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22 décembre 2010

avoir vaincu

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"Songez qu'on n'arrête jamais de se battre et
qu'avoir vaincu n'est trois fois rien"
Aragon

J'étais sans doute en proie à une langoureuse carence amoureuse, lorsque je créais mon blog, il y a un peu plus de trois ans. A défaut de la combler, je cherchais à la compenser, et il n'est pas si étonnant que très vite, l'amour vint y trouver une place. Une place d'abord éthérée, diffuse, cachée derrière des caresses et des rendez-vous dérobés, puis claquante, cinglante au moment de la rupture, où un inconsolable chagrin vint s'installer. Une place occupée depuis par l'impatiente reconquête d'une amitié faussement amoureuse, plutôt d'une fausse amitié amoureuse, où je me mens, me perds et m'avilie.

Il jouait du violoncelle, et cela suffisait à mon admiration. Il venait de recevoir une menace d'expulsion du territoire, au motif d'une baisse de salaire de 50 euros par mois, et cela suffisait à ma révolte. Il était pétri d'angoisses, comme un oiseau recroquevillé et impuissant, pris dans le mazout de la politique Besson-Hortefeux, et cela suffisait à éveiller en moi tout le maternement dont j'étais capable, sans doute ma seule marque de puissance, et ma seule façon d'aimer.

C'était il y a quasiment trois ans, ce blog venait de naître, et déjà tu partageais cette histoire d'un regard solidaire. D'autres histoires, pareillement révoltantes, égrénaient l'actualité et mon blog, des couples séparés sur lesquels des préfets jetaient l'opprobre, le discrédit et la suspicion, sans doute pour faire du chiffre, marquer les esprits, et au passage empocher plusieurs dizaines de milliers d'euros en prime de résultat. Corruption moderne. Corruption d'Etat.

Tu participais à ce combat, tu envoyais des lettres de soutien, mon blog racontait les procédures que nous avions engagées et les rendez-vous en préfecture, relayait les alertes diffusées par les Amoureux au ban public, te donnait le lien vers des pétitions. RESF dénonçait les rafles de gamins avec leurs parents, parfois à la sortie même des écoles.

Ce blog vivait d'amour et de révolte. Au début de l'été 2008, il gagnait la bataille de la régularisation mais perdait, trop frivole et désinvolte peut-être, celle de l'amour.

cello player.JPGIl lui fallut des mois, il me fallut des mois pour refaire surface. Mais surnageant enfin au printemps 2009, je tentais, patient, de recoller des morceaux, d'inscrire notre épave à peine restaurée dans la durée, et lui sa situation administrative. Il fallait au violoncelle quitter l'univers des sonates pour gagner celui des symphonies. S'installer dans la fosse d'orchestre sans plus être menacé à chaque entracte de quitter la scène. La demande de carte de résident ne fut pas une sinécure. Il a fallu monter le dossier, bâtir un argumentaire, mobiliser, à commencer par des élus locaux, puis des parlementaires, mettre en avant les incidents administratifs pour légitimer le droit à la sécurité administrative. Lui dut retrouver un emploi, s'acharner à obtenir un CDI, serrer parfois des dents pour y rester et donner des gages de stabilité.

Pendant dix huit mois, les réponses furent incertaines. Les rendez-vous en préfecture se rapprochaient, de trois mois en trois mois. D'un récépissé à l'autre, l'angoisse renaissait et une fois, il y a un peu plus d'un an, la déception suprême fut même au rendez-vous. Nous reverrons tout cela à votre prochaine demande de renouvellement...

Il a donc fallu rebondir, retrouver l'énergie, ramasser les tessons épars de la confiance.

Les Amoureux au ban public ont lancé moins d'alertes, tout au long de l'année écoulée. Mon blog n'en a plus relayé aucune. Est-ce donc que la tension s'était adoucie sur le front des expulsions ? Est-ce que la politique vis-à-vis des Roms avait suffit à marquer les esprits, et à faire du chiffre, ou est-ce que l'injustice et l'inhumanité s'étaient juste encore banalisées ?

