus, ceux-là-même qui s'attachaient à ce blog, y partageaient notre révolte, s'engageaient, témoignaient, participaient à ce combat. Combien de lettres as-tu reçues par leur entremise, qui suffisent à dire que cet exercice dépasse l'inconsistance virtuelle.
Nous rassemblions aussi des courriers de parlementaires, d'élus, la Préfecture avait commis des erreurs trop grossières, il était évident que tu aurais réparation, mais pourtant, jusqu'à ce rendez-vous, c'est le pire scénario qui s'imposait à tes rêves et te minait de l'intérieur.
Tu restais beau, pourtant, le regard rieur, traits d'esprit en alerte, et il n'en fallut pas beaucoup pour que mes amis deviennent les tiens quand, quelques jours plus tard, nous célébrions la victoire autour de plats gastronomiques de ton pays.
Dans tout juste un mois, tu repasses l'épreuve de la préfecture. Ce sera un 22, encore. Nombre maudit ! Après l'affront, et la réparation, la vie s'en va comme si rien ne s'était passé, un ministre a chassé l'autre mais on te demande encore de justifier de ta situation professionnelle, de t'expliquer sur le pourquoi d'un CDD. De récépissé en rendez-vous, la course d'obstacle de l'étranger ne t'est pas épargnée davantage, même si cette fois, c'est toi qui est passé à l'attaque, en demandant qu'on te reconnaisse le droit à la sécurité administrative.
Ce combat encore, nous le menons ensemble, je suis fier de réussir ça dans notre nouveau contexte si plein de frustrations, et heureux de ta confiance.
Mon psy, à qui je demandais l'autre jour de discuter cette histoire de dette que j'éprouverais sans cesse le besoin de régler, m'a retourné l'appréciation, identifiant chez moi des stratégies qui consistent à mettre en dette.
Je ne sais pas, mon amour, si dans ce combat j'escompte te rendre redevable. C'est possible. Comme si l'amour pouvait se récolter en règlement d'une dette, à la façon d'une dîme de blé prélevée dans un champ fauché !... Je crois que je voudrais surtout te savoir une fois pour toutes en sécurité, donc autonome, totalement indépendant. Donc libre. De m'aimer un peu, de m'estimer beaucoup, de me supporter passionnément, de m'oublier à la folie. Seule cette liberté rendra au fond sa dignité à ton histoire.
Et m'affranchira.
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28 mars 2009
la rue de la Cité
Il y a à Paris de belles choses, et au centre de paris les plus belles de toutes. Les étrangers affluent pour s'y faire photographier. Et au centre du centre, sur l'Île où Paris a commencé, le joyau : la Cathédrale. Concentration de beauté, concentration de symboles, concentration de touristes.
L'Île a une autre face. A cinquante mètres à peine de Notre-Dame. Juste de l'autre côté de la rue de la Cité. Une autre concentration d'étrangers. Eux ont en main une convocation. L'espace de la file d'attente est protégé contre la pluie, c'est déjà ça. Ils franchissent un portique de sécurité, par grappes de dix. Ils viennent de plein de pays, comme ceux d'à côté, ceux du parvis. Mais ceux-là n'ont pas d'appareil photo, ils ont un sac avec des documents. Plein de documents. A peu près tout ce qu'ils ont amassé en un an, en cinq ans, en dix ans. Ils les ont tous pris, de toute façon, il leur en manquera un. Eux ont en commun aussi cette boule, là. Certains l'ont dans le gosier, d'autres au fond de l'estomac, et elle leur rend la tête lourde. Ils ont été convoqués en préfecture à 13h 30, sont arrivés une ou deux heures plus tôt, seront appelés deux ou trois heures plus tard. Et ils repartiront, certains avec un titre, d'autres avec une nouvelle convocation, ou une nouvelle liste de pièces à fournir.
Nous étions dans la salle Asie-Océanie. Je n'ose même pas imaginer à quoi ressemble la salle Afrique. Pour tuer le temps, nous regardions ses photos d'identité. Sous l'œil gauche, on distinguait une légère cerne, c'est lui qui l'avait noté. Avec un petit cache blanc, nous dissimulions alternativement la moitié droite du visage, la moitié gauche, puis nous recommencions. La photo était sérieuse, inexpressive, conforme à la loi. Une moitié était juste claire, l'autre était juste grave, en l'une scintillait de l'espoir, en l'autre cheminait de l'angoisse, l'une était le parvis, l'autre était le portique. Deux humanités côte à côte. Juste. Je lui ai dit, là, c'est la partie de toi qui voudrait m'aimer, là celle qui ne le peut pas. Il n'a rien répondu, il m'a compris. C'est son autre fardeau et il l'accepte. Il est reparti avec la liste des courses. Dans trois mois, ça recommence.
