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24 mai 2010

l'amour, le secret et la main faillible

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Louis page, tu connais ? Forcément, tu connais. De nom, au moins. Moi, je connaissais de nom. Comme Louis La Brocante. Comme Joséphine Ange-Gardien. Des personnages de télévision, des figures de séries, aux épisodes maintes fois rediffusés et pourtant jamais vus, des héros mythiques devenus malgré toi membres de la famille à force d'habiter le paysage audiovisuel. Un peu ton oncle d'Amérique.

Louis Page, il dure depuis 1998, tu as eu le temps de t'y habituer. Un prêtre, en plus, pétri de bons sentiments. Si par malheur la télé est allumée au moment où ça commence, tu finis toujours par zapper, agacé dès la première minute par un rythme surfait, une ruralité irréelle et des couleurs de papier glacé.

Pourtant ce samedi, à l'heure de la sieste, intrigué par l'image d'un face-à-face trouble entre deux hommes à la beauté jeune et mâture, j'ai tendu l'oreille, l'histoire m'a attrapé par la main et je suis resté happé. De toute façon, chaque fois que l'homosexualité apparaît dans un film autrement que comme un élément de décor, une chimie particulière opère dans mon cerveau, et me scotche devant mon écran.

L'un des deux hommes était donc Louis Page. Le second un jeune prêtre joué par Anthony Delon. Le premier, en pèlerinage - un fil rouge de la série, semble-t-il - détecte chez l'autre une faille cachée. Ce dernier vit en effet une liaison amoureuse avec l'infirmier du village. Au déchirement spirituel qui met en balance son sacerdoce et son désir amoureux s'ajoute la rumeur qui enfle parmi les paroissiens à devenir intenable. L'autorité ecclésiastique n'aura raison ni de sa foi ni de son amour, mais réussira à désorganiser sa vie et ses sentiments. Voilà le propos.

00990646-photo-louis-page.jpgJ'ai plusieurs fois été au bord des larmes en suivant cette intrigue. Le scénario est cousu de fil blanc, les personnages ne sont jamais loin de leur cliché. La bonne du curé comme le mari de la boulangère. Pourquoi alors ai-je tant été touché ? A cause de ces sentiments qui viennent perturber un ordre existant ? De cette émotion amoureuse, indépendante de la volonté, qui parvient pourtant à détruire ce que la volonté a bâti ? De ce rapport un peu obsédant au secret ?

Le secret ici a plusieurs fonctions, protectrices, donc non-coupables - peut-on dire innocentes ? Protéger les fidèles de leurs relents, le séminariste de sa hiérarchie, l'Église de ses forfaits, le village de ses démons, l'infirmier de la vindicte. Le secret y est sanctuaire. Il ne faut rien dire pour ne rien bousculer, ne rien risquer de perdre. Au fond, l'oppression cléricale opère ici comme dans la vraie vie l'homophobie intériorisée. J'y ai donc une nouvelle fois retrouvé les voies de mon propre cheminement, celle des rues sombres où sont parfois des amis chers. J'y ai retrouvé mes paravents, mes façades, ma protection contre l'opprobre, contre les phobies supposées, contre surtout l'effondrement d'une image patiemment construite, contre l'anéantissement de l'idée qu'on était censé s'être fait de moi, de laquelle je croyais dépendre l'amour qu'on me portait, contre ma propre lâcheté.

Ce sanctuaire était mon salut, tout autant que ma prison. La pire de toutes, peut-être, parce que j'en avais moi-même érigé les miradors.

Et pourtant, quand l'édifice se fissure, quand il s'affaisse et laisse le prêtre démasqué dans sa plus nue solitude, des mains se tendent, des yeux s'ouvrent, des lignes bougent. Son déni est accepté, respecté pour ce qu'il fût, et l'amour triomphe. Quelques brebis auront été égarées au passage, mais jamais bien loin ni bien longtemps. Elles s'en montrent grandies, ou alors c'était de vieilles carnes. L'Église dans cette histoire, hors mis Louis Page qui est là pour ça, n'en sort pas à son avantage, engoncée dans la défense de ses valeurs. Comme d'autres aujourd'hui crient "République, république, république !" pour stigmatiser et attiser les communautarismes. Mais ceci est une autre affaire.

Certains, insupportés par l'adultère, peuvent voir dans le secret les stigmates de la lâcheté. Ou une expression égoïste. D'autres y verront une soupape, plaideront la fenêtre vitale. Il y a de tout cela, dans le secret. Ce peut être même une stratégie de survie.

Mais il y a toujours aussi dans le secret une charge insondable, déchirée, un enfermement étouffant, qui portent en eux, dut-il ne jamais vitrail5.jpgéclore, l'aveu.

L'aveu à son église personnelle. A la grande église de sa vie, à sa cathédrale extime, à tout l'édifice social auquel on appartient, aux générations d'avant, à celles d'après, à l'inextinguible voisinage... Le secret est cette pierre que l'on rêve sans fin de retirer du mur, mais que la main ne parvient jamais à approcher... La main tendre, la main belle.

La main faillible qui ne se résout pas à se montrer tel, sans savoir si c'est par égard pour les autres ou par égard pour elle-même.