A défaut d'amour ou de désir, à défaut de manque, le besoin le liait toujours à moi. Et nous avons pendant toute cette année encore cheminé ensemble selon un délicat crescendo, riche, dense, immensément fourni en musiques et donc en découvertes. Avec parfois des fracas pour me remettre à distance, et parfois des espaces de tendresse, de douceur et même... d'un peu de plaisir.

Hier, sur le parvis de Notre-Dame, le ciel était clément. A la sortie du parking souterrain, côté crypte, un jeune homme asiatique enlaçait par le dos sa jeune compagne, et embrassait sa chevelure ambrée tandisqu'un appareil photo immortalisait leur sourire amoureux sur fond de Cathédrale. Quelques minutes plus tard, de l'autre côté de la rue de la Cité, dans un bureau de la Préfecture, une fonctionnaire malicieuse, après avoir réclamé tous les papiers dont son dossier avait besoin, a fini par dire "oui".

Oui, vous aurez votre titre de résident, pour dix ans, j'ai reçu des instructions pour mettre votre carte en fabrication. Signez ici, sans toucher les bordures vertes !

Le mois prochain, trois ans presque jour pour jour après avoir reçu le coup de semonce qui l'enjoignait au bannissement, le violoncelle, mon violoncelle aux yeux noisettes va donc recevoir le sésame qui l'autorisera enfin à prendre pied ici autrement qu'en mal-propre, dans une sérénité nouvelle, mais dans un enthousiasme, hélas, bien amoché.

Y a-t-il jamais eu de l'amour ? Il n'y a plus chez lui de désir depuis longtemps, plus de manque, non plus. Il n'y aura bientôt plus de besoin. Tout pourrait donc s'arrêter là. Maintenant. A cette minute même où je t'écris. Sans plus de culpabilité aucune.

Ou alors - qui sait si j'aurais cette nouvelle patience ? - il y aura un projet, une envie malgré tout, juste une idée pourquoi pas, pour nous garder proches, encore un peu, l'un de l'autre ?

Les Amoureux au ban public sont exsangues, ils ont besoin d'argent pour poursuivre leur veille salutaire. Pour payer juste un salaire. Ils lancent ici un appel aux dons : va donc y faire un tour, tu peux les aider. Et encore, aux dépens de l'Etat car les donnations sont déductibles des impôts à 66%, et c'est de l'argent mieux placé que la prime des préfets et des recteurs !

Mais surtout, crois-moi, parce que c'est encore dans le combat pour la justice que l'amour trouve son meilleur terreau.

20 septembre 2010

et maintenant, voilà l'ethno-délinquance...

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La presse fait grand bruit des travaux d'un chercheur au CNRS, Hugues Lagrange, qui ont même eu droit la semaine dernière aux honneurs du 20h de France 2 - où on sait bien toute la place qui est habituellement faite aux recherches en sciences humaines ! Il faut dire que lesdits travaux, sans doute fort respectables, sont consacrés aux facteurs ethno-culturels de la délinquance. Terrain glissant par excellence, mais petit lait pour certains dans le contexte sécuritaire à haute ethno-valeur ajoutée actuel.

Ne tournons pas autour du pot, je n'ai pas lu Le Déni des cultures qui rend compte de ces thèses (Paris, Seuil, septembre 2010, 350 pages), et la publicité qui y est faite ne me donne pas envie d'y goûter. La page Wikipedia d'Hugues Lagrange, décidément très à jour, explique que cet ouvrage "part du constat statistique qu'il y a, parmi les mis en cause dans les procès-verbaux de police judiciaire (antérieurement à toute décision judiciaire, précisons-le), une surreprésentation de jeunes personnes la20haine.jpgissues de l'Afrique sub-sahélienne, pour ensuite chercher les causes de ce phénomène". En plus de l'influence de l'origine sociale, il estimerait que "des différences culturelles expliquent cette situation". Selon lui, "les familles de ces jeunes mis en cause sont en difficulté financière, sans formation et avec une appréhension très limitée de la culture du pays d'accueil, ce qui affecte les jeunes à travers leur socialisation familiale".