J'ai vu Welcome il y a dix jours. C'était après la manif.
Ce film m'a mis à fleur de peau et je n'ai pas pu en parler jusque-là. Il est d'une intensité rare. Je lui ai offert mes larmes sans retenue. Vincent Lindon y est bouleversant d'humanité, il n'en fait jamais trop. Contrairement à ce qu'Eric Besson a laissé penser en ouvrant la polémique, le propos du film n'est ni didactique ni politique. Il y est surtout question des fissures de l'humain - pour reprendre les termes de Vincent Lesage dont j'ai lu la critique ici - par lesquelles on se reconnait tous.
J'ai reconnu dans la tentative désespérée de Simon pour reconquérir sa femme, la quête où je n'en finis pas de me perdre, dans ses mains posées sur elle mes caresses avortées. Dans Bilal et la fougue amoureuse qui lui fait concevoir les projets les plus fous, je revoyais Ali - même regard, même jeunesse pure, effacée mais impériale - quand il me montrait, sortie de son portefeuille, la photo de la fille qu'il aimait. Dans cette relation de Simon à Bilal, la dette que je
règle à perpétuité. Dans ce crawl hasardeux où se débat Bilal, mes premiers mouvements dans les bassins de Budapest, même si moi je n'y courais alors qu'après mon propre corps.
Dans cette bague de valeur, où confluent deux histoires d'amour, mais qui ne peut en accueillir qu'une, je l'ai vu lui, le centre du centre, mon joyau, le visage traversé du crâne au menton par une rue de la Cité. Alors oui j'ai pleuré.
"(...)j’aimerais bien qu’on puisse pisser aussi, nous, sur leur mur, comme leurs chiens, et montrer nos canines, et boire le vin qu’il y avait dans les bouteilles avant qu’elles ne tessonnent, je voudrais bien qu’on récupère les grilles pour faire un barbecue, les maîtres en uniforme pour qu’on les déshabille et qu’on s’en fasse des copains, puis qu’on se tape un peu dessus, comme ça, avec des mots, que le ton monte, qu’on se manifeste, qu’on s’engueule, qu’on défile, qu’on montre les poings, les banderoles, qu’on s’enchaîne, qu’on se disperse puis qu’on se regroupe, j’aimerais bien, moi, qu’on revienne en force, qu’on ne laisse pas tomber, qu’on tienne bon, qu’on fasse le pied de grue, qu’on soit tous au pied du mur, j’aimerais bien, oui
que ce ne soient que de mots
que derrière le mot barbelé il n’y ait pas vraiment des types qui ont traversé la moitié de l’Europe en camion que derrière le mot Europe il n’y ait pas le mot frontière ni le mot forteresse
ni tous les autres mots qui sentent le renfermé
sécurité, papiers, contrôle, permis, ordre public
j’aimerais bien moi(...)"
C'est mon ami Manu - parce qu'il s'y connaît dans la fleur de peau - qui publie un texte magnifique de Nicolas Ancion d'où sont tirées ces lignes. Tu ne seras pas déçu d'y aller.
08:45 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : amour, immigration, vincent lindon, welcome, eric besson
05 décembre 2008
la directive de la honte suspendue à la présidence française

La CIMADE a lancé hier un appel urgent, qui concerne l'adoption prévue, la semaine prochaine, par le Conseil européen, de la directive de la honte.
Tu te souviens, c'est cette mesure, approuvée le 18 juin dernier par le Parlement européen, prévoyant l'enfermement de migrants non communautaires pour une durée possible de 18 mois, autorisant l'expulsion d'enfants, qui plus est hors de leur territoire d'origine, instituant une interdiction du territoire européen de 5 ans.
Cette directive porte gravement atteinte aux libertés publiques et fait de l'enfermement un mode de gestion courant des populations migrantes. Il y eut de nombreuses mobilisations pour faire échec à ce projet, je t'en ai souvent parlé dans ces pages, mais les parlementaires européens sont restés sourds aux appels humanitaires.