On apprend sur Wikipedia que les travaux de Lagrange sont contestés, notamment par le chercheur Laurent Mucchielli, qui réfute tout biais culturel à l'origine des problèmes d'intégration et estime par ailleurs que Lagrange fait fi des autres facteurs (économiques, sociaux, problèmes familiaux) de la délinquance.

Sur le sujet, je préfère te recommander la lecture du socio-linguiste - par ailleurs ethno-psychiatre - Ismaël Sory Maïga. Il a beaucoup travaillé sur les migrants. Lui aussi vient de publier un ouvrage - avec la contribution d'autres grands chercheurs ouest-africains : Djoliba, le grand fleuve Niger (Paris, La Dispute, juin 2010, 208 pages). Bizarrement, il n'a fait ni le 20h de France 2, ni même les matinales de France-Inter. Il nous dit pourtant des choses fortes sur l'imaginaire des migrants, sur celui des enfants de la deuxième génération, sur ce qui fonde les représentations et les comportements, sur la construction des identités.

En creux, il dit aussi des choses sur la responsabilité des institutions d'accueil, en premier lieu des structures d'État. J'y ai notamment découvert combien les hommes de l'Afrique sub-sahélienne, en particulier dans le bassin du fleuve Niger, concevaient depuis toujours la migration comme un rite initiatique, qui se voulait d'abord source d'enrichissement immatériel. Que la migration portait en elle l'obligation du retour, et s'adossait à des attentes de la part de la famille d'origine, jamais d'abord pécunières : le migrant se doit de revenir avec des connaissances nouvelles, et la preuve de cette acquisition, c'est la maîtrise de la langue du pays de transit, et souvent une épouse. Pendant des siècles, l'Europe n'était pas dans la sphère des mouvements migratoires, et les échanges fonctionnaient, assuraient la stabilité et le développement de ces communautés.

C'est le colonialisme, puis le capitalisme productiviste qui, pour satisfaire leurs besoins en main d'œuvre bon marché, ont fait venir par wagons entiers - par les bateaux de l'im-portation, histoire de ne pas dire les trains de la traîte moderne - des Maliens en France, principalement de jeunes hommes solides et célibataires. Et qui, de peur qu'ils ne s'installent, ont veillé à ce qu'ils ne s'intègrent pas, et par ce fait, sans-même s'en rendre compte, ont rendu le retour impossible.

la_haine_1994_reference.jpgS'est-on jamais intéressé à l'historie de ces hommes ? A leurs cultures ? Mieux, au patrimoine des représentations par lesquelles ils visualisent leur place dans le monde et fondent leur rapport au cosmos ? La société française a-t-elle fait l'effort de chercher à rencontrer cet autre, ou s'est-il contenté, pour le meilleur et pour le pire, dans l'exploitation comme dans l'action syndicale, de l'enjoindre de se fondre dans la société supérieure où il vivait ?

Et si ce dont on parlait n'était que l'histoire d'une rencontre qui n'avait jamais eu lieu ?

Puis d'enfants pris dans l'étau, entre un groupe qui les rejetait et un autre qui ne les reliait plus à rien ?

Prendra-ton un jour le temps de cette interrogation-là, pour non-seulement apporter des réponses éducatives, sociales et solidaires, comme Lagrange a l'air de le préconiser, mais aussi pour reconnaître cet autre dans ce qu'il est, dans la singularité de son histoire, et lui offrir des espaces où laisser s'épanouir cette reconnaissance ? S'offrira-t-on un jour le luxe de cette rencontre, de la rencontre avec cet imaginaire qui nous dépasse en acceptant qu'il puisse être plus riche que le nôtre ?

Pour permettre simplement à ces jeunes d'être beaux quelques fois dans notre regard, et non de se voir toujours pestiférés - fut-ce au travers des statistiques scientifiques ?

04 septembre 2010

manifestons avec Flaubert !

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J'ai reçu hier en fin d'après-midi un mail que ma messagerie (non mais de quoi elle se mêle, celle-là, des fois : elle s'est inscrite au fan club d'Eric Besson, ou quoi ?) avait fort mal à propos classé dans le dossier des messages indésirables. C'est pourtant le courriel le plus opportun que j'aie reçu ces derniers temps. Il m'est envoyé par un lecteur : Olivier, seule chose que je connaisse de lui, en dehors de ce qu'il livre en commentaires, avec grande parcimonie.

Je ne résiste évidemment pas au plaisir de te restituer cet extrait de Flaubert, vieux de 143 ans, mais qui illustre à merveille les raisons pour lesquelles je suis en manifestation dans les rues de Paris cet après-midi :

« (…) Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. — Voilà la troisième fois que j’en vois — Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la Haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sous — Et j’ai entendu de jolis mots à la Prud’homme. BohemiensXIX.jpgCette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine que l’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète— Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère — Il est vrai que beaucoup de choses m’exaspèrent. 

Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton. (…) »

Gustave Flaubert, lettre à George Sand, 12 juin 1867 (Correspondance, la Pléiade tome 5, pp. 653-654)

05 juin 2010

mutinerie à l'Opéra Bastille

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M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Qui chante au fond de moi au bruit de l'océan

Ils sont une armée de galériens, mal famés pour la plupart, gueules de métèque, embarqués pour la survie dans un univers impitoyable. Peu importe le pavillon qu'ils servent, ils le servent. Certains depuis longtemps. D'autres, arrachés au Droits de l'homme pour rejoindre le combat, enrôlés de force à bord de l'Indomptable. Un parcours prémonitoire. Un choeur d'hommes en révolte, un choeur d'hommes en désir. Un monde aux tensions sourdes. C'est ainsi que l'Opéra-Bastille devint bataille navale. Avec Billy Budd, le Potemkine de Britten.

M'en voudrez-vous beaucoup si la révolte gronde
Dans ce nom que je dis au vent des quatre vents

Billy Budd. L'un de ceux-là se distingue. Brave et beau, fort et généreux, il est admiré de ses pairs autant que de ses supérieurs. Le capitaine du navire le prend sous son aile, tandis que son maître d'arme, John Claggart, le prend en grippe, jaloux de son aura, et ne se pardonnant pas d'être par sa faute livré au trouble et aux inclinaisons.

Ma mémoire chante en sourdine

Les conditions à bord sont dures, l'assaut se fait attendre. Nous sommes en 1897. L'esquive de la flottille française se joue de la patience des hommes. Et la brume. Et puis la Navy de sa Majesté a essuyé des mutineries et a besoin d'exemples.

Ils étaient des marins, ils étaient des guerriers
Et le cœur d'un marin au grand vent se burine

Claggart harcèle le gabier de misaine, l'espionne, le provoque, le manipule. Il veut convaincre le capitaine Edward Fairfax Vere que Billy complote. Las, les éphèbes qu'il lui envoie ne parviennent à soudoyer le vaillant guerrier. Corps et coeur incorruptibles, rien ne résiste au charme puissant du matelot. Sauf une chose, une petite chose qu'il porte en lui, invisible, son talon d'Achile : l'émotion le désarme. Au moment où, injustement mis en cause par Claggart, il a le plus besoin de son charisme pour dire sa vérité, il devient bègue. Impuissant. Comme arrêté pour lever la misaine par un mât trop court. Il sort alors de lui et frappe à mort son tortionnaire. Seul moyen d'expression encore à sa portée.