Il reste une étape. Elle se joue alors que l'Union européenne est sous présidence française. Il nous faut donc agir. Voici le texte de la CIMADE :
Nous venons d'apprendre incidemment que la directive retour - la directive de la honte sur la rétention et l'expulsion des sans-papiers en Europe - est proposée à l'adoption formelle du Conseil des ministres de l'Union européenne lors d'une prochaine réunion le 8 ou le 9 décembre.
Cette procédure, en catimini, ne serait plus qu'une simple «formalité».
L'adoption serait prévue :
- soit lors du Conseil des ministres «environnement» présidé par M. Borloo. Etrange conception de l'écologie que d'y inclure l'expulsion des sans-papiers !
- soit lors du Conseil des ministres «transports» présidé par M. Bussereau. Démonstration de la volonté de développer les expulsions collectives par charters ?
- soit lors du Conseil des ministres «affaires générales» présidé par M. Kouchner. Les Etats partenaires de l'Union européenne, en Afrique comme en Amérique latine apprécieront.
Nous vous demandons à tous de vous mobiliser en urgence pour interpeller vos élus et gouvernements respectifs afin que la Présidence française de l'Union européenne renonce à ce projet d'adoption (report de l'ordre du jour et abandon du projet de directive).
MERCI de diffuser en urgence ce message et le communiqué ci-dessous à tous vos réseaux !
> Communiqué de presse
Les initiateurs de la campagne contre la directive de la honte (Anafé, APDHA, Arci, ATFM, La Cimade, Gisti, IPAM, LDH-Belgique, Migreurop, Statewatch)
00:05 Publié dans eaux bouillantes | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : union européenne, présidence française, directive retour, directive de la honte, immigration
30 octobre 2008
dans l'ignorance des peaux

Du tréfonds de sa nuit, un sourire jaillit, et il me dit "c'est grâce à toi". J'y lis sa tendresse. Une tendresse retenue pour ne pas nous fragiliser, mais non tue et c'est déjà immense.
Nous sommes donc amis désormais. Il a en lui toujours beaucoup de détresse et d'inquiétude. Le dos, le chômage, les échéances préfectorales, les insomnies... son monde est fait d'angoisses.
Je le vois souvent. Nous parlons. Nous marchons. Nous luttons contre le repli. Nous recherchons des pistes où postuler. Nous redessinons des envies, des possibles... Il me sollicite, je le vois se redresser peu à peu. Nous sommes amis, quoi.
Et retrouver ce chemin n'a rien eu d'évident. Il a d'abord fallu que la paix me revienne, puis qu'il accepte d'y croire.
Je voudrais que ce soit solide. Alors je me mens, je me laisse croire que je n'escompte plus secrètement une douce pression de sa main dans la mienne, la caresse de deux doigts sur la joue, la simple pesanteur de sa main sur mon épaule, juste un geste, quelques secondes de tendresse explicite.
Au plus profond de moi je sais que vibre cette supplique : quitte à vivre en amis, au moins que ce soit de l'amour ! Alors sur du sable, sur son sourire passager suivi d'un "c'est grâce à toi", je m'efforce de supposer de l'amour.
J'accepte que mon amour soit sans autre retour. Sans contact, sans toucher, sans souffle, sans miroir et sans espoir. Un amour dans l'ignorance des peaux. Comme il y a vingt-cinq ans avec Menem, ou vingt-trois avec Ali, ou vingt avec Laurent. Je le tais pour lui laisser de l'espace. J'accepte d'être l'ami fidèle et loyal pour lui permettre de durer.
J'accepte que son sourire soit mon orgasme.
Eternel amant platonique, telle est peut-être ma destinée. Pour le reste, j'ai une main, et parfois des instants volés derrière une cloison dans un vestiaire de piscine.
Cette attente vaine et frustrée, je la connais par coeur. Elle est ma vieille compagne. Mais elle n'est rien au fond, au regard de sa nuit qui chaque fois revient l'envelopper.
Alors je lui tends la main dans l'espoir qu'il en sorte à nouveau, en souhaitant ardemment ne plus m'y perdre moi-même.
00:06 Publié dans eaux douces et autres amants | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : amour, amour platonique, amitié, chômage, immigration, saiichi
25 octobre 2008
origines contrôlées et identités partagées

Tu connais forcément les frères Amokrane, Mustapha et Hakim : ce sont des anciens du groupe Zebda. On leur doit notamment, avec Magyd Cherfi, le fameux Motiver, et Tomber la chemise qui colora l'été 99 de danse et de sueur.