Le commandant Vere, convaincu malgré tout de la loyauté de Billy, n'a plus d'autre choix que de le laisser condamner à mort par une cour martiale.

Le crime se prépare et la mer est profonde
Que face aux révoltés montent les fusiliers

L'opéra se termine comme il avait commencé. C'est mon frère qu'on assassine.

Ils n'avaient pas tourné leurs carabines. Dans les bas-fonds de ses tourments, l'ex capitaine Vere, désormais sombre vieillard, se débat avec le souvenir du corps pendu, de ses ultimes convulsions. Avec ses démons, ceux de la mort qu'il a laissée donner en dépit de la justice, en dépit de l'amour.

Il te laisse toi avec le souvenir de cette beauté magnétique victime de sa fragilité émotive. Tu imagines les hommes qui l'adulaient, qui s'en étaient fait un mythe, demeurer dans l'incompréhension de cette futile faiblesse, tétanisés à leur tour par le poids du sort.

Un mois est passé depuis que je suis allé assister à la remarquable mise en scène de Billy Budd à Bastille, par Francesca Zambello. Le temps sans doute d'éprouver mes propres démons.

L'occasion m'en est donnée par ce nouvel assaut. Cette nouvelle révolte de gueules brûlées. Les mâtelots d'aujourd'hui relégués aux galères ALeqM5glRYLD7bHTi3i4h4q4q6Tb3u7VvA.jpgd'hier, privés de papiers en dépit du labeur, privés de reconnaissance en dépit de ce qu'on leur doit. La révolte gronde encore à la proue de l'Opéra-Bastille, mais cette fois, la mutinerie est avérée.

M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où l'on n'est pas toujours du côté du plus fort

Pour la première fois un ministre de la République - celui-là même qui d'un poste ministériel à l'autre s'est évertué à cantonner des dizaines de milliers d'hommes et de femmes, travailleurs pour la plupart dans des cales insalubres de la clandestinité - est condamné par la justice pour injure à caractère raciste.

Qu'est l'équipage du Droits de l'homme devenu ?

(photo d'illustration : Arthur Tress : Ascention of St-Billy)

30 mai 2010

la bien-pensance et la complaisance

Nous vivons les années Zemmour. Il y a 20 ans, "le bruit et l'odeur" suscitaient l'indignation. C'était, dans la bouche de Jacques Chirac, le prototype de la sortie indigne destinée à capter les voies du Front National. Deux ans avant des élections générales, personne n'était dupe.

Aujourd'hui, dire que ce sont les Arabes et les Africains qui peuplent nos prisons serait un signe de courage et de lucidité, condamner de tels propos serait être un bien-pensant. Nouvelle terminologie, dans la veine de la contre-colonisation qui nous menacerait, de l'euro-mondialisme ou que sais-je encore. La blogosphère pue. On y promet les Africains au sulfatage, on y fustige les fraudeurs du RMI qui roulent dans de belles allemandes et s'achètent des caravanes flambant neuf, suivez mon regard. Quant à ces familles maghrébines qui ne viennent même pas participer à la fête des voisins, hein ? Si ce n'est pas la preuve que ces gens-là s'excluent eux-même...

Cette rhétorique putassassière est vieille comme le monde. Le XXè siècle s'en est gorgé jusqu'à inventer les étoiles jaunes et les convois plombés, qu'il était assez simple de ne pas voir, au fond, derrière ces petites vérités d'évidence ou d'autres légitimes exaspérations populaires.

Le plus triste, c'est que cette merde s'accroche à la semelle de blogs pas vraiment méchants, plutôt gentils même, intelligents peut-être, engagés dans des combats méritoires comme la lutte contre l'homophobie. Mais elle s'accroche fort, au moyen de commentaires flatteurs, et ça pue grave jusque dans des endroits propres. J'en suis triste. Triste, mais pas résigné !

Alors soit, je suis un bien-pensant. J'en suis même le prototype, si vous voulez tout savoir. J'affirme que notre crise économique ne doit rien aux immigrés, la casse de notre système de retraite aux fraudeurs du RMI, l'insécurité aux Arabes ni la saleté aux Africains.

Oui, je suis un bien-pensant s'il vous plait de le dire. S'il vous plait de considérer que face à l'individualisme désespéré de notre société le communautarisme est le seul salut. Qu'il n'y a pas d'alternative aux guerres ethniques, et que mieux vaut les précipiter que de les fantasmer, je suis un bien-pensant.

Je suis un bien pensant si vous chagrine que l'on résiste à l'idéologie dominante, à la déferlante libérale, à une société dont la seule grille de lecture est la compétition entre les personnes et entre les peuples. Où l'écrasement de l'autre est inscrit dans les gènes de l'organisation sociale de la vie, je suis un bien pensant.

Je suis un bien pensant si je refuse l'homophobie au même titre que l'islamophobie, si je considère que nous sommes disqualifiés pour dénoncer le niqab comme le symbole de l'oppression faite aux femmes, non parce qu'il en est un signe de la libération, la belle affaire !, mais parce que notre Grande Europe, notre Grande Nation Française ne sait pas asseoir sur les rangs de son Assemblée Nationale plus de 10 % de femmes, que moins de 20% des tâches ménagères y sont le fait des hommes, et que les violences faites aux femmes y demeurent l'un des grands fléaux de notre société. C'est trop simple, l'arbre d'un voile intégral, pour nous dispenser de voir la forêt de notre forfait séculaire.

Je suis un bien-pensant si je dis que notre société est faite aujourd'hui de cultures différentes, aux origines variées, que c'est un fait, que l'on n'y peut rien, et que cela pourrait même être une chance si l'on savait aller à la rencontre de l'autre, valoriser les savoirs de chacun, ce que j'appelle en bien pensant sa culture, qui est aujourd'hui une composante de notre culture commune. Je suis un bien pensant si je crois dur comme fer qu'un vivre ensemble est possible, serait possible, si chaque personne humaine, chaque jeune, avait face à lui une perspective de vie qui lui rendrait caduque le chaos des trafics et du crime, si au guichet de l'emploi et du respect on lui donnait un rôle, au lieu de lui offrir à chaque porte de la bureaucratie le dégoût et le rejet.

Alors vois-tu, je préfère mille fois être ce bien pensant, ce résistant, celui qui garde au plus profond de lui l'envie de se lever, même en proie à son plus grand découragement, tant la période est sombre, qu'être le complaisant.

seine-saint-denis-294259.jpgÇa ne veut pas dire que la vie est belle dans nos cités. Ça veut juste dire qu'il n'y a pas de raccourci possible. L'exaspération peut se parer du joli mot de populaire, ou s'affubler de cet attribut alambiqué de Français pauvre, elle n'a pas le droit de prendre pour cible un groupe, ni ethnique, ni sexuel. Surtout si elle s'exprime dans la blogosphère, et qu'elle n'est pas le fait de gens modestes à qui la misère pardonnerait beaucoup, mais d'intellectuels, d'élites qui disposent d'une presse et d'une cour.

Corto74, au blog élégant et à qui je ne veux que du bien, sans qu'il sache pour quelle délicieuse raison, écrivait cela, il y a quinze jours, sur son blog :

"Et oui, sur le net, bien à l'abri, des individus à la plume bien trempée s'en prennent ouvertement à l'islam, considèrent le musulman comme un grand malade, tentent de démontrer, non sans talent car nombreux sont ceux qui adhèrent à ce discours, que le beur est un personnage dégénéré, anormal, inacceptable. Plus inquiétant, c'est que ces mêmes individus, par des effets de plumes ou de rhétoriques adroits, tentent par ces discours de théoriser l'islamophobie, la rendre acceptable. Qu'un con s'en prennent aux arabes, ce n'est pas si étonnant, c'est un con. Que certains intellectuels cherchent à théoriser, justifier, voire sacraliser l'islamophobie, oui, c'est bien plus dangereux (sentez-vous venir comme des relents d'épuration…), et ça m'oblige à sortir de ma réserve."