Zebda n'est plus. Pour l'instant. Mais ces deux frères-là sont restés soudés, et continuent à faire leur petit bonhomme de chemin.
Le projet sur lequel ils sont engagés, depuis maintenant un an, s'appelle Origines contrôlées. Avec leur talent et leur énergie, entourés de musiciens-magiciens (notamment Rachid, leur flûtiste-luthiste), ils remettent au goût du jour des chants de l'immigration maghrébine en France. Des chansons écrites tout au long du XXème siècle, qui parlent de la rigueur de l'exil, des espoirs de retour, du racisme, du rejet de l'intégrisme, qui se moquent gentiment des discours intégrationnistes des politiques de chez nous, sur des rythmes et des mélodies arabes, berbères, kabyles, pleines d'entrain.
Jeudi soir, Pantin les accueillait dans le cadre du festival Villes des musiques du monde, organisé par le Département de la Seine-Saint-Denis jusqu'au 23 novembre.
Il y avait Yo, ses yeux coralliens, sa nuque d'ivoire, et ses cheveux en champ de blé. Il y avait son amant d'éternité, au grand sourire-soleil. Il
y avait deux ou trois générations rassemblées. Il y avait ces appels à la solidarité pour les sans-papier, "parce qu'on a tous le droit de croire en des jours meilleurs". Il y avait cette ambiance de folie, cette joie des jeunes et des moins jeunes de redécouvrir, adaptés par ceux-là, des airs mille fois entendus dans leur petite enfance, qui accompagnaient les grands voyages en voiture l'été pour aller au bled. Il y avait ce profil de sphinx, solitaire, qui longtemps happa mon regard, la pommette saillante, l'oeil enjoué, campé sur des jambes athlétiques à dévorer, avec cette bouche et ce menton qui reprenaient en choeur tout ce qui se passait sur scène et un front si évidemment kabyle.
Il y avait cette fierté d'entendre ce patrimoine remis à neuf, restitué dans son époque, apte à être transmis encore, à connaître une nouvelle vie parce qu'il parle d'identité mieux que n'importe quel discours sur un malheureux hymne sifflé dans un stade.
J'étais en fin de convalescence, il était tard, mais ce fut une merveilleuse soirée
L'an dernier, les frères Amokrane parlaient de leur projet à l'Humanité. Et moi, je dédie ce billet à mes chers amis lecteurs de Toulouse, parce que je sais qu'ils voient aussi le merveilleux dans la dignité. Et parce que comme tous les projets des frères Amokrane, Origines contrôlées est né à Toulouse. La preuve en six minutes chrono :
00:05 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : les frères amokrane, zebda, immigration, chanson française, origines contrôlées, sans-papier
16 octobre 2008
la petite révolution des sifflets

La Marseillaise a donc été sifflée. Dans un stade.
C'était déjà arrivé en octobre 2001, pour un France-Algérie qui devait être d'anthologie mais qui ne se sera jamais terminé.
J'avais été dans le stade ce jour-là, sans percevoir immédiatement la résonance qu'aurait cette histoire.
Pendant des mois et des mois, jusqu'à l'élection présidentielle, la droite allait hurler à la honte nationale.
La honte ? C'est surtout sur le visage des séniors de banlieue, que je la lisais dans les jours qui suivirent, chez ces pères, ces mères de la première génération. Pas cette honte feinte, exprimée par des politiques en quête d'émotions populistes. Mais une honte profonde, nourrie de misère et de dignité comme les quartiers en regorgent, une honte qui disait l'impuissance, et qui conduisait même certains de ces hommes et ces femmes d'exil à s'en remettre à Sarkozy, à sa clique.
Parce que quand on se sent impuissant, on se berce de l'illusion que l'autorité et la répression peuvent remettre des jeunes sans espoir et sans avenir dans le droit chemin.
Sept ans plus tard, Sarkozy, ça tombe bien, tient les rênes de la nation, après avoir tenu cinq ans ceux de l'ordre public. Et l'hymne national est encore sifflé.
C'était pourtant si simple, à les entendre alors...
Fillon déclarait hier matin qu'il aurait fallu annuler la rencontre, qu'il ne faudra plus jamais accueillir au stade de France de matchs avec des pays du Maghreb. C'est un gag, ai-je pensé ? Mais qui est-il, ce petit baron ? Imagine-t-il un seul instant, quand il parle, ce qu'il aurait fait des 80.000 spectateurs, la plupart jeunes de ces banlieues, après avoir proclamé l'annulation du match ? Mais ce n'était pas une gaffe : Sarkozy lui a emboîté le pas, ses ministres Bachelot et Laporte à sa suite, ainsi que la machine médiatique - je te recommande un excellent article, là - et a proclamé que désormais, tout match sera interrompu quand l'hymne national aura été sifflé !
Jusqu'où iront-ils dans l'absurdité et le mépris ? C'est quoi, un hymne sifflé, ça commence où : quand un supporter siffle ? Dix ? Cent ? dix mille ? Et pourquoi infliger la punition aux soixante mille autres ? Et aux millions de téléspectateurs ?
Et le stade, quelqu'un s'est demandé comment évacuer un stade en colère ? Et pour les compétitions qui entrent dans le calendrier officiel d'une compétition ? C'est l'empereur, en quittant l'arène, qui signifiera quelle équipe est gagnante ? J'ai vraiment cru rêver toute la journée, suspendu à mon transistor, à entendre de telles débilités !
Mais sur le fond ? Ces sifflets, quand-même... Eh ! bien, je vais te dire, je ne suis pas sûr que ces sifflets soient un problème. Bien sûr selon l'idée que l'on se fait d'un hymne, selon qu'on a connu la guerre, l'occupation, ce symbole peut avoir valeur d'intouchable. Et quand on a le goût du sport, la notion de respect à l'adversaire peut, doit être une règle essentielle, indépassable...
Mais pour ces jeunes d'octobre 2008, comme pour ceux d'octobre 2001, siffler n'est-il pas surtout une manière de s'affirmer ? Dans un stade, tout est interdit, et tout est contrôlable. On n'y introduit pas d'arme, pas d'objet contondant, pas de bouffe ni de boisson, pas d'opinel. Même un cure-dent se ferait repérer. On n'y introduit plus de banderole. A l'entrée du stade, des men in blacks fouillent tout, aucun sac ne rentre sans avoir été ouvert et vérifié. On s'assure même que tu n'es pas sur une liste de "personnes interdites de stade". Et c'est très bien comme ça, les hooligans, on en a soupé ! Mais les sifflets, comment interdire des sifflets d'entrer dans un stade ? En coupant des langues ?
Bien sûr, on peut disserter sur l'incivisme, mais va plutôt jeter un œil sur le blog d'Anydris pour voir quelle gueule il a, l'incivisme, le vrai, la violence qu'il recouvre, la peur qu'il entretient. Ou bien interrogeons nous sur l'incivisme des exilés fiscaux, des patrons qui délocalisent, des banquiers qui s'offrent des parachutes dorés... Mais là, franchement, si on n'est pas dans un registre bon-enfant, on est simplement au cirque !
Tu as des jeunes, toujours humiliés, toujours discriminés, toujours stigmatisés, qui ont un pays mais qui portent en eux sans l'avoir jamais
choisi deux identités qui les laissent l'une et l'autre en souffrance, qui ont l'opportunité de se retrouver tous ensemble dans une teuf géante, dans un événement qu'ils vivent comme le leur, par un simple souffle entre la langue et le palais ils ont la possibilité de manifester, de se faire entendre, d'affirmer, de s'affirmer... Mais bien-sûr qu'ils la saisissent.
D'où donc pourraient-ils avoir cette docilité béate, idiote, de rester dans le rang ? Par respect de quoi, de qui ? Gardez la tête froide, messieurs ! Vous aviez mieux à faire à quelques heures d'un sommet européen que l'on disait décisif pour remettre l'économie du monde sur ses rails...
Des fois, c'est con que le ridicule ne tue pas !
07:20 Publié dans eaux bouillantes | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : sport, discriminations, sport et politique, immigration, la marseillaise
07 octobre 2008
Un nouveau marché : les droits des étrangers

Est-ce pour faire face à la crise financière ? Toujours est-il que le gouvernement prépare une réforme : ouvrir le marché aux "personnes en instance". Désormais, l'assistance aux personnes étrangères retenues dans un centre de rétention sera soumis à la "concurrence libre et non faussée", dans le cadre d'un marché public, avec appel d'offres et tout le toutim.