Je signe des deux mains. Même la vraie version qui en fait ne disait pas "islam", mais "homosexualité", pas "beur", mais "PD", pas "islamophobie" mais "homophobie".

C'est pourquoi ce week-end, j'ai été triste d'y lire de ces "relents d'épuration" nauséabonds, pas sous sa plume, Dieu merci, mais de commentateurs habiles, confortés par sa complaisance. Vas-y voir si tu veux, mais je te préviens, ça sent vraiment très mauvais.

Face à un pouvoir raciste et réactionnaire, qui casse les acquis sociaux, jette des millions de personnes dans la pire précarité, dilapide la retraite à 60 ans, fabrique des travailleurs pauvres à la pelle, abandonne sans aucune perspective des millions de jeunes, certains continuellement stigmatisés en raison d'origines qu'ils n'ont pas choisies, je crois que le courage, c'est de dénoncer les idéologues sans vergogne qui concentrent le débat sur la sécurité, l'immigration, et cherchent perpétuellement à lier l'un à l'autre. Le courage c'est de refuser que l'on désigne à la vindicte une communauté. C'est de dénoncer les pitoyables mises en scène qui visent à faire de ses représentants les plus médiocres, salafistes mercantiles, leur étendard, en les victimisant, en les menaçant bêtement dans leur nationalité pour une polygamie impossible à prouver et en leur offrant toutes les tribunes. Le courage, c'est refuser d'être assimilés aux dérives intégristes parce que l'on refuse la politique de la stigmatisation..

Appelle-le bien-pensance si tu veux. Cela ne justifie pas la complaisance. Que je crois gravement coupabe.

J'en reste à ma démarcation républicaine.

Il y a des week-end, comme ça, où l'on regrette que RadioLofi se soit tue. L'art, la légèreté et la poésie de l'être humain aussi sans doute étaient-ils bien pensants.

Joyeux et vert, mes fils, mes fils, joyeux et vert, sera le monde, au-dessus de nos tombes...

05 janvier 2010

l'avenue du purgatoire

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J'ai déjà écrit cette histoire, parce qu'elle me saute aux yeux chaque fois que je m'y retrouve. C'est un peu la version réelle - et pas comique du tout - de la blague sur la différence entre le tourisme et l'immigration.

Il est donc une rue à Paris, en plein centre, qui aurait du s'appeler l'avenue du purgatoire. A gauche, tourné vers le sud : la Cathédrale Notre-Dame de Paris, aux tours inondées à 11h d'un soleil d'hiver, au parvis envahi de touristes venus de tous les pays du monde. Le paradis. A droite, la préfecture, ses portillons sécurisés, ses barrières de police, les étrangers qui se pressent dès 8h, par -6° comme hier matin pour attendre leur tour, un petit sac à la main, ou une pochette pleine de papiers, et le cœur empli de stress avant d'affronter les autres queues, derrières les guichets celles-là, puis des fonctionnaires impatients aux mines fatiguées. L'enfer.

Depuis mars, où j'avais écrit ce billet sur la rue de la Cité, nous y sommes retournés déjà trois fois : en juin, en septembre, et en décembre. De rendez-vous en récépissés, valables trois mois, ils ont fini par lui donner un titre de séjour d'un an. Remis fin décembre, mais couvrant la période d'avril à avril. Un an sur le papier, quatre mois dans la réalité, tout ça pour le simple renouvellement ordinaire du titre de séjour ordinaire d'un type ordinaire, qui vit, travaille et paie ses impôts en France depuis bientôt sept ans. Avec comme une horloge, un balancier qui le renvoie toujours du même côté du purgatoire chaque trimestre. Quand une erreur administrative, ou plus prosaïquement le prétexte d'un changement de situation professionnelle, ne le fait pas basculer purement et simplement dans le chaudron de l'OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français).