Est-ce le début de la transposition de la Directive de la honte, votée par le Parlement européen le 18 juin dernier ?
Alors qu'aujourd'hui, les centres de rétention sont accessibles aux associations spécialisées dans le droit des étrangers, apportent à ces derniers une assistance juridique individuelle, et effectuent parallèlement un travail de veille sur les conditions de vie dans ces centres, désormais, ce sont des opérateurs privés qui seront invités à y intervenir, avec obligation de confidentialité, tant qu'à faire, histoire d'éviter les fuites.
C'est en tout cas l'objet d'un projet de loi, révélé par des associations comme la CIMADE qui ont lancé ici une pétition pour que le sort des étrangers ne soit pas livré au privé :
Les droits des étrangers ne peuvent se réduire à un marché!
Pour le retrait de la réforme ministérielle qui modifie les conditions d'intervention de la société civile dans les centres de rétention administrative!
Nous signataires, à la suite de nombreuses associations, exprimons notre préoccupation concernant le contenu du décret du 22 août 2008 et de l’appel d’offres consécutif qui modifient les conditions d’intervention dans les centres de rétention administrative (CRA) quant à l’a et l’aide à l'exercice des droits des étrangers.
La mission telle qu’exercée jusqu’à ce jour par la Cimade auprès des étrangers retenus dans les CRA afin « de les informer et de les aider à exercer leurs droits » sera remise en cause par ces nouvelles dispositions :
- la réforme dénature la mission car l’assistance à l’exercice effectif des droits des personnes retenues est désormais réduite à une seule mission d’information ;
- l’émiettement de cette mission contrarie toute observation, analyse et réaction d’ensemble sur la situation prévalant dans les centres de rétention. Il entrainerait, outre une inégalité de traitement, une réduction de la qualité de l'aide apportée aux étrangers ;
- l’ouverture de cette mission par voie d’appel d’offres de marchés publics à des opérateurs autres que les associations spécialisées menace l’exercice des droits fondamentaux des personnes retenues ;
- l’exigence de neutralité, de discrétion et de confidentialité revient à entraver toute parole publique de témoignage et d’alerte sur certaines situations contraires au respect des droits fondamentaux.
Cette volonté d’entraver l’action de la société civile est d’autant plus inquiétante qu’elle intervient dans un contexte marqué par une politique du chiffre en matière d’éloignement des étrangers et les menaces contenues dans la directive retour adoptée par le Parlement européen.
Nous, signataires, considérons que, telle qu’elle est envisagée, la réforme des conditions d’intervention en rétention n’est pas acceptable.
Nous exigeons du gouvernement de renoncer à sa réforme.
Nous demandons au gouvernement d''engager une concertation avec l’ensemble des organisations qui dans notre pays sont attachées au respect des droits des étrangers.
14:11 Publié dans eaux bouillantes | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : discrimination, centre de rétention, hortefeux, immigration
27 septembre 2008
zone d'attente pour personnes en instance
Il y a peu de temps, ma blogpote Fiso demandait à ses lecteurs et lectrices quel était leur musée préféré. Je ne crois pas que ce soit ma préférence, mais mon dernier musée "découvert" est la Cité de l'Immigration, qui se trouve Porte dorée, à Paris. J'y étais ce jeudi.
Au vrai, je ne m'attendais trop à rien. Un musée sur l'immigration, ouvert en pleine période de chasse aux étrangers, sur le site de l' Exposition coloniale de 1931... mais boudé lors de son inauguration par les membres du gouvernement... Politiquement correct, carrément hypocrite, ou plutôt rebèle et à contre-courant, audio-guide sur la tête, j'étais prêt à tout.
Bon évidemment, on sent que la sémantique a fait l'objet d'une attention pointilleuse, surtout si les sujets relevaient d'une actualité un peu brûlante, surtout dans les salles permanentes. Ainsi, quand sont évoqués les centres de rétention pour étrangers, ces camps où s'entassent à proximité des aéroports des sans-papier non-expulsables en raison de la situation de leurs enfants ou de l'imminence d'une décision de justice, ainsi que les déboutés du droit d'asile, on y parle plutôt de "zone d'attente pour personnes en instance" - le terme administratif officiel, je présume...
Mais dans l'ensemble, j'ai trouvé que l'immigration était traitée de façon objective, à la fois dans ce qu'elle représente de richesse culturelle pour un pays, mais aussi à travers la simple humanité de chaque parcours de vie qui la constitue. Elle est dense de témoignages. Il y manque peut-être d'y approfondir les considérations sur le développement du monde, les contextes locaux des pays d'origine et les raisons qui fondent les vagues migratoires.
L'exposition temporaire "1931, les étrangers au temps de l'Exposition coloniale" est particulièrement réussie (elle est prolongée jusqu'au 5 octobre). Elle n'aborde pas tellement la question de la représentation de l'indigène dans l'imaginaire de l'époque, ni même l'Exposition coloniale en elle-même, mais plutôt la condition des étrangers vivant en France à cette époque.
On y découvre que si les ouvriers étrangers - les mineurs en particulier - étaient particulièrement prisés en raison de leur docilité et de leur faible coût dans le premier tiers du XXème siècle, ils furent, au déclenchement de la crise économique de 1929, la cible de rudes campagnes qui en appelaient à leur licenciement pour laisser le travail aux Français. On y voit même qu'une loi fut votée en ce sens par les parlementaires de toute couleur politique, à l'exception des communistes... La France tenait déjà ses bouc-émissaire et se dotait de dispositifs règlementaires, tels les "aides au retour" ou les expulsions par "wagons spéciaux" au prétexte de délits insignifiants, qui montrent que Hortefeux et compagnie n'ont décidément rien inventé.
Ainsi, on se pressait dans les allées de l'Exposition, en famille, les week-ends, sur le site qui allait devenir le zoo de Vincennes, où avaient été rassemblés des spécimens de tisserands indochinois, de vanniers sénégalais, de chasseurs amazoniens. On s'ouvrait à l'exotisme du monde, on se glorifiait de la puissance de la France, et en même temps, on chassait l'étranger venu prendre l'emploi des Français. A l'époque, l'étranger n'était ni africain ni maghrébin, mais plutôt polonais ou italien. Huit ans plus tard, la France basculerait dans le fascisme et collaborerait avec l'occupant nazi.
Dans la dernière salle de l'exposition, qui retrace à grands coups de dates un peu toute l'histoire du rapport de notre pays aux étrangers de 1931 à aujourd'hui, au milieu de grandes bâches tendues où sont évoquées y compris l'occupation de l'Eglise Saint-Bernard en 1996, les manifestations anti-Le Pen de 2002 ou la création d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale en 2007, trône... une cocotte minute !
09:19 Publié dans eaux bouillantes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : racisme, fascisme, immigration, sans papier, musée, hortefeux
30 juin 2008
l'autre Europe

Il y a une autre Europe. Rassemblée, comme la première, plus largement encore que la première puisqu'y siègent 47 États membres dont la Russie et la Turquie, mais dépourvue de pouvoirs légaux, donc libre d'exprimer une éthique, des références, et des valeurs. L'institution qui la représente, c'est le Conseil de l'Europe. Il vient mercredi dernier d'adopter des recommandations qui prennent le contre-pied de la Directive sur l'immigration, dite Directive Retour.
Il y a deux choses étonnantes dans cette information.
D'abord, les promoteurs de cette Directive de la honte se prévalaient justement d'avoir intégré les normes recommandées par le Conseil de l'Europe. Ça fait toujours bien de se réclamer du Conseil de l'Europe, ça fait consensuel, c'est dire le poids moral de cette institution... C'était pour eux la meilleure preuve que la Directive respectait pleinement les droits humains. L'alibi tombe à l'eau : les deux recommandations adoptées par le Conseil de l'Europe visent, l'une à "faciliter, autant que faire se peut, la régularisation et le droit au travail des immigrés", l'autre à "reconnaître le droit de vote comme un levier pour l'intégration". Durant les débats, la Directive européenne fut qualifiée par certains parlementaires, y compris par un membre portugais du parti populaire européen, d'"abominable et irresponsable", et "visant à promouvoir l'idée d'une forteresse européenne destinée à nous protéger des crève-la-faim".
La deuxième, c'est que cette information que l'on trouvait dès vendredi dans la presse espagnole, n'était encore dimanche disponible sur le site d'aucun média français...
00:09 Publié dans eaux bouillantes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : europe, union européenne, directive retour, immigration, medias, directive de la honte, conseil de l'europe