J'ai beau le savoir, cette administration qui transforme en bétail ses sujets, en bourreaux ses agents et en abattoir son fonctionnement est la honte de notre république. Mais en plein débat sur l'identité nationale, je ne suis pas certain que la question pourra être posée.

Nous sommes ressortis sonnés des portes de l'enfer. On a eu beau mobiliser des parlementaires en pagaille, des maires et des maires normal_paris-sous-la-neige-05.jpgadjoints, des conseillers régionaux, généraux, même une ancienne ministre, invoquer la faute dont la Préfecture s'était rendue coupable il y a deux ans... l'attribution d'une carte de résident, qui sécuriserait pour dix ans sa situation administrative, se heurte au même flegme froid d'une administration sûre d'elle-même. Il faut encore attendre, une décision sera prise. Par qui, comment, sur quels critères ?...

Bon, il aurait aussi bien pu être Afghan et finir éconduit vers un pays en guerre, au fond !...

C'est peut-être pour cela, plus que pour récupérer la voiture au parking, que nous avons fait un détour par le paradis, contempler l'immaculée Cathédrale, avant de nous séparer. La déception au fond du regard, et du découragement dans les bras. Il attend, donc.

14 novembre 2009

les objets chauds de la représentation

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Lu hier :

"L'identité nationale est un concept dangereux parce qu'il renvoie à une vision figée, linéaire, consensuelle de la nation française. Il n'y a pas d'identité collective homogène mais des traits identitaires, des formes d'appartenance et de référence symboliques à une histoire elle-même complexe et par certains aspects contradictoire. Les représentations collectives sont des "objets chauds" au sens lévi-straussien du terme, toujours en évolution, en dynamique permanente" (...)

C'était dans l'Huma, c'est signé de l'ethnosociologue Alain Hayot

 

23 juin 2009

la montagne

Frédéric Gaillard - Peser.jpg

Bon ben voilà, je suis triste, là !

La belle affaire ! Tu ne t'en étais pas aperçu...

Oui, je sais, la tristesse, ça pue et ça dérange. Parfois aussi ça miroite. Je te jure, je préfèrerais faire la mariolle et te raconter quelques conneries bien senties, une partie de pattes en l'air ou la dernière pétition à la mode contre la vacuité destructrice du discours de Sarkozy au Congrès... Seulement voilà, je suis triste.

Cette nouvelle vague dépasse une simple bouffée, sans doute parce qu'elle résulte d'une conjonction : les un an d'une journée sous le signe de la musique où culminait l'amour, les un an d'un billet imbécile, où je racontais une partouze assassine, les un an de sa carte de séjour, fruit d'une bataille chargée d'angoisses et de solidarités, les un an de sa rencontre avec l'autre, par vengeance et pour se libérer, les un an de sa décision d'arrêter notre liaison, les un an du début d'un chagrin par lequel je n'aurais jamais pensé pouvoir me laisser à ce point submerger... les un ans d'une confluence qui a vidé de tout sens les signes les plus explicites de l'amour, de la confiance et fait du monde une illusion mortelle.

Alors voilà, oui, je suis triste, là ! Et plein de regrets hauts comme une montagne, impossible à escalader.

Pourtant, je reste en guerre auprès de lui contre les sinistres lois de l'immigration qui le cantonnent encore et encore dans l'éternelle prison des récépissés et des attentes administratives humiliantes. Hier, nous étions encore à la préfecture, et cette histoire là... elle est sans fin.

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(image d'illustration empruntée à Frédéric Gaillard)